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d’un complet bouleversement. Créanciers et débiteurs, reconnaissant l’impossibilité de sortir d’une situation inextricable , choisirent pour arbitre et médiateur un citoyen déjà célèbre par sa sagesse , son courage et ses talents oratoires et poétiques. C’était Solon.
Issu de la race de Codrus, la plus noble parmi les eupatrides , Solon se rattachait aux classes moyennes par ses antécédents. Dans sa jeunesse , il s’était livré au commerce pour rétablir la fortune de sa famille réduite par les prodigalités de son père , et il avait longtemps voyagé dans la Grèce et l’Asie , à la poursuite d’abord de la richesse et plus tard de la science. De retour dans sa patrie, il avait , comme Tyrtée à Lacédémone , ranimé par ses compositions poétiques le courage des Athéniens succombant sous leurs revers dans la guerre contre Mégare. Nommé général, l’ile de Salamine reconquise signala son courage et ses talents militaires. Au milieu des dissensions civiles , il avait déploré la misère des pauvres et censuré le despotisme et la rapacité des riches dans des vers dont quelques fragments sont parvenus jusqu’à nous ‘. Tel était l’homme auquel les Athéniens conférèrent la dignité d’archonte avec des pouvoirs illimités , à peu près à la même époque où Pitlacus de Mitylène était nommé æsymnète pour calmer les troubles civils de sa patrie.
On ne connaissait alors en Grèce que deux formes de gouvernement , l’oligarchie et la tyrannie. La démocratie n'avait pas encore pris naissance , et l’on ne se faisait aucune idée d’un gouvernement où tous les citoyens seraient admis à participer à la chose publique. Quand l’aristocratie était renversée, le peuple intronisait un tyran qui achevait d’abattre la noblesse , et la multitude était pour un temps satisfaite de vivre avec ses anciens dominateurs
1 Fmgment n° 2. tltot t^ç ’AOïjvïiwv iroXiTEiaç, édition Schneideuin.
sous l’égalité d’un commun despotisme. A peine Solon futil investi de l’autorité , que ses amis et une grande partie du peuple le pressèrent de se faire roi ou tyran, et de s’emparer à perpétuité du suprême pouvoir. Mais ce grand homme repoussa celte proposition. Il avait compris quels tyrannie ne pouvait être à Athènes qu’une phase éphémère et transitoire de la grande révolution qui s’accomplissait. Au vain et dangereux honneur du diadème , il préféra celui d’être le pacificateur de sa patrie. On lui adressa ces railleries et ces reproches que la médiocrité à courte vue et les basses cupidités prodiguent à la clairvoyance et au désintéressement des grandes âmes. « Solon, disait-on, » n’est pas un homme habile ni un politique profond. Les » dieux lui ont prodigué les avantages , mais lui n’en a pas » profité. Après avoir enveloppé sa proie , il n’a pas su » tirer le filet. Il a manqué à la fois d’intelligence et d’au- » dace '. » C’est Solon lui-même qui nous rapporte ces moqueries dans des vers que le temps a épargnés. Il eut le courage de les dédaigner, de résister aux suggestions violentes des partis extrêmes *, au mécontentement de ses amis et de ses parasites , et il accomplit avec une loyale fermeté sa mission conciliatrice.
11 publia sa fameuse loi de soulagement ( sehachtheia ), par laquelle il annula tous les contrats dans lesquels le débiteur avait engagé sa propre personne , celle de son fils , de sa femme ou de sa sœur, et il interdit toute stipulation de ce genre pour l’avenir. Il priva les créanciers du droit de réduire à l’esclavage, d’emprisonner ou de forcer au travail leurs débiteurs , et ne leur laissa de recours que sur
4 Vers de Solon adressés à Phôcus , lr. 24-26, édit. Schneidewia , (voir aussi Plutarque, lie de Solon, ch. xxn).
5 Dans un autre fragment Solon s'exprime ainsi : u Si j’avais roula faire ce qui plaisait aux partis opposés, cette cité serait veuve de beaucoup de citoyens. »
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les biens. Il dégreva les terres engagées et lit abattre les colonnes hypothécaires qui couvraient le sol de l’Attique. Pour faciliter la libération des riches qui se trouvaient euxmêmes débiteurs les uns à l’égard des autres , il réduisit de 27 pour 100 la valeur des monnaies. Enfin il délivra tous les citoyens antérieurement réduits à l’esclavage par leurs créanciers , fit racheter ceux qui avaient été vendus à l’étranger, et rendit leurs droits de cité à ceux qui les avaient perdus par suite de condamnations pénales prononcées pour tout autre crime que le meurtre ou la trahison.
Ces mesures de Solon avaient indirectement une immense portée politique. Elles arrêtèrent le mouvement qui détruisait et faisait passer dans les rangs des esclaves les classes inférieures de la population libre; elles conservèrent à Athènes l’élément démocratique , qui devait prendre plus tard un si large développement. Les modifications que Solon apporta à la constitution politique ne contribuèrent pas moins à préparer l’avénement de la démocratie. Le moment est venu de les examiner.
Les solutions économiques de Solon avaient d’abord été froidement accueillies par les deux partis , qui n’y trouvaient ni l’un ni l’autre la complète satisfaction de leurs désirs. Mais la pratique en fit bientôt reconnaître les avantages, et les Athéniens, dans l’enthousiasme de leur reconnaissance , résolurent de confier au même législateur la révision de la constitution politique et des lois pénales et civiles. On ignore dans quelle forme fut prise cette détermination et quelles parties de la population y concoururent. Elle n’en est pas moins dans l’antiquité le premier et peut-être l’unique exemple authentique de la délégation du pouvoir constituant faite par un peuple à un homme. Cet acte impliquait la souveraineté nationale, puisque les Athéniens en l’accomplissant ne suivaient que
leurs propres inspirations , et ne cédaient à aucune pression extérieure. Le législateur ne tenait sa mission que de leur libre volonté , et son œuvre devait toujours être soumise à leur acceptation. Le peuple confiait à sa sagesse un travail pour lequel il sentait sa propre incapacité; mais en acceptant les règlements du législateur, en s’y soumettant, il ne faisait encore que s’obéir à lui-même. Ainsi , l’acte qui remettait à Solon le soin de réformer les institutions politiques fut du même ordre que nos modernes nominations d’assemblées constituantes, car le nombre des mandataires n’altère pas la nature essentielle du mandat.
