CHAPITRE IV
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Formation de la constitution. — Doutes sur l'existence de Lycurgue. — Établissement des éphores. — Serment des rois.
Comment s’est formée la constitution politique de Sparte? Fut-elle en tout ou en partie l’œuvre de Lycurgue ? Ce législateur est-il un personnage individuel et a-t-il réellement existé? Telles sont les questions dont le rapide examen doit précéder l’appréciation des institutions lacédémoniennes.
Deux faits doivent d’abord être signalés comme audessus de toute contestation : c’est que l’organisation sociale de la Laconie et l’institution de la royauté sont de beaucoup antérieures au temps où Lycurgue aurait vécu. L’une et l’autre doivent leur origine à l’invasion du Péloponnèse par les tribus doricnnes. Ainsi , la division de la population de la Laconie en Spartiates , Périœces et Hilotes 1 , la domination de la première classe sur les deux autres, l’établissement de deux rois héréditaires, sont les conséquences d’un grand fait historique dont les détails se perdent dans les profondeurs du passé , mais dont la réalité est certaine.
* Le nom de Périœces désigne les habitants des bourgades de la Laconie. Ils jouissaient de la liberté , mais étaient à peu près complètement privés des droits politiques. Il ne faut pas confondre ces Périœces lacédémoniens avec les Périœces de file de Crète. Ceux-ci étaient ce que furent les Hilotes delà Laconie, des serfs de la glèbe. On a beaucoup discuté sur l’étymologie du mot hilole. L’ opinion la plus probable en fait l’équivalent de captif.
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Outre les rois, la constitution de Sparte comprit un sénat, une assemblée générale et le tribunal des éphores. Quelle est l’origine de ces divers éléments? Plutarque est la source à laquelle il faut rapporter la plupart des opinions généralement accréditées sur ce sujet. D’après son récit, les Spartiates, au temps de Lycurgue, étaient en proie au désordre et à l'anarchie , par suite des luttes du peuple et des rois. La première et la plus importante innovation de Lycurgue fut la création d’un sénat de vingt-huit vieillards, destiné à servir d’arbitre et de contre-poids entre ces deux puissances rivales. Cette institution fut, comme toutes celles que l’on attribue à ce législateur , sanctionnée par l’oracle de Delphes, dont les réponses, connues sous le nom de Rhètres et conservées par la tradition orale, furent les seules lois des Spartiates. La première rhètre , que Plutarque a citée avec ses archaïsmes de langage , était conçue en ces ternies : « Après que tu auras édifié un » temple à Jupiter Hellénien et à Minerve Hellénienne , » et divisé le peuple en tribus et en lignées, tu établiras » un sénat de trente conseillers, en y comprenant les » deux rois, et assembleras le peuple de temps en temps » entre le pont Babyx et la rivière Gnaciôn. Là , le sénat » proposera les lois et le peuple aura le droit de les rc- » jeter *. » Ces paroles renferment toute la constitution politique attribuée à Lycurgue. Dans la suite , ajoute Plutarque, les rois et le sénat trouvèrent que l’assemblée générale avait encore trop de pouvoir, car elle s’était arrogé le droit de modifier et d’amender les propositions qui lui étaient soumises. Cent trente ans après Lycurgue , les rois Polydore et Théopompe ajoutèrent à la rhètre primitive une disposition portant que a si le peuple voulait aucune- » ment altérer les avis proposés à sa délibération par le
* Plot. , Lyc. , Il , ix.
» sénat , il serait loisible aux rois et aux sénateurs de rorn- » pre l’assemblée et d’annuler sa décision. » On persuada au peuple que cette disposition accessoire avait aussi été dictée par l’oracle d’Apollon Delphien. Suivant la même autorité , les éphores auraient été également établis à cette époque pour protéger la masse des citoyens contre l’accord tyrannique des rois et des sénateurs.
Tel fut , d’après Plutarque , le mode de formation de la constitution Spartiate. Son récit a obtenu , dans les temps modernes, une créance qu’il était probablement loin d’y accorder lui-même. Il a , en effet , pris soin de placer en tête de la biographie de Lycurgue cet avertissement : u En ce qui concerne le législateur des Lacédémoniens, » nous ne pouvons absolument rien affirmer qui ne soit « controversé. 11 y a différents récits sur sa naissance , ses » voyages , sa mort , ses lois et la forme du gouvernement » qu’il institua. Le temps où il vécut est le point sur le- » quel on s’accorde le moins... Timée soupçonne qu’il y a » eu deux personnages de ce nom... Néanmoins, encore » qu’il y ait tant de diversité entre les historiens , nous ne n laisserons pas pour cela de recueillir et mettre par écrit r ce que l’on trouve de lui dans les anciennes histoires , r> en élisant les choses où il y aura le moins de contradic- « tion, ou qui auront de plus graves et plus approuvés n témoins. » Ce langage était bien de nature à éclairer des lecteurs intelligents sur la véritable valeur du récit de Plutarque , et si la postérité y a naïvement ajouté une foi complète , elle n’a pas à se plaindre de n’avoir pas été prévenue. La crédulité avec laquelle les écrivains, même les plus illustres du xvn* et du xvm* siècle, ont accepté les données du conteur de Chéronée , ne trouve d’équivalent que dans leur étrange admiration pour les monstruosités attribuées au législateur de Sparte.
