‹ Histoire de la souveraineté; ou, Tableau des institutions et des doctrines politiques comparéesChapitre 10 sur 41 · I.A GRÈCE · texte numérisé non relu

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service domestique et. personnel , mais encore ce qui constitue de nos jours les classes ouvrières de l’agriculture et de l’industrie. C’étaient des esclaves qui labouraient les ingrates campagnes de l’Attique , qui remplissaient ses nombreuses manufactures, qui fouillaient les carrières du Pentélique et les mines d’argent du mont Laurium.

On sait combien était dure la condition de l’esclave dans le monde antique. Chaque famille formait comme un petit État despotique, dans lequel le maître exerçait sur ses esclaves l’empire le plus absolu. Cet ordre de choses avait pour effet de simplifier singulièrement la tâche de la politique , puisqu’il rejetait sur les citoyens individuellement le soin de gouverner la classe la plus nombreuse et la plus grossière. Des moyens terribles leur étaient accordés par les lois pour faire respecter leur autorité. Priver l’esclave de sa femme ou plutôt de sa femelle, le charger de fers, le jeter dans des cachots, le livrer à de cruelles tortures, tel fut partout le droit du maître. Athènes seule ne joignit pas à ces droits redoutables celui de vie et de mort.

Le servage de la glèbe , institution que l’on a, en général , considérée comme propre au moyen âge , fut trèsrépandu dans la Grèce , et y donna naissance à une classe nombreuse, connue sous diverses dénominations. Tels furent les Périœces de l’ile de Crète, les Hilotes de Sparte, les Pénestes de la Thessalie. Ceux-ci étaient considérés comme une propriété personnelle de leurs maîtres. Les Périœces et les Hilotes appartenaient à l’État j les maîtres dont ils cultivaient les terres n’exerçaient sur eux qu’un pouvoir délégué. La condition légale des serfs était bien préférable à celle des esclaves. Assujettis à une simple redevance envers leur maître , ils ne pouvaient être vendus hors du territoire ; le mariage , les liens de la famille, les relations de voisinage et d’amitié avec leurs égaux ne leur étaient pas interdits. La propriété de leur pécule leur était

assurée. ICn Thcssalie il y avait des Pénestes plus riches que leurs maîtres , comme on voit en Russie des serfs plus opulents que leurs seigneurs. Enfin, ils étaient souvent appelés au service militaire, qui devait imprimer à leur caractère une certaine dignité. Malheureusement tous ces avantages furent neutralisés dans la Laconie par la politique soupçonneuse et cruelle de Sparte, et la condition des Hilotcs fut considérée par l’antiquité comme plus misérable encore que l’esclavage.

Le servage de la Grèce , comme celui de l’Europe au moyen âge, fut le résultat de l’invasion de peuplades conquérantes, qui réduisirent à une condition inférieure les habitants des terres conquises. Telle fut son origine bien constatée dans la Thessalic et la Laconie , théâtres de l’invasion dorienne. Les causes qui le produisirent en Crète sont moins connues , car s’il y eut des Donens dans cette île, ils n’y constituèrent qu’une faible partie de la population libre, et s’y établirent comme des colons et non comme des conquérants.

La troisième classe , celle des sujets libres , forme la transition entre les populations serviles et les citoyens. Elle comprenait des hommes admis à la jouissance des droits civils, sociaux et religieux, mais privés de tous droits politiques. Telle était la condition des Lacédémoniens ou Laconiens libres , habitant les villes et bourgs de la Laconie, mais soumis au gouvernement de Sparte ; celle des étrangers admis à résider dans les cités et des esclaves affranchis. Celte dernière espèce de sujets libres existait dans la plupart des villes importantes. Elle était nombreuse à Athènes sous le nom de Métèques ( metoikoi ). C’est à elle qu’appartenaient la plupart des artisans et des petits commerçants. Cette classe, destituée de toute influence politique , était généralement méprisée et soumise à des règlements sévères.