Solon introduisit dans la constitution d’Athènes deux principes nouveaux : l’admission des citoyens de l’ordre inférieur à l’exercice de certains droits politiques , la substitution de la richesse àla naissance comme condition d’éligibilité aux magistratures. U divisa les citoyens en quatre classes , d’après leur fortune. La première , celle des pentacosiomédimnes , comprit les citoyens qui jouissaient d’un revenu de cinq cents médimnes de blé , ou d’autres produits équivalents; la seconde, ceux qui possédaient un revenu annuel de cinq cents à trois cents médimnes. Ces derniers devaient entretenir à leurs frais un cheval de guerre , et étaient appelés par cette raison chevaliers. La troisième , désignée par le titre de zeugiles , fut composée des citoyens possédant un revenu de (rois cents à deux cents médimnes. ils servaient comme hoplites ou fantassins pesamment armés. Tous ceux qui n’avaient qu’un revenu inférieur à deux cents médimnes furent relégués dans la dernière classe, et ne durent combattre que dans les troupes légères Les membres de la première classe,
* Le médimne valant 51 litres 59, et le prix moyen du blé en France étant, depuis le commencement du siècle, de 20 fr. par hectolitre, le» revenus de chacune des classes de Solon équivalent aux sommes mo-
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les pentacosiomédimnes furent déclarés seuls éligibles à l’archontat et aux grands commandements militaires. Les chevaliers et les zeugiles partagèrent avec eux les emplois inférieurs , tels que ceux de triérarques, de choréges , de gymnasiarques , qui étaient gratuits et imposaient des charges onéreuses à leurs possesseurs. Les citoyens de la quatrième classe , formant la majeure partie de la population libre, restèrent exclus des fonctions publiques et des honneurs ; mais ils furent admis à l’assemblée générale , à laquelle ils avaient été jusque-là étrangers. Cette assemblée fut investie du droit d’élire les neuf archontes annuels dans la classe des pentacosiomédimnes , droit jusque-là réservé aux eupatrides. Ce fut à elle que ces magistrats durent, à l’expiration de leur charge , rendre les comptes de leur administration , qui étaient auparavant reçus par le sénat. Le peuple put les puniren cas de mauvaise conduite et les priver de l’honneur d’entrer à l’aréopage. Il est probable que l’assemblée générale ou ecclésie reçut encore quelques autres attributions , telles que la décision de la paix et de la guerre et des questions les plus importantes de l'administration intérieure. Bien que nous ne possédions
dernes suivantes : pour la première classe , 5,159 fr. et au-dessus ; pour la seconde, de 5,159 fr. à 3,095 fr.; pour la troisième, de 3,095 fr. à 2,063 fr.; pour la quatrième, de cette dernière somme à ïéro. Le cens de la quatrième classe est désigné par Plutarque comme celui des thètes ou mercenaires. Cependant un homme possédant un revenu de 2,000 fr. ne pouvait évidemment pas être désigné parce titre, réservé à ceux qui étaient réduits à louer leur travail manuel pour vivre. Les derniers rangs de la quatrième classe appartenaient seuls à cette catégorie du prolétariat libre. — Le médimne de blé était considéré au temps de Solon comme équivalant à une drachme d’argent, soit 93 c., ce qui porte l'hectolitre à 1 fr. 80 c. Au temps de Démosthène, le médimne valait en moyenne cinq drachmes, soit pour l’hectolitre 9 francs. On voit par là combien l’argent avait baissé de valeur dans cet intervalle.
à ce sujet aucun renseignement, la eréation par Solon d’un nouveau sénat de quatre cents membres, spécialement chargé de préparer les affaires soumises aux délibé-' rations du peuple, est de nature à faire présumer que les fonctions de l’ecclésie ne se bornèrent pas à l’élection des archontes et à l’appréciation de leur conduite.
Les membres du nouveau sénat institué par Solon , au nombre de cent pour chacune des quatre tribus , étaient choisis, comme les archontes, par l’ensemble des citoyens, mais seulement dans les trois premières classes. Ce sénat convoquait l’assemblée générale, préparait les projets soumis à ses décisions et veillait à l’exécution de ses décrets. Il était l’aide , le guide nécessaire et le bras de cette assemblée. L’antique sénat de l’aréopage, formé des archontes honorablement sortis de charge, continua néanmoins de subsister avec ses attributions judiciaires , et Solon augmenta son pouvoir et son influence. Il en fit le gardien de la constitution et des lois, lui conféra le droit d’annuler les décisions illégales du peuple , et lui confia la surveillance de la conduite et des mœurs de tous les citoyens. A ces dispositions constitutionnelles , Solon ajouta un grand nombre de lois civiles, économiques, somptuaires et religieuses qu’il n’entre point dans notre sujet d’examiner. Deux dispositions méritent seules d’être signalées par leur portée politique : celle qui interdisait de médire dans un lieu public des vivants et des morts , et la loi fameuse qui dégradait tout citoyen resté neutre dans une sédition. La première nous montre que , dès celte époque reculée , on avait senti les funestes effets de la liberté illimitée des manifestations de la pensée , et la nécessité de réprimer les discours tendant à exciter la haine contre les individus ou entre les diverses classes des citoyens. La seconde avait pour objet d’assurer à la constitution , au gouvernement existant, l’appui des hommes honnêtes et tranquilles qui,
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par leur abstention et leur indifférence, servent trop souvent les entreprises des factieux
Telle fut la constitution de Solon. De même que sa réforme économique, elle était une transaction entre les prétentions opposées des partis. Aux citoyens pauvres, aux montagnards , elle accordait la participation à l’électoral et au jugement des magistrats. Aux gens de la côte, constituant la classe moyenne, elle ouvrait l’accès des magistratures , en transférant l’éligibilité de la noblesse à la fortune. Knfm, les hommes de la plaine, les eupatrides, étant en général les plus riches en même temps que les plus nobles, conservaient en réalité presque tous leurs avantages. Ceux d’entre eux dont les possessions n’étaient plus en harmonie avec la naissance furent seuls privés de la faculté de parvenir à l’archontat , faculté dont leur pauvreté faisait un droit inutile. La réforme politique de Solon répondait donc aux besoins de son temps , aux légitimes intérêts des partis, et devait être facilement acceptée pâteux. A un point de vue plus élevé , cette réforme détruisit le principe de la caste qui , même parmi les citoyens , faisait du pouvoir l’apanage d’un ordre fermé; elle introduisit l’idée nouvelle de l’égale accessibilité de tous les membres de la cité aux droits politiques les plus importants, puisque le dernier des mercenaires pouvait, en conquérant la richesse, entrer dans la première classe et devenir éligible à l’archontat. Solon ne fut pourtant pas , comme l’ont cru beaucoup d’écrivains , le fondateur de la démocratie d’Athènes. Il ne donna au peuple ni les jugements , ni les magistratures , ni l’élection par la voie du sort. Ce sont là des créations postérieures qu’on lui a faussement attribuées, sur la foi des orateurs des derniers temps de la république d’Athènes, qui, soit par ignorance , soit de
' Ce motif me parait plus réel que lei raisons subtiles indiquées par Montesquieu, Esprit des lois, lir. XXIX, ch. m.
propos délibéré , couvraient de l’autorité de ce grand nom des institutions relativement nouvelles'. La constitution de ce législateur fut une aristocratie de richesse , une tirnocratie , selon l’expression d’Aristote , qui désigne par ce mot l’organisation politique dont le cens est la base. Solon ouvrit, il est vrai, la porte du sanctuaire politique à l'ordre inférieur des citoyens , et par là il prépara sa prédominance dans les âges suivants; mais les étroites limites dans lesquelles il restreignit ses droits doivent le faire considérer comme le précurseur, plutôt que comme le fondateur de la démocratie athénienne.
La timocratie établie par Solon était, du reste , bien différente de la ploutocratie lacédémonienne. A Sparte, le citoyen qui perdait sa fortune était dégradé et privé de tous ses droits politiques. A Athènes, il passait seulement dans une classe inférieure. A Sparte, le travail était méprisé, le loisir en bouneur, en sorte que le citoyen ne pouvait se préserver de la dégradation ou s’élever à la richesse par des moyens honorables. Une loi de Solon, confirmant celle de Dracon, flétrissait au contraire l’oisiveté et honorait les arts utiles, tandis que la constitution politique, proportionnant les droits à la fortune , donnait un nouvel essor à l’agriculture, à l’industrie, au commerce et à la navigation. Ainsi , tandis que chez le peuple de Lycurgue régnaient les principes de l’exclusion et de la barbarie, Solou consacrait ceux de l’accessibilité et de la civilisation.