Les incertitudes, les contradictions que signalait Plu-
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tarque, ont été mises en lumière par l’érudition contemporaine. Elles sont tellement graves, que l’existence même de Lycurgue a pu être sérieusement révoquée en doute. Hcllanicus, chroniqueur antérieur à Hérodote, cité par l’exact Strabon 1 , non-seulement ne parle pas de Lycurgue, mais encore attribue la constitution de Sparte à ses deux premiers rois. Thucydide ne nomme pas ce législateur dans le passage où il parle de la discipline Spartiate *. Les autres auteurs anciens qui admettent son existence sont en complet désaccord sur les points les plus importants. Par exemple , sur l’institution des éphores , trois opinions differentes sont professées : les uns les considèrent comme postérieurs à Lycurgue, les autres lui en rapportent l’établissement ; une troisième version place leur origine à une époque antérieure à ce législateur. Les mêmes doutes planent sur les plus importantes institutions civiles dont on lui fait honneur. Lycurgue, dit-on, bannit de Sparte les monnaies d’or et d’argent ; mais la monnaie ne fut introduite en Grèce par Phidon d’Argos que plus d’un siècle après l’époque assignée à son existence. Il fit un partage égal des terres de la Laconie ; mais , sans parler des contradictions entre les divers auteurs sur le nombre des lots, il est constant que Sparte ne possédait, à l’époque dont il s’agit, qu’une étroite banlieue, et que la plupart des bourgades environnantes ne furent conquises que beaucoup plus tard , sous le règne de Téléclus. Aucun des écrivains contemporains de l’existence de Sparte, Hérodote, Thucydide, Xénophon, Platon, Aristote ni Lysias , ne parle de ce prétendu partage , non plus que de l’éphore Epitadès, qui, d’après Plutarque, aurait porté le premier coup au système des successions établi
* Strab. , vin , p. 3fi3.
1 Thiicyd., I. I, oh. uni.
m HISTOIRE DK LA SOUVERAINETÉ.
par Lycurgue Que resterait-il donc en propre à ce législateur? Tout au plus l’établissement d’un système particulier d’éducation et de discipline, de mœurs et de croyances, qui fit des Spartiates une sorte de confrérie militaire, d’ordre guerrier, bien plus qu’une véritable association politique. Mais le savant auteur de l’histoire des Doriens le poursuit dans ce dernier asile : il soutient que ces institutions ne sont que les antiques coutumes de la tribu dorienne , conservées et perpétuées à Sparte dans leur intégrité primitive*. Ainsi, après des siècles d’une admiration traditionnelle pour le prétendu législateur de Sparte; après que les historiens, les philosophes et les politiques ont à l’envi élevé le piédestal de sa renommée ; quand des théories sociales et politiques ont été placées sous l’égide de son nom ; quand ce nom n’a pas été étranger aux crimes et aux folies des révolutions modernes; alors on finit par s’apercevoir que ce personnage , considéré, sur la foi de la pythie de Delphes, comme un dieu plutôt que comme un homme, pourrait bien n’être qu’un fantôme créé par l’imagination antique, et que tant d’hommages intellectuels , tant de sacrifices sanglants , ont été offerts à une idole trompeuse , à je ne sais quel fétiche né du mensonge et de l’illusion.
Que conclure de ces contradictions , de ces obscurités , de ces incertitudes ? C’est que s’il a jamais existé un législateur appelé Lycurgue, question sur laquelle il est permis
* M. Grote ( Hislory of Greece, t. II, p. 524 et suiv. ) s’appuie sur ces faits pour établir que Lycurgue ne procéda point au partage du sol , et que la propriété immobilière resta soumise à Sparte aux mêmes lois que dans le reste de la Grèce. Cet écrivain estime que l’hypothèse du partage originaire des terres fut accréditée par les rois Agis III et Cléomène, lorsqu'ils voulurent remédier, par cette mesure extrême, aux abus de la concentration de la propriété.
