‹ Histoire de la souveraineté; ou, Tableau des institutions et des doctrines politiques comparéesChapitre 14 sur 41 · IM · texte numérisé non relu

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HISTOIRE DK LA SOli V KR.AIXKTK.

centralises, la faculté d’opposer à chaque partie les forces écrasantes de l’ensemble , il fallut demander au grand nombre une garantie nécessaire contre la corruption , les injustices et la violence des hommes puissants. Dans les sociétés où plusieurs classes se trouvent en présence , le pouvoir finit par échoir à la plus digne. Quand une aristocratie tombe, c’est le plus souvent par sa faute. Heureuses les nations qui ne sont pas entraînées par la chute de la classe naturellement appelée à les diriger, et où Je pouvoir , échappé à ses mains inhabiles ou coupables , trouve pour le recueillir une démocratie modérée , intelligente el dévouée, comme le fut celle d’Athènes !

Mais ici l'on m’arrêtera sans doute. La démocratie athénienne , dira-t-on , mérite-t-elle cet éloge? ne s’est-elle pas déshonorée par sa cupidité, sa versatilité, son ingratitude, ses cruautés et ses injustices? X’alimenlail-clle pas sa paresse par le salaire et le théorique, par la multiplicité des fonctions payées , par la dilapidation du trésor public , les confiscations el l’exploitation des cités dont l'assujettissement se dissimulait sous le litre mensonger d’alliés? Ne livra-t-elle pas sa direction à d’indignes démagogues? Qui ne connaît la guerre du Péloponnèse entreprise à la légère, la paix refusée à l’instigation du méprisable Cléon, la folle expédition de Sicile, les exils el les rappels d’Alcibiade, l’imprévoyance des légers auditeurs de Démosthène? Teuton oublier l’amende de Miltiade , l’ostracisme d’Aristide , de Thémistocle et de Cimon, le massacre de Mélos, la condamnation des généraux vainqueurs aux Arginuses, la ciguë de Socrate et de Phocion? Loin de nous la pen-

sée de prétendre que le peuple d’Athènes n’ait jamais commis d’erreurs ou de crimes, et qu’il ait atteint à un degré de perfection auquel il n’est guère donné à la nature humaine de parvenir. Cependant , sans prétendre retracer ici les annales de ce peuple, qu’il nous soit permis de dé-

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montrer en peu de mois l’inanité de la plupart de ces reproches, empruntés en général à une histoire partiale, auv satires effrénées de la comédie politique , à une école philosophique hostile, et de mettre en lumière les qualités de la démocratie athénienne, sur lesquelles les écrivains ont, en général, fermé les yeux pour ne voir que ses défauts.

On a représenté le peuple d’Athènes comme une foule d’oisifs, faisant du trésor public une bourse commune destinée à subvenir non-seulement aux dépenses collectives de l’Etat , mais encore aux besoins de chaque particulier \ C’est là une appréciation inexacte , ou tout au moins exagérée, et qui, dans tous les cas, ne s’appliquerait qu’à la période la plus désastreuse de l’existence d’Athènes , alors que cette république, ruinée et démoralisée par la guerre du Péloponnèse , avait perdu ses forces , scs ressources et sa vertu. L’oisiveté ne fut jamais le principe de l’organisation d’Athènes. La loi de Dracon, renouvelée par Solon et toujours exécutée , notait d’infamie et punissait de peines afflictives le citoyen qui ne s’adonnait pas à d'utiles travaux. La population de l’Attique était essentiellement industrieuse , commercante et maritime. Elle couvrit son sol de manufactures, la mer de ses vaisseaux, les côtes de la Méditerranée et du Pont-Euxin de ses comptoirs et de ses colonies. C’est à son infatigable activité qu’elle dut sa richesse et sa grandeur. « Il y avait dans la (irèce , dit Montesquieu , deux sortes de républiques : les unes étaient militaires, comme Lacédémone, d’autres étaient commerçantes , comme Athènes. Dans les unes on voulait que les citoyens fussent oisifs, dans les autres on cherchait à donner de l’amour pour le travail *. * C’est démentir tous

1 Voir Boèckh, Economie politique des Athéniens, liv. IV, ch. xxi ; et surtout le deuxième chapitre de Y Histoire de l'économie politique par

M. Blanqui.

1 Esprit des lois, liv. V. ch. vu. — Il y a une aorte de contradiction

les témoignages de l’histoire que d’attribuer à ia cité de Solon ce qui , dans la Grèce , ne fut rigoureusement vrai que de la bourgade de Lycurgue.

On n’est pas mieux fondé à prétendre que le salaire de l’assemblée et des dicastères eût pour but de faire vivre le peuple aux dépens du trésor public. Le citoyen qui aurai! assisté régulièrement aux quarante ou cinquante assemblées annuelles aurait reçu, à trois oboles par séance, vingtcinq drachmes '. Qu’était-ce qu’une telle somme dans une ville où la plus pauvre famille ne pouvait vivre à moins de dépenser quatre cents drachmes par an ? La somme consacrée chaque année au salaire de l’assemblée s’élevait à peine à trente ou trente-cinq talents , sur un budget qui variait de douze cents talents à deux mille *. La rétribution de l’ecclésie n’était donc ni bien avantageuse au public qui la recevait , ni bien onéreuse au trésor qui la payait. C’était un jeton de présence destiné à stimuler l’exactitude des pauvres citoyens, une légère indemnité du temps perdu pour des occupations plus lucratives. Le salaire des héliastes, bien qu’il constituât pour le trésor une charge plus lourde , présentait le même caractère J. Le grand nombre des juges qui composaient les dicastères avait pour objet d’assurer l’indépendance de ces tribunaux , bien plus que la subsistance de leurs membres.

Pour apprécier avec justesse ces institutions , il importe

entre ce passage et le ch. vin du liv. IV, où Montesquieu attribue d'une manière trop generale à toutes les villes grecques les préjugés hostiles au travail lucratif, qui furent propres aux Spartiates et aux classes aristocratiques de quelques autres cités.

1 La drachme valait 93 centimes.

5 Le talent valait 5,561 francs.

* Les dicastères ne siégeaient pas tous les jours et ne comprenaient en général qu'un tiers ou un quart du corps des héliastes. M. Boëckh évalue celte dépense à 150 talents par an. Cette évaluation est pent-étre encore exagérée.

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di* considérer l’élat des relations extérieures d'Athènes au moment où elles furent établies. Après les guerres médiques, cette cité avait été placée à la tête de la confédération de Délos , formée par les villes maritimes d’origine ionienne, pour assurer contre les Perses la liberté des mers. Les alliés devaient d’abord fournir un certain nombre de vaisseaux et de soldats , et une contribution en argent, que l’on déposait dans le temple de Délos pour les besoins imprévus. Dans la suite , la plupart des alliés préférèrent s’affranchir du service personnel et y substituer une augmentation de leur contribution pécuniaire. Le trésor de Délos fut , sur leur demande même , transporté dans la citadelle d’Athènes, qui se trouva seule chargée d’entretenir les flottes et les armées destinées à la défense générale. Elle devint ainsi une cité dominatrice et guerrière , devant à ses alliés protection et justice , en échange d’un tribut modéré et fixé originairement d’un commun accord. Daus la guerre contce les barbares, les alliés contribuaient de leur argent, et Athènes de son sang. Elle remplit glorieusement sa mission et s’accoutuma à considérer comme sa propriété les économies faites sur les contributions destinées à l’entretien des flottes et des armées. Par suite de ces événements, son assemblée générale était devenue le gouvernement et ses dicastères les tribunaux d’une vaste confédération. C’était , en effet , devant eux que les villes alliées portaient les contestations qui s’élevaient entre elles, et leurs plaintes contre les généraux et les agents d’Athènes elle-même. La justice des dicastères n’était certainement pas exempte d’abus ; mais elle était préférable à celle qu’auraient rendue des corps aristocratiques peu nombreux, toujours portés à user d’indulgence envers les membres de leur classe. A Rome, tant que le jugement des crimes publics appartint aux tribus , les alliés et les provinces trouvèrent quelque protection contre les violences

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<>( les rapines des magistrats. Mais lorsque , par l’établissement des questions perpétuelles, les jugements eurent été transférés aux sénateurs et aux ehevaliers, les proconsuls et les traitants purent impunément se livrer au pillage du monde. D’un autre côté, il valait certainement mieux pour les alliés soumettre leurs contestations à la décision des héliastes , que de les trancher par des guerres désastreuses , comme celle qui eut lieu entre les habitants de Samos et ceux de Mitylène. On comprend dès lors que les Athéniens trouvassent naturel d’indemniser aux dépens du trésor fédéral des assemblées et des tribunaux qui décidaient non -seulement leurs affaires particulières, mais encore celles de l’ opulente confédération dont la défense et la direction étaient confiées à leur cité.

