DEUXIÈME PARTIE. CH I
En perdant la Syrie, les Grecs se virent donc privés de leurs manufactures de soieries : ils avaient a peine profité pendant un siècle des avantages que leur avait ' procurés la production de la soie, et Ton peut dire, bien qu'ils aient momentanément reconquis au onzième siècle et occupé la ville d'Ântioche, que du huitième au douzième siècle l'industrie séricicple de la Syrie n'est plus grecque.
Une industrie s'implante difBcilement, il est vrai. Quand elle s'est localisée, choisissant la contrée où les conditions les plus favorables à son établissement sont réunies, avec le temps il se fait un travail d'assimilation tel que le nom de la contrée éveille inévitablement l'idée de l'industrie qui s'est identifiée avec elle, et si un événement de force majeure entraîne son déplacement, il y a ordinairement dans le changement de sol , de climat , de milieu , la cause fatale d'un échec. Cette loi, vraie surtout pour les empires où, comme en France, l'agriculture se modifie en raison des grandes variations des climats, aurait dû, dans son application à l'empire grec, avoir des résultats moijis funestes, parce que toutes les provinces qui composaient l'empire byzantin au huitième siècle étaient comprises dans
vaient fournir la chanson d*Antioche, le roman de Perceval, li Romans d* Alexandre et les autres romans célèbres. Recherches sm* la fabrication des étoffes de soie, tom. i, p. 277, 347, ^37,
la même zone climatologique ; Textension que, de nos jours, rindustrie sérigéne a prise dans la Turquie d'Asie, dans la Turquie d'Europe et dans la Grèce, ne laisse aucun doute sur les ressources qu'elle pouvait trouver dans ces provinces. Cependant on cherche vainement au huitième siècle dans l'empire byzantin, après que la Syrie a été conquise par les Arabes, une contrée où l'industrie de la soie se soit .réfugiée et maintenue.
« Les villes et les lies de TAsie Mineure, entourées de campagnes fertiles, disséminées sur des* côtes que diversifiaient un grand nombre de baies et dç golfes favorables à la navigation; peu distantes les unes des autres et cependant très-variées dans leurs produits agricoles (1), » eurent un rôle plus important à remplir que celui de fournir au luxe de Tempire, Le soin de nourrir Constantinople» après que l'Egypte eut été enlevée à l'empire grec, retomba en partie sur l'Asie Mineure.
L'Asie Mineure était d'ailleurs demeurée étrangère qu commerce des soieriea. La route qui longe le versant nord du Taurus et unit Trébizonde à Brousse était et est encore périlleuse et à peine tracée; celle qui, venant de la Mésopotamie et de la^Syrie, dispute
(0 Pi&r4essu« : Tabl^u du commerce anténewemeni à la dioouverie de V Amérique^ senant d'introduction à la collection des lois maritimes, in-4o. impartie, p. 27.
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à la Méditerranée l'étroite plage que lui laisse le versant sud du Taurus était considérée comme route militaire. Tarilous était un point stratégique important dans la défense des approches de Gonstantinople. Les commerçants, en quittant la Perse, ou bien se dirigeaient au nord vers Trébizonde et allaient par la mer Noire à Gonstantinople, ou bien suivaient l'ancienne route si connue Sur laquelle Alep (1) avait remplacé Palmyre, et venaient s'embarquer en Syrie. C'est même à cette facilité des communications et à Tavantage d'être sur la route suivie ainsi constamment par le commerce des soieries, qu'An tioche était redevable du développement pris par l'industrie de la soie dans ses environs. Ainsi, dans les temps modernes, cette industrie se fixa de préférence à Avignon et à Lyon, parce que le commerce des soieries et des soies venant de la Méditerranée et de l'Italie avait suivi la vallée du Rhône.
tJne autre cause déterminante éloignait l'industrie de la soie de l'Asie Mineure : c'est que déjà une industrie spéciale s'y était implantée, et s'y trouvait favorisée par la nature Riontagneuse de la contrée ; nous Voulons parler de l'industrie des tapis. Les belles
(I) Poujoulât dans son Voyage en Asie Mineure^ tom. ii, p. 16, fait allusion à ceUc ancienne prospérité d^Alep, té bazar de Vtînivers; il parle dé sa flôHssahte industrie éldé son immense commercé qui lui avaient valii lé sufttom de nouvelle Pdlmyre.