5 Ottfried Millier, Die Dorier, 2 vol. in-8°. — Thirlwsll adopte la même opinion, Hilton / of Grttee , t. I, p. 29ti.
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de concevoir des doutes , on a démesurément exagéré la part qui lui revient dans les institutions lacédémoniennes ; c’est qu’en l’absence de toute certitude historique sur le mode de formation de la constitution de Sparte, il faut s’en tenir aux probabilités, à la vraisemblance, et chercher l’origine de celte constitution dans sa comparaison avec les formes politiques qui régnèrent généralement chez les sociétés primitives de la Grèce. Or, la constitution de Sparte reproduit dans ses principaux éléments l’ancienne organisation des gouvernements héroïques. De part et d’autre on retrouve le roi , le sénat , l’assemblée du peuple. Ce qui est propre à Sparte , c’est la coexistence de deux rois , la formation du sénat par l’élection combinée avec l’àge. L’explication de ces particularités n’olfre point de difficultés insurmontables. On connaît la tradition qui rapporte la division du pouvoir royal à l’existence de deux fds jumeaux d’Arislodème , chef des conquérants doriens. Le mode de composition du sénat , fondé sur l’âge et l’élection, et non sur la naissance comme dans les autres Ktats héroïques , a sa raison dans l’ahsence d’une noblesse de race chez les Doriens, tribu sauvage du nord de la Grèce, étrangère aux grandes traditions mythologiques des Achéens. Comme les princes héraclides, d’origine achéenne , étaient les seuls qui se distinguassent au milieu des envahisseurs par l’illustration de la naissance, comme le respect de la vieillesse fut l’un des caractères de tous les peuples primitifs de la Grèce , le conseil se composa non de nobles , mais de vieillards. Les droits accordés à ce sénat et à l’assemblée du peuple constituent une modification de l’ancienne forme héroïque analogue à celle qui s’accomplit, par un mouvement général et spontané, dans le reste de la Grèce. Seulement , tandis qu’ailleurs on vit successivement la royauté renversée par l’oligarchie de naissance, et celle-ci supplantée par l’assemblée du
HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ, peuple, à Sparte la royauté ne fut qu’amoindrie, les trois éléments primitifs continuèrent de subsister et se partagèrent le pouvoir. Les raisons probables de ce fait sont la coexistence de deux rois, la vieillesse des membres du sénat, l’absence de commerce et d’industrie. L’histoire nous montre les deux rois presque toujours opposés l’un à l’autre. Cet antagonisme prévint sans doute l’oppression et les abus du pouvoir royal ', et offrit toujours au parti populaire, dans la personne de l’un des deux rois, un chef et un modérateur. Le sénat, étant composé de vieillards et non d’un petit nombre de nobles , ne put déployer l’ambition qui anime des hommes plus jeunes, membres d’une aristocratie héréditaire. Enfin , la grossièreté des mœurs et le défaut de commerce ne permirent pas la formation d’une aristocratie de richesse, éclairée, ambitieuse et remuante.
L’institution des éphoreg constitue seule un élément nouveau et absolument étranger à l’ancien gouvernement héroïque. Aussi la plupart des auteurs la présentent-ils comme une addition faite après coup à la constitution primitive. D’après l'opinion la plus probable, cette institution eut pour objet d’opposer une barrière aux empiétements possibles de la royauté et du sénat. \ommés par l’assemblée générale des citoyens , les éphores semblent avoir été d’abord investis d’une mission semblable à celle que reçurent plus tard les tribuns de Rome, auxquels les comparait Cicéron*. On retrouve une trace de cette destination originaire dans le serment qui, chaque mois, après un sacrifice solennel , était échangé entre ces magistrats et les rois. Ceux-ci promettaient qu’ils exerceraient le pouvoir conformément auxiois établies ; les éphores répondaient, au nom de la cité,
• C’eut l’opinion d’Aristote, Polit., I. V, ch. ix, $ 1.
1 Cic., De repub. fragm. IF, eût. tVaii ! « Ut r on Ira ronsulart imperium tribu ni plebit , tic illi eontrà rim regiam ronitituti. »
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qu’à cette condition l’autorité royale demeurerait intacte Ce remarquable serment semble prouver, qu’au milieu des troubles civils, l’autorité des rois, fondée d’abord sur le droit divin et la tradition , avait changé de nature et de titre et avait reçu pour base nouvelle un contrat , un engagement réciproque entre le prince et les citoyens. Celte cérémonie mensuelle devint avec le temps une vaine formalité, mais on ne peut douter qu’à son origine elle ne fût un acte sérieux et qu’elle n’exprimàt les rapports prU mitifs entre les rois et les éphores , alors que les premiers étaient les chefs effectifs de l’Etat, et que les seconds, renfermés dans des fonctions purement défensives , se bornaient à protéger le peuple contre les abus et l’oppression. On trouve un autre exemple d’un semblable serment chez les Epirotes, où s’était aussi conservée l’ancienne royauté héroïque. « De toute antiquité, dit Plutarque, les rois » d'Epire et le peuple se prêtaient un serment réciproque; » les rois juraient qu’ils régneraient conformément aux * lois du pays , et les sujets qu’ils les maintiendraient dan» » leur royaume, également selon les lois *. » Lacédémone et l’Epire sont les deux seuls Etats de la Grèce chez lesquels l’autorité royale ait reposé sur un pacte entre le peuple et le roi.
C’est ainsi que se forma la constitution politique de Sparte, autant du moins que l’on en puisse juger en l’absence de documents positifs. Déjà, au moment de la guerre médique, tous les éléments en existaient et remontaient à une haute antiquité. Quels furent , dans les temps historiques, le jeu et l’influence réciproque de ces éléments, la nature véritable et le ressort du gouvernement , ses tendances et ses résultats , ses qualités et ses vices : voilà les points qui restent à examiner. Dans cette étude , on doit
1 Xénoph., Répub. laccd., ch. xv.
1 Plutarque, l ie de Pyrrhus , § 9.
nécessairement tenir compte de la discipline et de l’éducation propres à Sparte , qui agirent puissamment sur le mécanisme et le développement de ses institutions politiques.