Le théorique, institution moins justifiable en ellemême , s’explique pourtant par des raisons analogues. C’était , au fond , un secours pécuniaire accordé aux citoyens sans fortune , une espèce de ta*Le des pauvres distribuée , comme cela se pratique encore de nos jours , à l’occasion des grandes fêtes publiques. Or, ou ne doit pas oublier que cette population d’hommes libres pauvres était la pépinière où se recrutaient les vaillants marins auxquels Athènes dut sa gloire et sa puissance. Lorsqu’elle voyait affluer dans son trésor public les contributions des alliés, le produit des mines, les dépouilles des Perses, peut-on s’étonner qu’elle accordât quelques secours à ses braves mais indigents défenseurs ' ?

* On a prétendu que le salaire de l’ecclésie et le théorique avaient été imaginés par Périclès comme des moyens de s’assurer la fareor du peuple. Mais il est certain que ni l’une ni l’autre de ces deux institutions n'est due à Périclès, qui n'établit que le salaire des héliastes. Elles furent proposées par Callistratc et Agyrrhius, dont l’époque n’est pas exactement connue. On croit que Callistrate vivait vers latin de l'administration de Périclès. VI. Boëekli indique ta 3' année de la 90' oijni-

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Ce fut après les désastres de la guerre du Péloponnèse, quand l’accroissement de l’indigence privée coïncida avec la diminution des richesses publiques, que les salaires et le théorique devinrent une source d’abus. Alors le peuple , pressé par la misère, eut recours aux amendes et aux confiscations. C’est à cette période de détresse que s’applique un passage célèbre de Lysias, dans lequel cet orateur déplore que le sénat , lorsqu’il ne pouvait suffire aux distributions ordinaires, fût comme obligé de recevoir les accusations pour crimes d’F.tat et de confisquer les biens des particuliers. Cette déplorable ressource ne fut qu’un expédient momentané , et l’opulence dont Athènes jouissait encore au temps de Démosthène ne permet pas de croire à la permanence d’un tel abus, qui eût promptement tari toutes les sources de la richesse.

Le grand nombre des fonctions salariées , que l’on a encore reproché à la république athénienne , était une conséquence nécessaire de la démocratie, qui ne comporte pas, en général, la gratuité des emplois publics. On n’a pas démontré que ces fonctions fussent inutiles , et l’on a trop oublié que la courte durée des magistratures, annuelles pour la plupart, ne permettait point à ceux qui les

piade comme date de l'établissement du théorique par Agyrrhius. Cela correspond à l’année 394, postérieure de dix ans à la prise d’Athènes par I.f sandre, et remarquable par la victoire de Conon sur les Lacédémoniens. Ailleurs, M. Boéckh, se contredisant lui-même, rapporte l'origine du théorique à l’époque de Périclès. Cette dernière indication nous parait être la véritable. Il est à croire que M. Boéckh a indiqué la 96* olympiade au lieu de la 86*. Dans ce cas, l'établissement du théoriqne tomberait en 434, quatre ans avant le commencement de la guerre du Péloponnèse. Cette institution fut abolie, sur la proposition d’Hégéinon, quelque temps après la bataille de Chéronée (338). — Le salaire des juges et de rassemblée n’était d'abord que d'une obole. On le porta par des additions successives à trois oboles. Ce fait confirme l'opinion qn'il n'était dans le principe qu'un simple jeton de présence

remplissaient d’y chercher, comme dans certaines démocraties modernes , un moyen permanent d’existence et une source de fortune. D’ailleurs il y avait à Athènes un grand nombre de fonctions gratuites et même onéreuses à ceux qui en étaient investis. Telles étaient celles de hiérarques ou commandants des galères, de chorèges ou directeurs des grandes cérémonies publiques , de stratèges, d’hipparques, et la plupart des grades dans l’infanterie et la cavalerie. Le peuple n’hésitait pas à les confier aux riches, aux grands personnages , qui se trouvaient assez payés par l’honneur de les remplir. Athènes est donc, parmi les sociétés antiques, l’une de celles auxquelles s’applique avec le moins de justice le reproche d’oisiveté et de déprédation. Les déclamations sur son ingratitude et sa cruauté ne sont pas mieux fondées. C’est l’ostracisme qui les a le plus souvent défrayées , et malgré la justification qu’Aristote et Montesquieu ont présentée de cette institution1, il n’en est pas dont on méconnaisse plus fréquemment la nature et la portée. Institué par Clisthène, à la suite de l’expulsion d’Hippias, l’ostracisme avait pour objet de protéger la démocratie naissante contre les tentatives d’usurpation , et de prévenir le retour de luttes violentes entre les partis , semblables à celles qui avaient signalé la rivalité de Pisistrate, de Mégaclès et de Lycurgue, et dont la conséquence avait été l’établissement de la tyrannie. C’était une grande mesure de salut public , réunissant l’humanité à l’efficacité. Elle était entourée de toutes les garanties propres à en prévenir l’abus. Quand la violence des rivalités entre les chefs politiques devenait alarmante pour la sécurité et la tranquillité de la république, le sénat et l’assemblée du peuple délibéraient sur le point de savoir si la situation était assez menaçante pour recourir à la res*

4 Aristote, Polit., liv. III, cli. vin, S fi. — Voir surtout Montesquieu . Esprit des lois , liv. XXVI, ch. xvii.

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source extrême d'éloigner temporairement un citoyen. On ne désignait personne nominativement, car l’ostracisme une fois provoqué pouvait frapper aussi bien l’homme politique qui l’avait fait proposer par ses amis que le rival contre lequel la proposition était dirigée. Si le sénat et l’assemblée décidaient qu’il y eût lieu à l’ostracisme, les citoyens étaient solennellement convoqués pour un autre jour, afin de désigner au scrutin secret le nom du citoyen frappé d’exil. 1, 'ostracisme ne pouvait être prononcé que par la réunion de six mille suffrages au moins contre la même personne. Si ce minimum n’était pas atteint , le droit d’ostracisme était épuisé pour l’année. Ce genre d’exil prononcé pour dix ans ne faisait perdre à celui qui en était frappé ni ses biens ni son honneur, et pouvait toujours être révoqué par un décret du peuple. Aristide et Cimon furent ainsi rappelés sur la proposition même de leurs rivaux, Thémistocle et Périclès. Ces grands hommes n’hésitaient pas à sacrifier leurs ressentiments personnels aux dangers de ia patrie.

L’ostracisme ne fut que rarement appliqué, dix fois dans un espace de soixante-dix années. « Lorsqu’on en eut » abusé contre un homme sans mérite, dit Montesquieu, on * cessa dans le moment de l’employer... C’était une loi » admirable que celle qui prévenait les mauvais effets que » pouvait produire la gloire d’un citoyen en le comblant » d’une nouvelle gloire. » Bien loin de mériter le blâme, l’usage qu’en firent les Athéniens dans les premiers temps ne saurait être trop loué. Avant l’invasion des Perses , la grande question qui divisait les partis à Athènes était le système de résistance à leur opposer. Thémistocle voulait concentrer tous les efforts sur la marine, Aristide, partisan des coutumes anciennes, s’en tenir à la guerre continentale. La lutte acharnée de ces deux chefs politiques fut tranchée par l’ostracisme d’Aristide, et Thémis-

tocle put sans contradiction préparer son plan de résistance auquel fut dù le salut de la Grèce. Quelques années plus tard , un dissentiment analogue s’éleva entre Cimou et Périclès. Le premier voulait entraîner Athènes dans des expéditions lointaines et aventureuses contre les Perses; le second , ménager les ressources de la république , consolider son empire sur ses alliés, et ne consacrer ses forces qu’à des entreprises d’une utilité immédiate et d’un succès certain. L’ostracisme de Cimon décida l’adoption de cette prudente politique, dont l’abandon à l’occasioii de l’expédition de Sicile fut si fatal à la puissance d’Athènes. Ainsi, l’ostracisme constituait une option définitive entre deux systèmes politiques. Par l’éloignement momentané du chef du parti vaincu, il mettait le vainqueur à l’abri de cette opposition, de ces tracasseries incessantes qui, dans certains gouvernements libres, n’aboutissent trop souvent qu’à paralyser le pouvoir, et à rendre impossible ou stérile l’application des idées de l’homme politique aux mains duquel il est confié. L’un des principaux acteurs de ces • grandes luttes à Athènes sentait lui-même combien elles étaient funestes à son pays, et reconnaissait implicitement la nécessité de l’ostracisme. « Si les Athéniens étaient » sages, dit un jour Aristide, ils nous précipiteraient Thé- » mistoclq et moi dans le Barathre. » Les Athéniens , plus humains et plus sages, se bornèrent à l’éloigner, pour laisser Thémistocle déployer librement les ressources fécondes de son génie hardi et novateur; puis, lorsque Thémistocle eut accompli son œuvre , ils surent retrouver la probité et la justice d’Aristide pour organiser la confédération ionienne et établir sur elle leur suprématie.