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Au-dessus de ces trois ^catégories d’hommes destitués soit des droits sociaux soit des droits politiques, apparaît enfin la classe souveraine et dominatrice des citoyens. Elleformait partout le petit nombre et concentrait tout le pouvoir entre scs mains. La qualité de citoyen se transmettait par la filiation légitime ; ce n’était que par une faveur spéciale ou dans une nécessité pressante qu’on la conférait à des étrangers. Depuis l’àge héroïque, il s’était opéré dans le sein de cette classe deux mouvements en sens contraire que nous avons déjà signalés. Au temps d’Homère, la société se composait du roi, d’un nombre restreint de chefs inférieurs, et d’hommes libres, petits propriétaires, fermiers , artisans, enfin mercenaires. L’habileté dans les travaux manuels était un objet de considération. Vulcain était rangé parmi les dieux ; Homère ne dédaignait pas de nommer avec éloge le fabricant des armes d’Ajax et le charpentier qui avait construit la maisonde Paris ; les héros eux-mêmes se faisaient gloire d’exceller dans quelque art agricole ou industriel. Lorsque la royauté héroïque eut été renversée et remplacée par l’oligarchie nobiliaire, une partie delà classe des hommes libres non nobles s’éleva à la richesse et aspira au pouvoir. Mais une portion plus considérable de cette classe, les artisans, les mercenaires, subit une . déchéance progressive, et ruinée par une usure dévorante, s’engloutit dans la servitude. Alors le travail industriel devint une occupation servile, et un mépris profond succéda à l’estime dont il avait été l’objet. Ainsi, tandis que d’un côté s’étendait le nombre des citoyens appelés à participer au pouvoir politique , de l’autre se restreignait celui des hommes jouissant du bienfait de la liberté.

C’est dans le sein de cette classe de citoyens si peu nombreuse, si difficilement accessible, que s’agitèrent toutes les questions politiques et que s’accomplirent les révolutions. En réalité, elle formait une aristocratie très-restreinte

et très-exclusive au milieu de la masse totale de la population. C’est une considération qu’il ne faut jamais perdre de vue dans l’étude des gouvernements antiques. Les mots peuple, démocratie, aristocratie ont dans la langue politique de l’antiquité un sens très-différent de celui que nous sommes habitués à y attacher. Le peuple, c’est l’ensemble des citoyens, des hommes libres et nobles par la naissance, c’est-à-dire une très-faible partie des habitants de la cité. La démocratie, c’est la domination de la majorité des citoyens ; l'aristocratie, celle des plus riches et des plus nobles d’entre eux, c’est-à-dire une oligarchie dans une autre oligarchie.

La forme générale du gouvernement des cités pendant la période brillante de la Grèce fut une république aristocratique. Le plus souvent la portion la plus pauvre des citoyens fut exclue des assemblées publiques, du vote des lois et de la nomination aux magistratures. La démocratie admettant l’universalité des citoyens à l’exercice de la souveraineté fut l’exception. Elle se développa surtout à Athènes dans des conditions particulières. L’influence de cette cité puissante l’introduisit dans quelques autres villes. Quelle que fût du reste l’extension ou la restriction des droits politiques , l’organisation du gouvernement se rapporta presque partout à un type uniforme. Elle comprenait une assemblée générale, un sénat et des magistrats exé- • cutifs élus et temporaires.

L’assemblée générale ou ecclèsia se composait de tous les citoyens réunissant les conditions requises pour exercer les droits politiques. Elle délibérait sur les lois, sur les principaux objets d’intérêt public, nommait les magistrats, leur faisait rendre compte de leur administration , jugeait les affaires litigieuses les plus importantes. Elle réunissait ainsi les plus hautes attributions des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, car on n’avait pas encore appris à distinguer ces divers pouvoirs, dont l’ensemble constitue

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la puissance souveraine, et à confier l’exercice de chacun d’eux à des corps séparés. Les débats de l’agora ouvraient une vaste carrière à l’éloquence politique , et le talent de la parole devint le plus souvent la condition et la source des honneurs et de la puissance.

