‹ Histoire de la souveraineté; ou, Tableau des institutions et des doctrines politiques comparéesChapitre 12 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ATHÈNES

Ath*nis avant Soi.o.v. — La royauté. — L'archontal. — Le» tribus et 1rs gentes. — Les Eupatrides. — L'aréopage. — Dracon. — Divisions de* parti». Question de» dettes.

Constitution du Solon. — Reformes économiques et politiques. — Le cens substitué à la naissance. — Le sénat des quatre cents. — Pisistrate.

Athènes est célèbre, entre autres titres, pour avoir présenté le type le plus complet de la démocratie, telle que la comprit le monde antique. La plupart des écrivains anciens et modernes l’ont citée comme un exemple des vices et des abus du gouvernement populaire , et ont prononce les jugements les plus sévères sur la conduite de ses assemblées politiques. Ces détracteurs des Athéniens sont, en général, des admirateurs passionnés du système Spartiate. Ce seul fait suffit pour inspirer à léur égard quelque défiance, et pour faire soupçonner que leurs critiques du peuple de Minerve ne sont peut-être pas beaucoup nheu\ fondées que leurs éloges de la cité de Lycurgue. Le caractère spécialement démocratique d’Athènes , les doutes qui peuvent s’élever sur l’appréciation des qualités et des défauts de ses citoyens donnent un intérêt particulier à l’étude de sa constitution. Comment se forma cette constitution ? fut-elle l’œuvre d’un homme ou du temps et des faits historiques? quel en fut le véritable caractère? quelle action exerçat-elle sur la prospérité, la grandeur et la gloire de la cité? qu’y a-t-il de juste ou d’exagéré dans les reproches adressés à la démocratie athénienne ? V oilà les questions qu’il importe d’examiner.

ATHÈNES

L’Attique traversa les mêmes phases politiques que le reste de la Grèce. Elle fut d’abord divisée en plusieurs dèmes ou bourgades, dont chacune était gouvernée par des chefs héroïques. Athènes , réduite alors à la colline de l’Acropole, était le plus important de ces dèmes et celui dont les rois descendaient de la race la plus illustre. C’est à Thésée , le dernier de ces rois mythologiques , que les traditions rapportaient un événement qui fut la source de la grandeur d’Athènes, la réunion des divers dèmes de l’Attique en un seul corps politique , et l’adoption de la cité de Minerve comme capitale et siège du gouvernement. L’histoire de l’Attique, jusqu’au septième siècle avant Jésus-Christ, est plus encore que celle de Sparte entourée d’épaisses ténèbres. On raconte qu’après Thésée la couronne passa dans la famille des Mélanthides , branche de la grande race héroïque des descendants de Nélée. Codrus fut, dit-on, le dernier de ces princes. Après lui, personne ne fut trouvé digne de porter la couronne illustrée par son dévouement ; la royauté fut abolie et remplacée par l’archontat à vie, auquel succéda, vers le milieu du vm' siècle, l’archontat décennal. Les treize archontes à vie et les quatre premiers des sept archontes décennaux sont représentés comme descendants de Codrus. L’archontat à vie et héréditaire ne parait avoir différé que par le titre de la royauté héroïque. Cette royauté ne fut donc en réalité abolie dans l’Attique que par l’établissement de l’archontat décennal , lers la fin de la période qui vit tomber dans toute la Grèce cette forme de gouvernement. En (583 , première date certaine de l’histoire d’Athènes, l’archonte décennal et unique fut remplacé par neuf archontes annuels , système qui régna pendant toute la période historique. Ainsi , Athènes passa, par une transition graduelle, de la monarchie aux formes républicaines. Cependant elle était encore bien loin de la démocratie. L’établissement de l’archonlat décennal,

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puis annuel, correspond à ce mouvcmcnl général qui, dans toute la Grèce , lit passer le pouvoir des mains des rois à l’oligarchie nobiliaire. Jusqu’à Solon ( 594 avant Jésus- Christ) le gouvernement resta l’apanage exclusif des Eupatrides , des hommes de haut parage , descendants des anciennes races héroïques et religieuses.

