‹ Histoire de la Sicile sous la domination des NormandsChapitre 7 sur 49 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

SOUilRE:

S Pisaus proposent au comte Roger d^assiéger Palerme avec leurs forces réunies. — Refus de Roger. — Il continue ses dévastations en Sicile. — Il retourne à Trayna. — Il quitte de nouveau la Sicile.— Son retour.— Doe petite troupe, escortant un immense butin , est vivement attaquée par les Sarrasins. — Le duc Robert arrive en Sicile. — Grande bataille dans la plaine de Missilimir. — Victoire éclatante des Normands. — Les Wasios apprennent la défaite des leurs par des pigeons. — Terreur des Barbares. — Le duc Robert et le comte Roger tentent de nouveau le liège de Palerme. — Arrivée de Tarchevêque de Palerme au camp du doc. — Combats multipliés. — Assaut de la ville. — Les assiégeants >'<»)parent delà VUle^Neuve. — Les assiégés se réfugient dans la Ville* Vieille, — Ils déposent les armes. — L'archevêque est ramené de la pe- ^ église de Saint-Ciriaco en grande pompe à Palerme. — Cérémonie de la purification des églises. — Le duc et le comte fout bénir leurs épées. — Robert, duc de Sicile. — Trahison de Brachino. — Assassinat deSerlon, après une défense héroïque. — Horrible cruauté des Sarrasins. ^ Grande douleur du duc et du comte à la nouvelle de la mort de Serlon. — Le duc, en Calabre, envahit les terres du Saint-Siège. — Il I. 13

esl excommunié par le souverain Pontirp, ainsi que le comte et loos la adhérents du duc — DiOTérentes yersions sur Tépoque de cette eicoBuiunicalion. — Siège de Naples. —Apparition de saint Janvier. — MmI du comte d* A verse. — Le comte Roger continue la conquête delaS> ] cile. — Invasion des Sarrasins dans la ville de Nicotra. — Ils s*eM- ï

rcnt de la ville de Mazara. —Le comte pénètre la nuit dans la citaddlei \ — Il Tuit une sortie contre les Sarrasins et les met en déroute. -r-Lé eoato ] esl forcé de quitter la Sicile. — Il laisse le commandement de Tile àwi gendre Ugon de Gircœa. — Ugon et Jordan tombent dans une embuseaà i dressée par Bcnarvet — Ugon est tué après des prodiges de valeur. - "^ Grande aflliction du comte. — 11 retourne en Sicile. — Et ravage bMl i le Vtd'dMoto. ï

A cette époque (1063) la république de Pîse était ' très-florissante, elle s'était rendue redoutable non- -. seulement aux Génois ses voisins et à toute ritalie^ mais elle avait porté Teffroi chez les nations les plus éloignées. Elle s'était fait un puissant état de la Toscane sur laquelle elle avait établi sa suprématie; de plus elle avait réduit à Tobéissance les iles de Sar^ daigne et de Corse, et encouragée par la fortune de ses armes, elle avait déclaré la guerre au sultan d'É* gypte, reconquis la ville sainte de Jérusalem, et chassé les infidèles de la plus grande partie de la Palestine et de la Syrie* Le grand renom de vaillance que s'étaient acquis les Pîsans, tant de vie-

HmOIRB DE LA SICILE. (iOdS. — i076). ÎH

îB BUcceftsires, tant de pays soumis^ n'cmpécent pas les Sarrasins de Sicile d'envahir les s de la Toscane 1 1 de se répandre dans Tinté* r des terres. Les Pisans, furieux^ roulurent se fer d'une manière éclatante. Ils envoyèrent e au comte Roger 5 qui était à Messine, sept ares armées , lui proposant d'assiéger Pa^ se par mer^ si le comte voulait de son côté quer cette ville par terre, et ne demandant une récompense, aucune part dans le butin. ;erne se sentait pas assez solidement établi dans ortion de la Sicile qu'il avait conquise, pour ten«ime entreprise aussi importante ; car le résultat, lie le plus heureuxlui eût créé de grands embar« en l'obligeant â diviser ses forces et à laisser une lison à Palerme^ —* D'un autre côté les Sarrasins ient sans nul doute, pendant son absence, immencé leurs excursions sur le territoire con« 8 et repris peut-être par surprise quelques-unes places fortes. Aussi, tout en remerciant les Pi- 18 de leur proposition, il leur fit savoir qu'il it forcé de remettre cette expédition à une épo^ € plus opportune. Ceux-ci , soit qu'ils fussent écontents de cette réponse, soit que l'impa-i*

IfNS HISTOIRE DE LA SIQLE. (1063. — 1076).

tience les empêchât d'attendre, quittèrent aussitâf le golfe de Messine et se dirigèrent sur Palerme; mais la >'ille était vigoureusement préparée à saj^ ' porter un siège; aussi ils se contentèrent de briser avec leurs machines de guerre la chaîne du port, ^ et de s'emparer de cinq grands vaisseaux chargés de riches marchandises. Puis ils s'en retourné* rent ; et avec le produit de leur butin , ils firent bâtir la plus grande église de leur ville, l'an du saint ^ 1063, ainsi que lont consacré les annales dePise.

L'été était proche, et le comte résolut de retoiu^ ner pendant quelque temps en Calabre ; mais avant l son départ, il fit une course sur les confins du Ful-éi' Mazara sur le territoire de CoUesano, de BrucatotH de Cefalûj il ravagea tout le pays des environs etr^ vint à Trayna avec une ample provision de bestiaux* . Après avoir abondamment fourni de vivres et de provisions cette place où il laissait la comtesse sa femme, il quitta Tile.

Son premier soin fut d'aller rejoindre le duc $oti frère, çn Fouille , puis il mit sur pied de .nouvelles troupes, et repassa , vers la fin de l'été , en Sicile-

Ses premières courses furent encore dans le Fa^^ di' Mazara. Après avoir dévasté de nouveau uo^

pnde étendue de pays, il reprit le chemin de ['raynaaYecunimmensebutin.Craignantavec raison oelqu'attaque imprévue de la part des Sarrasins, aTait eu soin de faire marcher en avant un petit oinbre de soldats et Tenait lui-même par derrière ree le gros de ses troupes; les Barbares, au nomre de six à huit cents, se placèrent en embuscade ms un ravin sur le passage de cette petite escorte, in de l'attaquer par le flanc. Celle-ci marchait en ande sécurité; surprise tout -à -coup par des rces de beaucoup supérieures , elle ne put nir , et voulut se replier sur Roger, mais les urrasins avaient déjà coupé toute retraite. Alors s Normands abandonnèrent le butin dont ils raient la garde, et cherchèrent en désordre un îfuge sur les montagnes. — Le comte ne tarda as à s'apercevoir de la déroute des siens, et son isage prit une expression de mépris et de olère; il s'élança sur le flanc de la montagne, rt, d'une voix retentissante, appelant chacun par son nom , leur reprocha à tous une aussi lâche pusillanimité.

« Un soldat qui a du cœur, criait-il, meurt au

199 HISTOIRE DE LA SIQLB. (i06«. — i07«)«

poste qui lui a été confié, mais ne prend pas k fuite ainsi qu'un timide agneau. »

JLa Yoix du chef» ces reproches de timidité hoih teuse qui couraient comme un cri d'indignation i travers les échos, arrêtèrent les fuyards^ Us virent l'armée de Roger s'avancer en bon ordre s alors ili se rallièrent et la rejoignirent

c C'est au premier rang qu'il faut combattre pour effacer la honte d'une semblable action , leur ctk le comte aussitôt qu'il les vjt venir à \uu »

Ceux-ci coururent vaillamment contre les Sam* sins, dont la marche était embarrassée par le butiûi les attaquèrent à leur tour , en tuèrent une grande quantité, mirent le reste en fuite, et reprirent tout ce dont les ennemis s'étaient emparés. — Cette ren* contre, dit Fazelle, coûta au comte un de ses plu$ habiles et de ses plus vaillants capitaines, Gualtieri Simalo , et un bon nombre de valeureux gue^ riers (i).

Vers le commencement de l'année 10611, le due Robert vint en Sicile rejoindre son frère. Tous deux» à la tête de troupes nombreuses, parcoururent une

mnoiRB DE LA siaLE. (ioei. ^ i076)« m

pnde étendue de pays, sans rencontrer nulle part iQCune résistance sérieuse ; alors ils résolurent de mettre le siège devant Palerme, car cette ville imporlante les eut protégés à Test de la Sicile, comme Mes* une les protégeait à l'ouest. — Les princes Normands rinrent donc établir leur camp sur une petite monlagQc , de laquelle ils pouvaient surveiller tous les mouvements de l'ennemi ; mais ils trouvèrent en iïet endroit une si grande quantité d'insectes et de reptiles, qu'ils furent forcés d'abandonner ce poste. Us allèrent camper à une très-petite distance de la ville, et commencèrent aussitôt à l'attaquer. liCsSartmaè avaient réuni toutes leurs forces sur ce point, aussi firent-ils une résistance des plus vigoureuses* — Après trois mois de tentatives inutiles, les Nor* maods se décidèrent à lever le siège qui menaçait de traîner en longueur, et se contentèrent, en attendant une occasion plus favorable, de piller aux alentours de Palerme les châteaux et les maisons de plaisance dans lesquelles les seigneurs Sarrasins SiTaicot entassé des prodiges de luxe et de richesses, de cette façon au moins , leur excursion ne restait P^ sans résultat. Voulant se venger en outre de 1% résistance des ennemisi et du temps précieux

SM HISTOIRE DE LA SICILE. (iMS. — 1076).

qu'ils avaient perdu, ils désolèrent tout le Val-M* Mazara^ incendièrent les campagnes et les habita^ \ tions , et arrivèrent ainsi à une petite place-fcvte r* appelée Burgano ou Buganw. Celle-ci se défendit ^ avec acharnement : aussi les Normands, après l'aToir . prise d'assaut, la rasèrent du sol, firent touslff '^ habitants prisonniers et les embarquèrent pour ht " Calabre , en leur assignant pour demeure une i ville appelée 5{Ti6/£c ; cette ville, premièrement * détruite et ensuite rebâtie, était restée depuis presque entièrement déserte.

Le duc retourna ensuite en Calabre. Le comte Roger continua à étendre sa domination en Sicîlei Beaucoup de villes se rendaient volontairement à lui, et il fatiguait par des excursions et des dévastations continuelles, celles qui lui résistaient.

Afin de donner à ses troupes un lieu de repos et de protection dans cette partie de l'île, il fortifia et remplit de munitions de toute espèce un châteaufort près de Petragtia , et partit de ce point pour réduire en son pouvoir ou tenir en respect une grande étendue de pays.