Malgré le serment que Solon avait fait prêter aux Athéniens d’être fidèles à ses lois, sa constitution politique n’eut pas une longue durée. Les dissensions entre les anciens partis de la montagne , de la côte et de la plaine se ranimèrent sous l’influence de la rivalité de chefs ambitieux. Il semble que pour Athènes, comme pour la plupart des autres cités
' Montesquieu a partagé cette erreur. Esprit îles lois , liv. II , eh- ", et liv. VI, ch. v.
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de la Grèce , le gouvernement d’un seul fût la transition nécessaire de l'oligarchie nobiliaire à la forme aristocratique ou démocratique. La tyrannie qu’avait dédaignée Solon échut à Pisistrate et à ses enfants. Elle fut renversée pattes Alcméonides exilés , dirigés par Clisthène, et soutenus par les Spartiates. Alors la constitution de Solon, dont les formes, mais non l’esprit, avaient été respectées sous l’administration des Pisistratides , subit de profondes modifications.
CoxsTiTiTiON dk Clisthène. — Changement de* division* territoriales. — Avènement de la démocratie. — Les stratèges. — Le* héliastes. — L'ostracisme. — L'égalité établie par Aristide. — Le sort. — La docimasie. I\stitit[o.\s d'Kphmltk et dk Pkkiclès. — Attributions nouvelles des héliastes. — Le collège des gardiens des lois. — Le tribunal des législateurs. — L'inscription d'illégalité. — État définitif de la constitution démocratique.
Les derniers troubles avaient eu pour cause principale l’ambition de quelques familles riches et influentes, se disputant le pouvoir et ranimant les haines des anciens partis, cantonnés chacun dans une portion déterminée du territoire. Clisthène, soutenu par la classe moyenne et le parti populaire , résolut d’amoindrir l’influence des grandes familles eu fortifiant la masse du peuple par l’incorporation de nouveaux citoyens, cl de briser l’organisation des v ieilles factions par une nouvelle division politique du sol et des habitants. En dehors des quatre tribus ioniennes et des gentes , dont les membres jouissaient seuls des droits de cité, existaient de nombreux résidants libres, des étrangers domiciliés , des esclaves possesseurs d’un pécule et flottant entre la liberté et la servitude. Clisthène leur conféra la qualité de citoyens. Il supprima les quatre anciennes tribus, les trittyes et les naucraries , et forma dix tribus
nouvelles sur un plan tout différent. Chacune de ces tribus comprit des dèmes ou bourgades situés les uns dans la plaine , les autres sur la côte et sur la montagne. Par là, les anciens éléments hostiles de la population se trouvèrent confondus dans des associations nouvelles , et réconciliés par la création d’intérêts communs. D’un autre côté, les classes moyennes et populaires, fortifiées par l’addition des nouveaux citoyens, devinrent plus aptes à résister aux suggestions et à l’influence des membres d’une aristocratie indisciplinée et factieuse. Le sénat des quatre cents fut porté à cinq cents membres , tirés en nombre égal des dix nouvelles tribus. L’archontat et les hautes magistratures, réservés auparavant aux membres de la première classe , furent ouverts aux deux classes suivantes , la quatrième en demeurant seule exclue. L’archonte polémarque dut partager le commandement des forces militaires avec dix stratèges ou généraux et deux hipparques, ou chefs de la cavalerie, nommés par l’assemblée générale. L’administration des finances fut confiée à dix nouveaux magistrats choisis par le même mode d’élection. L’aréopage, rempli des créatures de Pisistrate et des partisans de l’oligarchie, vit réduire ses attributions , tandis que le sénat des cinq cents en reçut de nouvelles. Enfin , le peuple fut appelé pour la première fois à exercer directement le pouvoir judiciaire par la création du tribunal des héliastes, véritable jury , composé de citoyens âgés de plus de trente ans cl désignés par la voie du sort. Le tribunal, qui prit pins tard une immense extension, fut d’abord exclusivement charge de punir les crimes contre la chose publique. Clisthène couronna son œuvre par la célèbre institution de l’ostracisme, destinée à prévenir le retour de la tyrannie et les funestes effets des rivalités trop ardentes des chefs de parti.
Ainsi les mesures que Clisthène fit adopter aux Alhé-
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nions bannissaient de la politique ces anciennes associations des gentes, fondées sur la naissance et l’exclusion, détruisaient l’esprit étroit de localité, étendaient à des classes déshéritées le bénéfice des droits politiques et faisaient du peuple d’Athènes un corps homogène. La démocratie était définitivement assise et armée du droit sans lequel tous les autres ne sont rien , celui de poursuivre et de punir ses injures.
Ce mouvement ne s’accomplit pourtant pas sans résistance de la part de l’aristocratie. Isagoras , son chef, appela les Spartiates à son secours. Leur roi Cléomène s’empara d’Athènes par surprise, bannit sept cents familles attachées au parti démocratique , et voulut rétablir l’oligarchie. Mais les Athéniens se soulevèrent, assiégèrent Cléomène et Isagoras dans l’Acropole, les forcèrent à capituler, rappelèrent Clisthène et les familles bannies et rétablirent la démocratie. En vain les Spartiates convièrentils par deux fois leurs alliés à seconder leur vengeance : la proposition qu’ils leur firent de rétablir à Athènes le tyran Hippias fut repoussée avec indignation '. L’horreur de la tyrannie, le respect du principe de non-intervention étaient alors les sentiments dominants dans l’àmc des Grecs.
C’est de la constitution de Clisthène que datent la prospérité et la grandeur d’Athènes. Cette cité, qui n’avait jusque-là joué dans la Grèce qu’un rôle secondaire, déploie tout à coup une énergie , un courage et une habileté qui excitèrent à la fois l’admiration et la jalousie des contemporains. En peu d’années, elle triomphe des Chalcidiens, des Béotiens, des Eginètes, et devient la plus grande puissance maritime et commerciale de la Grèce. Elle envoie en Eubée la première de ces émigrations qui, sous le nom
1 Voir le discours énergique du député corinthien Sosiclès à la diète du Péloponnèse, Hérodote, liv. V, 92,93.
ICO HISTOIRE DK LA SOUVERAINETÉ,
de clérouquics, lui servirent dans la suite, comme les colonies de Rome, à asseoir son empire sur toutes les côtes de la mer Egée. Hérodote a signalé ce prodigieux mouvement d’expansion, et n’hésite pas à l’attribuer à l’influence de la nouvelle forme de gouvernement, u C’est là, dit-il, » une preuve entre beaucoup d’autres des inappréciables n avantages de la liberté. Les Athéniens , tant qu’ils furent » soumis à un tyran , ne se montrèrent nullement supé- » rieurs à leurs voisins. A peine se furent-ils délivrés du » joug qu’ils les surpassèrent tous. C’est que, lorsqu’ils » subissaient la domination d’un seul, ils étaient indolents » et timides comme des hommes qui travaillent pour un » maître, tandis qu’après leur délivrance, chaque citoyen » déploya son ardeur et ses efforts pour son propre avan- » tage '. » L’amour des Athéniens pour l’indépendance, leur courage, leur dévouement au bien public, éclatèrent bientôt par leurs victoires dans la guerre médique, et par l’éclosion d’une pléiade de grands hommes dont l’histoire a rendu les noms immortels.