Caractère* de ta constitution de Sparte. — Classes de 1a population. — Anstocratie cupide et oppressive. — Organisation des pouvoirs publics. — Omnipotence et corruption des éphores. — Absorption de l'individu par la cité.
Si l’on n’isole pas Sparte et ses citoyens des contrées et des classes d’honimes qui formaient avec elle un même système politique, cette cité, bien loin de présenter les caractères de liberté et d’égalité que l’on a coutume de lui attribuer, se montre à nous comme constituant au milieu de la population laconiennc une aristocratie dominatrice, et relativement peu nombreuse , dont la noblesse de Venise reproduit seule une image affaiblie dans les temps modernes. Cette aristocratie reposait sur la double base de la naissance et de la richesse. En effet, pour être citoyen il fallait être issu de père et de mère Spartiates, et posséder un revenu suffisant pour fournir chaque mois sa part aux repas publics. L’impossibilité de satisfaire à cette dernière condition entraînait la perte des droits de cité , et faisait tomber le citoyen appauvri dans la classe des résidants libres ou des Hilotes affranchis destitués de tout droit politique. A l’époque la plus florissante, celle qui suivit immédiatement la conquête de la Laconie et de la Messénie , le nombre des Spartiates ne dépassa pas dix mille. Ces dix mille nobles commandaient à trente mille Périmées, habitants libres des cent bourgades de la Laconie, et à plus de cent mille Hilotes '. Mais le nombre des Spartiates subit
1 Ces nombres ne s'appliquent qu'à la population mâle adulte. Poar
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une réduction progressive et continue ; il u’ était plus que de trois mille au temps de la bataille de Leuclres , et de sept cents à l’époque d’Agis III et de Cléomène. Diverses causes concoururent à cette réduction , outre les ravages de la guerre et du barbare système d’éducation attribué à Lycurgue. Les Spartiates ne se mariaient qu’entre eux , et suivant la coutume des classes aristocratiques si funeste à leur perpétuité , la fortune, bien plus que les convenances personnelles , déterminait les unions. La richesse avait ainsi une tendance constante à se concentrer dans un petit nombre de mains. D’un autre côté, quand une famille s’appauvrissait , soit par le partage de ses propriétés entre un grand nombre d’enfants, soit par toute autre cause, elle ne tardait pas à être déclassée , par suite de l’impossibilité où se trouvaient ses membres de payer leur quotepart aux syssilies ou repas communs. Les Spartiates menacés de ce malheur soutenaient contre la misère une lutte désespérée. Trop pauvres pour entretenir une épouse, ils profitaient des étranges facilités offertes par les mœurs pour en avoir une commune à plusieurs. 11 n’était pas rare de voir une femme à la tête de deux familles. Comme la discipline nationale proscrivait le travail et l’industrie, le Spartiate menacé de déchéance n’avait aucun moyen honnête de relever sa fortune. De là celte rapacité, cet amour de l’argent, cette vénalité universelle que tous les auteurs de l’antiquité signalent chez les Spartiates des temps historiques. Elle avait pour cause moins la crainte de la pauvreté que celle de la dégradation.
Les Spartiates admis aux repas publics participaient seuls à la souveraineté. Us s’appelaient entre eux les pairs, les égaux ( liomoioi ) ; mais cette égalité ne consistait que dans le vêtement et l'assujettissement à la même discipline,
avoir approximativement le nombre de la population totale, il faudrait an moins tes quadrupler.
H1STOIKK UE LA SOUVERAINETÉ, car uoe extrême inégalité de fortune régnait entre les commensaux des syssities, surtout dans les derniers temps La constitution de Sparte n’est que le gouvernement intérieur de cette aristocratie, gouvernement dont l’assemblée générale, le sénat, les rois et les éphores formaient les divers éléments.
L’assemblée générale était investie de la nomination des sénateurs et des éphores. Quand une place devenait vacante dans le sénat , les candidats se présentaient à l’assemblée des citoyens ou ecclésie. Ils devaient être âgés d’au moins soixante ans. Le sort décidait l’ordre suivant lequel ils seraient soumis aux suffrages. Chaque prétendant traversait à son tour la place publique, et était salué par les acclamations des assistants, plus ou moins bruyantes, selon le nombre de ses partisans. Des hommes placés d’avance dans un édifice voisin, d’où ils ne pouvaient rien voir, prenaient note de l’intensité des clameurs, et celui des candidats dont le passage avait excité les vociférations les plus retentissantes était proclamé sénateur *. Ce mode de nomination par la force des poumons suffirait à peindre la grossièreté et l’ignorance des Spartiates. On ne sait point quelle manière de voler était usitée pour la nomination des éphores, dont la dignité était accessible à tous les citoyens. Aristote nous apprend seulement que leur élection était, dans sa forme, aussi puérile que celle des sénateurs s. Là se bornèrent , à peu près , les fonctions de l’assemblée générale. Elle devait bien être consultée sur les questions de la plus haute importance , comme la paix et la guerre , ou l’établissement de nouvelles lois, cas qui dut être très-rare à Sparte ; mais le plus souvent les séances de l’assemblée paraissent n’avoir été qu’une vaine forma-
1 Aristote, Polit., I. Il, ch. vi, § 10.
1 Plutarque, l ie de Lycurgue , § 55. — ’l'hucyd., 1. I , ch. UUM.
* Polit., I. Il, ch. vi, §§ 16 et 18.