Les dissensions survenues entre les Sarrasins vit*' rent encore servir les Normands. — Occupés a se hv

HISTOIRE DE LA SiaLË. (1063. — 1076). SOi

Ter bataille les uns aux autres, ils ne pouvaient se

réunir pour résister à renvahissement du comte

lloger(l).

Gelui-ci, tout en continuant ses ravages, retourna du côté de Palerme. Les Sarrasins, indignés de voir ainsi leurs châteaux détruits et leurs maisons pillées, résolurent d'aller attaquer les Normands, et de mourir plutôt tous sur le champ de bataille, que de làcherpied pendant le combat. — Ayantdonc réuni une armée nombreuse et déterminée, ils sortirent de la ville et s'avancèrent le long de la mer, dans une

^portion de pays désignée sous le nom de Baiara; ils rencontrèrent les Normands à six milles environ de Palerme , dans une plaine appelée en langue «arrasine Missilhniry et qui depuis a conservé ce nom.

Roger, voyant venir à lui l'armée des Sarrasins, s'arrêta aussitôt ; car il était venu seulement dans la pensée de faire quelques excursions à travers le pays,. et n'avait pas avec lui des troupes assez considérables pour pouvoir livrer une grande

(1) Bergoshaschîmar, grand seigneur de Sicile , avail déclaré la guerre ^ Bénichielpides , famiUe très-puissante en Sicile, et la détruisit,

^fenm Italie, scriptore», t, 64 ^ ^idt -^ Pagiuê, an 1066. n'' 12,

SM msTOiiiE DE LÀ siaus. (ioaa. — iOTQ.

bataille. — Sa première résolution fut donc d'éviter le combat jusqu'à ce qu'il eût reçu les secours que le duc Robert devait lui envoyer ds Calabre. Mais cette décision , conseillée par la prudence, ne put longtemps tenir place dam son esprit à cdté des bouillantes impulsions de sa jeunesse et de son courage. Il mit toute sa confiance en Dieu, par le souvenir des victoire! inespérées qu'il devait à la protection divine, et, sans plus tarder, se prépara au combat.

Des chants de victoire et des hymnes de prières retentissaient de toutes parts dans l'armée cbré-. tienne.

Les Sarrasins, depuis la défaite de leur brillante armée près des murs de Cerami, avaient perdu la confiance, cette force morale qui centuple le cou-» rage et devient presque un gage assuré de la vic^ toire. Le nom seul des Normands jetait la frayent parmi eux, leur aspect les terrifiait; et, quelque ferme que fût leur volonté de combattre , ils n'a-* vaient plus cette énergie, ce courage réel qui pousse en avant et fait affronter la mort avec uib cœur tranquille; malgré eux, ils subissaient l'in-^ fluencQ néfoste dç taat de rêver» $ dç tant û^

HISTOIRE DE LA SICILE. (iOda. ^ i07e)t 101

batailles perdues , de tant de prérisioDS trom** pées. — Aussi , raconter ce combat , ce serait lépéter tous les récits que nous avons déjà tracés dans le cours de cette histoire, il faudrait montrer les Sarrasins combattant d'abord avec impétuosité, puis lâchant pied peu à peu, et finissant eiiûn par quitter leurs rangs et s'enfuir en désordre i travers la campagne ; il faudrait montrer les Normands toujours infatigables , les frappant jusqu'à ce que leurs bras épuisés n'aient plus la force de supporter une épée ; il faudrait raconter de nouveau ces scènes horribles de carnage , car peutêtre jamais il ne fut si grand, si épouvantable, si terrible* Les historiens rapportent qu'il resta ^ peine quelque soldats pour porter à Palerme la nouvelle de ce nouveau desastre. Roger le fit savoir aux Palermitains d'une manière prompte et cruellement inattendue.

Les Sarrasins avaient l'habitude d'élever des colombes qu'ils nourrissaient avec du froment imbibé de miel. Quand ils parlaient pour une expétoion lointaine, ils emportaient avec eux les mâi^s dans des corbeilles, et lorsqu'ils voulaient faire <!ODnaitre à leur famille inquiète un événement

304 HISTOIRE DE LA SICILE, (dO(?3. — 4076;.

important ou leur donner des nouvelles de leui* amis restés sur une terre étrangère, ils écrivaicDi quelques lignes sur des morceaux de papier qu'ils suspendaient au cou ou sous Taile de Toiseau, et le lâchaient ensuite dans les airs. — La colombe, attirée par le souvenir du froment imbibé de miel dont elle avait été nourrie, et par le désir de retrouîcr sa femelle, regagnait à tire-d'aile les lieux dont on l'avait enlevée (1).

Le comte Roger trouva parmi les dépouilles des Sarrrasins beaucoup de ces corbeilles remplies de colombes. Après leur avoir fait attacher au cou et sous les ailes des morceaux de papier tachés du sang des infidèles, il fit ouvrir toutes les corbeilles. — Ce fut ainsi que les Palermitains apprirent le massacre des leurs (2).

(1) Malaierra, lib IL c. XLII. p. 572.

Moris vero Saracenis est, utcolumbas frumcnto,elmelleinruso dominBtricnlcs, cura aliquorsum longius digrediuntur, masculos sportulis indosos secum ferant: ut cùm aliquid novi fortuna illis administraverit, quod doou scitum velint, cliartulis eventus suos uolanles, et coUo avis, yel oertè sob ala suspcndenles» avibus dimissis per aëra , familix domi solUcita;, atnua prospéré crga peregrinos amicos omnia agantur, notificare accélérant Aficula enim, dulcedine grani mcllili, quam domigustarc ssepius assaeveiit illccta, reditum accclernt...

(2) Malaterrot idem.

Hujus modi sportulâs cum avibus lufcclis sanguine chartulis difflissis* trisUs fortuwB evenlus Parnomitanis Comcs rcpneseutat.

HISTOIRE DE LA SICILE. (1063. — 1079). t05

Toute la ville fut frappée d'épouvante ; la dcsolatioo régnait partout. Les gémissements des enfants et des femmes remplissaient les airs. — Aux uns la joie, aux autres le deuil , tel est le fruit du combat (!).

Les Sarrasins avaient placé leur suprême espoir dans cette dernière bataille : l'invasion des Normands les enveloppait de toutes parts comme un torrent furieux qui roule à travers la campagne, dévastant le pays et renversant les habit;itîons. Palerme seule restait encore en leur pouvoir; c'était pour ainsi dire leur dernier refuge, le dernier débris de cette domination si belle, si tranquille quatre années auparavant. La terreur était générale, et toutes les familles plongées dans le deuil, brisées par la douleur, attendaient , sans vouloir se défendre , la mort ou l'esclavage. — Si le comte Roger fût arrivé sous les murs de Palerme dans ce premier moment d'épouvante générale et de désolation , il w fût rendu maître de la ville presque sans coup férir;mais déjà deux fois, tropconfiant en lui-même,

(i) Mataterra, idem,

t^rlestolaconcutitur :lachryroosae voces liberorum, et muUerum per acra ^^Qm attoilantur. Gaudium nostris, îllis trisUtia parturitiir.

il avait inutilement entrepris le siège de Païenne, et il comprenait de quelle gravité serait une troî. sième tentative infructueuse. Ne se trouvant pas! la tête de forces assez imposantes , il aima mieuî attendre une occasion plus sûre et aller rejoindre le duc son frère, qui était fortement occupé au «îége de Bari, en Fouille.

Cette ville, la seule qui appartînt encore à Tempire byzantin, avait de grandes ressources en ellemême; située sur la côte, elle était redoutable à la fois par sa position et par une population très-nombreuse. Aussi résistait elle vigoureusement au duc Robert, qui depuis trois ans la serrait de près par terre et par mer.

Les deux frères se réunirent pour éteindre à jamais dans cette contrée, par la prise de Bari, le* dernières espérances des Grecs et effacer jusqu'au souvenir de leur domination. Les habitants attendaient de Constantinople un secours puissant} mais la flotte grecque^ ayant été attaquée et prise par les Normands, la ville fut enfin forcée de se rendre.

Le duc Robert ne pouvait encore quitter la Fouille; des machinations secrètes se tramaient

HISTOIRE DE LA SICILE. (iOM. — 1076). 107

daos l'ombre et son absence eût encouragé les réroltes; il voulut ruiner par une énergique manifestation ces dernières et folles tentatives. — Roger partit pour la Sicile afin de réunir les troupes divi* sées sur les différents points de l'ile ; et le duc ne Tint le rejoindre qu'en 1071 avec une flotte de cinquante-huit navires (1).

La guerre de Sicile quelque éclatante qu elle fût, avait été jusqu'alors une course dévastatrice plutôt qu'une conquête; elle avait répandu la terreur par toute la contrée» mais elle n'avait pas encore laissé des racines dans le sol. Les principales villes étaient encore au pouvoir des Sarrasins.

Le duc Robert, pour donner plus de sécurité aux Barbares» fit courir le bruit que cette nouvelle armée était destinée à la conquête de Malte, et alla secrètement se réunir au comte Roger qui l'attentendait à Gatane, ville amie (2). Après avoir réuni leurs armées de terre et de mer» les deux princes se

(1) Les historiens né sont pas d*acoord entre eux ni snr l^époqne dn pas- ^ du dac Robert en Sicile, ni sur la date de la prise de Palerme ; mais ^ dittentiments sont de peu d*imp6rtance, car ils ne toudient que sur ^différence de ati ou deux mois. Nous citerons les auteurs les plus au- ^%ies et Icatfl opinions diflérentes sur ce fait, ainsi que les dates

dirigèrent sans plus tarder sur Palerme, bien décidés à se rendre maîtres de cette ville, soit en la prenant d'assaut, soit en la réduisant par la famine.

L'anonyme du Vatican dit en parlant de Palerme:

• C'était une ville riche et populeuse et la cà-

» pîlale de toute la Sicile ; mieux défendue par ses

» fortifications que par la nature de sa position , elle

• était devenue la principale résidence des Sarrasins. » Située dans un endroit délicieux, non loin du » mont Pelero, près de la mer, elle s'étendait en un

• long circuit; elle ne manquait d'aucune bonne

• chose, si ce n'est qu'elle était privée de tout nom

• chrétien (ij. *

Palerme différait alors beaucoup de ce qu'elle est aujourd'hui. Elle était placée à l'extrémité d'un port ouvert entre deux forteresses ; l'une s'appelait, dit un chroniqueur italien (7«5/^//^ a Mûre; l'autre était désignée par les Sarrasins sous le nom de X/i/zû.Ceport

(3) Muratori, t. VIII. p. 764. An. VaU

ErataulemPanornuum civitas dives, et popolosa, totiusquc Siciliac caput* el priiicipalis sedes Tyraunorum , magisque opère, quàm nalura muoita* Juxlà mare delitîosa plaiiilie non longe à Pelero monte, longo drcuitu s'ta, nullius bonse rei indigens , praterquam quod Christianî nominis erat aliéna.