Ce n’est pas ici le lieu de réfuter en détail les opinions généralement accréditées sur l’iniquité des jugements prononcés par les Athéniens contre plusieurs personnages célèbres. Le plus récent , et en même temps le plus sagace

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des historiens de la Grèce 1 a démontré que parmi ces arrêts les uns furent justes cl conformes aux lois du pays, les autres furent la conséquence des croyances religieuses et des préjugés dominants. Ce fut malheureusement un défaut commun à la plupart des grands hommes de la Grèce , que la facilité à se laisser corrompre par le succès , et la tendance à chercher dans la concussion et la trahison les moyens de satisfaire leur cupidité et leur ambition. Les rapines de Thémistocle, attestées par son immense fortune, ses intelligences avec les Perses, sa complicité dans la conspiration de Pausanias, sont des faits acquisà l’histoire. Les fautes de Miltiade, l’abus qu’il fit delà confiance des Athéniens dans l’expédition de Samos , ne peuvent être contestés. Le vainqueur de Marathon ne mourut pas de blessures reçues de la main de l’ennemi , mais des suites d’un accident occasionné par une terreur superstitieuse et ridicule. Il ne périt pas en prison, mais dans sa demeure ; l’amende à laquelle il fut condamné n’était pas supérieure à ses forces, puisqu’il en avait luimême indiqué le chiffre, conformément à lajurisprudence d’Athènes, et qu’elle fut acquittée par son fils. Les généraux vainqueurs aux Arginuses furent condamnés, non pour avoir manqué à donner aux morts. la sépulture, mais pour avoir laissé périr sans tenter de les secourir les équipages dé vingt-cinq trirèmes désemparées. Le jugement de Socrate lui-même 11e lut que l'application des principes du temps sur le sacrilège, principes qui furent appliqués avec la même rigueur au poëte Eschyle, aux philosophes Diagoras , Protagoras, l’rodicus de Céos et .Anaxagore , enfin à .Alcibiade lui-même , cet enfant gâté de la démocratie athénienne4. Socrate ne brillait pas aux yeux de ses

* M. (îrote, History of Greece , passiui.

1 Voir sur la rigueur des Athéniens contre le sacrilège et le rationaliime le chapitre x\i du l'oijajt d’ Auacliavtit. — Sur le jugement de

contemporains de cette auréole de sagesse supérieure et de grandeur morale dont ses disciples et ses amis ont entouré son nom pour la postérité. Dans l’opinion de la foule il n’était qu’un sophiste comme un autre, et le plus désagréable de tous par ses interrogations insidieuses et son humiliante ironie. Que la condamnation de Socrate et les arrêts qui frappèrent dans la personne d’autres philosophes la liberté de la pensée soient des faits à jamais regrettables; que les dicastèrcs d’Athènes aient quelquefois condamné des innocents ; que les formes judiciaires aient pu être violées sous l’influence des impressions du moment1, qui pourrait le nier? Mais ces déplorables éclipses de la justice ne sont point propres au peuple d’Athènes, ni la conséquence de ses institutions. Toutes les nations, tous les temps, tous les gouvernements ont eu leur fanatisme, leurs passions , leurs entraînements. Faut-il rappeler les bûchers allumés au moyen âge sur toute la surface de l’Europe théocratique ; dans la France monarchique, la condamnation des Jeanne d’Arc , des Jacques Cœur, de la maréchale d’Ancre, des Urbain Grandier, des Simon Morin , des Lally Tollendal , des Calas et des Labarre ; dan» l’aristocratique Angleterre , les supplices prodigués contre les prétendus complices de la conspiration imaginaire dénoncée par Titus Uales, et l’exécution de l’amiral Byng? Ce sont là des tributs payés à l’imperfection humaine , aux croyances, aux préjugés, aux ressentiments des peuples; mais ces funestes erreurs n’autorisent pas à prononcer l’anathème sur une époque , sur une nation , sur un ensemble d’institutions ; à condamner et à flétrir le catholicisme , les parlements de France , le jury et les cours

Socrate, la belle dissertation de M. (irole dans le tome VIII de 17/ is/ory nf Greece.

1 Notamment dans l'affaire des généraux qui commandaient an nimbât des Argimises;

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martiales de l'Angleterre. Si donc les iniquités reprochées aux Athéniens étaient démontrées aussi rigoureusement qu’elles le sont peu aux yeux d’une critique éclairée, ce ne serait pas là un motif pour vouer au mépris et à l’exécration la démocratie athénienne.

Quant aux reproches qu’ont attirés sur elle certains actes de sa politique extérieure, est-il besoin de rappeler que ces actes furent la conséquence de la barbarie du droit des gens de l’antiquité plutôt que de la cruauté des Athéniens? Les châtiments qu’ils infligèrent à leurs alliés , ou plutôt à leurs sujets rebelles , étaient conformes aux cou tûmes de l’époque, qui reconnaissaient à la cité placée à la tête d’une confédération le droit de punir ses membres réfractaires. L’extermination des Platéens égorgés jusqu’au dernier après un jugement solennellement rendu par les Spartiates, pour s’ètre séparés de l’alliance de Thèbes1, en offre une application terrible dont les Athéniens n’égalèrent jamais l’atrocité. Jusqu’à la guerre du Péloponnèse , leur domination sur leurs alliés fut très-modérée. Elle ne devint plus dure que sous l’influence de cette guerre, et n’atteignit jamais à la despotique rigueur qui caractérisa celle de Sparte , lorsque la prise d’Athènes cul rendu cette cité maîtresse de la Grèce. C’est à la même cause que doit être attribué l’abus de la force commis contre les habitants de Mélos. Mais une telle violation de la justice est-elle donc exclusivement propre à la démocratie athénienne? Combien de faits du même genre ne pourrait-on pas signaler dans l’histoire des conquêtes de Rome , et même dans celle des guerres modernes ; l’invasion de la Hollande par Louis XIV, celle de l’Espagne par Napoléon, le bombardement de Copenhague par l’Angleterre ! Ce dernier acte

1 Voir plus haut chapitre IV. Cette séparation remontait cependant à 93 ans et avait été reconnue légitime dans l'origine par un jugement des Corinthiens.

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surtout reproduit exactement les circonstances de l’expédition de Mélos. De part et d’autre, on voit une puissance maritime exclusive méconnaître le droit des neutres et frapper avec barbarie ses impuissants défenseurs. Dans les grandes luttes internationales, la violence et l’injustice ont malheureusement Signalé toutes les époques, loutes les formes de gouvernement.

Enfin, les imputations de versatilité, de légèreté, de facilité à se laisser séduire par' les démagogues , adressées aux Athéniens , ne paraissent pas reposer sur des fondements sérieux. La mobilité , la vivacité des impressions sont des caractères communs à toutes les assemblées nombreuses, surtout à celles des nations méridionales. Dans le cours d’une discussion , le peuple manifestait librement ses impressions, ses émotions, ses incertitudes, jusqu'au moment où sa conviction était formée et sa résolution prise. Il exerçait les fonctions du pouvoir exécutif, et dans les autres gouvernements, où ces fonctions sont confiées soit à un seul homme, soit à des conseils peu nombreux, on ne connaît que la décision, et l’on ignore les hésitations qui l’ont précédée. Le conseil exécutif d’Athènes comprenait dix mille tètes et délibérait au grand soleil. Ce qu’il faut remarquer, au contraire, c’est que les Athéniens ont toujours fait preuve d’une grande persévérance de vues, qu’ils se sont déjugés très-rarement et seulement pour revenir sur des décisions nuisibles, cruelles, ou pour réparer une injustice. Ces rares contradictions les honorent bien plus qu’une orgueilleuse persévérance dans des erreurs inséparables de la faiblesse humaine.