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lité. La règle ne permettait ni discussion ni amendement ; les Spartiates avaient horreur des longs discours, et étaient insensibles aux charmes de l’éloquence , si puissants sur l’âme des autres Grecs. Aucun attrait ne pouvait donc appeler les citoyensàces réunions, et il y a lieu d’induire d’un passage de Xénophon 1 que , de son temps , elles consistaient seulement en un certain nombre de notables convoqués spécialement pour être ajoutés au sénat, corps qui était lui-même appelé la petite assemblée *. L’histoire ne nous présente qu’une seule circonstance dans laquelle l’assemblée ait été appelée à trancher une question par son vote. 11 s’agissait de décider la guerre du Péloponnèse. C’est qu’il y avait dissidence sur ce point entre les éphores et le roi Archidamus, et que la décision intéressait non-seulement les Spartiates , mais encore leurs alliés, dont les ambassadeurs participèrent à la délibération. On y voit aussi figurer des députés des bourgades sujettes de la Laconie. U y eut une discussion en règle et un vote effectif. Mais un tel événement est une exception dans l’histoire de Sparte. Non-seulement on n’y aimait pas à discuter publiquement les actes du gouvernement , mais encore on n’y avait pas l’habitude de converser sur les affaires de l’Etal. C’est là un caractère commun aux gouvernements oligarchiques , qui se sont presque toujours fait remarquer par l’extrême secret de leurs mesures.
Le sénat, composé de vingt-huit vieillards nommés à vie, était présidé par les deux rois. Il avait sans doute joui dans les temps les plus anciens d’une haute influence. Mais depuis l’établissement des éphores son autorité était bien déchue, et ses plus importantes fondions avaient été réduites à celles d’une cour de justice criminelle devant laquelle
« Hellén., III , 3 , 8.
1 Mixpi ixxXïjsfa. — ■ C'est ainsi que tes bourgeoisies souveraines de la Suisse avaient leur grand et leur petit conseil.
132 11 I ST 0 IKK ÜK LA SOUVERAINETÉ,
on portait les accusations capitales1. Quelque respect que les Spartiates accordassent à la vieillesse, le grand âge des membres de cette assemblée , dont plusieurs devaient siéger jusqu’à la décrépitude , était de nature à affaiblir l’influence du corps entier comme élément du gouvernement. Aristote fait observer avec raison à ce sujet que laisser à des hommes la décision d’affaires importantes jusqu’à la fin de leur vie est une institution d’une utilité contestable, car l’intelligence, comme le corps, fléchit sous le poids des années. Le même auteur nous apprend que ni l’àge des sénateurs, ni les antécédents qui les avaient recommandés au choix du peuple, ne les mettaient à l’abri de la corruption et de la vénalité , si générales dans la vertueuse république de Sparte *.
Le pouvoir des rois avait subi une déchéance plus complète encore que celui du sénat. De leur autorité primitive ils n’avaient conservé qu’un petit nombre de fonctions spéciales et restreintes, combinées avec des privilèges religieux et honorifiques. Leur attribution politique la plus importante était le commandement des forces militaires dans les expéditions à l’extérieur. Mais là encore leur pouvoir avait sensiblement décliné , car même à la tête de l’armée , ils durent subir la présence de commissaires chargés de les diriger et de les surveiller. Ils présidaient le sénat et avaient le privilège d’y voter par procuration. Le vote de chacun d’eux ne comptait que pour une voix, et non pour deux , comme l’ont admis plusieurs auteurs *. Ils présidaient aux adoptions et disposaient de la main des héri-
1 Xénoph., Rép. laccd., 10. — Aristote, Polit., 1. II, ch. vi, § 1"; 1. III, ch. i, § 7.
1 Arist., Polit., 1. II, ch. vi, §§ 17, 18.
* Le passage de Thucydide, 1. I, § 20, in fine, ne peut laisser le moindre doute à ce sujet. L’abbé Barthélemy, qui le cite, Voyage d'Anachoi sis , ch. xlv , lui fait dire précisément le contraire de ce qu'il signifie.
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tières orphelines, quand le père ne l’avait pas léguée par testament Ils possédaient des dotations territoriales importantes dans les divers districts des Périœces, et pouvaient en outre disposer de dotations viagères en faveur de leurs parents.