HISTOIRE DE LA SICILE. flOOS. —1070). 1t^

icipal était divisé en deux golfes formant deux ;s plus petits. La ville fut primitivement bâtie la langue de terre qui les séparait et reçut le 1 ^ec^Panormo (1), parce qu'elle était entourée les trois côlés par le port. — Etant devenue sous Sarrasins le siège du gouvernement, elle s'était, )use de son extrême population , étendue peu ?u, du port oriental vers le côté où coule le ?e Orete. — Cette partie s'appelait la Cité-Neuve. .e comte Roger, dit Fazelle, établit son camp du î de l'occident, au-delà du fleuve Orete^ dans lieu appelé àe^xxh S. Giovani di Lebroso; et lue, avec son armée venue de Fouille et de Ca- •e, se plaça au couchant, près an la Cité-Neuve^ se trouve aujourd'hui le couvent des minimes S. Maria délia Vittoria. La flotte, en s'étendant DDg du port, en fermait l'entrée de tous côtés; is Palerme était amplement pourvue de vivres de munitions, et les Sarrasins avaient déjà blié la plaine de Missihmir, et les papiers nts de sang que des messagers ailés avaient portés dans la ville. Lés deux tentatives de

(^) l^ort de tous côtés.

f U HISTOIRE DE L\ hlCUX, (4Q6A. ^ 1074,)

9iége inutile» avaient relevé leur copflappe ij souvent terrassée par de désastreux revars; auNJ les Palermitaina virent-ils sans frayeur ces for* midables apprêts da siège. Quand les Noripaadf firent approcher les machines de guerre , ua grand nombre d'habitants se portèrent »\xt les murii raillant les chrétiens avec des huées et des rires.

Ceux-ci commencèrent Tattaque avec ipi»

pétuosité ; les Sarrasins firent pleuvoir sur bi assaillants une grêle de pierres et de javelots. — Le combat, des deux parts , devint très-aeharaéi mais telle était l'audace des habitants, telk était leur confiance en eux-mêmes, qu'ils dédaif gnaient de fermer les portes de li^ ^file, alon même qu'ils étaient le plus vivement attaqués par leurs ennemis.

Plusieurs historiens (I) racontent qu'un efaevar lier normand (f Anonyme du Vatican^ le dit neveu du comte Roger) indigné de voiries Sarrasiof laisser ainsi les portes do Palerme ouvertes par méprii pour ses compagnons d'aï mes, Y4>ulut rendre à l'in»'

(4) Fatelle, lUi, VIT, f^ sa. — Buffier , p. 220. — nmg»h Pi 996,

ilaqcaot ^^efs Audnpc, il trayersa de sa laoce ifîopd'iip Afftl)^ qui g'ét^Û iosplemment placé }^ip e^j^t^cletire. Le^ Sarra$i93 «qcoMrucept ^i^ et, avant que le Normand ait pu regagne|p mpagnoQSfîtePi^Mr d^ 1^ vj||ç, ils en ferœèreqt >rt|5s, — CJplui-ci , se voyant tout-à-coup en- ^'içnqeipîS} frappi^ de violeats coup9 d'éet , enfonçant ses deux éperons dans les \ de sqn cheval, disparait comme la fqudre les rues qui lui étaient inconques; ceux qui iissuivent Tout bientôt perdu de vue. — Ainsi qre à U porte opposée» il la franchit, et s>nf ireçu aucune l^e^ure, il se retrouve au qiili^u ens. Les Normands, étonnés d« le vqir si mir îusçment échappé à une mort certaine, le re«- ^tavec joie, pomme s'il fût revenu delà tombe, peuvent se lasser de le serrer dansleurs bras (1).

oos avons ctq devoir citer ce feit, attesté par plusieurs écrivains, ï.noqs doutions fort qu*il ait jamais existé; car Malaterra garde le c|^.iui| plus qu'un autre, aurait pompeusement raconté ce trait i bravoure, surtout si le héros avait été un neveu du duc Robert et

ite Roger*

ce Qu'écrit VAnonymç du Vatican, Murafori, U VIII. toi, 7S5. ifi^î^que 4|c UP9* dum quidam Ar^blcus mil^ au4ac|^simus, qui nostris moltos interfecerat aliquidem libi in portam pç^sinrenltan

lit HISTOIRE DE LA I^GILB. (1068. -^ i07«.)

Pendant ce temps, le comte Roger, du côté du midi, et le duc Robert du côté du couchant, faisaient jouer vigoureusement les machines de guerre. On entendait de toutes parts retentir, ainsi que des gémissements funèbres , les coups des béliers frappant incessamment les murailles.

Déjà en deux endroits elles s'étaient écroulées, et deux grandes brèches avaient été pratiquées. Ea un instant la confiance des habitants se cbangei en épouvante, et des cris de désastres remplacèrent les huées et les malédictions dont ils accablaient les chrétiens du haut de leurs forteresses. — De toutes parts les Sarrasins accouraient à la défense de leur ville , élevant à côté du rempart de pimes écroulé , un rempart vivant sans cesse renouvelé.

Malgré ce premier succès d^s assiégeants, malgré l'énergie de leurs assauts continuels , malgré les

expecUirct armatus, quôdunus Nomannigena , Dacis atque Comitis nepo strenua animositatis pquum acritcr urgens, per médium pectus Ulius latceam acritcr contorsit, et cùm iioste interfcclo, ad socios redire feslifiarrti porta subito clausa, et pra?sons liostium congeries reditum sibi pere9>dem viam prohibuit. Mox ipsc impiger pcr medios bostes, qaam velocisao^ longum iter arripiens, tamen per oppositam partem ssvas insequeolioM manus Christo descente illaîsus evasît ; quem ad socios pro morte ipai" sperata lacrymantes redenntum, ipsi quasi redivivum admirantes deoscnbin non cessant.

morts tombant par monceaux du haut des niurail* ksy les chefs qui commandaient dans Palerme ne perdaient pas courage. Déjà ils avaient réparé les trouées faites par les machines de guerre , et les efforts des Normands n'arrivaient à aucun résultat. Le jour et la nuit, les Sarrasins fatiguaient l'ennemi par des sorties fréquentes et détruisaient les travaux commencés autour des murs. Ainsi se passèrent cinq mois pendant lesquels les Normands combattirent chaque jour sans relâche; et Palerme, toujours imprenable, toujours fière et opiniâtre dans sa défense, semblait se faire un jeu de ruiner leurs tentatives les mieux combinées et les plus audacieuses. Le duc Robert désespérait de mener l'entreprise abonne fin par la force des armes. — Seul, enfermé daos sa tente, il cherchait les moyens de se rendre maître de la ville par quelque ruse adroite, lorsque ses .soldats amenèrent devant lui, un homme qui était entré dans le camp, en demandant à lui parler. Quand cet homme fut devant le duc, il rejeta la bogue robe qui le couvrait et se montra vêtu comme l'étaient à cette époque les prêtres chrétiens :

• Duc Robert, lui dit-il ,^ je suis Grec d'origine;.

lit mSTOIRB M LA SICILE. (1068. ^ lÔ7é.)

jlétaid archevêque de Palerme lorsque lèS înfidêW y ont établi leur domiûatibn impure. Ilà m'oni chassé de mon siège archiépiscb^al $ et je txie sûB réifugié dans la petite église de Sàh'4^îriâc!&. VH^ puis lors , j'âî vécu pauvre et persécuté ^ priâirt avec les fidèles qui venaient près de moi rtccvté les sacrements delà sainte religion; Chaque jouir jV itnploré avec ferveur le Dieu des chrétiens; e^st h! qui t'envoie aujourd'hui pour le triomphe dé la feft Quelques épreuves que tu aiels à «uppôrtieti âîé confiance en lui ; cette cotafiaiice qui â Seule ëm^ tenu mon courage au fond dé ma pauvre église # solée et pèr'due. Au milieu des impies qui déshôti** rtnt la ville, autrefois sainte, il est encore dés éhfétiensj nobles serviteurs de là fôîj qui sont prttiâ mourir pour le Seigneur et pour toi. Ils Éoû\ dâlM la citadelle au service des Sarrasîdïs : si telle est tt volonté , à tin signal convenu , ils s*empàreront ^ là forteresse, et viendront ouvrir une déô porte» basses des murailles qui avoîsineïit lé châteàu-fort.»

Le duc Robert s'indiha avec te^ect itevant 1* ministre de Dieu :

• Ma volonté , dît-il , est de combattre pour h religion et de sauver les chrétiens mes fe^e»5 puis-

HI8TOIA£ DE LA 6IG1LE. (iOei. -^ 1070.) ti^

\m vous ayez des intelligences dans la place, faitlihieur savoir que je vais passer celle nuit entière i méditer sur les moyens les plus favorables à Texé* ciition de ce projet; car il ne faut point, par une entreprise trop légèrement hasardée , exposer à une mort certaine et inutile les chrétiens qui combattent pour la foi. •

Ayant parlé ainsi, il s*agcnouilla devant l'archef^ue, qui lui imposa les mains et le bénit (1).

(l) Voksi ee <|ii« dft Imve^m 8. IIL |». 78. (TradocUoii.)

£t, d*aprèstoas ces Êiîts, je croîs vrabemblable que TarcheYèquc se transporta plusieurs fuis , de sa petite église 5n/t-rtViaro, sous Monreale, qui éiait ftwàte d« camp des NotimikU, aii|>rès de oeux-ci, et qu'il se rendit , tantôt à la tente du duc Robert, au couchant, tantôt à celle de Ro^er , à ^Giovanfd'éi'tjebroti , encourageant ces deux princes à donner Tasmt et à s'emparer de la ville. Sans nul doute, soit par des lettres, sok par des espions, il persuada aux soldats chrétiens, ainsi que le raconte Fa- ^ de Ihrrer le «AAtean m due ; c'est pourquoi Ton peut dii« qu'il fat le principal auteur de la prise de Palerme.

n n'est p&sétmmant que Malaterra aH passé ce fhit sous silence, de même fill n'aTait point parlé non plus de la participation des chrétiens dans le liège de Messine, pour laisser à ces héros la gloire entière de la prise de t* ieiit liRes.

Voici ce que dit FazcUe, liv. VII. ^ 642.

fegli era nella rocca , la qtial oggi sî chiafna H patazzo, mo)ti érisllani l fiaK avendo molli annl servito fedelmcnte in g«erra i bradai fiiMliÉoiite nMMû da coscienza a da rcligione e anche per levarsi dal collo il giogo dclla Knrilà, e tornar in libcrtà, pigliaron partito tra loro S dtfre U cHba ft Nor* Aanni et tiranti neUa lor fantasia tulti gli altri soldati, mandaron sécréta-* feente io campo a t\oberto Guiscardo a fargli intendcre quanto cssi avessero lCire«

Si6 HISTOIRE DE LA SICILE. (i06S. — 1076.)