La constitution de Clisthène n’était pourtant pas le dernier mol de la démocratie athénienne. Celle-ci avait encore plusieurs pas à faire avant d'avoir revêtu sa forme définitive et atteint les limites du radicalisme antique. Après les victoires deSalaminc, de Platée et de Mycale, la quatrième classe des citoyens , qui jusqu’alors avait été exclue des magistratures, y fut admise par un décret rendu sur la proposition d’Aristide. Cette récompense parut être due aux plus pauvres citoyens qui composaient la population maritime , et qui avaient énergiquement concouru aux victoires navales remportées sur les Perses. Comme ils avaient participé aux épreuves et aux dangers, il parut juste qu’ils eussent part aux honneurs. 11 fallait que cette mesure ré-
1 Hérod., liv. V, p. 78-1)1.
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pondil à un sentiment public bien prononcé, puisque l’homme politique qui la proposa s’était signalé avant l’invasion des Perses comme chef du parti aristocratique , et avait été frappé par le parti populaire , que dirigeait Themistocle , d’un ostracisme révoqué seulement à la veille de la bataille de Salamine. Toute distinction politique se trouva ainsi effacée entre les citoyens, et les classifications de fortune ne conservèrent plus qu’une valeur financière et administrative.
Bientôt de nouvelles modifications furent apportées à la constitution. Jusque-là les archontes, les membres du sénat des cinq cents avaient été élus par l’assemblée générale , qui portait presque toujours ses suffrages sur les hommes les plus distingués par le talent , la naissance et la richesse. Les archontes étaient investis d’un pouvoir effectif, rendaient la justice et présidaient avec le sénat des cinq cents à l’administration générale. On décida que les archontes et le sénat seraient nommés par le tirage au sort entre les candidats qui se seraient fait inscrire à l’avance et auraient subi un examen préalable sur leur moralité et leur capacité. Cet examen s’appelait docimasie. Ainsi la nomination des magistrats était enlevée au choix des citoyens et livrée aux caprices du hasard. Cette mesure avait pour but d’assurer aux pauvres la participation aux magistratures dont le suffrage les excluait, malgré la loi qui leur en ouvrait l’accès. La nécessité de se présenter, comme candidat, de subir un examen préparatoire et un jugement rigoureux au sortir de charge , corrigeait en partie le vice d’une pareille institution , par laquelle le peuple semblait vouloir se prémunir contre ses propres choix. Peut-être était-elle destinée à mettre un terme aux brigues, à la corruption électorale, à l’abus des influences. L’époque précise et les noms des promoteurs de cette mesure ne sont pas bien connus. On peut seulement affirmer qu’elle fut L il
établie quelque temps après la bataille de Platée C'est sans preuves suffisantes qu’elle a été attribuée à Epbialte et à Périclès, qui se distinguèrent l’un et l’autre par leur dévouement aux intérêts de fa démocratie.
On rapporte avec plus de certitude à ces deux illustres chefs politiques trois institutions qui complétèrent le système de la démocratie athénienne. L’établissement des dicaslères ou l’application du jury populaire à toutes les affaires contentieuses, soit civiles, soit criminelles; celui des magistrats appelés nomophylaques ou gardiens des lois, chargés de surveiller les divers fonctionnaires et l’assemblée générale elle-même, afin d’assurer le maintien de la constitution et d’annuler toute décision illégale ; celui des nomothètes ou législateurs , tribunal chargé de décider l’abrogation des lois anciennes et l’admission des lois nouvelles. Quelques mots d’explication sont nécessaires sur ces institutions , dont la portée n’a pas toujours été bien comprise.
Clisthène n’avait accordé au tribunal des héliastes, tiré du sein du peuple, que le jugement des affaires politiques, telles que les entreprises contre la constitution et les malversations des magistrats. Les archontes avaient conservé le jugement des autres affaires, à l’exception de l’homicide prémédité et des crimes contre la religion déférés à l’aréopage. Quand le sort eut été substitué à l’élection dans ic choix des archontes, on sentit probablement l’inconvénient de laisser un si redoutable pouvoir à des magistrats nommés par le hasard. D’un autre côté, l’on se défiait non sans raison de la probité de juges uniques ou peu nombreux, quel qu’en fût le mode de nomination, car l’expérience avait prouvé combien ces magistrats, à Athènes comme dans le reste de la Grèce , étaient accessibles à la
1 Montesquieu s'est trompé en attribuant à Solon l'institution du sort pour la uomination des magistrats. (Esprit des lois, liv. II, cb. a.)
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corruption, à la faveur et à la crainte. Contre ces dangers on ne trouva d’autre remède que l’établissement de jurys populaires , défiant par leur mode de composition et leur nombre les tentatives de corruption ou d’intimidation d’accusés riches et puissants. Le corps des héliastes fut donc porté au nombre de six mille et composé de citoyens âgés de plus de trente ans, désignés par la voie du sort *. C’était une véritable liste du jury. Chaque membre avant d’entrer en fonctions dut prêter un sermeut solennel. Sur les six mille héliastes , cinq mille furent divisés en dix sections de cinq cents membres ; les mille autres furent destinés à suppléer les absents. Pour chaque procès, on tirait au sort la section chargée du jugement. Dans les affaires de la plus haute importance, on réunissait plusieurs sections. On vit même quelquefois siéger le corps entier des héliastes. Par une conséquence nécessaire de celte institution, les archontes privés du droit de juger furent réduits au rôle d’officiers chargés de l’instruction des affaires et de l’exécution des jugements, rôle mieux en harmonie avec leur mode de nomination. Ils conservèrent seulement le pouvoir d’infliger de légères amendes comme juges de simple police.
L’institution du collège des sept gardiens des lois (tiomophijlaques) eut un double objet : prévenir de la pari du peuple , du sénat des cinq cents et des magistrats , les décisions illégales; réduire les pouvoirs de l’aréopage. Jusque-là cette assemblée avait continué d’exercer les fonctions de corps conservateur des lois et de censeur de la vie publique et privée des citoyens, que Solon lui avait confiées. Elles l’investissaient d'une autorité illimitée, d’une sorte de despotisme paternel , car il était maître d’annuler comme illégales les décisions du peuple , et de
* Les citoyens étaient admis à l’assemblée générale à l’âge de vingt ans révolus. Leur nombre ne dépassa jamais vingt-quatre mille.
dégrader par une noie d’infaniie le citoyen qui avait encouru sa disgrâce. Ces pouvoirs arbitraires d’un corps irresponsable étaient difficilement conciliables avec le développement de l’autorité populaire , d’autant plus que l’aréopage , composé des archontes élus sous la constitution de Clisthène , était le représentant des intérêts aristocratiques. On le priva du droit de censure et de la conservation des lois. Cette dernière fonction fut confiée aux sept nomophy laques, magistrats annuels qui siégeaient à côté des proëdres ou présidents du sénat et de l’assemblée du peuple , et qui devaient opposer leur veto à toute proposition contraire aux lois. Ils avaient aussi le pouvoir de réprimer les illégalités commises par les magistrats. Telles étaient les fonctions des nomophylaques. On ignore comment ils étaient choisis; on sait seulement qu’à l’expiration de leur charge ils entraient à l’aréopage , réduit désormais au simple rôle de tribunal de l’homicide, mais pourtant continuant à jouir d’une grande considération et d’une haute influence morale.