Le sénat était, en général, composé des citoyens les plus âgés et les plus distingués par leurs services, leur naissance ou leurs richesses. Ses membres étaient tantôt élus par l’assemblée du peuple , tantôt tirés au sort parmi des candidats réunissant certaines conditions. Le sénat était presque toujours chargé de la préparation des lois, de convoquer l’assemblée des citoyens et d’y présider, de surveiller l’administration des finances et la conduite des magistrats, enfin de juger certaines causes criminelles ; quelquefois même sa sanction était nécessaire pour valider les décisions du peuple.

Les magistrats étaient le plus souvent élus par l’assemblée générale pour une année seulement. Leurs fonctions n’étaient pas très-nettement définies et concentraient sur la même tête les soins de la guerre et de la paix , le commandement des armées, l’administration intérieure et le jugement des affaires civiles et des délits de peu d’importance. De même que l’on ne distinguait pas les grands éléments du pouvoir politique, on confondait les divers ordres de fonctions. L’exiguïté du théâtre sur lequel elles s'exerçaient , le peu de durée des magistratures, la sévère responsabilité qu’elles imposaient, la simplicité des lois et de l’administration neutralisaient ou atténuaient les inconvénients de ce système. Peut-être même les cités grecques auraient-elles produit moins de grands hommes, si elles avaient appliqué à leur gouvernement notre moderne système de division du travail qui, concentrant toutes les facultés de chaque fonctionnaire sur un seul point , en restreint souvent l’étendue, et à force de pré-

cautions pour empêcher de mal faire, ne réalise dans bien des cas que l’impuissance et l’inertie.

Un trait qui mérite d’être signalé dans l’organisation des sociétés grecques, c’est la parfaite harmonie qui régna toujours entre la religion et la politique, l’absence complète des dissensions religieuses et des divisions ailleurs si fréquentes entre les magistrats et les interprètes des dieux. \ous avons déjà signale la confusion de la vie civile et de la vie religieuse qui régna dès les temps héroïques. Elle persista dans les âges suivants. Certains sacerdoces demeurèrent la propriété de quelques familles ; d’autres prirent le caractère de magistratures conférées par l’élection; mais chaque citoyen put toujours offrir des sacrifices aux grandes divinités de la cité, et fut le prêtre de ses dieux domestiques. La multiplicité des divinités et des héros auxquels s’adressait le culte, l’absence de doctrines théologiques et d’un sacerdoce formant corps dans l’Etat, écartèrent l’esprit de controverse et de persécution. Le polythéisme grec fut la source féconde de la poésie, des beaux-arts, des fêles et des pompes solennelles, et ne produisit ni guerres, ni haines, ni supplices. Dans chaque cité, il consolidait le lien politique par l’adoration des mêmes dieux tutélaires. Les jeux d’Olympie et de Némée, les grands oracles communs à toute la Grèce, les amphictyonies, associations de villes et de peuples réunis pour l’entretien et la protection du même temple, enfin les mystères créant une sorte de confraternité entre les initiés , cimentaient l’union de la race hellénique et suppléaient dans une certaine mesure au vice du morcellement des cités. Si donc le poly théisme grec manqua de pureté et d’élévation morale , il fut du moins un principe d’union politique et un puissant élément de civilisation.

Tels sont les traits généraux du gouvernement des cités grecques pendant la période républicaine, c’est-à-dire du