Le duc voyant dans la venue du saint archevêque une manifestation éclatante du ciel en sa faveur, fut certain du succès , et ne douta plus de la prise de la ville ; néanmoins il était important de prendre des mesures sages et prudentes.

Voici ce qui fut résolu par les deux princes et con- ^enu avec les chrétiens. — Le comte Roger, secondé par toute la flotte, devait se porter du côté opposé de la forteresse avec le gros des troupes, tandis que le duc, avec 1 élite choisie de ses soldats, au nombre de trois cents environ , se cachait dans les jardins dont Palerme est entourée. Aussitôt le signal donné par les chrétiens, le comte commençait l'attaque vigoureusement avec toutes ses troupes, afin de concentrer exclusivement sur ce point l'attention et les forces des assiégeants, laissant ainsi complètement dégarni de soldats le côté par lequel le duc Robert devait s'introduire dans la ville. — Toutes les mesures ainsi prises avec prudence, les princes normands firent dire de solennelles prières devant toute l'armée , et chacun se prépara au combat.

Les chrétiens qui occupaient le château -fort tuèrent d'abord les chefs sarrasins; et, après avoir

massacré les geôliers des prisons, délivrèrent les esclaves chrétiens, leur donnèrent des armes et s'emparèrent de toute la forteresse aux cris de liberté. Alors ils donnèrent le signal convenu. Aussitôt Roger attaquevigoureusement la ville. Les Sarrasins, ainsi qu'on Tavait prévu, courent à la défense des murs, et laissent seulement un petit nombre de soldats dans cette partie de la ville que l'armée ennemie semblait avoir abandonnée pour concentrer toutes ses forces sur le même point. Pendant ce temps le duc Robert sortait des jardins où il s'était caché avec les siens, s'élançait à l'assaut, et, avant que les révoltés eussent eu le temps même de venir à son secours et de lui ouvrir une des portes, il avait escaladé les murailles à l'aide d'échelles, et était entré dans la ville. Bientôt les Normands sont réunis aux soldats chrétiens, et tous ensemble se répandent par les rues et les faubourgs. — Les Sarrasins s'aperçoivent alors qu'ils ont été trompés, et que l'assaut du comte Roger Detait qu'une feinte pour les attirer de l'autre côté de la ville; ils courent à la rencontre du duc Rol>crt. Mais le duc soutient le choc sans faiblir ; une ttièlée furieuse s'engage. Des deux parts la valeur est

égale I cependant le nombre des Sarrasins augmente à chaque instant , et les Nortnands sotit refoulél de Irues en rues. — - Le cotaate Roger ^ de son côté , YojanI que la défense des murailles est moiiti TigoureUse, et que le plus grand nombre des enoe<mis s'est porté vers Tendroit où combat le duo soo frère , reprend l'assaut arec une nouTelle énergie; il dirige une partie de ses gens vers ube petite porte, qui conserve encore maintenant le nom de Pùrte de la f^icêoire; et, pendant que ses soldstii combattant arec courage^ cherchent à escalader ks murailles % lui , avec Taide des machines de guerre fait des efforts désespérés , brise cette porte et entre dans la vilie« '-«^ Dès^ors tout e%i perdu pour les Sarrasins. Le due Robert , par pra^ dence, tédait le terrain [Hcd à pied , en se reti^ rant du côté de la forteresse dont les chrétiens s'é^ taîent emparés , il ne tarde pas à s'apercevoir que led efcinemis sont attaqués par derrière, et que Roger aussi a pénétré dans la ville ; alors il change de manoeuvre^ Il ne se retire plus devant l'êafiemi) il l'atlaifii^ au contraire avec fureur, et le re^us&e fc son tour^ Les Sarrasins se trouvent ainsi mseté$ de {Mrès d'«iâ celé par le due» de 1 «utre^ par le t^omtei

ËISTOIRE DB LA SiaLE. ( iOea« -* i07l» ) til

ih veulent fuir, ne pourant plus se défendre ; mais les cavaliers normands parcourent au galop toutes iés rues et frappent les fuyards avec des armes Aoftellés. -^ La ville extérieure est prise ^ lei portes sont ouverteis»

Toute défense devenait impossible , aussi les indèles se réfugièrent dans la partie de la ville ap^ ^\ée Cké-Vieith. —Im nuit seule fit cesser le corn* bftt. Pehdant cette nuit chacun des deux partis se retira dans les quartiers qui étaient en son pouvoir Des deux côtés on plaça des sentinelles et des gar^ des; les Normands occupèrent donc toute la partie de la ville dotit ils s'étaient emparés ainsi qufe le ehâteau-fort , c'est-à-dire la Cite^Neuvé; les Sarra» tinsse tinrent dans la Cité-Fieille sur laquelle ils avaient été refoulés. Les Normands, victorieux, attendaient le jour avec impatience; car le jour ée* vait avec le combat amener la victoire.

€e fut dans le camp des chrétiens une nuit de ttànâphe et d'allégresse ; dans le camp des Barba'^ ïes, au contraire, une nuit d'abattement et de Wsle méditation. Ceux-ci voyant aux maiiis deS assiégeants la forteresse sur laquelle reposaient leurs 1^8 fermes «spArancëS) comprirent ^He tout ét^it

perdu; la Cilé-Vieille avait été un refuge maiç ne pouvait pad être longtemps une sauve -gard^ contre l'attaque de leurs ennemis; alors les chefs di l'armée réunis entre eux, tinrent conseil et résolu, rent de se rendre sous condition.

Dès que le matin fut venu, ils firent donc savoir au duc Robert et au comte Roger qu'ils consentaient à rendre la ville, et à payer en signe d'obéissance, un tribut chaque année, à la condition qu'ils ne seraient soumis à aucune violence , comprimés par aucune nouvelle loi , et qu'ils auraient le droit d'exercer en paix la religion malîométane. Ces conditions furent traitées et débattues, et les princes normands acceptèrent la red^ dition de la ville , heureux d'arrêter un combat inutile , qui aurait pu coûter la vie à leurs plu5 vaillants soldats. — Ils firent proclamer dans toute la Cité par la voix des crieurs publics et des interprètes, que les Sarrasins étaient libres, ou de se faire chrétiens, ou de persévérer dans leur religion; et que nul d entr'eux ne serait soumis à aucune violence à cet égard.

C'est ainsi qu'à la grande joie du peuple chrétien les Normands entrèrent dans Palerme, la ville

HISTOIRE DE LA SICILE. (i(KUI. — 1076.) tSi

royale et souveraine de tout le royaume, l'an de Tîncarnation du Seigneur 1071 (1).

le premier soin du duc Robert fut d'envoyer

(1) Malaterra, lib. II. cap. XLV.

Ahoh, du Vaticaiu Muratori^ tom. VIII, f" l^h»

Pagius, an i07i. n* 30.

Poslquam Robertus, Apulis dux Barium primariam Apuliae oppidum, etiaornum probe, manitum^Saracenis die XV.Mensis aprilis currenlis anni, Qti anao MLXVIII. Num IX. Diiimus , eripiiit, mense Julii dux prct' Hctus transmeavit Adriatici maris pelagum, pei*revit que SicUiam cum (ptiHquaginla octo navibus, inquit LupuB Protospata in cbron. Ad annnm MLXXl. Quod habet chronographus Baremis ad eumdein annum, e1 in mnu Magij inquit, exivit, et perrexii Palcrmo cum navali exercitu, et ekedit eam per mare et per teiTam»

Mdaterra, L. II. cap. XLV.

inofi. du Vat, Muratori. T. VIII. p. 76^.

Inveghes, T. III. p. 76. — (Traduction. )

Mais les écrivains ne s*acoordent pas sur l*année , le mois et le jour où tfrifa ce siège remarquable. Malaterra désigne Tannée de N. S. 1071 , et ^ Ostienn» le place dans la même année. — La basilique de- S. Rénédict 'été dédiée le même jour des calendes d*octobre, l'an de iV. S» 1071 , le nmedi 9"*. Pendant ce temps , Robert assiégeait Palerme, il ne put donc pas assister à une pareille solennité. Deux anciens marbres de Palerme, que je vais rapporter, Sigonio Gordonio qui cite Pandolfo, et Bardi qui net aussi en avant le Biondo, Emilio et Sigiberto, Summonte, Fazelle, Mauroli et Camillo Pellegrini donnent la même date, 4071. — Mais Protospafalametrannéesaivante; anl073. — Au mois de juin, leiO, Robert, le ^1 entra à Palerme; son assertion est approuvée par l'anonyme de Rari. £k1072, Palerme fut prise par le duc, le iO du mois de janvier. — Je B'ai donc pas voulu ro^écarter du sentier frayé. Je trouve aussi des avis ^Iraires sur le mois et le jour où le duc et le comte, firent leur entrée solennelle dans la cité heureuse, citta felice ; car l'anonyme de Rari écrit QQece fut le iO du mois de janvier ; Protospata écrit : mense junii 10 in» travit dux, — Fazelle .'ils entrèrent au mois de juillet — VOstiensis dit :

h^diekaL Ocfobrium.

m RiaTOIRE PB LA SICILE. (iH9. — i9^)

chercher en grande pompe larcbevêque qui tiair naît une vie obscure et malheureuse dans la pauvre église do Saint-CîriacQ (1), afin de le rétablir sur son siège archiépiscopal, dans l'église métropolitaine autrefois érigée sous le nom de Notre-Dame, mais que les infidèles avaient profanée par leurs exercices impies. Lorsque le saint homme fut aperçu proche de la ville , le duc Robert et le comte Roger firent ouvrir la graode porte de.Palerme pour le recevoir dignement. Quand il fut arrivé à cette porte, les deux chefs normands s'agenouillèrent avec dévotion et, lui demandèrent de réconcilier avec Dieu la Basilique de Palerme par les cérémonies j^^prées ^e 1^ Çainte-ÉgUse romaine. L'archevêque, après avoir rendu grâce au Tout-Puissant de l'heureuse délivrance de la ville et de l'expulsion f)es impies

(4) Malaierra ne dit pas le nom de cet archevêque.