Périclès et Cléon sont les deux personnages que l’on a surtout accusés d’avoir exercé sur le peuple d’Athènes une influence abusive et démagogique. Rien de plus connu que l’imputation dirigée contre le premier d’avoir provoqué la guerre du Péloponnèse pour se dispenser de rendre

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scs comptes, imputation répétée par une foule d’écrivains et reproduite éloquemment dans la fameuse péroraison de Mirabeau. Et pourtant ce n’est là qu’une calomnie empruntée aux satires effrénées des ennemis de Périclès , démentie par le récit de Thucydide 1 et par toutes les circonstances qui précédèrent la fatale rupture entre Sparte et Athènes. Cléon lui-même, que l’aristocratique Thucy dide dépeint sous les couleurs les plus odieuses, Cléon semble avoir été calomnié , quand on apprécie les faits en euxmêmes , au lieu d’accepter aveuglément les appréciations de l’historien. Son avis , dans l’affaire de Sphactérie , était bien fondé et fut justifié par le succès. Le rôle odieux dans cette scène est celui de ses adversaires qui lui imposent malgré lui la mission d’exécuter le plan qu’il avait exposé à la tribune, dans l’espoir d’un désastre où il trouverait sa perte. Son plus grand tort aux yeux du parti de l’aristocratie était sa qualité de propriétaire d’une usine à préparer les cuirs. On l’appelait un vil corroyeur. C’était un reste de ces préjugés nobiliaires répandus parmi les hautes classes, qui régnaient souverainement à Sparte et dans quelques autres cités continentales, mais dont la démocratie commercante et maritime d’Athènes avait eu le <>

bon sens de s’affranchir. Rien ne justifie donc l’appréciation de quelques écrivains modernes qui présentent le peuple d’Athènes comme une vile populace , dirigée par de misérables démagogues. C’était une populace d’assez bon goût que celle qui faisait élever le Parlhénon cl les Propylées, qui couronnait les tragédies d’Euripidc et de Sophocle, et qui avait pour démagogues Ephialte, dont la

1 Thucydide, liv. I, ch. xxm, §2. — « La cause la plus vraie de cette guerre, dit rhistorieu, celle sur laquelle on gardait le plus profond silence et qui la rendit cependant inévitable, fut, je crois, la grandeur à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la terreur qu'ils inspiraient aux Lacédémoniens. »

II ISTOI n K UK LA SOUVERAIN ET K.

probité était comparée à celle d’ Aristide, Périclès, Eschinc, Hyp éride et Démosthène.

C’est dans les comédies d’Aristophane , d’Hermippus , de Cratinus et de leur école que les écrivains hostiles à la démocratie d’Athènes ont puisé la plupart de leurs critiques. De tels documents ne méritaient cependant pas plus de confiance que n’en devront obtenir aux yeux des historiens de l’avenir les revues satiriques de nos théâtres inférieurs et les grotesques parodies de certains journaux. La comédie politique d’Athènes était la mauvaise presse du temps. Institutions, croyances, personnes, rien n’échappait à sa licence effrénée, à ses morsures venimeuses. C’est de cette source impure que sont sortis la calomnie qui imputait à Périclès la guerre du Péloponnèse , le ridicule répandu sur le jury populaire dans les Guêpes, l’odieux jeté dans Lytitlrala sur les adversaires de la paix à tout prix. Les Xuées auraient fait passer Socrate aux yeux de la postérité pour le plus odieux des sophistes , si les apologies de ses disciples n’étaient parvenues jusqu’à nous. Les indignes imputations accumulées sur la tête de ce philosophe auraient dû pourtant éclairer des écrivains sérieux sur le peu de valeur des pièces d’Aristophane comme sources historiques. Mais c’est seulement de nos jours qu’uuc érudition judicieuse et hardie est parvenue à secouer ce respect traditionnel, celle crédulité superstitieuse qui s’attachaient aux appréciations souvent partiales des écrivains de l’antiquité sur les événements et les personnages de leur temps. Les excès de la comédie politique à Athènes furent réprimés avec juste raison par l’aristocratie des quatre cents, qui n’aurait pas laisse d'aussi odieux souvenirs si elle n’avait signalé sa domination que par des actes semblables. Il est à regretter que la démocratie ail toléré une pareille licence. Cependant cette tolérance même fait honneur à sa modération, car

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c’était presque toujours contre elle et contre ses chefs qu’étaient dirigés les traits les plus acérés des auteurs comiques. Ce dont il faut s’étonner, c’est que la tranquillité d’Athènes ait pu résister k un semblable régime, aune telle profusion de calomnies ; c’est de la longanimité du peuple qui laissait couvrir d’opprobre sur le théâtre ses chefs favoris, et qui applaudissait de bon cœur aux scènes où on le personnifiait lui-même sous les traits d’un vieillard ridicule. Peut-être le maintien de la paix publique s’explique-t-il par ce fait que les représentations scéniques n’avaient lieu que trois fois par an , k l’occasion de fêtes solennelles. On concevrait difficilement qu’elle eût été respectée, si chaque jour eût apporté de nouveaux ferments d’irritation et de mépris.

Les reproches adressés k la démocratie athénienne sont ainsi réduits à leur juste valeur. 11 reste k remplir une tâche rarement entreprise jusqu’ici, celle de mettre en lumière les grandes qualités politiques auxquelles cette démocratie dut sa vitalité , sa paix intérieure , sa richesse , sa puissance extérieure et l’éclat immortel dont elle a brillé dans les arts, les lettres et les sciences.

La première vertu de la démocratie athénienne fut son respect constant de la propriété et des contrats. Les mesures de Solon, portées dans des circonstances exceptionnelles et pour préserver les classes inférieures de la servitude, constituaient un précédent dangereux et susceptible d’être invoqué k l’appui des propositions les plus désastreuses. Rien de tel n’eut lieu. Depuis Solon , jamais on ne vit agiter k Athènes les fatales questions de l’abolition des dettes et du partage des terres. Il put bien y avoir quelques confiscations injustes; mais ce furent là des faits exceptionnels. En principe et dans la pratique générale , l’inviolabilité des propriétés et des obligations ne fut point attaquée : loin de 1k, elle fut érigée en maxime fondamen-

talc de la république, et consacrée par les plus redoutables engagements. Klle figurait au premier rang dans le serment solennel prononcé par les membres du corps des béliastes et par tous les juges d’Athènes, à quelque tribunal qu’ils appartinssent, au moment de leur entrée en fonctions. Rien de plus digne d’admiration que le texte de ce serment, qui jette la plus vive lumière sur le véritable esprit de la démocratie athénienne.

«Je prononcerai, disait le jure athénien, suivant les » lois, les décrets du peuple et du sénat des cinq cents. — » Je ne voterai ni pour un tyran ni pour l’établissement n d’une oligarchie. — Je ne souffrirai ni l’abolition des » dettes ni le partage des terres et des maisons "... »

Ainsi le respect de la propriété et des contrats était inscrit dans cette formule immédiatement après la promesse de demeurer fidèle à la constitution. Ce fut donc sciemment et avec réflexion que les Athéniens maintinrent intactes et inébranlables ces bases de l’ordre social. La permanence du système monétaire qui, depuis Solon et malgré l’exemple qu’il avait donné, ne subit aucune altération impor-

1 Voici la suite de ce serment : a Je ne rappellerai pas les exilés ni n les condamnés à mort. — Je ne forcerai point à s'éloigner contre les » lois, contre les décrets du peuple et du sénat, les citoyens d’Athènes, et n je ne permettrai pas à un autre de le faire. — Je ne laisserai remplir n aucune magistrature à ceux qui n'auront pas reudu leurs comptes d'une » magislralure precedente.... Je ne souffrirai pas qu'on exerce deux fois » la même magistrature , ni qu’on exerce deux magistratures dans la n même année. — Je ne recevrai aucun présent dans mes fonctions » d'héliastc, ni par moi-méme, ni par un intermédiaire, ni par qui que i ce soit, sciemment, d'une manière artificieuse et détournée. — Je nsi » pas moins de trente ans. — J’écouterai semblablement l’accusaleur el n l'accusé, et je voterai sur l’action intentée. — J’en jure par Jupiter, s par Neptune , par Gérés. Que nous périssions moi et ma race si je n viole mon serment; que tout nous soit prospère si j’y suis fidèle. » (Démoslh., c. Timocr.. p. 79(5.)

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tante , la reconnaissance de la légitimité du prêt à intérêt , inscrite dans les lois malgré les préjugés contraires si généraux dans l’antiquité, achèvent d’établir la probité publique et l’intelligence économique du peuple d’Athènes.