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v* au iii* siècle avant l’ère chrétienne. Le grand nombre de ces cités, les différences de détail existant entre leurs constitutions, les vicissitudes et les changements que chacune de ces constitutions subit dans le cours de trois siècles, le manque de documents historiques, ne permettaient que de tracer une esquisse des caractères communs à la plupart de ces gouvernements. On sait qu’ Aristote avait recueilli et commenté plus de deux cent cinquante constitutions dans ce monde grec si peu étendu , mais si riche en combinaisons variées. Par suite de la perte irréparable de cet ouvrage , nous ne connaissons avec quelques détails que les institutions politiques de Sparte et d’Athènes, qui, tout en portant à leur plus haute expression les deux formes générales entre lesquelles oscilla le gouvernement des cités grecques, l’aristocratie et la démocratie , se distinguent néanmoins par des particularités remarquables et exceptionnelles. Ces deux illustres rivales formeront l’objet des chapitres suivants. Mais avant d’aborder cette étude , reportons nos regards en arrière , et résumons la marche générale de la politique grecque pendant les quatre siècles immédiatement antérieurs à celui qui vit les victoires de Salamine et de Platée et la déplorable guerre du Péloponnèse.

Nous avons vu dans la royauté héroïque avec ses deux annexes, le conseil des chefs et l’assemblée générale des sujets (boulé, agora), la première forme de gouvernement sous laquelle s’abrita la naissante civilisation de la Grèce. Le peu d’étendue des États formés par une ville ou par une tribu , la concentration de tous les pouvoirs dans la personne du monarque, le rôle humble et secondaire des deux assemblées , tels furent les principaux caractères de ce régime. I>a croyance générale au droit divin et à l’origine surhumaine des princes, l’admiration pour leur supériorité personnelle, l’indulgence pour leurs fautes et I. s

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leurs excès, la fidélité à leur famille, tels en furent les soutiens et la raison d’étre. Bientôt ces sentiments se modifient , les abus de l’autorité des rois et l’insuffisance de l’organisation politique sont impatiemment tolérés. La royauté héroïque est partout abolie et remplacée par le pouvoir des chefs, de l’aristocratie nobiliaire. Alors , pour la première fois , le gouvernement se trouve placé entre les mains d'un corps collectif, et les fonctions exécutives, déléguées à des magistrats élus et responsables, doivent être exercées dans l’intérêt , non de celui qui en est investi, mais de ceux qui les confèrent. Sans doute le cercle de l'association politique est restreint, et laisse à l’état de sujets la masse des hommes libres ; mais un principe nouveau est introduit dans le monde grec, et ces aristocraties nobiliaires et exclusives sont les premières esquisses du gouvernement républicain.

Les oligarchies héroïques abusent de leur pouvoir, et ne tardent pas à subir le sort de la royauté. Il se forme parmi les hommes libres destitués des droits politiques une nouvelle aristocratie , celle de la richesse , qui , soutenue par la masse du peuple, aspire à participer au gouvernement. Des hommes influents et audacieux se mettent à la tête du mouvement, renversent les oligarchies nobiliaires et s'efforcent de rétablir à leur profit l’antique royauté. C’est l’âge des tyrans. Mais cette tentative, contraire au mouvement général des esprits , n’a qu’un succès éphémère. La royauté héroïque s’était éteinte pacifiquement au milieu de l’indifférence générale; la tyrannie succombe sous la haine universelle. L’aversion contre le gouvernement d’un seul , l’admiration du tyrannicide deviennent les sentiments dominants dans l’ime des Grecs. Alors s’ouvre la période républicaine. La souveraineté est attribuée aux citoyens les plus distingués parla naissance, la richesse, l’âge et le mérite, ou bien à la masse des

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hommes libres. L’aristocratie et la démocratie deviennent les deux formes entre lesquelles oscille le gouvernement des cités. Partout il est organisé sur le même plan : l’assemblée des citoyens, le sénat, les magistrats élus et temporaires en sont les éléments essentiels. Les deux premiers sont investis du pouvoir législatif et partagent le plus souvent avec les magistrats les fonctions judiciaires et exécutives.

Dans tout le cours de ces révolutions , la cité reste le type de la société politique, et le gouvernement, bien qu’un nombre de plus en plus considérable d’hommes libres soit admis à y participer, ne sort jamais de la classe des citoyens, c’est-à-dire d’une caste de naissance. La majeure partie de la population ne cesse point d’être soumise à l’esclavage , au servage ou à la sujétion.