Voici ce que rapporte à ce sujet Inveghes^ T. UI, p. ll.^EazelU, iiouroU, Buonfiglio, Gio, Lc//io«f Ptmf« écrivent qu*ils*appelaitiVtco«femo. Ils ont letrouvé sans nul doute ce nom dans une ancienne buUe du pape CaUiste p adressée à Pietroy archevêque de Palerme, en 1132, où il dit : Dignitaiem quoq, et quœ a prœdecessoribut nostris sacratœ memoriœ Âlexandro II, Gregorio VU et Paschali II, Rom, Eccl, pp, prœdecetsoribus tuis Pih normitanis archiepiseopis NicodemOf et alckerio et per eos Panarmitanœ eccUsiœ concessa dignoseuntur con/lrmamus, — D*où Ton voit que le pape Alexandre accorda, de son vivant, ces privilèges à Nicodème, qui, sans ancun doute, est cet archevêque, car c'est sous le règne de ce pape qu'écrit Malaterra,

immiIIB M I.A SICILE. (iMS. «t wi%) m

l'avaient si longtemps souillée, fit tout préparer r les cëFémonies dp la la purification de f église. lès le point dq jour, toutes les rues étaient coues de fleurs et de feuillages ; et un Saldiêiarium i été préparé sur un riche tapis devant la port^ icipale de l'église. A côté du SlaMittoriuvi il y t quatre vases, Fun contenant de Teau , Tautre in ;le troisièineétaitremplidesel,et)e quatrième ;eqdres.

.e Pontifis s'avança suivi d'uq nombrepf çor« .' de chrétiens entonnant des phants re}i- IX ; il était vêtu du manteau , de l'aube , la ceinture , de Tétole , et recouvert d'un )png rial blanc ; il avait sur sa tête la mit|re siiQr , et portait dan^ sa main dvoitfi le bâtoii p^sr J. — Il se plaça devant le Saldistorium et bénit , c le sel , Teau que contenait un d^s vases ; \j vetirant la mître qu'il avait sur la tête, \\ de rherbe d'hjsope et fit une aspersion ep aoBçant les mots consacrés : « À$pepg0$ mfi* Dor

/archevêque récita ensiiitaÀ b^nta v^ii )« ¥fl^ r;ata]rant repris sa mitre » répandit de Yam bénie isle circi|it eitirienr de Téglise , tantôt Di9 W

m HISTOIRE DE LA SICILE. (iO«3. — 1076.)

murs, tantôt surrautel, et dans tous leslieux souillés.

Après avoir prononcé trois prières, il entra dans la Basilique en chantant les litanies ; il s'arrêta devant le maître-autel, dépouillé de tout ornement, et tenant son bâton dans la main gauche, il fit le signe de la croix en répétant trois fois :

• Seigneur, daigne laver et réconcilier cette église et cet autel ; écoute et exauce nos prières. »

Ensuite il se prosterna. — Toute la foule qui encombrait l'église , s'était pieusement agenouillée et avait réj)étéà demi-voix les paroles du saint archevêque. Celui-ci se releva et bénit un vase contenant de l'eau mêlée avec du sel, de la cendre et du vin; puis, il fit trois fois le tour de l'église en aspergeant les murailles et le pavé avec de l'eau bénie.

Le Pontife s'étant arrêté au milieu de l'église; deux écuyers portant, l'un, l'épée du duc Robert, l'autre , celle du courte Roger, vinrent s'agenouiller devant lui; celui-ci retira sa mître et aspergeant les deux glaives avec l'eau sainte , il prononça la formule sacrée de la bénédiction.

Les deux écuyers se relevèrent , et se placèrent alors, l'un à la droite de l'archevêque, l'autre à

HISTOIRE DE LA SICILE. (1068. — i07«.} SS3

n gauche, tandis que les deux princes normands pliaient tous les deux le genou ; alors rarchevéque prit des mains des deux écuyers les épées bénies et les ayant remises, Tune au duc Robert, l'autre au comte Roger, il leur dit:

i Pieux et Taillants guerriers , redoutables et infincibles à vos ennemis, recevez chacun cette épée la nom du Dieu puissant dont je suis un des ministres sur cette terre, employez-la toujours pour la défense de la Sainte-Église, la confusion des ennemis du Christ et le triomphe de la foi chrétienne. Dieu feillera sur vous et vous rendra grands et forts autant que peut l'être une fragile créature humaine.»

Les deux princes se signèrent et mirent chacun l'épée à son côté.

Alors le profond silence qui avait régné dans l'église pendant cette sainte cérémonie fut interrompu par les chants religieux; — et ce fut ainsi que le saint archevêque quitta l'église purifiée des souil* lures de l'impiété (1).

Un grand nombre de Sarrasins poussés par la curiosité étaient venus assister à ce spectacle , et

VihiHghes.\(A. m, p. 78.

^mdame pontificale de Pie V^

22fl HISTOIRE DE LA SICILE. (1063. — i07û).

plusieurs, profondement émus, embrassèrent la religion chrétienne.

«^ C'était en effet, dit un auteur contemporaioi im «spectacle digne d etunnement et d'admiration; et « la plume serait aussi impuissante que la parolepour • exprimer la profonde impression que firent ces « saintes cérémonies, et la sublime simplicité de ce «cortège entonnant les hymnes du Seigneur, au mi- « lieu des rues où les fleurs et les feuilles n'avaient « pu entièrement cacher les traces du sang qui, la « veille , coulait encore. »

Lorsque les deux frères eurent ainsi rendu à la religion chrétienne son éclat et sa splendeur, ils s'occupèrent de réparer la ville et les fortifications presqu'entièrement détruites.

Afin de s'assurer la fidélité des Sarrasins et leur ôter toute pensée de rébellion ou de mauvaise foi, ils firent construire deux forts redoutables , Tun d'un côté de la mer et l'autre du côté du couchant. — Ils élevèrent aussi une église qu'ils appelèrent Notre-Dame de la Victoire ^ et y mirent cette inscription :

Robert 0 Panormi duce et Siciliœ Roger io comité im' perantibus^ Panormiiani cives ob victoriam kabitm»

Imnc (^em B. Mariœ $ub vîctoriœ nomine sacramnt anniDomini 1071.

La porte par laquelle Roger entra dans Palermç fut aussi nommée la Porte de la /Victoire comme fait foi cette seconde inscription :

Porta hœc quant Rogerius invictissimusSiciliœComes inumpensj aditum exercittU christiano ad urbem hanc hnormum patefîcit, Victoriœ cognomento ab eodem vic" torwn /lostium summo cum honore ob insignem report9(am victoriantjt Deiparœ Virginis cultui auctoris egusdem principis ardenti ac pio desiderio consecrata e$t quintili mense^ Dom. incar. anno 1071 (1),

J^educ Robert fut très-enchanté de la ville dePa- |erme,de ss^ beauté intérieure et de sa position qui la rendait à la fois délicieuse à habiter et redoutable àses en^emlsi aussi il résolut d'en faire sa résidence (9 SiçHi^tCt d^matndaàsop frère le droit de conserver Palerme daijis le partage qui devait être fait de cette

(1) Inveghes^ T. III, p. SI.

U père Pagiusj an 1071 , n* 20, pense qoe ces inseripHons ne peayent (be du temps, parce qu'elles ne s'accordent pas, selon lui, avec la date probable de la prise de Palerme. Nous ayons déjà cité plus haut les différentes «ertioiii des hiitmîeiit à cet égard, et nous ajouterons que tous ne font lis commencer Tannée à la même époque; ainsi Malaterra cite 1071, mais K fAx dater le commencement de Tannée que le 35 mars ; —• Patelle^ ég^a*

228 mSTOIRB DE LA SICILE. (iOaS. — 1076 )•

conquête, en y joignant la moitié de Messine et la moitié du Val-tli-Demona Roger prit pour lui Tauire partie de la Sicile : les deux princes distribuèrent ensuite différentes portions du territoire i ceux do leurs proches dont ils avaient reçu de bons et loyaux services , comme s'ils eussent à jamais expulsé les Sarrasins , et soumis le pays à leur domination. Serlon fut mis en possession de la ville de Cerami et de plusieurs places importantes, ainsi que d'une partie du pays environnant qui était resté au pouvoir des Sarrasins. Un autre parent des princes normands eut aussi part à leur générosité, et reçut en partage une assez forte portion de pays qu'il avait à défendre et même à conquérir contre les infidèles.

Robert Guîscard prit le titre de duc de Sicile, Roger celui de comte, et Tancrède, neveu de Robert et de Roger, ayant obtenu, à titre de comté, la ville de Syracuse , se fit toujours appeler depuis comte de Syracuse, ainsi qu'on le voit dans plusieurs actes cités par Ughellus (1).

En faisant ainsi de la Sicile plusieurs propriétés distinctes , dont chacun devait défendre pour soi-

(1) Invftfjhfs, T. lîl, p. 84.

HI8IOIHE DK LA SICILE. (4063. — 1076) • S29

la possession et les droits , les princes nor-

employaient certainement le plus sûr moyen

er à rentière conquête du pays et à Texpul-

68 Barbares ; ceux-ci , il est vrai , perdaient

ir jour leurs plus belles villes et leurs places

ainsi que l'on voit, à l'approche de C hiver ^

Us feuilles d'un arbre ^ mais nen conti-

t pas moins à parcourir le pays en dévas-

9 se cachant à l'approche de Tarmée

one , soit sur les montagnes , soit au

les ravins , ou se réfugiant dans quelques-

ies villes qui restaient encore en leur posses-

partie de l'île donnée à Serlon était une de >ù les Sarrasins faisaient les plus fréquentes plus audacieuses excursions, car la ville I (Castrogiovanni) , défendue par sa position lus que par les armes , était toujours restée rrasins. Cerami,la résidence de Serlon, était oche d'Enna. Ce brave capitaine défendait iment le pays contre les infidèles, et avait nté ses domaines de plusieurs chàteaux-forts i s'était rendu maître. Ses hauts faits d'armes, e prodigieuse, son audacieuse témérité et la

S80 HISTOIRE DE LA SICILE. (i068. — i078).

Taleur qu'il déployait chaque jour rayaient rendu la terreur des Sarrasins. Aussitôt qu'ils le royaient s'avancer à la tète des siens , ils lâchaient pied, saisis d'épouvante. Serlon, profitant avec habileté de ce sentiment de terreur, avait réduit au silence ou à la soumission presque tout le pays qui en** tourait Gerami.

Les Barbares, ne pouvant triompher par lea a^ mes de cet ennemi redoutable , cherchèrent à s'en débarrasser par la trahison. Un nommé Brackinôm Brahen (1) , l'un des plus distingués et des plus puissants de la ville d'Enna , accepta cette lâche mission, et prépara dans l'ombre le piège dansle^ quel il voulait attirer son ennemi, d'abord. Il commença par faire savoir au capitaine normand qu'il désirait grandement entrer dans son amitié ; car il le tenait , disait-il , en grande estime à cause de sa bravoure et de son habileté militaire. — Serlem avait k cœur trop franc et trop loyal pour soupçonner la déloyauté ; il fit dire au Sarrasin que s'il voulait se rendre à sa résidence de Gerami, il y serait reçu en ami et traité comme tel, avec distinction et hon-

(i) Malaterra le nomme Brahen ; FaxeUe, et, probablement d*après \^ lihi^eun hhtoriens, rappeîlent Bvachino.