Il parait singulier que l’assemblée du peuple fût ellemême soumise au veto des gardiens des lois. Le peuple n’était-il pas le souverain ? n’avait-il pas le droit de modifier les lois qu’il avait créées ou du moins sanctionnées? Tel ne fut point le système qui prévalut dans la démocratique Athènes. Par une singularité qui bouleverse les idées généralement reçues de nos jours sur la souveraineté du peuple, l’assemblée des citoyens fut privée à Athènes du pouvoir législatif, du droit de décréter des dispositions générales et permanentes. Elle n’eut que la faculté de rendre des pséphismex ou décrets spéciaux , relatifs à des cas particuliers. Les anciens redoutaient la multiplicité des lois générales et ne se décidaient qu’avec peine à les abroger ou à les changer. Ils ne croyaient pas qu’une nombreuse assemblée populaire eût les qualités nécessaires
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pour rédiger des lois politiques, pénales ou civiles, cl confiaient le plus souvent ce soin à un seul homme, connu pour sa probité et son expérience. Le peuple ne se réservait que le droit d’accepter ou de rejeter l’œuvre du législateur. Il n’usa presque jamais de la faculté d’amender les lois proposées , faculté qui eût entraîné des complications inextricables. Athènes conserva pendant toute la durée de son existence indépendante les lois de Dracon sur l’homicide, et celles de Solon sur la punition des autres crimes et sur les relations civiles. On sentit cependant qu’il pourrait être nécessaire de faire à ces lois des modifications , des additions en harmonie avec les progrès et les besoins nouveaux de la société. Mais , comme il n’entrait plus dans le génie démocratique d’Athènes de confier à un seul homme un aussi grand pouvoir , on imagina de soumettre l’abrogation des lois anciennes et l’admission des lois nouvelles aux formes judiciaires , et d’ajouter cette nouvelle attribution à celles du corps des héliastes. Ou entoura celte procédure de toutes les précautions propres à assurer le perfectionnement de la législation.
Au commencement de chaque année , les six archontes thrsmothètes étaient chargés d'examiner les lois existantes, de noter les contradictions et les doubles emplois. A la première assemblée générale, ils rendaient compte de leur travail et faisaient l’appel et le recensement des lois, en commençant par les dispositions constitutionnelles relatives aux fonctions du sénat, des magistrats et de l’assemblée elle-même. L’assemblée était consultée sur leur maintien ou leur changement. Si elle décidait qu’il y eût lieu il la révision de quelque loi, on procédait, dans l’une des assemblées suivantes, au tirage au sort des nomothèles ou législateurs , pris dans le corps des héliastes , en général au nombre de cinq cents ou de mille ; on votait des fonds pour leur salaire et on leur fixait un délai pour dé-
cider du sort de la loi attaquée. On nommait de plus cinq orateurs chargés de la défendre devant ce tribunal. Avant l’ouverture des débats , les citoyens étaient admis à présenter de nouvelles propositions sur l’objet en litige. Le tribunal des nomothètes , après une discussion solennelle , maintenait , modifiait ou abrogeait la loi ancienne. Quant aux lois nouvelles , tout citoyen avait le droit d’en proposer. Si la proposition était déclarée admissible par le sénat des cinq cents et par l’assemblée du peuple, elle était renvoyée au tribunal des nomothètes , qui statuait définitivement sur son sort.
Ainsi les Athéniens adoptèrent , pour la confection des lois, une méthode exactement inverse de celle qui règne dans nos modernes assemblées délibérantes. Tandis que nous confions l’examen préparatoire des propositions à des commissions peu nombreuses et la décision à la totalité des représentants de la nation, ils remettaient l’appréciation préalable au sénat et au corps entier du peuple , et la décision à une véritable commission tirée de son sein. Cette commission était , il est vrai , aussi nombreuse à elle seule que nos chambres législatives , mais elle ne renfermait qu’une fraction assez faible du nombre total des citoyens.
Cette combinaison est encore contraire à nos idées modernes sous un autre point de vue. C’est un des articles de foi de la doctrine démocratique , telle qu’elle a été formulée dans le Contrat social , que la loi doit être l’expression de la volonté générale et statuer seulement sur des objets généraux; que les décrets relatifs à des objets particuliers, à des individus, sont des actes de gouvernement et appartiennent de leur nature non au corps des citoyens, mais aux magistrats, non au pouvoir législatif, mais au pouvoir exécutif. Or, dans la société la plus démocratique de l’antiquité, c’est le système diamétralement opposé qui a régné. Le peuple statuait sur les cas particuliers et décidait les
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affaires courantes. Des corps spéciaux faisaient les lois générales et permanentes. Les faits donnent donc ici le plus éclatant démenti à la théorie.
Que si l’on recherche les motifs qui déterminèrent à Athènes une telle organisation du pouvoir législatif, on reconnaît qu’elle fut inspirée par le désir d’entourer la confection des lois de garanties plus complètes, par le sentiment de l’incapacité de l’ecclésie pour discuter et voter des actes aussi importants. Les nomothètes , comme membres du corps des béliastes, devaient être âgés de plus de trente ans, tandis que les citoyens étaient admis à l’ecclésie à vingt ans. Les premiers étaient liés par un serment solennel et respecté ; les seconds n’y étaient pas astreints. Enfin , des tribunaux de cinq cents ou de mille membres promettaient plus de calme , de gravité, de maturité dans leurs décisions que l’assemblée générale, dont le nombre ordinaire était de sept ou huit mille assistants et pouvait s’élever jusqu’à vingt mille. Si donc les Athéniens méritent le blâme, ce n’est pas pour s’êlre dessaisis du pouvoir legislatif entre les mains d’un corps plus compétent ; ce serait plutôt pour n’avoir pas compris que le même système devait à plus forte raison être appliqué au vote des décrets particuliers et à l’exercice des fonctions exécutives.