Ce peuple ne mérite pas moins d’éloges pour son humanité , qui se manifestait dans la vie civile par la mansuétude avec laquelle étaient traités les esclaves, et qui contribua singulièrement à adoucir les luttes politiques. I.a démocratie athénienne ne fut pas sanguinaire; elle ne se déshonora point par ces massacres qui, chez d’autres nations, ont enveloppé des classes entières de citoyens. A Athènes , ce fut le parti aristocratique qui se montra cruel et impitoyable; les triomphes populaires ne furent pas souillés de sang. Lors de l’expulsion du tyran Hippias, le peuple s’empara de sa famille. Hippias lui-même, renfermé dans l’Acropole, devait finir par succomber, et les Athéniens auraient pu assouvir leur ressentiment par la destruction de la race de Pisistrale. Ils aimèrent mieux rendre au tyran ses enfants, à condition qu’il abdiquerait et sortirait du territoire de l’Allique : capitulation également honorable pour le prince qui sacrifia à ses sentiments paternels l’espoir de conserverie pouvoir suprême, et pour le peuple qui préféra une transaction pacifique et humaine h la barbare satisfaction delà vengeance. Après l’expulsion des trente tyrans par Thrasybulc et le rétablissement du gouvernement démocratique , on ne vit pas de sanglantes représailles ; mais une amnistie générale couvrit d’un voile consolateur les crimes du parti oligarchique et les malheurs de la patrie.

Cette humanité des Athéniens se liait aux sentiments religieux dont la masse du peuple fut toujours animée. Sa religion était sans doute entachée des absurdités et des impuretés du paganisme ; mais elle n’en avait pas moins d’admirables effets au point de vue politique, pour for-

tifier le lien de l'association entre les citoyens. Les genles et les phratries continuèrent de subsister avec le caractère de corporations religieuses, après qu’elles eurent perdu leur importance politique. La communauté d’ancêtres mythologiques , de sacrifices, de sépultures, faisait régner entre les membres de ces confréries une sympathie mutuelle, bien propre à adoucir la violence des haines politiques. Une foule de familles anciennes exerçaient des sacerdoces respectés qui leur assuraient une grande influence sur le reste du peuple. Enfin, le culte des grandes divinités protectrices de la cité établissait entre tous ses membres une sorte de communion religieuse , et faisait redouter les vengeances célestes à quiconque aurait conçu des projets coupables contre la patrie ou contre une partie des citoyens. Le droit d’asile attaché aux temples et aux statues des dieux offrait aux victimes des fureurs politiques un suprême refuge. La violation de ce droit tutélaire contre les complices de Cylon fut pour les Athéniens une source de longs et cruels remords. Deux siècles encore après l’événement, on reprochait à la grande famille des Alcméonides de compter au nombre de ses ancêtres le principal auteur de cet attentat. 11 y avait de plus une autre croyance bien propre à inspirer la clémence dans les luttes des partis. Les Athéniens considéraient l’extinction d’une famille comme une calamité publique, persuadés que les mânes de ses membres décédés s’irritaient contre une cité où avait cessé le culte que leur rendaient leurs descendants. Us auraient donc craint de frapper de proscription une race tout entière. Ainsi, la religion des Athéniens ajoutait une nouvelle force à leur patriotisme, et rendait doublement sacrées leurs yeux la vie de leurs concitoyens.

Mais de toutes les qualités politiques du peuple d ’Athèues, celle qui mérite le plus d’être signalée, parce qu’elle constitue la condition fondamentale de l’existence

ATHÈNES. <09

d’un gouvernement libre, c’est son respect des décisions de la majorité, sa modération, son obéissance à la loi. Jamais on ne vit une minorité factieuse s’insurger contre les délibérations du sénat et de l’assemblée; au milieu des discussions les plus orageuses , jamais on ne vit la place publique ensanglantée. Une fois que le vole avait prononcé , toute opposition se taisait , et les adversaires de la mesure adoptée concouraient avec la même énergie que ses partisans à son exécution. A ce respect de la légalité se joignait un sentiment exalté de dévouement à l’intérêt publie, sentiment qui allait jusqu’à inspirer aux partis la plus rare des vertus politiques, le sacrifice de leurs opinions et de leurs passions. Vers la fin de la guerre du Péloponnèse, on en vil un étonnant exemple. Alcibiade banni semblait avoir entraîné avec lui la victoire du côté des Lacédémoniens. Les Athéniens crurent que la seule voie de salut qui leur restât était le rappel de ce personnage , dont les talents n’étaient égalés que par les vices. Mais Alcibiade exigea comme condition de son retour l’abolition du gouvernement populaire. Placée ainsi entre l’abdication et une mesure à laquelle était attaché à ses yeux le salut de la patrie , la démocratie athénienne n’hésita pas à se sacrifier, et à établir l’administration oligarchique des quatre cents, qui firent du pouvoir un si déplorable usage. C’est peut-être là, chez un parti politique, l’acte d’abnégation le plus extraordinaire dont l’histoire ait conservé le souvenir.

D’un autre côté, si le peuple d’Athènes redoutait, non sans raison , la domination exclusive de la classe supérieure , il n’était pourtant pas animé contre elle de ces sentiments de haine et d’envie qui, dans d’autres démocraties , s’attachent à tout ce qui s’élève au-dessus de la médiocrité commune. 11 lui laissait au contraire sa juste part d’influence et lui confiait les fonctions les plus impor-

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tantes. «Quant aux charges qui font le salut ou la période » l’État selon qu’elles sont bien ou mal gérées, dit Xéno- » phon le peuple ne se met point en peine de les briy> guer. 11 croit pareillement qu’il n’est pas de son intérêt » d’occuper les premiers grades, soit dans l’infanterie, soit » dans la cavalerie , car il est convaincu qu’il gagne plus » à les abandonner aux mains des grands qu’à s’en voir » décoré. » La modération et l’intelligence que dénote cette conduite’ sont l’objet des justes éloges de Montesquieu *.

Enfin ce qui caractérisa encore les Athéniens et établit une profonde différence entre eux et les cités qui , comme Lacédémone, sacrifiaient complètement les droits de l’individu à l’intérêt bien ou mal compris de la société , ce fut la grande liberté qu’ils laissèrent aux citoyens dans leur vie privée , la tolérance qui chez eux permit à toutes les facultés de se développer, à tous les goûts de se satisfaire, et ouvrit à l’activité humaine , à l’initiative individuelle la plus large carrière. C’est à ce système libéral , si opposé à la discipline inflexible de Lycurgue , qu’Athèues dut sa supériorité dans les lettres, les arts et les sciences, supériorité qui fit d’elle dans la Grèce le foyer delà civilisation, et qui a rendu sa gloire immortelle. Cette tolérance ne se démentit que sur deux points, en matière de religion et de théories politiques. Les Athéniens avaient en horreur les doctrines philosophiques qui leur semblaient nier ou révoquer en doute l’existence des dieux de la patrie , et les discussions de nature à ébranler leur foi dans l’excellence de leurs institutions. Ce sentiment les entraîna à de regrettables injustices. Mais, si l’on considère ses effets généraux, il fut l’une des principales causes de la stabilité et de la prospérité de la république. Mieux valut as-

1 Xénoph., République d’ Athènes, ch. m, § 3.

1 Esprit des lois, liv. II, ch. u.

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sûrement pour le peuple conserver ses croyances religieuses et politiques, que de se passionner pour de subtiles définitions de l’essence divine et pour les interminables discussions des philosophes sur le souverain bien et la meilleure des républiques.

Mais, sauf cette unique exception, Athènes fut, dans l'antiquité, l’asile de la liberté intellectuelle et le théâtre du plus magnifique épanouissement des facultés humaines. On en doit surtout rendre grâce à la démocratie , à Périclès, qui supprima les entraves que le droit de censure accordé à l’aréopage pouvait apporter au développement de la civilisation. Ce grand homme eut la conscience de l’œuvre à laquelle il concourait, des mérites qui distinguaient sa patrie de ses rivales , et qui devaient la recommander à l’admiration de la postérité. On en trouve une preuve éclatante dans le discours funèbre qu’il prononça en l’honneur des guerriers morts pendant la première année de la guerre du Péloponnèse, et où il dépeignit avec autant de vérité que d’éloquence le génie de la démocratie athénienne.

o Notre constitution politique, dit-il, n’est pas jalouse » des lois de nos voisins , et nous servons plutôt à quel- * ques-uns de modèles que nous n’imitons les autres. " Comme notre gouvernement n’est pas dans les mains » d’un petit nombre de citoyens , mais dans celles du « grand nombre, il a reçu le nom de démocratie. Dans les » différends qui s’élèvent entre particuliers, tous , suivant » les lois, jouissent de l’égalité. La considération s’ac- » corde à celui qui se distingue par quelque mérite , et si x l’on obtient de la république des honneurs , c’est par x des vertus et non parce qu’on est d’une certaine classe. « Peut-on rendre quelque service à l’État, on ne se voit x pas repoussé parce qu’on est obscur et pauvre. Tous x nous disons librement notre avis sur les intérêts publics;

» mais dans le commerce journalier de la vie, nous ne » portons pas un œil soupçonneux sur les actions des » autres ; nous ne leur faisons pas un crime de leurs » jouissances; nous ne leur montrons pas un front sévère, » qui afflige du moins s’il ne blesse pas. Mais sans avoir » rien d’austère dans le commerce particulier, une crainte v salutaire nous empêche de prévnriquer dans ce qui re- » garde la patrie , toujours écoutant les magistrats et les » lois, surtout celles qui ont été portées en faveur des op- « primés, et toutes celles même qui, sans être écrites,

* sont le résultat d’une convention générale et ne peuvent » être enfreintes sans honte.