Ainsi, monarchie , oligarchie nobiliaire, tyrannie, enfin république aristocratique ou démocratique , tel fut l’ordre suivant lequel se produisirent les diverses formes de gouvernement qui dominèrent successivement dans le monde hellénique. Mais, si chacun de ces types dut à une époque donnée céder la place à un type nouveau, ce ne fut pas sans laisser quelques spécimens qui se perpétuèrent dans les âges suivants. On put donc , à toutes les époques , retrouver au milieu des États soumis à la forme politique dominante quelques échantillons de celles qui avaient régné dans les temps antérieurs , de même qu’au sein d'une ville ancienne , parmi la foule des constructions contemporaines, on rencontre quelques monuments de l’architecture des périodes précédentes. Ainsi , la royauté héroïque se perpétua chez les lipirotes , les Molosses , les Thraces et les Macédoniens. L’aventureux Pyrrhus fut le dernier des rois héroïques. L’oligarchie nobiliaire continua de régner dans les cités de la Thessalie jusqu’au temps de Philippe et d’Alexandre. Cette aristocratie thessaliennc,

HISTOIRE l)K LA SOUVERAINETÉ, brave cl anarchique , avec ses vastes possessions et ses serfs attachés à la glèbe , sa cavalerie incomparable , ses banquets homériques, offre à vingt siècles de distance l’image anticipée d’une aristocratie de la moderne Europe, célèbre par son courage, ses fautes et ses malheurs. Enfin, Syracuse vil renaître dans les Gélon , les Hiéron et les Denys des tyrans analogues à ceux qui avaient, deux siècles auparavant, renversé dans les cités grecques l’empire des castes oligarchiques.

Si l’on compare entre elles les diverses formes de gouvernement dont la succession vient d’ètre retracée, on reconnaît qu’elles dérivent, par une évolution continue, de la royauté héroïque, et qu’elles furent produites par le développement et la prédominance alternative des divers éléments que celle-ci renfermait. Ainsi, l’oligarchie nobiliaire résulta des empiétements du conseil des chefs, qui , de corps purement consultatif, devint sénat délibérant et absorba l’autorité royale. Dans l’aristocratie et la démocratie des âges suivants, c’est l’agora homérique qui a conquis la puissance, et qui, de foule soumise au devoir d’écouter et d’obéir , s’est transformée en une assemblée politique investie du droit de voter et de commander. La tyrannie elle-même, bien qu’elle ne fût qu’un accident , une forme transitoire , peut être considérée comme la restauration exagérée de la royauté primitive. Enfin , l’influence de la parole, devenue si grande dans les cités républicaines , ne fut point un fait absolument nouveau. L’éloquence jouait déjà un certain rôle dans le gouvernement héroïque, qui nous offre de nombreux exemples de discours prononcés en présence de l’agora. Mais , lundis qu’au temps d’Homère le peuple n’assiste aux discussions des chefs que comme un auditoire sympathique, plus tard il prend le rôle de juge souverain des débats qui s’agitent devant lui.

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Les diverses formes de gouvernement qui dominèrent successivement naquirent donc les unes des autres , et furent soumises à cette loi de continuité et d’enchaînement historique que nous signalions au commencement de ce chapitre comme présidant d’ordinaire au développement des institutions et des mœurs des nations. Ces considérations, appuyées sur les faits et sur les découvertes de la critique moderne , démentent une opinion généralement répandue relativement à la manière dont se formèrent les constitutions des cités grecques. Sur la foi des écrivains du xvm* siècle, dont l’érudition classique fausse et incomplète a accrédité tant d’erreurs, on attribue en général l’établissement des anciennes républiques à l’intervention d’un personnage individuel, doué de qualités supérieures, investi par la crédulité du peuple d’une omnipotence surhumaine , et imposant au nom des dieux à ses concitoyens une constitution politique , des lois civiles , des mœurs préconçues et arbitraires. Tel est le rôle que l’on assigne d’ordinaire au législateur, être idéal et surnaturel, tirant tout de son propre fonds , manipulant et pétrissant les hommes comme une cire flexible, et instituant un peuple suivant un système arrêté d'avance , de même qu’un architecte réalise avec des matériaux inertes le plan qu’il a préalablement conçu et tracé. Rien de moins juste que celle conception , qui a exercé sur beaucoup d’esprits la plus funeste influence, et inspiré à tant de rêveurs et de fanatiques la folle ambition de devenir , suivant l’expression de Rousseau , les instituteurs des peuples et les pères des nations. La Grèce propre et ses colonies renfermèrent plus de mille cités , qui toutes eurent leur gouvernement , leur constitution intérieure, et parmi ces villes on n’en compte qu’un nombre très-restreint chez lesquelles aient pani des législateurs. Ces législateurs mêmes furent bien loin de jouer le rôle qu’on leur attribue, surtout en ce qui