Du reste , les derniers organisateurs de la constitution athénienne ajoutèrent encore une nouvelle précaution à toutes celles qu’ils avaient prises contre la possibilité de l’adoption de lois inconstitutionnelles ou de décrets contraires aux lois. Ce fut la remarquable institution de l’inscription d’illégalité ( graphe paranomon). L’auteur d’une proposition de loi générale ou de décret particulier pouvait être poursuivi en justice pour violation des formes ou des lois existantes, à moins qu’il n’eût lui-même signalé l’anlinomie résultant de sa proposition , et demandé l’abro-
galion de la loi antérieure. Cette accusation pouvait être intentée par tout citoyen et en tout état de cause , alors même que le décret aurait- été adopté par l’assemblée du peuple et la loi par le tribunal des nomothètes. Elle était portée devant l’un des dicastères , sous la présidence des archontes thesmothètes. Si l’accusation était intentée dans l’année qui suivait l’adoption de la proposition, et que l’auteur fût déclaré coupable, il était condamné à l’exil ou à une forte amende, et la loi ou le décret était annulé par le seul fait de la condamnation. Si l’action était formée après l’année , le dicaslère n’avait plus à condamner ou à absoudre que la loi elle-même, sans pouvoir prononcer aucune peine contre son promoteur. Ainsi, les décrets approuvés par le sénat et votés par le peuple , les lois qui à cette double épreuve réunissaient la sanction du tribunal des nomothètes, pouvaient être annulés pour cause d'inconstitutionalité par le tribunal des héliastes, et une peine sévère attendait l’auteur d’une proposition imprudente. Pour éviter, d’un autre côté, que l’action d’illégalité ne fût légèrement intentée, le poursuivant qui n’obtenait pas devant le tribunal des héliastes une minorité du cinquième des voix était condamné , conformément aux règles générales de la jurisprudence athénienne, à une amende de mille drachmes. Néanmoins , dans les derniers temps de la république, cette action fut prodiguée et détournée de son véritable objet. Les hommes politiques l’intentaient contre leurs adversaires sous le prétexte que leurs propositions violaient non la lettre, mais l’esprit des lois existantes, ou étaient contraires à l’intérêt de l’Etat, et par conséquent aux lois dont l’objet essentiel est le bien public. On vit l’orateur Aristophon subir victorieusement soixante-quinze accusations de ce genre1.
* Aîschin., in Cletiph., p. 459.
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Voici donc quels furent les éléments de la constitution athénienne, après qu’Ephialle et Périclès eurent donné au principe démocratique son complet développement :
1° L’Ecclésic ou assemblée générale des citoyens , investie du droit de porter les décrets particuliers , de décider la paix et la guerre, les traités et les alliances , les expéditions de terre ou de mer, d’établir les impôts, de régler les dépenses publiques , de nommer par voie d’élection les dix stratèges ou généraux , les hipparques et les ambassadeurs, de décerner des récompenses aux citoyens qui avaient bien servi l’Etat , enfin de statuer, mais seulement en premier ressort, sur l’admissibilité des lois générales. L’ecclésie exerçait donc les attributions les plus importantes du pouvoir exécutif et quelques-unes de celles du pouvoir législatif. Elle tenait annuellement quarante séances ordinaires. Dans les cas urgents elle pouvait être convoquée extraordinairement. Tous les citoyens avaient le droit d’y prendre la parole. Dans le principe les plus âgés parlaient les premiers; mais cette coutume tomba en désuétude.
2° Le Sénat des cinq cents , choisi annuellement par le sort parmi les candidats soumis à un examen préalable. Il préparait les projets de décrets à soumettre au peuple , lequel ne pouvait rien décider qui n’eût été auparavant approuvé par cette assemblée. Mais cette règle ne fut pas toujours observée. Le sénat se divisait en dix Prytanies, dont chacune avait à son tour la prééminence et présidait aux assemblées du peuple tenues pendant la durée de son exercice '. Quelquefois le peuple renvoyait au sénat la décision de certaines questions.
3° Le corps des Héliastes , grand jury national divisé en dix sections ou dicastères et chargé du jugement de toutes
1 Sur la division du sénat en prytanies, le tirage au sort journalier des proëdres ou présidents, voir le Voyage d'Anarharsis, ch. xiv.
les affaires publiques et privées autres que celles qui rentraient dans les attributions de l’Aréopage et des magistrats de simple police.
4° Le tribunal des Nomothètes ou législateurs, tiré par voie du sort du corps des Héliastes et chargé de la confection des lois.
5° Le collège des sept Nomophylaques , ou gardiens des lois, surveillant des délibérations du sénat et de l’ecclésie, et armé du veto pour s’opposer à tout décret illégal. A cette garantie s’ajouta encore l’inscription d’illégalité, qui rendit le tribunal des Héliastes arbitre suprême de la validité des décrets et même des lois.
6° Les dix Stratèges ou généraux , et les deux Hipparques, ou chefs de la cavalerie, élus par l’assemblée du peuple.
Sur le second plan apparaissent deux pouvoirs autrefois dominants , maintenant bien déchus :
1° Les neuf archontes annuels, nommés par le sort après avoir subi l’épreuve de la docimasie. Ils ont perdu le droit déjuger, et ne sont plus chargés que de l’instruction des affaires, de la présidence des dicastères et de l’exécution des jugements. Le polémarque ne participe plus au commandement des années, réservé aux seuls stratèges; il est réduit aux fonctions de surveillant et de juge des étrangers établis à Athènes.
2° Le sénat de l’Aréopage, formé des archontes et des nomophylaques sortis de charge. Réduit au rôle d’une cour de justice criminelle , il n’a plus aucune fonction politique, bien qu’il exerce encore une influence morale considérable.
Quelles formes présidèrent au vote des dispositions constitutionnelles dont l’initiative appartint à Ephialte et à Périclès? On l’ignore; mais il est vraisemblable que les nouvelles institutions furent sanctionnées par le vote de
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l’assemblée générale des citoyens. Quoi qu’il en soit, cette constitution dura jusqu’à la conquête macédonienne. L’application en fut momentanément interrompue, vers la fin de la guerre du Péloponnèse, par l’établissement de la faction aristocratique des quatre cents , et après la prise d’Athènes, parle règne des trente tyrans. Mais elle fut rétablie par Thrasybule aux acclamations de tous les citoyens. A cette époque, on rendit à l’aréopage la surveillance des mœurs , mais non son antique suprématie politique. Vers le même temps on établit les orateurs publics, qui exercèrent sur les affaires la plus grande influence. C’étaient dix citoyens distingués par leurs talents, salariés aux frais de l’Etat, et spécialement chargés de défendre les intérêts de la patrie dans les assemblées du sénat et du peuple. On croit qu’ils étaient choisis par le sort sur une liste de candidats préalablement soumis à un examen rigoureux. Leurs fonctions étaient annuelles; l’existence de ces orateurs officiels ne mettait point obstacle à ce que les simples citoyens portassent la parole dans l’ecclésie.
Athènes , pendant les cent quarante années qui s’écoulèrent depuis le commencement de l’administration de Périclès jusqu’à la mort de Démosthène, présente le tableau de la démocratie la plus complète, la plus radicale qu’ait connue l’antiquité. Tous les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires y appartiennent au peuple , qui les exerce, soit directement dans l’assemblée générale , soit par des corps tirés de son sein. Nulle distinction de naissance ou de fortune n’est reconnue par les lois ; l’égalité politique la plus absolue règne entre les citoyens. Le vote du dernier des mercenaires a dans l’ecclésie la même valeur que celui du plus riche ou du plus noble des eupatrides. Tous les membres de la cité sont également admissibles aux fonctions publiques, à condition de justifier de leur
moralilé et de leur capacité ; et pour que cette admissibilité ne soit pas un vain mot , la plupart de ces fonctions sont distribuées par la voie du sort entre les candidats. Elles sont salariées, afin que le pauvre puisse les briguer comme le riche. Le principe du salaire est généralisé cl appliqué même aux membres des dicastères cl aux assistants à l’assemblée générale, afin que nul n’en soit écarté par la misère. Les fonctions publiques n’ont qu’une durée très-courte, jamais plus d’une année, quelquefois, comme celles des proëdresou présidents de la prytanieen exercice, un seuljour. Elles imposent une responsabilité rigoureuse. Tout magistrat est tenu de rendre compte après l’expiration de sa charge; il peut être accusé, puni cl révoqué pendant la durée de son exercice. Le peuple est donc souverain de droit et de fait. C’est de lui que tout émane, c’est à lui que tout revient.