» Par des institutions de jeux et de fêtes annuelles , par !’ les agréments et les douceurs de la vie privée, nous of- » frons à l’esprit des délassements de ses fatigues; et n chaque jour a, chez nous , ses plaisirs qui dissipent les » ennuis. Notre république, par l’étendue de sa domina* » lion , reçoit tout ce qui naît sur la terre entière , et nous » ne recueillons pas moins pour notre jouissance les pro- » ductions des contrées étrangères que celles de notre sol.

» Voici , dans ce qui concerne la guerre , en quoi nous » différons de nos ennemis. Nous offrons notre ville en » commun à tous les hommes ; aucune loi n’en écarte les » étrangers, ne les prive de nos institutions, de nos spec- » lacles ; chez nous rien de caché , rien dont ne puissent r> profiter nos ennemis. Ce n’est point en des apprêts mys- » térieux , en des ruses préparées que nous mettons notre » confiance. Elle se fonde sur notre courage et notre acli- » vité. Nos ennemis , dès leur première enfance , se for-

* ment au courage par les plus rudes exercices ; et nous, » élevés avec douceur, nous n’en avons pas moins d’arn deur à courir aux mêmes dangers...

y Voilà ce qui rend notre république digne d’admira- » tion ; elle en mérite encore à d’autres égards. Nous avons

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» le goût du beau, niais avec économie; nous nous livrons » à la philosophie , mais sans nous amollir. Si nous possé- » dons des richesses, c’est pour les employer dans l’occa- » sion et non pour nous vanter d’en avoir. il n’est honteux « à personne d’avouer qu’il est pauvre; mais ne pas chasser « la pauvreté par le travail , voilà ce qui est honteux. Les » mêmes hommes se livrent à leurs affaires particulières » et à celles du gouvernement, et ceux qui font profession

» du travail manuel ne sont pas étrangers à la politique

» \ous ne croyons pas queles discours nuisent aux actions, » mais ce qui nous parait nuisible, c’est de ne pas s’in- 9 struire d’avance par le discours de ce qu’il faut exécu- »' ter...

» En un mot , j’ose le dire , notre république est l’école i> de la Grèce. 11 me semble y voir chaque citoyen doué k d’une heureuse flexibilité que jamais n’abandonnent les " grâces , et qui le rend capable d’un grand nombre de 9 qualités différentes. Que ce soit moins ici une vaine » pompe de paroles que la vérité des faits , c’est ce qu’in- 9 dique assez la puissance où ces qualités nous ont eon- 9 duits. Seule de toutes les républiques, la nôtre se montre 9 par les effets supérieure à sa renommée... Admirés dans 9 l’âge présent , nous le serons encore par la postérité , 9 sans avoir besoin d’étre célébrés par un Homère. . . 1 9

11 est impossible de faire un éloge plus vrai et plus intelligent de la démocratie athénienne. On le croirait écrit d’hier , tant les idées qu’il exprime se rapprochent des notions les plus justes et les plus élevées que la science moderne ait formulées sur les conditions de la prospérité et de la grandeur des sociétés. La considération et les honneurs accessibles au mérite; la liberté des opinions; le

* Thucydide, liv. II, ch. xxxvii et suiv. — L'historien avait été au nombre de» auditeurs de Pcrirlès, dont il reproduit certainement les pentée», sinon le» expre»»ion».

respect accordé à la pauvreté honorable , sans que la haine et l’envie s’attachent aux jouissances de la richesse; le mépris de l’oisiveté et l’estime du travail même manuel; le génie du commerce réunissant sur un même point tous les produits de la terre; les agréments de la vie privée , la douceur de l’éducation se conciliant avec la bravoure militaire; l’accès de la cité librement ouvert aux étrangers; le goût des arts et des sciences; la publicité et les lumières de la discussion substituées au secret et à la ruse : voilà les titres de gloire que Périclès signale comme devant concilier à sa patrie l’admiration des hommes; voilà les éléments de sociabilité et de civilisation qu’il oppose avec raison comme la plus sanglante critique à la barbarie de Sparte, à son ignorance, à son mépris du travail, à son éducation sauvage, à sa xénélasie inhospitalière, à sa discipline de fer, à son silence stupide, aux allures mystérieuses et cruelles de son gouvernement. Ces qualités , que l’illustre orateur désignait si clairement aux regards de l’avenir , n’ont pas été appréciées comme elles le méritaient par la postérité à laquelle il faisait un éloquent appel. Aujourd’hui, que l’histoire commence à descendre plus profondément dans la vie intime des sociétés, à chercher dans les mœurs , les croyances , les qualités natives des races , les causes de la stabilité et de la prospérité des Ktats, les paroles de Périclès seront sans doute entendues, et l’heure tardive d’une appréciation impartiale se lèvera pour le peuple dont il fit cette magnifique apologie. Ce grand homme d’État , au terme de ses jours, y ajouta un dernier trait qui constitue le plus noble éloge de son caractère et de son pays. 11 était gisant sur son lit de mort, et ses amis, à son immobilité et à son silence, croyaient ne plus entourer que son cadavre. Ils faisaient entre eux son oraison funèbre, vantaient son courage, son génie, son éloquence et sa grandeur d’àme; ils rappe-

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laient les magnifiques monuments dont il avait orne sa pa ie et les nombreuses victoires qu’il avait remportées comme général. Mais lui , secouant par un dernier effort la torpeur de l’agonie : « Tous ces exploits , dit-il , sont l’œuvre de la fortune , qui peut aussi en revendiquer la gloire, et ils me sont communs avec d’autres généraux. Mais ce qu’il y a de grand et de glorieux dans ma vie , c’est de n’avoir fait prendre le deuil à aucun Athénien. « Pourquoi faut-il que les hommes qui ont prétendu inaugurer, dans les temps modernes , d’inintelligentes imitations de la démocratie ancienne , n’aient oublié , parmi les citations de l’antiquité dont ils étaient si prodigues, que l’exemple et les dernières paroles de Périclès !

C’est par les grandes qualités dont je viens d’esquisser le tableau que la démocratie athénienne subsista et prospéra malgré les vices de son organisation politique. Si l’on examine en effet sa constitution en elle-même, abstraction faite des motifs spéciaux qui avaient déterminé l’adoption des diverses institutions qui la composaient, on reconnaît qu’elle n’était nullement propre à rendre facile, sûre et rapide l’expédition des affaires intérieures et extérieures. .Nous ne saurions approuver ni citer comme un modèle à suivre l’attribution du pouvoir exécutif à l’assemblée du peuple , ni la nomination des magistrats inférieurs par la voie du sort. L’histoire d’Athènes offre plus d’un exemple des embarras et des lenteurs qu’entraînait, dans les questions les plus urgentes de la politique extérieure, la nécessité de convoquer extraordinairement l’ecclésie, et de lui soumettre directement les communications des ambassadeurs, les projets de traité, les plans d’expéditions militaires. Ces diverses fonctions eussent été confiées avec plus d'avantage à un corps électif choisi parmi des candidats réunissant certaines conditions et soumis h une responsabilité rigoureuse. La nomination par la voie du sort des

HISTOIRE DE LA SOI VER A l.\ ÉTÉ.

magistrats inférieurs , malgré les précautions dont elle était entourée et l'amoindrissement des fonctions qui leur étaient confiées, était loin d’offrir de suffisantes garanties pour la reddition de la justice et l’administration intérieure. On comprend difficilement qu’un tel système, s’il était sincèrement pratiqué et si la fraude ne suppléait pas aux erreurs du hasard, ait pu être appliqué sans inconvénients à une société dont les relations civiles et administratives ne laissaient pas que de présenter une grande complication. Malgré ces défauts, l’État subsista, parce que le peuple avait foi dans la bonté de ses institutions, parce que son intelligence et ses qualités politiques suppléèrent et corrigèrent le plus souvent dans la pratique ce qu’elles pouvaient présenter d’imparfait ou d’excessif au point de vue de la théorie.