concerne l’établissement de la constitution politique. Les plus anciens d’entre eux , ceux dont le souvenir flotte au milieu des nuages qui séparent l’âge mythologique des régions de l’histoire , sont des rois qui fixèrent et régularisèrent des coutumes préexistantes , établirent quelques institutions civiles et religieuses, ou bien des sages qui formulèrent en préceptes positifs ces instincts de morale et de justice que la nature a gravés au fond du cœur de tous les hommes. Tels furent, en Crète, les Minos et les Rhadamanthe, les Thalès de Gortyne et les Onomacrite; dans l’Attique, les Triptolèmc et les Thésée. L’existence de ces personnages est le plus souvent très-incertaine , et peut-être doit-on les ranger dans la classe de ces êtres sans réalité auxquels l’imagination des peuples attribue des découvertes et des institutions dont leur raison est impuissante à expliquer l’origine. Quant aux législateurs des âges suivants , leur caractère fut surtout celui de médiateurs et d’arbitres dans les dissensions politiques. Lorsque , après des luttes acharnées entre l’oligarchie de naissance et les nouveaux possesseurs de la richesse , entre les hommes distingués et le peuple, entre les riches et les pauvres, les partis épuisés avaient acquis le sentiment de leur impuissance respective , on confiait à un citoyen célèbre par sa modération et ga sagesse , quelquefois à un étranger , affranchi des haines et des rancunes civiles , le soin de dénouer une situation inextricable et de décider les questions en litige par une transaction k laquelle tous les partis souscrivaient d’avance. Quelquefois aussi un homme d’une capacité reconnue était choisi pour rédiger les lois civiles et combiner les dispositions de détail les plus propres à réaliser un résultat déterminé. Mais le personnage investi de cette haute mission ne suivait pas dans son accomplissement les conseils de la raison abstraite ni les règles d’une inflexible théorie. Il tenait compte des antécédents ,

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des circonstances, de l’état des partis , des croyances générales , et le chef-d'œuvre de l’habileté consistait pour lui non à réaliser l’idéal de la plus parfaite des républiques , mais à tracer les lois le plus en harmonie avec les besoins, les mœurs du temps et du pays , les plus conformes aux conditions du développement historique de la cité. C’est là ce qu’exprimait Solon quand il répondait à des interrogations indiscrètes qu’il avait donné aux Athéniens , non les meilleures des lois possibles , mais les meilleures qu’ils fussent en état de supporter. C’est là ce qu’exécutèrent les Zaleucus et les Charondas à 1, ocres et à Chalcis en Sicile , les Cléobule de I. indos , les Pittacus de Mitylène , et quelques autres dont nous rappellerons les noms et les lois quand nous passerons de l’étude des faits historiques à celle du mouvement des idées et des doctrines politiques de la Grèce. Sans doute le grand nom de Lycurgue se présentera ici comme une redoutable objection à l’esprit du lecteur. Sans méconnaître le caractère exceptionnel des institutions qui se rattachent à ce nom, j’ai hâte de montrer comment ces institutions confirment , plutôt qu’elles ne les ébranlent, les considérations précédentes. Tel sera l’un des objets du chapitre suivant.

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