La population de l’Attiquc se divisait, à celte époque reculée, en quatre tribus qui paraissent avoir existé dans toutes les cités ioniennes. Chacune de ces tribus comprenait elle-même deux ordres de subdivisions, l’un social et religieux , l’autre politique et administratif. Sous le premier rapport , la tribu embrassait trois phratries ou confréries, dont chacune était formée par la réunion de plusieurs lignées ou gentes. La gens , qui se retrouve à Rome, chez la plupart des peuples barbares , et même dans les cités allemandes et italiennes du moyen âge , était une espèce de clan , de famille , en partie naturelle , en partie factice , dont les membres, distingués par un surnom particulier, étaient liés entre eux par la communauté de cérémonies religieuses et de funérailles, par des droits mutuels de succession et de mariage , par des obligations réciproques de secours et de défense contre les injures. Le polythéisme grec fortifiait ces divers liens par la croyance à un commun ancêtre mythologique. Les diverses lignées ou gentes n’étaient pas égales en dignité. Les plus illustres étaient celles qui renfermaient les descendants des anciennes familles royales et sacerdotales. C’étaient ces races patriciennes qui constituaient les Eupalrides, dont l’autorité avait un caractère à la fois politique et religieux. Cette organisation des tribus, des phratries et des gentes fortifiait le sentiment de l’association entre les membres de la cité , et faisait régner entre eux un attachement et un respect réciproques. Elle eut une grande importance politique jusqu’à la révolution de Clisthène , car f pour jouir des

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droits de cité, il fallait être membre de l’une des quatre tribus ioniennes , et, par conséquent, de l’une des génies qui la composaient.

Telle était l’organisation sociale et religieuse des tribus. Quant à leur organisation politique et administrative , elle reposait sur des bases différentes. Chacune d’elles était divisée en trois trittyes et douze naucraries. Une naucrarie était la réunion des habitants d’une certaine circonscription contribuant pour une part déterminée aux dépenses publiques , et fournissant un nombre fixe de soldats et de vaisseaux. Elle était administrée par un magistrat appelé prytane des naucraries.

Enfin , outre ces divisions , on distinguait les citoyens d’après leur condition , en eupatrides , géomores et démiurges , c’est-à-dire nobles , agriculteurs et artisans. Les hommes libres étrangers aux gentes formaient la classe des métèques ou résidants ; les esclaves composaient , comme partout , la dernière couche de la population.

Tout le pouvoir politique était concentré entre les mains des nobles , des eupatrides , qui possédaient aussi la majeure partie du sol et des richesses mobilières. Seuls ils pouvaient être élus archontes et concourir à la nomination de ces magistrats ; seuls ils composaient le sénat , antique conseil de la royauté héroïque , qui porta depuis le nom fameux d’aréopage '. La magistrature de prytane des naucraries leur était aussi réservée. Si quelquefois le peuple s’assemblait , ce n’était que pour entendre des ordres et jouer un rôle passif semblable à celui de l’agora homérique.

Les fonctions de la royauté héroïque , d’abord conférées

1 II est probable que le sénat primitif ne fut désigné par ce titre , emprunté au nom du lien de ses séances, qu’après l'établissement d'un autre sénat par Solon. Néanmoins, pour éviter toute confusion, nous l’appellerons dès à présent l’aréopage.

HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ, sans altération aux archontes uniques, furent divisées entre les neuf archontes annuels. On sait qu’elles consistaient dans l’administration de la justice , les sacrifices religieux et le commandement des armées. A l’expiration de leur charge et après avoir rendu compte de leur administration , les neuf archontes devenaient membres à vie du sénat. Cette dernière assemblée paraît avoir été investie , à cette époque , de pouvoirs politiques étendus. Elle jugeait aussi certaines affaires capitales , peut-être les appels des jugements des archontes.

Le sénat , les archontes , les prytanes des naucraries , recrutés uniquement parmi les eupatrides , exercèrent leur autorité dans l’intérêt exclusif de leur ordre. L’absence de lois écrites ouvrait une large carrière à l’arbitraire. C’est sans doute pour remédier à ces abus que Pracon fut chargé, en (>24 avant J.-C. , de rédiger des lois susceptibles d’être rendues publiques. Ce législateur ne toucha point aux institutions politiques 1 ; il ne dressa qu’un code pénal dont l’extrême sévérité doit être attribuée plutôt à la rudesse des mœurs de son temps qu’à la férocité de son âme ; ses lois sur l’homicide paraissent même avoir été un adoucissement des coutumes antérieures. L’une des dispositions les plus remarquables de ce code était celle qui punissait l’oisiveté. Elle établit , dès cette époque , une différence profonde entre Athènes et Sparte , qui s’enorgueillissait du grand loisir assuré à ses belliqueux citoyens. Quel qu’ait été, du reste, le caractère général des lois de Dracon , il est certain que ce personnage ne fut point un législateur tel que l’on se figure presque toujours les hommes qui portèrent ce titre dans l’antiquité, c’est-à-dire le créateur d’une constitution politique. 11 n’organisa point un gouvernement, il n’eut qu’à

1 Aristote, Répub., liv. II , ch. xu. — Pausauia*, IX, 30, 4.

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rédiger, à codifier des lois pénales et peut-être civiles pour un gouvernement déjà existant.