Mais c’est surtout dans les sentiments religieux du peuple que l’institution de la royauté avait de profondes racines. Le haut lignage des rois, dit M. Grote8, rattachait l’Etat entier à une paternité divine. Leur qualité de chefs des Héraclides assurait aux possesseurs du sol de la Laconie la garantie des dieux, l’occupation des Doriens n’ayant été sanctifiée et bénie par Jupiter que comme une entreprise destinée à établir les enfants d’Hercule dans la vallée de l’Eurotas. Par leur origine achéenne, ils étaient considérés comme le lien commun des trois éléments composant la population de la Laconie , les Spartiates , les Périœces et les Hilotes. Ils représentaient l’Etat dans ses relations avec les dieux, car ils étaient de droit prêtres de Jupiter Laconien et de Jupiter Urahius, et offraient les sacrifices mensuels destinés à concilier .au peuple la faveur divine. Enfin ils avaient seuls le droit de consulter l’oracle de Delphes au nom des Spartiates, qui s’adressaient à lui plus souvent qu’aucun autre peuple de la Grèce. Soutenu par ce respect traditionnel , un roi Spartiate doué de talents militaires et d’énergie individuelle, comme Archidamus ou Agésilas, exerçait un grand ascendant. Mais une telle réunion de qualités fut très-rare, et pendant la période historique, la royauté ne fut jamais dans l’Etat qu’une force secondaire.
Les éphores, voilà véritablement la puissance dominante
1 II est remarquable de rencontrer dans les institutions de Sparte le premier exemple du droit de garde-noble et de mariage qup les lois féodales conférèrent pins tard aux suzerains.
’ Hitlnry of (irercf , t. H, p. 470 et suiv.
cl directrice, le grand moteur de la constitution Spartiate, pendant les cinq siècles qui s’écoulèrent depuis les guerres de Messénie jusqu’à la décadence complète de la cité. Us avaient suivi la marche commune à la plupart des magistratures défensives instituées pour protéger le peuple contre les excès du gouvernement établi, sans être soumises elles-mêmes à aucun contre-poids , à aucun contrôle. De surveillants delà royauté et du sénat, ils en étaient devenus les maîtres. Nommés par l’assemblée générale pour une année seulement, les cinq éphores étaient presque toujours, au rapport de la plupart des auteurs ', pris dans la classe inférieure. Le titre qui les désignait au choix de leurs concitoyens était sans doute une ostentation d’austérité et de fanatisme pour la discipline Spartiate. Par des empiétements successifs, dont les plus importants étaient attribués à l’éphore Astéropus, ils s’emparèrent de l’administration intérieure et de la politique étrangère, et parvinrent à exercer une autorité d’autant plus despotique qu’elle était irresponsable et affranchie du frein des lois écrites, dont l'introduction était formellement défendue par l’une des rhètres primitives. Le conseil des éphores constituait un comité de salut public en permanence et contrôlait souverainement les citoyens, les magistrats’, les sénateurs et les rois eux -mêmes. Seulement, lorsqu’ils adressaient un message à l’un des rois, celui-ci avait le droit de refuser d’obéir à deux semonces successives, mais il était tenu d’obtempérer à la* troisième *. Sauf ce privilège, les rois devaient, dit Polybe 3, respecter ces magistrats comme leurs pères. L’histoire rapporte quelques exemples de rois condamnés à de lourdes amendes et à voir leur maison rasée, sans doute par le sénat, sur la
* Aristote, Polit., I. II, ch. vi , § Ht.
* Plutarque, Cléomrne , ch. x. — Agi», ch. xu.
* Polybe , xxre.
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poursuite des éphores. On croit même que ceux-ci infligèrent de leur propre autorité une amende à Agésilas. On sait la part qu’ils prirent à la mort de Pausanias, convaincu de trahison au profit des Perses , et que le souvenir de sa victoire de Platée ne put protéger contre leur vengeance. Elle était juste, sans doute; maison doit remarquer qu’elle ne fut point légitimée par un procès régulier. Le commandement des armées n’affranchissait pas les rois de la surveillance. Deux des cinq éphores ou des commissaires spéciaux nommés par eux les accompagnaient au camp et leur imposaient une direction toujours obéie. Les éphores exerçaient leur contrôle jusque sur la vie privée des rois et sur la conduite des reines, afin d’assurer la perpétuité et la pureté de la race d’Hcrcule. Ils forcèrent le roi Anaxandride à prendre une seconde épouse du vivant de la première , afin de prévenir l’extinction de l’une des deux branches royales. A ces droits politiques si étendus, les éphores joignaient encore celui déjuger, soit individuellement, soit en corps, les contestations civiles, sans autre règle qu’une équité arbitraire. Maîtres de la vie et de l'honneur des citoyens, ils disposaient encore par ce moyen de leur fortune. Pour servir de soutiens et d’instruments à cet effroyable despotisme, ils formaient et dirigeaient un corps de trois cents jeunes Spartiates braves et fanatiques. C'étaient leurs espions et les exécuteurs de leurs arrêts. Mais si les éphores se montraient inflexibles envers leurs concitoyens et imposaient aux autres la rigoureuse observation de la discipline indigène , ils s’affranchissaient euxmêmes de toute contrainte , et s’abandonnaient à toutes sortes de dérèglements pendant leur année d’exercice. Pour subvenir à leurs orgies, ils vendirent souvent au plus offrant leurs faveurs, leurs rigueurs, les intérêts de leur patrie '. Comme personne n’avait le droit de leur deman- 1 Aristote, Polit. , I. II, ch vi, §§ 16, 17, 18.
dcr compte de leur administration à l’expiration de leur chargeais pouvaient se livrer impunément à tous les excès.