HISTOIRE DE LA SICILE. (1063. — i076). S8i

r. Brahen accepta la proposition du comte , se faisant accompagner de riches présents , Jla en toute hâte à Gerami. Il connaissait i le noble caractère de Serlon pour être sans 3te, et savait les chrétiens incapables de :evoir une indigne pensée. — Ainsi , pendant préparait la plus lâche des perfidies , il se fiait entier à la loyauté de celui dont il méditait îrablement l'assassinat.

es portes de la ville s'ouvrirent devant le Sarralussitôt qu'il eut déclaré le motif qui l'amenait; fut conduit sans retard à la forteresse où Seravait établi sa demeure. Comme il s'arrêtait cîs et presque tremblant à l'entrée de la salle e tenait le neveu du comte , celui-ci alla à lui li tendit la main , après avoir retiré son gantele fer. Brahen ne put s'empêcher d'être saisi de ectet de remords devant ce noble jcunehomme, i bienveillant après le combat qu'il était redou- 3 dans la mêlée. Par ce sentiment naturel et leîencieux que la volonté de Dieu a mis dans le r des infâmes, lui, lâche et traître, il osait à le toucher cette main qui portait Tépée si ruicnt, mais si loyalement à la fois. Ce regard hon-

233 HISTOIRE DE LA SICILE. (1063. — i07€.)

teuxjelé sur lui-même ne rendît pas Brahen longtemps interdit ; il fit étaler devant le comte tout ce qu'il avait apporté, et lui demanda en grâce l'hoDncur d'être tenu par lui pour amî et frère adoptif , en se touchant mutuellement par f oreille^ selon l'habitude de son pays (1). Serlon accepta sans défiance aucune, et ordonna que des présents égaux en valeur à ceux du chef sarrasin, fussent remis aux gens de sa suite.

Depuis lors Brahen entretint avec le capitaine normand de fréquentes et amicales relations. Quelques mois se passèrent ainsi, et un jour Serlon reçut une lettre par laquelle le Sarrasin lui faisait savoir en secret, qu'à un jour désigné quelques Arabes, au nombre de sept environ, devaient se rendre, pour faire du butin, sur le territoire où il avait l'habitude de se livrer à la chasse, l'engageant fortement à diriger sa course ce jour-là vers un autre point, ou à se faire accompagner, contrairement à sonhabi' tude, par quelques-uns des siens. Le perfide Sarrasin savait bien par avance quelle serait la réponse

(1) Malaterra, L. II, cap. XLVl.

Saracinus autem de potenlioribus Castri-Joannis nominc Brahen, coin Serlone ut eum facilius deciperet fœdus inierat, eonim que more pcraorem adoptivum fratrem, alter alterum faclum vicissim sasœperat

mSTOIBE DE LA SIQLE. (1063. — i07€.) 139

de Serlon , et combien était inaccessible a la peur cette âme fortement trempée. Aussi, le jour indiqué, le neveu du comte sortit de Cerami accompagné ^ulement de sa suite habituelle : plein de mépris pour des ennemis qu'il avait déjà tant de fois vain- :us, il ne voulut même pas, en cas de combat, revêtir )0n armure et porter avec lui ses armes de bataille. Cette confiance en lui-même et ce dédain des autres furent sa perte ; il ne tarda pas à apercevoir les Arabes dont Braben lui avait donné avis , et qui dévastaient la plaine, chassant devant eux des bestiaux dont ils s'étaient emparés. De toutes parts des cris de terreur signalaient leur passage , et le ciel était obscurci par la fumée qui s'élevait des habitations embrasées. Le brave Serlon ne put retenir à cette vue sa colère et son indignation ; et sans se rappeler qu'il avait dédaigné de se vêtir pour le combat , il s'élança contre les Sarrasins avec fureur. Ceux-ci semblent d'abord se préparera la résistance; puis tout*à-coup ils lâchent pied, entraînant à leur poursuite Serlon et les siens jusqu'au lieu où Braben avait disposé une embuscade. Emporté par son ardeur et par le désir de châtier l'insolence ûes Arabes , le neveu du comte Roger , quoi-

qu'il ait pour seule arme une épée légère , frappe 6ur les fuyards des coups terribles dont plusieurs sont mortels.

Tout-à-coup , derrière lui , devant lui , autour de lui, se dressent sept cents cavaliers et deux mille hommes de pied qui , de toutes parts lui barrent le chemin. A leur tête est le lâche Brahen. Serlon comprend qu'il est tombé dans un piège, mais trop tard. — Les Sarrasins approchent en bon ordre, et le resserrent à chaque instant dans un cercle plus étroit. L'intrépide normand combat comme un lion furieux, faisant sans cesse tourner son cheval sur lui-même pour faire face à ses ennemis de tous les côtés. Son écuyer, jeune homme de vingt ans àpeine, voit le danger que court sonnoble maître,il n'écoute que son dévoûment,etpendant que tous s'acharnent contre Serlon qui fait encore bonne contenance avec les siens, il s'élance dans la plaine à travers les ennemis; par miracle, il échappe à leurs coups et arrive à Cerami , couvert de sang et de poussière.

« On assassine le valeu reux Serlon , s'écrîe-t-il d'une voix affaiblie, volei à son secours et portez-lui des armesl»

HISTOIRE DE LA SICILE. (iO«S. — iÛ7d.) tSS

A peine a-t-il prononcé ces mots qu'il tombe Spuisé par le sang qui s'échappe d'une large blessure.

Pendant ce temps Todieuse trahison s'accomlissait.

Serlon, avec un courage et une force surnaturels, :ait parvenu à se frayer un chemin sanglant, lorsle son cheval , déjà couvert de blessures , tombé îïcé d'un javelot qui lui traverse le poitrail. Tout espoir de salut est perdu ; aussi le brave cataine ne combatplus poursauver sa vie,maisseument pour rendre sa mort terrible à ses ennemis.

s'élance avec les derniers des siens sur une roche evée, et s'y adosse, menaçant et redoutable encore, ^mblable à un sanglier pressé par les chasseurs : à éfaut d'autres armes,il faitrouler des pierres en ormes iirles Sarrasins qui tentent de le suivre ;— mais que •eut-il seul contre cette multitude d'ennemis qui entoure et fait pleuvoir sur lui une grêle de flèches? frappé de toutes parts à la fois par des blessures ^melles et innombrables, il tombe sans vie et sans mouvement. Parmi ceux qui l'accompagnaient deut seulement étaient parvenus à se sauver en se cachant sous les cadavres amoncelés.

336 HISTOIRE D£ LA SIQLE. (1063. — i076.)

Quand les Sarrasins virent tomber Serlon, ils poussèrent des cris de joie furieuse, et tous ensemble s'élancèrent sur cette roche ou nul n'a?aitpu parvenir tant que le guerrier normand en défendait Tacces — Déjà, depuis longtemps, son âme courageuse s'est envolée vers le ciel, qu'ils le frappent toujours de coups redoublés ; on eût dit que la vue seule de ce cadavre les effrayait encore.

Un historien du temps, et avec lui Ma la terra, rapporte qu'ils exercèrent sur ce corps mort les plus horribles cruautés.

cS'étant approchés de lui, dit cet historien, ilsse « livrèrent à toute l'animosité de leur haine; ils lui

• ouvrirent le corps, et lui ayant arraché ce cœur t dont ils connaissaient tout le courage et l'énergie, € ils le partagèrent par morceaux et le dévorèrent,

• pour s'incorporer par ce sanglant festin quelque t peu de son courage si redoutable (1). »

(4) Anon. du VaU Muratoru T. VIII. p. 764.

Tandem rdicem aniniam ejus exhalare coêgerunt : et tune «ccedentes qui animositatem a corde proccderc audierunU Aperto corpore, cor ilIiiUi quod ferè omnium audacissimum fuisse cognorerant, per singulos dirisan sibi încorporarc festinavenint.

Malaierra, lib. II. c. XLVI. Muratori, T. V.

Serlone eientcrato Sarruceni cor extrahunt. Ut audacianiejus, qus molU fuerat, concipereut, comcdisse dicuutun

Puis ils lui coupèrent la tête, et après l'avoir mise bout d'une pique, la promenèrent en triomphe r toutes les rues de la ville. — Devant celui qui rtaitce sanglant trophée marchait un homme qui lait à haute voix :

cYoici la tête de l'homme qui, plus que tout autre, combattait contre la Sicile. Lui mort , l'ennemi îst vaincu ; cardans tous ceux qui vivent nul n'est Égal à Serlon. »

Mémorable et féroce hommage que les Sarrasins adaient, à l'insu d'eux-mêmes, au courage et à valeur du capitaine normand. — Chacun dans la le voulait voir la tête de Serlon et la toucher du ►igt. — La roche sur laquelle il fut tué en comttant, conserva longtemps le nom de Rocherlon.

Lorsque le comte Roger apprit, à Palerme, la mvelle de ce cruel événement, il fut saisi d'une ofoude douleur; car il avait pour son neveu itant d'affection, qu'il avait d'admiration pour la ience et le mâle courage du capitaine. Toute l'arlée en fut terrifiée et le comte ne put retenir ses irmes. — Le duc résista à son affliction avec cette nergie de caractère et cette force virile quî, jamais

29S HISTOIRE DE LA SICILE. (1068. — i076.}

en luî, ne s'était démentie, craignant d'augmenter par sa tristesse personnelle la cruelle impression que ressentaient déjà ses soldats.

« Laissons aux femmes les pleurs et les lamentations, leur dit-il d'une voix haute et ferme, nous sommes des hommes et nous avons des armes pour la vengeance (1). »

Néanmoins les Normands ne purent marcher immédiatement contre les Sarrasins, et venger dans leur sang la mort du brave Serlon ; le duc Robert fut rappelé en Fouille et en Calabre, et ne put différer plus longtemps de s'y rendre, car sa présence était continuellement nécessaire pour maintenir dans l'obéissance ces deux contrées aussi près delà révolte que de la soumission, — Il partit donc laissant le comte Roger à Palerme.

Pour conserver cette conquête, il fallait se prému* nir à la fois contre les révoltes des habitants à l'intérieur, et contre les excursions des Sarrasins à l'extérieur: aussi le comte fit-il élever deux châteaux-forts très-redoutables, l'un à Patemio^ pour tenir en respect

(1) Malaterra, Hb. II. cap. XLVI.

Fœminis» ioquit, lamenta pennUtantur; noi autem in yindictam tfsnf Rocingamur»

mSTOJRE DE LA SICILE. (iOdS. -- iOTO,) tt9

la ville de Gatane qui avait tenté un soulèrement iprès la mort du Sarrasin Benhumen, et un autre à Hazara^ afin de pouvoir plus facilement et avec plus le sécurité parcourir le pays d'alentour.