L’établissement de lois écrites et la rigueur des peines ne purent prévenir les troubles politiques. L’Attiqne avait vu se former trois partis , comprenant chacun les habitants d’une portion déterminée du territoire. Ceux de la plaine, composés en majeure partie des familles nobles et riches , défendaient l’oligarchie existante. Les montagnards, formant la partie la plus pauvre de la population, l’attaquaient. Les habitants des côtes , commerçants et navigateurs , jouaient un rôle intermédiaire. On ignore quels étaient les objets précis des débats entre ces partis ; mais on peut présumer, sans trop livrer à l’hypothèse, que ces dissensions avaient le caractère général de celles que l’histoire présente partout où se trouvent en contact une aristocratie nobiliaire exclusive, une bourgeoisie industrieuse et un peuple pauvre , mais non avili. C’était alors en Grèce l’âge des tyrans. Environ douze ans après Dracon, l’eupatride Cylon, distingué par sa noblesse et par une victoire aux jeux olympiques , gendre de Théagène , tyran de Mégare , tenta de se saisir de l’Acropole à la tête d’une troupe de gens armés et de renverser à son profit l’oligarchie. Il échoua , et ses partisans , réfugiés au pied de l’autel des Euménides , furent massacrés au mépris du droit d’asile attaché à ce sanctuaire et de la promesse qui leur avait été faite de respecter leur vie. On connaît les remords et les terreurs religieuses des Athéniens , leur recours au Crétois Epiménide pour purifier la ville et apaiser la colère des dieux. L’archonte Mégaclès , de l’illustre famille des Alcméonides , était le principal auteur du sacrilège , comme ayant ordonné le meurtre des suppliants. La haine publique s’attacha à sa personne , à sa famille et à ses adhérents. Après l’avoir longtemps bravée , les .Alcméonides durent se résigner , d’après le con-

scil de SoIod , à subir un procès public devant un tribunal spécial composé de trois cents eupalrides. Ils furent condamnés au bannissement , et les restes de leurs complices décédés furent exhumés et jetés hors des frontières. Les Alcméonides ne revirent leur patrie que lorsqu’ils vinrent renverser la tyrannie du fils de Pisistrate. Malgré ce service, et bien que cette famille eût fondé la démocratie athénienne et lui eût fourni ses plus illustres chefs , elle n’en fut pas moins considérée pendant longtemps par ime partie du peuple comme une race souillée et maudite. Deux siècles après la sédition cylonienne , les ennemis de Périclès , Alcméonide par sa mère , lui reprochaient encore le crime de ses ancêtres. Tels furent, chez le peuple d’Athènes, la puissance du sentiment religieux et le remords d’avoir ( violé, même à l’égard de coupables, la sainteté des promesses et les droits de la pitié.

De nouvelles dissensions suivirent la sédition cylonienne ; aux luttes politiques se joignit une redoutable question économique, qui agita la plupart des républiques de l’antiquité, celle des rapports entre les créanciers et les débiteurs. La liberté illimitée des transactions , combinée avec l’existence de l’esclavage , produisit les résultats les plus désastreux. Malgré la honte et l’animadversion qui s’attachaient à l’usure , les eupatrides , détenteurs des richesses mobilières , stipulaient dans les prêts qu’ils faisaient aux membres des classes inférieures des intérêts exorbitants. Toutes les terres de l’Attique portèrent bientôt la colonne qui était le signe funeste de l’hypothèque. Les petits cultivateurs , les artisans , les thètes ou mercenaires , ruinés par des emprunts usuraires, vendaient leurs femmes, leurs sœurs, leurs enfants pour se libérer, et étaient eux- mêmes vendus comme esclaves par leurs créanciers. Le mal devint tellement intolérable , qu’un soulèvement général éclata et que la société fut menacée

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