Le despotisme électif des éphorcs, la longue durée de cette institution ne peuvent s’expliquer que par deux raisons, l’égalité des chances ouvertes à tout Spartiate pour parvenir à cette magistrature , et le sentiment de la nécessité d’un pouvoir concentré, énergique et irresponsable pour maintenir la discipline intérieure et surtout la domination du petit nombre des citoyens sur la foule des Périmées et des Hilotes. Pendant la vigueur des institutions de Lycurgue, dit Plutarque, le gouvernement de Sparte ne semblait pas être police de chose publique , mais plutôt règle de quelque dévote et sainte religion '. 11 est impossible de mieux caractériser les lois qui , dans cette cite fameuse, présidaient à l’éducation, à la vie quotidienne et aux moindres actions des citoyens. C’était une véritable règle semblable à celles des ordres monastiques militaires, et ne pouvant, comme elles, se soutenir que par l’action incessante d’une autorité absolue. L’orgueil , le fanatisme guerrier et religieux, la paresse, l’ignorance, la haine de l’étranger, tels étaient les sentiments que cette règle prenait pour point d’appui. Mais comme elle contrariait d’autres affections, d’autres tendances plus douces et plus relevées, qui se développent chez les peuples les plus barbares sous l’influence du temps et de la liberté , il fallut pour assurer sa durée la main de fer de cinq despotes choisis parmi les plus grossiers et les plus fanatiques, et fréquemment renouvelés.
D’un autre côté, la subsistance et la puissance extérieure de la cité de Lycurgue ne reposaient que sur l’exploitation des Hilotes et sur l’obéissance des habitants libres des bourgades de la Laconie. La véritable force des armees
' Mul , l.yninj. , ch. wil.
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lacédémoniennes consistait bien moins dans les Spartiates proprement dits que dans les Laconiens et les Hilotcs. Ces derniers servaient ordinairement comme armés à la légère ; les plus robustes et les plus braves recevaient l’armure complète des hoplites et combattaient en ligne. La liberté était promise comme récompense à leur courage, mais c’était une promesse que l’on tenait rarement. A la bataille de Platée, sur quarante-cinq mille combattants fournis par la Laconie, il y avait à peine cinq mille Spartiates. Dans la suite, on devint encore plus avare d’un sang si noble et si précieux. Les rois Agésilas et Agésipolis ne menaient quelquefois que trente citoyens dans leurs expéditions
Les Spartiates étaient perpétuellement assiégés par la crainte de la révolte des Hilotes et des Laconiens. Chez eux, ils avaient soin de les tenir toujours désarmés. Dans tous leurs traités avec les peuples étrangers , ils stipulaient des secours en cas de soulèvement des Hilotes. Leurs craintes se réalisèrent fréquemment, et ils durent même une fois réclamer l’appui des Athéniens contre leurs serfs révoltés. Enfin, la classe des affranchis ( neodamoi ) et celle des Spartiates déchus des droits de cité étaient encore un objet de défiance. Pour surveiller ces populations frémissantes, pour déjouer les conspirations et prévenir les entreprises désespérées, il fallait un pouvoir vigilant, actif, impitoyable et toujours obéi. Tel était celui des éphores. L’avilissement systématique des Hilotes, la délation organisée, le meurtre des suspects, la cryptie ou chasse aux hommes, voilà les principaux moyens par lesquels ces magistrats soutenaient cet édifice d’iniquité et d’oppression. L’un des faits les plus atroces en ce genre est rapporté par Thucydide 5 : Dans la huitième année de laguerredu Péloponnèse, les éphores
1 Xénnpli., Hitt. Grac., I. III et V.
1 Thncyd., 1. IV, cli. i.xxx.
firent publier que les Hilotes les plus distingués par leurs services militaires eussent à faire valoir leurs titres , et qu’ils recevraient pour récompense la liberté. Deux mille furent jugés dignes de cette faveur. On les affranchit; on les mena processionnelleineut autour des temples , ornés de guirlandes de fleurs, pour célébrer leur émancipation. Mais dans la nuit on les fit disparaître , et personne ne sut jamais par quel genre de mort ils avaient péri. C’est là une terrible preuve du secret qui entourait les mesures des éphores. Que sont, auprès d’une pareille exécution, les noyades isolées du conseil des Dix !