Tandis que Roger, avec une prévoyance et une ictivité infatigables, travaillait ainsi à consolider îurtous les points la domination chrétienne en Sicile, il se passait à Salerne , où était le duc, des Wénements que nous ne pouvons passer sous sience; car ils eurent de graves résultats pour les deux princes normands.

Robert Guiscard avait prêté ToreiHe aux plaintes et aux supplications des habitants d'Amalû contre Gisulphe, prince de Salerne, duquel ils relevaient, et lui avait envoyé des ambassadeurs pour le prier de traiter ses yassaux avec une dureté moins in-* flexible. Non -seulement le prince reçut les envoyés du duc avec une grande arrogance, mais, prétendant que tout le littoral jusqu'au port de Fico lui appartenait , il déclara vouloir faire rentrer dans son domaine cette partie du territoire dont le duc Robert s'était emparé. — Celui-ci après avoir essayé d'honorables moyens de conciliation, fit mander à son frère Roger de venir

940 HISTOIRE DE LA SICILE. (1098. — 107è.)

se joindre à lui ; et le duc , pendant que le comte de Sicile assiégeait avec énergie la ville de San-^i' verino , qui ne tarda pas à se rendre , s'empara de Salerne. Bagelard, selon Fazelle^ ou Abengelard selon Inveghes^ fils d'Omfroy, et Herman, son frère, furent vaincus ; Herman même fut fait prisonnier; et Robert Guiscard ajouta à ses titres celui de duc de Salerne (1).

Le duc Robert, enorgueilli par tant de victoires brillantes, ne sut pas mettre un frein à son ambition , et , soit dans l'intention de poursuivre Gisulplie , qui s'était mis sous la protection du Pape, soit, comme le dit le cardinal Baronius, dans celle d'envahir toute la Gampanie, qu'il voulait ajouter à sa principauté de Salerne , il ne respecta pas les États du souverain Pontife ; et, aidé du comte d'Averse, il mit le siège devant Campiano, possession de l'Église romaine. La marche du prince normand dans la Gampanie ne tarda pas à être connue à

(1) Invegheê. Vol. III.

Da questo anno 1073.11 priocipato di Salerno s^anl colducato di PugUa, Galabria c Sicilia.

Mais YAnonymu» cassinensU et Tolameo di Luea, prétendent que cette réunion de la principauté de Salerne au duché de U Fouille ne 8*opéra que deux ans plus tard. (1075.)

HISTOIRE DE LA SICILE. (1065. — 1078.) Hi

Rome; et le Pape Grégoire VII, qui montra toujours, durant son pontificat, une inQcxibilité si rigoureuse et si énergique pour les intérêts du Saint-Siège, priï les armes, afin de repousser l'agression du duc. Il le contraignit, à rebrousser chemin, mais celui-ci ne voulut pas abandonner complètement ses projets, dans la crainte de donner ainsi au Pontife romain une trop orgueilleuse estime de sa force militaire, et vint assiéger la ville de Bénévent, pendant que le comte d'Averse, prince de Capoue, enveloppait Naples avec toutes ses troupes.

Grégoire YII assembla aussitôt un grand concile à Rome, et lança solennellement les foudres de l'excommunication contre Robert Guiscard et sa sacrilège entreprise, chargeant des mêmes anathèmcs et des mêmes malédictions de l'Église tous ses adhérents en quelque lieu qu'ils pussent se trouver, le comte Roger, frère du duc, se trouva ainsi frappé par la même excommunication , quoiqu'il fût retourné en Sicile après la prise de Salerne et de San- Séverino (1).

(1) Il est positif que l*excommanicatîon lancée par Grégoire VII, contre I^obert Guiscard, fut dans le commencement de Tannée i07A. U cardinal Baranhu en donne une preuye irrécusable en citant une u i«

m msroiRE de la sicile. (iom. — ian.)

Le pape Grégoire, animé en celte occasion tfuu ressentiment juste, mais peut-être trop aveugle, oublia les grands services rendus par les princes normands à l'Église romaine et à la propagation delà foi chrétienne ; il. ne se souvint pas que, depuis

lettre du pape, écrite, dans le mois d^octobre de Tannée i07&, à Béatii» et Matbilde, dans laquelle on trouve la satisfaction que le duc repentant envoya plusieui-s fois au Ponlife, par ses ambassadeurs. Scitote (r«i^ cardum êœpe êupplices legatot ad nos miUere«

Mais Grégoire, doutant que ce repentir fût véritable, resta inexorable; et ce fut par cotte raison que le duc, écrit Èaronius, resta excommaoîé jusqu'à Tan 1080^ (uaque ad annum Gregorii papœ VII, domini 1080j«

Voici ce qu^ecrit le cardinal Baronius, au sujet de l'excommunication de Robert : Baronius, vol. XVII. — Anno 1074. —Cap. XLI. — p,ff9i» In ac eodem synodo ab eodem Gregorio Pontifice constat , excommunicatum fuisse Robertum Guiscardum , Normannorum principem de quo ista infine epistolarum Hbrl primi ejusdem Gregorii de rébus ab eo gesUa lue anno. — Celebravit Pontifex liomœ synodum in quà intcr cœterOf ((ua ibi gesta sunt excommunicavit ai que anathematisavit Bobertum Gvit' cardum ducem Aputiœ et Calabriœ ai que Siciliœ cum omnibus fautoribva suis quoiisque recepisceret.

De bis enim h»c Léo Ostiensis^ L. lU, — Robertus Gampaftiam eipv gnaturus ingreditur. Ista ubi Gregorio papae nuntiata sunt ducum Robe^ tum et Gisulfum principem Salernitanum a limlnibus ecdesiae sepanos, collecte exercitu adversus eos ire deposuiti et eum excommunicavit.

Excommunication de Robert Guiscard et de ses adhérents. ^-Jnvegkit Vol. m. p. 88. cap. XVI.

Anno dominicœ incarnationis 1074. Secondo Malaterra, e regnando gristessi Christian! prencipi ; il Duca unitosi con Rkcardo Conte d'Âversa, e Prencipe di Capua, il Prencipe assedio Napoli e il duca Benevento pure délia clnesa : onde Gregorio VU. Gongrego in Roma un conciiio e ivi scommunicô il Duca con tutti i suoi fautori. — Ici Inveghes àte le texte de Baronius: Sigonio ûicetche il Duca fu scommunicato due Tohe da Gregario VIII La prima voUa $qIo nel présente anno 1074* Quia Ma^

iiinEOiiiBWLA8iciu.(iae3.^i07i; m

^ept ans, Robert Guiscard et ses aînés avaient attu pour la religion du Christ » qu'ils avaient i avec leur sangles autels chrétiens des souilde l'impiété, et marqué chacun de leurs pas îs actes religieux; il ne se souvint pas que, leur foi extrême, ils avaient fait graver sur it étendard, présent d'un souverain Pontife, levise pleine d'humilité : — La droite du Sei-a fait des prodiges, la droite du Seigneur m'a lûclément dans sa colère, malgré les pré- ; de la miséricorde divine , il accabla l'ancien mx de l'église du poids de son indignation, fut pendant cette période de quarante-deux seul dissentiment vraiment sérieux qui sépara

um» oppida pontifieia ioTasUset : secuiida Yolta propter ruptum N. — ^ Aggiunge Summonte/ che 0 Prendpe lUocardo Asciolse àffapdi per àYor vedutoS. Gennaro in abito ViscoYale sulle mura ta* Jo pçrô non ho voluto discostarmi del Baronio, il quale ag« he in nna lettera di papa Grégorio VII, serHta né mese d*oUobre »ta anno 107d à Béatrice e Mathilde; si legge la sodisfattionelclie ambasdadori il Ducapentito deirerrore , più volte mando al Pon« SêUotê GuiscarèhiM »œpe iuppliees legatos ad nos mitter^, vk ) dnbitando di sodis(aUione finta, non voile mai riseverla ; e percio du Baronio il Daca Tisse scommunicato 7. Annl, dœ wque ad Irtgorio pape VU, domini iOSO.

aggiango che questa scommunica papaU allacciô per tre anni icmte Rogieroi eome che favori le arai dd Doea itto firateUo nelli 8fdarao^ ft wm nd i076» Ghianunente li Yodent

tu HISTOIRE DE LA SICILE. fi069. ^ 1076.)

les princes normands des bénédictions du Saint- Siège, sans toutefois les arrêter ou les ralentir dans Taccomplissement de l'œuvre chrétienne qu'ils avaient entrepris en Sicile.

En effet , nous voyons en 1057, le pape Léon IX, secrètement excité par les Apuliens , marcher contre les fils de Tancrède; mais bientôt, touché jusqu'au fond de l'ame par la noble conduite et la foi religieuse de ceux qu'il croyait ses ennemis, il les combla de saintes bénédictions et des plus insignes faveurs. — Cinq ans plus tard, Nicolas II excommunia aussi Robert Guiscard, mais cette excommunication fut non-seulement aussitôt relevée par le Saint-Siège , mais suivie de l'investiture authentique des duchés de la Fouille et de la Galabre et du titre de Capitaine de l'Église romaine. L'excommunication prononcée contre les deux frères par le Pontife Grégoire ne fut pas , ainsi que les deux précédentes, le résultat soit d'insinuations calomnieuses que la vérité vint anéantir, ou le premier mouvement d'une grande colère ; ce fut un fait froidement raisonné, sérieusement accompli, énergiquement maintenu , qui sépara pendant sept années consécutives cette grande domination nais-

sanle qu'on appelait les Normands, et cette puissance souveraine qui planait sur toutes les autres et ne relevait que de Dieu.

Plusieurs historiens racontent, avec une grande naïveté religieuse, précieux cachet de la physionomie de cette époque , que le comte d'Averse, poussant le siège de Naples avec une grande vigueur, les habitants mirent leur dernière espérance en Dieu et saint Janvier j leur patron. — Ils firent alors par toute la ville de grandes et solennelles processions , et des prières publiques furent ordonnées par l'archevêque.

Voici le récit de Léo Ostiensis.

« Le lendemain le Saint parut armé de pied en I cap et combattit pour la ville. Le comte d'Averse, «croyant voir en lui l'archevêque de Naples, lui fit «de grand s reproches :

« Yoilà un étrange équipage pour un prêtre llui dit- «11 ; porter un casque et manier une lance, au lieu de «rester dans son église à rem plir des fonctions sacrées ! I Le saint répondit au comte :

« Sachez que l'archevêque de Naples est malade « dans son lit depuis longtemps ; pensez donc quel est «le prélat auquel vous vous adressez; et apprenez seu-

SA« msrOIRB DE LA SICILE. (4063. — 1076.)