En rendant au peuple d’Athènes la justice qu’il nous a semblé mériter, notre intention n’a pas été d’établir un précédent favorable au système de la souveraineté populaire tel qu’il est conçu et préconisé de nos jours. Loin de nous la pensée de chercher dans l’élude des institutions du passé des arguments en faveur de l’une des doctrines qui nous divisent. Aucune assimilation n’est d’ailleurs possible entre la politique moderne et celle de l’antiquité. Chez les anciens, l’unité politique était la cité; pour nous, elle consiste dans la nation. Tous les gouvernements libres de l’antiquité, comme ceux des républiques italiennes du moyen âge, étaient essentiellement municipaux et pouvaient comporter, par conséquent, l’intervention directe des citoyens réunis en assemblée générale. Lcb vastes républiques modernes, au contraire, soit unitaires , soit fédératives , sont nécessairement représentatives et n’admettent que l’action indirecte du peuple déléguant ses pouvoirs à des mandataires. Enfin, les classes qui constituent la démocratie moderne étaient , chez les an-

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tien», reléguées dans lu servitude. Athènes, qui lut dans l'antiquité la cité démocratique par excellence, n’échappa point à celte loi. Clisthène avait, il est vrai, fait entrer dans les rangs des citoyens les résidants étrangers libres et l’élite des esclaves. Mais cet exemple libéral ne fut pas imité, et Périclès lui-même lit des lois sévères pour prévenir l'extension du privilège de citoyen. 'Avant lui, il suffisait d’être né d’un père athénien pour jouir du droit de cité. D’après sa législation, il fallut être de plus fils d’une citoyenne d’Athènes ou d’une mère née dans une cité à laquelle les traités accordaient le droit de mariage '. Ainsi, les droits politiques continuèrent d’être l’apanage d’une caste exclusive, d’une véritable noblesse d’origine. Dans les temps les plus prospères de la république d’Athènes, on n’y compta jamais plus de vingt-quatre mille citoyens audessus de vingt ans, ce qui correspond à une population civique totale d’environ cent mille âmes. 11 y avait de plus dix mille métèques ou résidants libres non citoyens, correspondant à une population totale d’environ quarante mille personnes. Bien qu’astreints au service militaire , les métèques n’avaient pourtant aucun droit politique ; ils étaient soumis à une capitation dont les citoyens étaient exempts. On ne négligeait aucune occasion de leur faire sentir leur infériorité. Dans les cérémonies publiques, leurs femmes devaient porter des parasols pour ombrager les nobles épousés des citoyens. Enfin , au-dessous des métèques se

* Après le rétablissement de la démocratie par Thrasyhule, les .Athéniens devinrent encore plus rigoureni. Ils restreignirent le droit de cité nu fils de père et de mère athéniens , et supprimèrent le droit de mariage accordé antérieurement à des cités désormais détachées de leur alliance. Le peuple avait accordé le droit de cité h l’orateur Lysias, né dans la classe des mélèques, comme une indemnité des pertes que lui étaient fait subir les trente tyrans, et une récompense de la part qu’il arait prise à la restauration de la démocratie. Le décret fut attaqué et cassé comme illégal par l’un des dicastères (Piutareh., l'itrr X Oral.).

déployait la masse immense de la population servile, que les évaluations les plus dignes de foi ne portent pas à moins de trois cent soixante mille personnes. La population civique formait donc à peine le cinquième, et le corps des citoyens ayant droit d’assister à l’ecclésie le vingtième de la population totale de l’Altique. Enfin, si l’on considère que les plus hautes fonctions législatives et judiciaires étaient l’apanage exclusif des héliastes âgés de plus de trente ans, cl au nombre, de six mille seulement, on reconnaît que dans l’Atlique, sur quatre-vingts personnes, il y en avait à peine une qui jouît de la plénitude des droits politiques.

Le seul point par lequel la démocratie athénienne se rapproche de la démocratie moderne, c’est l’admission aux droits politiques des citoyens exerçant des professions manuelles. Mais ce n’était là qu’une conséquence du principe qui faisait dériver le droit de cité de la naissance. Seulement les Athéniens, moins exclusifs que les Spartiates, n’admirent point que le travail fît déroger. C’est ainsi que, chez la noblesse polonaise, les gentilshommes pauvres pouvaient remplir les fonctions de la domesticité dans la maison des riches seigneurs sans se dégrader. La classe des citoyens voués aux travaux manuels formait à Athènes la minorité. La plus grande partie des citoyens étaient de petits propriétaires , des entrepreneurs d’industrie , des armateurs , des artistes et des commerçants. Si l’on avait suggéré aux démocrates d’Athènes de donner les droits politiques aux métèques, qui étaient pourtant des hommes libres , cela leur aurait paru contraire à la dignité de la cité ; mais si on leur avait proposé de les conférer à la masse des esclaves, bien que ceux-ci fussent traités avec douceur et qu’un grand nombre d’entre eux vécussent de fait en liberté, cette proposition d’établir le suffrage universel eût paru aux plus ardents partisans de la démocratie

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le comble de l’absurditc. Si donc la démocratie athénienne , réduite aux étroites proportions de la noblesse civique d’une seule ville, a réussi dans une certaine mesure, on ne peut tirer de là aucune iuduction favorable ou contraire au succès du système démocratique dont notre âge voit la gigantesque expérience. Ce sont là , pour ainsi dire , des quantités incommensurables entre lesquelles il n’est point de terme de comparaison.

Indépendamment des qualités politiques des Athéniens , que l’on ne saurait méconnaître sans injustice, il est une cause générale qui contribue à expliquer, à Athènes comme dans plusieurs autres cités, le succès du gouvernement du peuple par lui-même. C’est l’organisation militaire et la barbarie du droit des gens de l’antiquité. Les conséquences de la défaite étaient si terribles pour le vaincu , que le peuple devait avoir toujours présente la crainte de s’affaiblir par des dissensions , par des violences intestines qui auraient frayé les voies de la victoire à scs ennemis extérieurs. De plus, comme le peuple composait en même temps l’armée, et que le citoyen devait contribuer de sa personne et de son argent à soutenir les décisions qu’il déterminait par son vote sur les questions de politique extérieure, il s’habituait à délibérer avec gravité et réflexion. Cependant toutes les cités ne furent pas également influencées par cette considération, et il y en eut un grand nombre chez lesquelles la crainte des attaques du dehors fut insuffisante pour prévenir les luttes intérieures. La puissante république de Syracuse, d’origine dorienne, offre sous ce rapport un frappant contraste avec Athènes. L’établissement du gouvernement démocratique dans cette ville , après l’extinction de la dynastie fondée par Gélon , fut le signal d’une longue série d’agitations, qu’interrompit à peine la nécessité de s’unir pour repousser la grande expédition des Athéniens. Le pétalisme, imitation de l’os- 1. U

(racisme d’Alhènes , devint à Syracuse la source des plus graves abus. On prodigua contre les riches ce genre d’exil, dont les concitoyens de Clisthène avaient usé avec tant de discernement et de modération. Le rétablissement de la tyrannie par Denys, l’expulsion , la restauration, puis la chute définitive de son fils, les deux interventions de Dion et de Timoléon , la formation par ce dernier d’une commission chargée de dresser une constitution nouvelle, ne purent mettre un terme aux discordes civiles. Elles continuèrent jusqu’au moment où Syracuse succomba sous les armes de Rome '. Cet exemple est bien propre à faire ressortir les qualités politiques de la démocratie athénienne, et à démontrer combien les résultats des mêmes institutions peuvent dilférer suivant le génie des peuples qui les pratiquent.

Coup d'oeil sur les autres cités de la Grèce. — Luttes de f aristocratie el de la démocratie. — Décadence générale des cités helléniques.

Les gouvernements des autres cités de la Grèce nous sont peu connus , par suite de la perte déplorable du grand ouvrage dans lequel Aristote avait décrit leurs constitutions , au nombre de deux cent cinquante-huit , et du si-

1 u Syracuse , qui se trouva placée au milieu d’un grand nombre de » petites oligarchies changées en tyrannies , Syracuse , qui avait un sénal » dont il n'est presque jamais fait mention dans l’histoire, essuya des n malheurs que la corruption ordinaire ne donne pas. Cette ville , too- » jour* dans la licence ou dans l’oppression , également travaillée par a sa liberté et par sa servitude , recevant toujours Tune et l’autre comme » une tempête, et, malgré sa puissance au dehors, toujours déterminée » à une révolution par la plus petite force étrangère, avait dans-son sein s un peuple immense qui n'eut jamais que cette cruelle alternative de a se donner un tyran ou de l’étrc lui-méine. » (Esprit Jet lais, liv. VIII, ch. h.)