laines, le coton, les poils des chèvres d'Angora ont été dès les temps les plus reculés, une source de richesses pour l'Asie Mineure. Smyrne, Laodicée, Césarée, Thyatire. Magnésie et Sivas (1) étaient renommées pour leurs tapis^ et Ton sait combien est considérable dans tout rOrient la consommation des tapis et des tapisseries. L'artisan de TAsie Mineure, si parfois il rehaussait par réclat de la soie la beauté du dessin, s'il savait habilement mêler l'or à la laine ou au lin et produire des brocarts 2) qui rivalisaient avec ceux
(1) Poujoulat, torn. <•',?. 50,92, 404,301. — Marco Polo, au treizième siècle, dit de la Turcomanie : « Sachiès que il hi se » laborent le souraa tapis dou monde et H plus biaus. » ch. xxi. Recueil de voyages publiés par la Société de Géographie^ tom. i, p. 47.
Nous rappellerons que c'est en parlant de Tindustrie de la laine que Théodoret a donné la description du métier à étoffes façonnées, description que nous avons reproduite dans notre premier volume. M. Waddington a sommairement indiqué l'importance acquise par cetie industrie dans TÂsie Mineure dès les premiers siècles de notre ère, et la renommée de Laodicée pour ses laines et manufactures. £cft^ de Bioclétien, Tirmin Didot, 4864, in- 4**. p. 30. Que de renseignements précieux nous aurions eus sur les tissus anciens, si nous avions attendu les commentaires dont le savant antiquaire a enrichi cette monographie du fameux édit de Tan 304 !
(9) Le brocart, le drap d'or, a été fabriqué de toute antiquité dans l'Asie occidentale et bien avant qu'od n'y eût reçu la soie. 11 n faut pas rapprocher nécessairement de l'idée du drap d'or l'idée du drap de soie; il est vrai que dans les temps modernes la fabrication de ces deux tissus a été réunie dans les mains des mêmes artisans; mais autrefois il n'en était pas de même. L'empire byxantin, l'empire de Roum, comme l'appelaient les Arabes
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de Cous tan tinople, n'était pas organisé pour produire des soieries, et ajoutons qu'il n'en avait pas besoin (1). Nous ne contestons pas la grande valeur historique de ces mûriers séculaires que l'on montre dans les villes de Smyrne et de Brousse ; ces arbres parlent certainement d'une industrie dont on cherche vainement la mention dans les écrivains leurs premiers contemporains. Mais en leur accordant quatre cents ans, et c'est déjà un bel âge, nous ne les supposerions plantés qu'au quinzième siècle. A cette époque, de beaucoup postérieure à celle que nous étudions, on a produit de la soie et surtout on a fabriqué des étoffes de soie à Brousse; cela paraît incontestable d'après les renseignements recueillis par M. Francisque Michel et par M. Poujoulat (2). Cependant, même pour cette époque, nous n'oserions dire qu'il y avait une industrie séricicole à Brousse, quand nous nous représentons ce
était renommé pour ses brocarts. On en fabriquait dans PAsie Mineure, à Smyrne par exemple, aussi bien qu'à Gonstantinople et à Antiocbe. Firdousi, dans son poëme le Shah-nameht ne fait pas une description de ricbes costumes sans mentionner les brocarts de Roum^ qu*il compare aux brocarts delà Chine et à ceux de la Perse. Voir Livre des Rois, traduction de M. Mohl, tom. i, p. 91 , 567, tom. ii, p. 675, tom. m, passim.
(1) A Amiens et à Roubaix où Ton mélange si heureusement la soie à la laine, à Aubusson, aux Gobelins, pourrait-on fabriquer des soieries de manière à suppléer les manufactures de Lyon ?
(2) Francisque Michel, Recherches sur le commerce^ la fabrication et les usages des étoffes de soie, tom. ii, p. 148. — Poujoulat^ Voyage dans VAsie Mineure, tom. i, p. 46î.