Telles furent la nature , les attributions et l’importance relative des divers pouvoirs dont l’ensemble, forma la constitution de Sparte pendant les temps historiques. La question de savoir dans quelle classe cette constitution doit être rangée , s’il faut y voir une .aristocratie ou une démocratie , une royauté ou une république , a été agitée par les théoriciens de l’antiquité. Aristote pensait qu’elle inclinait à la démocratie , à cause du pouvoir des éphores, élus par l’assemblée générale des citoyens. Pour les modernes, qui , se plaçant à un point de vue plus élevé , ne se bornent pas à considérer cette poignée de dominateurs, mais tiennent compte des populations soumises à leur empire, la constitution de Sparte fut la plus cruelle et la plus tyrannique des aristocraties. Quant à l’organisation intérieure de la petite société formée par les membres de cette aristocratie , elle n’est autre qu’une sorte d’oligarchie despotique et élective , car les éphores seuls possédèrent la réalité du pouvoir. Aristote , au milieu de nombreuses critiques de détail , accorde à la constitution de Sparte cet éloge d’avoir fait régner entre les diverses parties de l’Etat ce parfait accord qui seul peut en assurer la durée '. La royauté, dit-il, y est satisfaite par les atlri-
1 Polit., I. Il, ch. vi, § 15.
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butions qui iui sont accordées; la classe élevée par les places du sénat , dont l’entrée est le prix de la vertu; enfin le reste des Spartiates, par l’éphorie, qui repose sur l’élection générale. Le maintien d’une royauté plus nominale que réelle , l’existence du sénat , purent , en effet , contribuer à prévenir l’établissement de tyrans, dans le sens grec de l’expression , et les tentatives des hommes les plus distingués pour constituer une oligarchie permanente. Mais ces deux institutions ne participaient pas en réalité au gouvernement. Le sénat fut réduit à des attributions purement judiciaires. Les rois furent des magistrats militaires et religieux sans pouvoir réel. Ce serait donc se tromper que de voir dans les institutions politiques de Sparte, comme l’ont fait quelques auteurs modernes, un gouvernement mixte, l’ébauche d’un Etat constitutionnel. Considérer Sparte comme une république libre, parce que l’élection y appartenait à l’assemblée des citoyens, ne serait pas une moindre erreur. Rien n’est, au contraire, plus propre que son exemple à démontrer combien est chimérique l’opinion qui fait consister la liberté d’un peuple uniquement dans le droit d’élire ses gouvernants.
Ce qui est vraiment propre à Sparte , l’idée dont elle a été le symbole le plus complet et que son exemple a le plus contribué à répandre, c’est l’étendue illimitée attribuée aux droits de la cité, au pouvoir souverain sur l’individu. Quelle que soit l’origine du système d’éducation et de discipline rapporté à Lycurgue , soit que l’on y voie les antiques coutumes doriennes , soit qu’on le considère comme l’œuvre du législateur, jamais institutions ne sacrifièrent plus complètement les droits de la personne humaine, la liberté individuelle, à un but déterminé, à la volonté suprême de l’État. A peine l’enfant vient-il de naître , que la cité s’empare de lui et prononce sur sa vie : s’il parait mal conformé on trop faible , il est condamné à
la mort. Échappé à cette épreuve , la cité l’arrache à ses parents pour le livrer à une éducation commune, destinée à façonner suivant un type uniforme son cœur , son esprit et son corps. Parvenu à la jeunesse , une règle inflexible , une discipline de fer le saisit et le suit pendant tout le cours de sa vie. L’Etat a soigneusement entretenu son ignorance , développé chez lui la superstition et la férocité. La nature l’avait peut-être doué du génie de la poésie et de l’éloquence , il ne saura pas lire ; elle lui avait donné une âme tendre et affectueuse, il s’habituera à tremper ses mains dans le sang. Il était né propre aux beaux-arts, au commerce, à l’agriculture, il ne connaîtra que le maniement de la pique et du poignard. Ainsi, le citoyen n’appartient ni à sa famille ni à lui-même, il est la propriété exclusive de la cité.
Ce système , qui heureusement fut bien loin d’être celui du reste de la Grèce , comme nous le ferons voir, exerça précisément par sa singularité la plus déplorable fascination sur les beaux esprits de l’antiquité. Sa funeste influence s’est transmise jusqu’aux temps modernes, et certaines théories , fameuses dans la révolution française et préconisées encore de nos jours , sur l’omnipotence de l’Etat et le pouvoir illimité de la volonté populaire , ne sont que des réminiscences de l’école politique dont Sparte fut dans l’antiquité le type admiré et l’idéal inspirateur. Et pourtant y a-t-il une démonstration plus éclatante du vice d’un tel système que le sort de la cité où il reçut sa plus complète application. Ces Spartiates , chez lesquels les sciences , les lettres , les arts , le commerce et l’industrie étaient sacrifiés au développement exclusif des qualités guerrières , furent surpassés en gloire militaire par les vainqueurs de Marathon et de Salamine. Ces soldats auxquels on enseignait à préférer la mort à la défaite, capitulèrent devant les Athéniens à Sphaetérie. En-
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fin , cos hommes de guerre d’élite , épures par le meurtre des nouveau -nés d’une apparence trop débile, lurent vaincus à Leuctres et à Mantinéc par les armées de Thèbes, où des lois plus humaines défendaient de ravir à aucun enfant l’existence, présent des dieux. Ainsi, cette patrie de l’omnipotence de l’Etat, de la règle et de la contrainte, dut céder même la palme de la valeur à des cités qui laissèrent à la spontanéité individuelle une plus large carrière, et respectèrent dans leurs lois l’humanité et la liberté.