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lence que les historiens de l’antiquité ont garde sur l’organisation intérieure de ces Etats. Le peu d’indications que nous possédons sur ce sujet ne présente aucune particularité digne d’être signalée. Jusqu’à la guerre du Péloponnèse , la forme dominante paraît avoir été l’aristocratie , le gouvernement des citoyens les plus distingués par la naissance et la richesse. Le peuple concourait cependant dans une certaine mesure à la nomination des magistrats. La constitution de Solon est le type auquel on peut rapporter la plupart de celles des villes de la Grèce continentale. On trouve aussi quelques exemples de l’application de la forme démocratique dans les cités maritimes, dans les îles et les colonies, telles que Rhodes, Cyrène, Corcyre , Ëpidamne, Thurium en Italie. Après la bataille de Platée, Athènes établit la démocratie à Thèbes. Mais celte forme de gouvernement y fut bientôt renversée , lorsque la défaite de Tanagra eut fait perdre aux Athéniens la domination de la Béotie.

Avec le sixième siècle avant l’ère vulgaire s’était terminée la période de luttes et de troubles intérieurs qui suivit la chute des tyrans. Les soixante-dix années qui s’écoulèrent depuis cette époque jusqu’au commencement de la guerre du Péloponnèse furent pour les cités grecques une période de calme intérieur, de tranquillité relative. Le besoin de repos qui succéda à la révolution républicaine, les préoccupations des guerres médiques avaient suspendu pour un temps les dissensions civiles. Le parti de l’aristocratie et celui de la démocratie existaient bien dans la plupart des villes ; mais leur hostilité ne se traduisait pas en actes violents. Les deux grandes citéB qui se partageaient alors la direction de la Grèce, Sparte et Athènes, n’allaient pas encore jusqu’à imposer à leurs alliés ou à leurs sujets, comme garantie de leur fidélité, telle ou telle forme de gouvernement. Pendant le siècle précédent , Sparte

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ôtait partout intervenue pour renverser les tyrans, parce (jue les éphorcs craignaient que l’exemple du pouvoir absolu établi dans les autres villes de la Grèce ne portât les rois héraclides à tenter de ressaisir la prédominance. Après l’accomplissement de la révolution républicaine, la crainte et l’aversion de la démocratie succédèrent dans l’esprit des Spartiates à celles de la tyrannie. Ils sentaient bien qu’ils formaient eux-mêmes la plus despotique des oligarchies, et redoutaient de voir leurs périœces et leurs néodames aspirer à l’égalité des droits politiques. Ils se montrèrent donc partout favorablesà l’aristocratie. Athènes, de son côté, avait une tendance naturelle à favoriser au dehors le développement du principe politique sur lequel reposait sa constitution. Mais ni l’une ni l’autre de ces cités n’osait intervenir par la force dans les affaires intérieures des villes secondaires soumises à son hégémonie, de peur de froisser trop directement le sentiment d’indépendance locale, d’autonomie qui fut toujours le caractère dominant des petites sociétés grecques. Athènes comptait pihmi scs alliés plusieurs États aristocratiques, tels que Samos et Mitylène. Pourvu qu’ils accomplissent leurs obligations fédérales , elle se montrait indifférente à la forme de leur gouvernement. Ce fut seulement lorsque ces gouvernements oligarchiques se furent détachés violemment de son alliance, qu’elle crut devoir se prémunir contre une semblable éventualité en établissant la démocratie chez les cités dont elle avait châtié la révolte. C'est dans ces limites que se continrent les sympathies des deav cités rivales pour les formes de gouvernement opposées , jusqu’au moment de leur rupture définitive. Mais, lorsque la guerre eut éclaté, chacune d’elles se servit du principe politique qu’elle représentait comme d’une arme de combat et d’un moyen d’étendre son influence. Dans la plupart des villes , le parti aristocratique tenait pour l’alliance

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de Sparte , et le parti opposé pour celle d’Athènes. Chacune des deux cités belligérantes ne négligeait aucun moyen de favoriser le triomphe de ses partisans chez les alliés de son ennemie. Ainsi , les dissensions entre l’aristocratie et la démocratie s’envenimèrent de toutes les fureurs de la guerre extérieure. Les troubles de Corcyre furent l’épisode le plus désastreux de cette sanglante période On est forcé de reconnaître que dans ces luttes ce fut presque toujours le parti oligarchique qui prit l’initiative de la violence et de l’appel à l’intervention étrangère. Les haines politiques, si prononcées chezles peuples méridionaux, reçurent ainsi une déplorable excitation. D’un autre côté, Sparte s’appuya sur le sentiment de l’indépendance locale qui régnait au fond du cœur de tous les Grecs pour dissoudre l’empire de sa rivale. Elle y réussit après le désastre de Sicile, et brisa ainsi la seule association politique capable de défendre contre les peuples étrangers les intérêts généraux de la Grèce. Après sa victoire , Sparte , infidèle à ses promesses, tenta de soumettre toutes les cités à sa domination, qui devint alors beaucoup plus oppressive que ne l’avait jamais été celle d’Athènes. Elle établissait dans chaque ville un comité oligarchique de dix personnes dévouées à ses intérêts, et un gouverneur Spartiate appelé harmoste, soutenu par une petite garnison. L’histoire rapporte d’horribles exemples des excès auxquels ces harmostes se livraient impunément. Mais bientôt le sentiment de l’autonomie locale, que Sparte avait elle-même précédemment fomenté, se souleva contre élle. En vain les Spartiates vendirent-ils au grand roi l’indépendance de la Grèce , par le honteux traité d’Antalcidas , pour conserver leur empire. Leur puissance fut brisée sans retour à Leuclres et à Mantinée, et il n’y eut plus dans la Grèce aucun centre d’ac-

* Thoryd., liv. III, ch. i.xx et soiv.

lion commune , aucun faisceau de forces assez imposant pour assurer son indépendance. Athènes , renaissant de ses ruines, était bien parvenue à se rattacher quelques lambeaux de son ancien empire ; mais elle ne put reconstituer la puissance qu’elle possédait au temps de Périclès, et borna son rôle à maintenir un système d’équilibre entre Thèbes et Sparte. Elle avait perdu sous le poids de ses désastres une partie de son ardeur, de son audace et de son esprit public. Cependant la démocratie athénienne fut encore la dernière à conserver ce sentiment de l’indépendance panhellénique qui lui avait inspiré à l’époque de l’invasion persane un si noble dévouement. Elle seule eut l’énergie d’organiser la résistance contre les entreprises de Philippe , et si elle succomba , du moins illustra-t-elle sa chute dans les champs de Chéronée. Les Grecs ne surent pas profiter des sanglantes querelles des successeurs d’Alexandre pour s’unir et reconquérir leur indépendance. Ils ne tentèrent que des efforts partiels et mal combinés qui aboutirent à des désastres. Ils restèrent toujours dominés par leur esprit étroit de localité, par leurs rivalités de peuple à peuple, de cité à cité, de village à village *. Si les grossiers Etoliens , si les obscures bourgades de l’Acbaîe comprirent la puissance de l’union, les deux redoutables ligues qu’ils formèrent ne firent que s’épuiser en luttes stériles l’une contre l’autre , et appeler tour à tour l’intervention de la Macédoine et de Rome. A ces guerres déplorables se joignirent encore des dissensions intestines au sein de chaque cité. Au milieu de cette confusion , on vil renaître la tyrannie. Un Nabis s’empara du pouvoir à Sparte , un Aristion domina dans la cité de Solon et de

* Ou peut voir, dans le tome V de l 'Hiitoire des sciences dans la Grèce de Meiners, un tableau intéressant de la décadence de la Grèce. Il faut seulement se tenir en garde contre l'exagération des reproches quil adresse à la démocratie athénienne.

ATHÈNES

Périclès. La politique romaine reconnut d’un coup d’œil la plaie mortelle qui dévorait la Grèce, la passion de l’indépendance municipale , de la souveraineté de chaque cité. Lorsque Quintius Flaminius, après la bataille de Cynocéphales, proclama, aux jeux isthmiques, la liberté pour les divers peuples de la Grèce de se gouverner par leurs propres lois , tous les spectateurs furent transportés d’enthousiasme. Ils ne voyaient pas qu’ils applaudissaient à la dissolution des derniers éléments de résistance et au décret de leur servitude.

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