Outre l’égalité, l’élection par le sort et la généralisation du salaire, le trait caractéristique de cette constitution c’est l’immense étendue des attributions du pouvoir judiciaire, qui se confond avec le pouvoir législatif. Le corps des héliasles, grand jury populaire, voilà le principal ressort, le grand moteur, le suprême arbitre de la constitution athénienne. Sous le titre de nomothètes, il fait les lois; siégeant dans les dicastères, il peut annuler les décrets du peuple et les lois elles-mêmes. Ce qui n’est pas moins remarquable, c’est devoir le peuple, tandis qu’il délègue la confection des lois à un tribunal spécial, retenir les fonctions exécutives, la direction de la politique extérieure, de la paix et de la guerre , des finances et des travaux publics; en un mot, réserver à l’assemblée générale les ras particuliers et aux assemblées particulières les cas généraux.
Le peuple gouvernant , administrant , jugeant par luimême, les magistratures se trouvaient réduites à un rôle
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très-secondaire, et cet amoindrissement neutralisait en partie les inconvénients de l’élection par le sort. Cependant un tel système est contraire à la nature des choses. Le corps est inhabile à remplir les fonctions de la tête , la foule celles des grandes intelligences et des grands cœurs. Lue société ne saurait se passer d’hommes supérieurs qui la dirigent, par lesquels se formulent et se personnifient ses pensées, ses tendances, qui resteraient sans eux à l’état de vagues sentiments, d’impuissantes aspirations. A ces supériorités , à cette aristocratie naturelle doivent appartenir la direction et le commandement, et ce n’est point au hasard que peut être livré le soin de les en investir. C’est surtout dans la guerre qu’éclate cette nécessité du commandement et qu’apparaissent terribles et immédiates les conséquences des erreurs du sort. Les Athéniens furent donc contraints, sous peine de périr, de déroger à leur système et de conserver l’élection pour la désignation des chefs militaires. Ce fut dans ce dernier asile que se réfugièrent les supériorités et l’influence. Les stratèges, indéfiniment rééligibles, concentrèrent entre leurs mains la direction de toutes les grandes affaires. Ils devinrent les chefs et les guides politiques du peuple, et présidèrent non-scuicniont à la conduite des armées, mais à celle des relations extérieures , des finances et de l’administration. Périclès, qui, pendant près de quarante ans, gouverna sa patrie avec une autorité presque absolue, ne fut jamais revêtu que de la dignité de stratège ; il ne fut ni archonte ni sénateur. D’un autre côté, l’assemblée du peuple et les nombreux tribunaux ouvraient une vaste carrière à l’éloquence etassuraient une influence prépondérante au talent oratoire. Cette importance de la parole datait de fort loin a Athènes : Pisistrate lui avait dii en grande partie son pouvoir; Aristide, Thémisloclo, Périclès surtout brillèrent par les inspirations de la tribune non moins que par celles
du champ de bataille. Par là, des hommes sans fonctions, sans autorité officielle, purent acquérir une puissance réelle et durable. Dans les derniers temps de la démocratie, ce furent les orateurs publics qui héritèrent de l’influence des stratèges. Mais leur pouvoir ne fut pas toujours utile à leur patrie, car trop souvent le mérite de bien agir ne fut pas réuni chez eux à l’art de bien dire. Les facultés oratoires ne sont pas les seules qui doivent concourir à la direction de la société. Malheureusement à Athènes, lors de sa décadence, quiconque était grand seulement par la parole pouvait être tout ; quiconque recélait en lui les facultés d’un profond politique, d’un habile administrateur, d’un vaillant général, sans être orateur, n’était rien.
Carnet do développement de ta démocratie athénienne. — Erreurs et étagérations de ses détracteurs. — Ses mérites. — Son rrspect de la loi, de I» propriété et des contrats. — Son humanité. — Liberté du développement individuel. — Athènes et Syracuse.
J’ai retracé les transformations successives par lesquelles Athènes passa de la royauté héroïque et de l’archontat à vie à la démocratie la plus radicale. Cette grande évolution embrasse une période de trois siècles, comprise entre l’abolition de l’archontat à vie et l’avénement de Périclès. L’institution des archontes décennaux, puis des neuf archontes annuels signale la transition du système monarchique à une oligarchie républicaine. La constitution de Solon substitue la fortune à la noblesse comme condition de l’exercice du pouvoir, et admet pour la première fois les classes inférieures à l’électorat. La tyrannie des Pisis- Iralidcs contribue à atténuer les distinctions de localités, déclassés et d’origine; Clisthène achève de les effacer, abaisse les conditions d’éligibilité et admet aux droits de
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cité une partie de la population sujette. Aristide ouvre à tous les citoyens sans distinction l’accès aux magistratures. Bientôt le sort est substitué à l’élection. Enfin Epbialtc et Périclès couronnent l’œuvre en donnant au peuple les jugements. Ainsi chaque révolution, chaque changement est un pas vers le triomphe de la démocratie. L’orgueil des eupatrides , la sagesse de Solon , l’ambition de Pisistrate , l’exil des Alcméonides, l’invasion persane, tout sert ce mouvement dont le caractère semble fatal et irrésistible. On a cherché à expliquer cette marche progressive de la démocratie par des circonstances secondaires et accidentelles, telles que l’orgueil inspiré au peuple par ses victoires, l’ambition des chefs s'efforçant de le flatter, de le corrompre pour conserver le pouvoir. Ce ne sont là que des causes occasionnelles et qui, pour la plupart, ne peuvent être admises par une critique éclairée. Les véritables raisons de ce mouvement résident surtout dans l’égoïsme, l’immoralité et l’incapacité politique de l’aristocratie athénienne.
En effet, quand on étudie sans préjugés l’histoire d’Athènes, on ne tarde pas à reconnaître que chacun des progrès de la démocratie fut amené par les fautes de la classe supérieure ; que du côté de cette classe furent la cupidité, la corruption, la trahison, la violence et la cruauté; que chez le peuple au contraire se trouvèrent , du moins à un degré relatif, le désintéressement , le dévouement à la patrie, l’humanité et la modération. Ce furent la rapacité et la dureté des riches eupatrides, réduisant en servitude leurs débiteurs plébéiens, qui rendirent nécessaires les réformes de Solon et l’admission du peuple aux droits politiques ; la partialité des archontes tirés de la noblesse qui amena l’établissement de leur responsabilité; l’ambition des grandes familles, se disputant le pouvoir à main armée, qui donna naissance à la tyrannie de Pisistrate ; la néces-
site de prévenir le retourdc semblables luttes, qui inspira la constitution de Clisthène. Alors le parti de l’aristocratie adopta la tactique à laquelle il se montra depuis déplorablement fidèle, celle de s’entendre avec les ennemis de sa patrie et d’appeler au secours de ses prétentions et de ses rancunes les armes étrangères. Isagoras livre Athènes aux Spartiates cl bannit en masse ses adversaires. Quelques jours avant la bataille de Platée, les plus riches hoplites athéniens conspirent en présence de l’ennemi pour livrer l’armée des Grecs à Mardouius et établir dans Athènes un gouvernement oligarchique sous la suprématie persane '. Ils ne faisaient que suivre l’exemple des aristocraties de Thèbcs et de la Thessalie, qui avaient livré leur pays aux barbares pour y dominer par leur appui *. Celte conspiration fut déjouée et punie par Aristide, et ce terrible exemple de la perversité de l’oligarchie fut sans doute le motif qui, après la victoire, détacha ce grand homme du parti aristocratique et lui inspira ses lois favorables à la démocratie. Ce n’est pas tout. Lorsque Périclès entreprit la construction des longs murs, condition nécessaire delà grandeur d’Athènes, l’opposition oligarchique fit des efforts désespérés pour prévenir cette mesure. Quelques-uns de ses chefs appelèrent sur les frontières de l’Attique une armée lacédémonienne et conspirèrent pour lui livrer la ville cl renverser la démocratie. Cette tentative de trahison fut probablement l’une des causes des nouvelles modifications qu’Ephialtc et Périclès firent subir à la constitution. L’oligarchie, déjouée et vaincue, se vengea par l’assassinat d’Ephialte , le plus homme de bien de la république. Ce fut encore malgré l’opposition de ce parti que Périclès fil décider par le peuple la construction du Parthénon et des Propylées , et qu’il appela les plus célèbres