«lementquesaîntJanvîeratoujoursprotégécetteville.

« Le comte d'Averse fut contraint de lerer le siège c et mourut quelque temps après. •

Le comte Roger, de retour en Sicile, continua ses travaux de fortifications, un instant interrompt», et fit construire une forteresse sur le mont Cataxi' betta, dans le but d'inquiéter sans relâche les Sarrasins d'Enna, et de ravager et détruire tout le pays aux alentours ; car les deux années écoulées ne lui avaient point fait oublier qu'il avait une vengeance éclatante à tirer des assassins de Serlon ; et, pendant qu'un bon nombre de ses soldats brûlaient les moissons et dévastaient les campagnes, la garnison du fort battait vigoureusement la place.

Les Sarrasins de Sicile, traqués ainsi sur tous les points , refoulés de ville en ville , firent un appel désespéré à leurs frères d'Afrique.

Le roi de Tunis, prince de leur nation, avait un grand nombre de vaisseaux qui pirataient dans la Méditerranée; il réunit en une seule flotte tous ces vaisseaux, et cette flotte , rasant les côtes de Sicile et de Calabre , sur lesquelles elle faisait de nombreux butins, s'abattit tout-à-coup à l'improWste Kur la ville de Nicotra.

HISTOIRE DE LA SiaLE. (1065. — 1076.) 947

C'était le 28 juin, la veille delà fête de Saint- Jean^ et les chrétiens célébraient ce jour avec grande solennité ; les Sarrasins descendirent pendant la nuit de leurs vaisseaux, entrèrent dans Nicotra sans résistance, égorgèrent la plus grande partie des habitants, firent esclaves tous ceux que le fer avait épargnés, et, après avoir incendié toute la ville» se retirèrent en pleine mer.

Enhardis par l'heureux résultat de cette entreprise , ils résolurent de tenter une descente sur les côtes de la Sicile ; Tannée suivante, ils vinrent , ainsi qu'une nuée de noirs corbeaux, s'abattre sur la ville de Mazara , qui borde, du côté de la mer, le Val-di-Mazara. — La ville Detant point fortifiée , ne put résister longtemps ; mais la forteresse, que le comte avait fait élever deux ans auparavant, se défendit vigoureusement. Pendant huit jours les Sarrasins tentèrent vainement de s'en rendre maîtres ; leurs efforts vinrent se briser contre des murailles inébranlables. — Les assiégés parvinrent à faire savoir au comte Roger, qui était toujours aux environs d*Enna , la prise de la ville et la position difficile dans laquelle ils se

trouvaient. Roger ne tarda pas à venir' à leur se- . cours avec 1 élite de ses pluà braves soldats. Il arriva pendant la nuit très-près du château-fort, et put y entrer avec les siens par la porte de secours sans que les Sarrasins s'en fussent aperçus.

Avant les premières clartés du jour, il sortit avec impétuosité de la forteresse, et, se précipitant dans la ville , massacra les Barbares plongés dans un sommeil confiant. — Ceux-ci parvinrent néanmoins à se rallier et essayèrent de résister aux Normands; mais , refoulés de rues en rues et resserrés dans un espace étroit où il leur était impossible de se déve-

l opper , ils abandonnèrent la ville en désordre , et cherchèrent un refuge dans les vaisseaux qui les attendaient au rivage. Roger poursuivit les fuyards jusqu'à la mer, et fit prisonnier le neveu du

r oi de Tunis. — Après s'être remis en possession de Mazara et y avoir rétabli l'ordre et la tranquillité, il l'entoura d'une ceinture de fortifications, afin de la garantir désormais de pareilles invasions.

Les affaires d'Italie forcèrent le comte à quitter encore la Sicile pour quelque temps. Il laissa le commandement decette île A un jeune seigneur originaire du Maine, Hugon de Gircœa, auquel il avait

donné une de ses filles en maricigc (i). Quoiqu'il eût grande confiance dans la valeur dllugon , Roger laissait à regret un aussi jeune capitaine investi du commandement en chef; cardiaque jour la guerre contre les Sarrasins devenait plus difficile et plus dangereuse. Instruits pour ainsi dire malgré eux par tant de revers et de défaites, ils avaient acquis une certaine habileté dans l'art de la guerre, ils combattaient avec plus d'ensemble, savaient mieux ménager leurs forces, distribuer leurs troupes et profiter des avantages du terrain.

Aussi, se méfiant à bon droit de Benarvet, seigneur de Syracuse, qui tenait sous son commandement tous les Sarrasins de l'ile, il recommanda à son gendre de bien approfondir les dispositions pleines de ruse et d'artifice de cet homme ; et quelles que fussent ses provocations, de ne jamais s'éloigner de la ville pour le poursuivre.

Mais comment réduire à l'inactivité un jeune cœur avide de gloire et de dangers? — Comment, ces temps de guerres et de témérités audacieu-

(1) Fazelle et quelques historiens disent Hugon de Gozzetta ; mais Mala- *<ïra dit, L. III, c X. Cornes vcro totam Siciliam servendam Ilugonem de Circaa delegaviU

ses, donner delà maturité à cette jeunesse inaccessible à la crainte, qui voyait s'accomplir devant elle tant de hauts faits incroyables et surnaturels ? comment glacer son sang et son courage au point de la rendre insensible aux insultes et aux provocations des ennemis? Hugon se disait que les exploits les pins signalas étaient ceux qui , dédaignant les voies ordinaires , s'appuyaient sur l'énergie et l'intrépidité. Aussi , dès que le comte fut parti , il alla en tonte hâte trouver Jordan, fils naturel de Roger, qui commandait à Trayna et lui proposa de venir pour se concerter avec lui sur quelque hardie et glorieuse expédition. — Jordan était aussi plein d'audace et d'énergie : il accepta avec empressement l'offre de ce dernier , et prenant avec lui ses meilleurs soldats, il les joignit aux troupes d'Hugon ; puis tous deux reprirent ensemble le chemin de Gatane.

Benarvet ne tarda pas à dvoir connaissance du départ d'Hugon et de la route qu'il avait suivie, il ne douta pas que cène fût pour se réunir à Jordan et tenter quelqu'excursion dans le pays. Il rassembla aussitôt la plus forte armée qu'il lui fut possible de mettre sur pied et se porta dans le Fat-^di-NiflO'

mSlOIRB DB LÀ SiaLB. (1068. -> 1076.) IM

le terrain qui avoisine de Catane tantôt coupé par des rafins profonds , tantôt montagneux , servait mer- ▼eiUeusement ses projets d'embuscade. Il s'y cacha âTec la plus grande partie de ses troupes , et lorsque ses éclaireurs eurent signalé l'approche des 4eux jeunes capitaines, il envoya un petit nom- Inre d^s siens voltiger en pays découvert et dévaster )e8 campagnes sous les murs même de la ville. — Dés que Jordan les apcrçut|il résolut de châtier sé-> vèrement une si audacieuse insolence ; mais Hugon se rappelant les conseils prudents du comte , et craignant quelque ruse de Benarvet , eut soin d'envoyer en avant une trentaine de soldats pour reconnaître le terrain et s'assurer des dispositions de l'ennemi; puis ensuite, il se précipita avec Jordan sur les Sarrasins. Ceux-ci soutinrent pendant quelque temps le choc , puis ensuite prirent h fuite à travers la campagne. Hugon et Jordan s'élancèrent avec rapidité à leur poursuite et , entraînés par l'ardeur du combat , ne s'aperçurent pas qu'ils dépassaient la ligne de leurs ^claireurs. N'écoutant que leur courage et leur indignation, ils poussèrent en avant; alors l'émir sar- ^810 sortit de son embuscade à la tête de tous ks

262 HISTOIRE DE LA SICILE^ (tOOS. — 107d.)

siens, et attaquant à la fois les Normands par-devant et par-derrière, se plaça ainsi entre les troupes d'Hugon et les soldats envoyés à la découverte. Ceux-ci se voyant coupés par lennemi et dans l'impossibilité de rejoindre leurs compagnons , allèrent chercher un refuge à Paternio. (Inissa).

La multitude des Barbares, loin de terrifier les deux jeunes capitaines , ne fit qu'augmenter leur courage et redoubler leur énergie.

«Compagnons! s'écria Hugon en arrêtant son cheval et en se retournant vers ses soldats, le nombre des ennemis ne sert qu'à rendre la victoire plus éclatante; ils nous croient entre leurs mains: montrons-leur que les Normands passent à travers leurs ennemis comme le tonnerre à travers les arbres d'une forêt. »

Tous se réunissent alors, et serrés les uns contre les autres, ils s'élancent sur ceux qui leur barrent la route de Catane, Alors s'engagea une mêlée terrible, les Normands firent des prodiges de valeur et de force. Autour d'eux les morts s'amoncelaient; ils parvinrent enfin à traverser cette mer furieuse d'ennemis dont les flots les entouraient; mais bien de

ires et nobles soldats étaient tombés en chemin, armî eux le plus brave et le plus noble de tous, jon de Gircœa (1).

ordan retourna à Catane. La mort du brave ;on fut un deuil général dans cette ville. Dans 3ace de trois années les Normands avaient perdu X de leurs chefs les plus valeureux. — Serlon itpéri sous les murs d'Enna; Hugon sous ceux Catane.

)ès que le comte apprît cette triste nouvelle, il lurna immédiatement en Sicile, pénétré d'une ctîon profonde. Ces deux morts chéris qui laîs- Dt deux places vides dans son cœur, dcman- !nt de sanglantes représailles; il assembla une ée considérable pour marcher contre Benarvet. sa route il mit le siège devant Zotika, place s qui appartenait aux Sarrasins, et Tayanl prise saut, égorgea tous les habitants, détruisît la ville ma en comble, et envoya les femmes et les

hveghes, — cap. XIX, ^ 91.

lanret e partîtosi de Syragusa con una grossa squadra di so'dati, ando

oita di Catania, e lasciata îmboscata la mîglior parte délia sua gentCi

)caTalli, sawicinô à Catania; contre li quali uscendo Ugone e Giordano

nbos cata nemica Ugono Tu ucciso, e Giordano si salvô fugendo nelle

ta di Paterne.

irlet détails dans Malaterra^ lib. III. c. X. p. 578.

m HISTOIRE m LA 8IGILB. (1069^ — âtm)

enfants en Calabre pour j être vendus ainsi que des esclaves. La vengeance de Roger n'était pas sa* tisfaite par la destruction de Zotika. Il se répandit dans le Val^di-Noto et mit à feu et à sang le pays qui avoisine Noto; incendia les maisons et porta de tels ravages dans les campagnes, que dans les parties de la Sicile qui appartenaient encore ux Sarrasins ) la famine se fit ressentir avec une extrême rigueur.

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