1 M. ürole , llislory <]f Greecc , loin. V, p. 224.
* Thucydide, t, 107.
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artistes à orner la cité de chefs-d’œuvre immortels. La haine de l’oligarchie contre l’illustre chef de la démocratie athénienne descendit aux plus basses vengeances. Les ennemis de ce grand homme, désespérant de renverser son influence, l’attaquèrent dans ses plus chères affections. Ils accusèrent d'impiété et contraignirent à la fuite le philosophe Anaxagore, dont il était le disciple et l’ami. Ils poursuivirent sous le même prétexte la femme qui possédait son cœur et devint plus tard sou épouse, la célèbre Aspasie ; ils accusèrent Phidias de malversations et firent jeter ce grand artiste dans une prison où il mourut avant son procès *. Pendant la guerre du Péloponnèse, on vit le parti aristocratique préconiser la paix à tout prix, prévoir et préparer avec joie un désastre qui aurait entraîné la ruine d’un adversaire délesté 4 , profiter des revers de la patrie pour s’emparer du pouvoir, de sa défaite pour recevoir de ses ennemis victorieux une honteuse domination et pour assouvir sa cupidité et ses vengeances. On connaît les excès des quatre cents, les massacres et les pillages des trente tyrans. Quinze cents citoyens égorgés, des milliers de familles n’échappant à la mort que par l’exil , la cité livrée à trois mille brigands soldés avec les dépouilles dcsvictiuies, Théramènc, tardif défenseur de la clémence, assassiné : voilà les œuvres du parti oligarchique, plus cruel contre ses concitoyens que ne l’avaient été les Spartiates triomphants. Enfin, lorsque Athènes tenta un suprême effort pour secouer le joug des successeurs d’Alexandre , ce fut encore le parti oligarchique qui se fit l’instrument de la domination macédonienne , domination
* Quelques auteurs assuraient même qu’on empoisonna Phidias dans sa prison pour faire planer sur Périclès le soupçon de s’étre débarrassé d’un complice par ce crime. — Voir Plutarque, Périclès, jj§ im- UXII.
1 Dans l'affaire de Spbactcric, voir Thueydidr.
qui ne lut consolidée que par la déportation de douze mille
des plus pauvres citoyens.
D’un autre côté, la classe distinguée par la naissance et la richesse, celle dont les membres s’appelaient eux-mêmes les honnêtes gens , les bons et beaux (xa).oi xoya9oî), se fit toujours remarquer, à Athènes comme dans le reste de la Grèce , par son arrogance, son indiscipline, son mépris de la légalité. Xénophon, tout partisan qu’il est de l’aristocratie , fait des mœurs politiques des riches Athéniens le plus triste tableau. « Tandis que les plus pauvres Athé- » niens, dit-il, qui servent comme marins sur les trirèmes, » se distinguent par la plus stricte discipline, l’infanterie, » composée de la moyenne bourgeoisie , est moins obéis- » sanie, et la cavalerie, qui comprend les plus riches ci- » toyens, l’est moins encore. A Lacédémone, dit-il ailleurs, » tous les citoyens courent à la voix du magistrat. Dans » les autres villes, et surtout à Athènes, les hommes puis- » sants ne veulent point paraître le redouter. A leurs yeux » cela est indigne d’un homme libre '. » C’était encore une habitude générale des grands de braver les tribunaux. A Tbèbes, par exemple, il était à peu près impossible d’obtenir justice de leurs, violences, parce que juges et parties craignaient d’être assassinés *. La conduite des Alcibiade, des Critias, des Midias à Athènes, même sous l’empire de la démocratie , donne lieu de présumer que leurs devanciers imitaient les allures de l’aristocratie thébaine, et qu’avant l’établissement des dieastères , les archontes étaient impuissants pour les réprimer.
Ainsi , l’aristocratie d’Athènes n’eut aucune des vertus politiques qui assurent aux classes supérieures la conservation de l’empire. Elle fut à lu fois incapable de gouvernef
1 Xénopti., ftèpuli. latèd., ch. vin, 2.
1 Polyb. , XX, -i, <>. XXIII, 2; — Dicaarch. til. Criée, frogm., ri Fabr., p. 143.
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et ingouvernable. Elle manqua presque toujours du sentiment de la nationalité , du dévouement à la patrie , et pour assouvir son ambition, elle ne recula point devant la trahison. La plupart des événements et des entreprises qui contribuèrent à la puissance et à l’illustration d’Athènes s’accomplirent malgré elle et contre elle : la réforme de Clisthène , la victoire de Platée , la construction des longs murs, l’édification des immortels monuments d’iclinus, de Callicrate et de Phidias. Ses triomphes, au contraire, se rattachent aux malheurs de son pays : le succès éphémère d’Isagoras à l’invasion de Cléomènc , l’établissement des quatre cents au désastre de Sicile; celui des trente tyrans à la prise de la ville par Lysandre; la domination de l’oligarchie présidée par Phocion à la victoire d’Antipater. Que l’on ne s’étonne donc pas si les Athéniens considérèrent toujours la grandeur de leur ville comme attachée au gouvernement populaire. Que l’on cesse de répéter ces banales accusations qui présentent Clisthène et Aristide , Ephialle et Périclès comme ayant corrompu la constitution de Solon. Les progrès successifs de la démocratie furent la conséquence nécessaire de la nature des choses, des vices de la classe supérieure, des qualités de l’ordre inférieur des citoyens. A Athènes , le désordre et l’égoïsme régnaient en haut de l’échelle sociale; l’ordre, la discipline et le dévouement dans les derniers rangs. Les hommes supérieurs qui voulurent donner à leur patrie un gouvernement régulier, assurer dans son sein le règne de la paix et de la justice , développer au dehors sa puissance et sa prospérité , durent prendre leur point d’appui là où il se présentait à eux , et descendre jusqu’aux couches les plus profondes de la population libre, qui seules avaient conservé quelques qualités politiques. Dans une cité où les grandes individualités étaient relativement très-puissantes, où le gouvernement n’avait pas, comme dans nos vastes Etats