‹ Histoire de la souveraineté; ou, Tableau des institutions et des doctrines politiques comparéesChapitre 16 sur 41 · NAISSANCE DES THEORIES POLITIQUES · texte numérisé non relu

NAISSANCE DES THEORIES POLITIQUES

Néanmoins, il est certain que plusieurs d’entre eux jouèrent un rôle politique important dans leur patrie respective, et firent de l’organisation du gouvernement l’objet de sérieuses études. On ne peut douter que Solon , le plus illustre de tous , n’eût profondément médité sur les divers iutéréls qui s’agitaient dans Athènes et entre lesquels il sut ménager une si heureuse conciliation. Thalès de Mile! préconisa inutilement aux cités de l’Ionie les avantages d’une confédération fortement organisée. Pittacus calmait les troubles de Mitylène et déposait, après avoir noblement rempli sa mission, la dictature temporaire que lui avaient confiée ses concitoyens, tandis que Cléobule de Lindos et surtout Périandre de Corinthe, tyrans de leurs patries, inventaient les moyens et formulaient les maximes propres à maintenir dans une ville le pouvoir d’un seul. Platon , dans son Banquet des sept sages , attribue à chacun de ces personnages une opinion particulière sur le meilleur des gouvernements. Suivant Solon, c’est celui dans lequel la masse du peuple prend part à l’injustice soufferte par un citoyen. Bias préfère l’Etat dans lequel la loi est le tyran ; Thalès, celui où l’on ne rencontre ni l’excessive richesse ni l’extrême pauvreté ; Cléobule, celui où les gouvernants redoutent l’infamie plus que les lois ; Pittacus, la cité où l’accès du pouvoir est fermé au méchant ; Chilon, celle où le peuple écoute les lois, mais non les rhéteurs ; Périandre, celle où le gouvernement appartient au petit nombre. L’authenticité de ces maximes n’est nullement prouvée. Néanmoins, on peut admettre que ces premiers sages, sans s’élever à des théories générales, tirèrent du spectacle des

vanté , est signalé comme un insensé par le poète Simonide. La sagesse de Périandre ne l'empêcha pas de tuer à coups de pied sa femme et l'enfant qu'elle portait dans son sein, et de se livrer, dans Corinthe où il régnait, à toutes sortes d’excès et de spoliations. (Diog. Laërce, art. Pèriandre. )

événements auxquels ils participèrent quelques observations pratiques, quelques règles particulières qui frayèrent la voie à de plus hautes spéculations. Dicéarque, écrivain du iii* siècle avant notre ère , remarquait avec raison que ces sages n’étaient point des philosophes proprement dits, mais des personnages doués d’un discernement pratique en ce qui concerne les hommes et la société. L’apologue des grenouilles demandant un roi, qu’Ksope, leur contemporain, racontait au peuple d’Athènes, peut être considéré comme un curieux spécimen de la science politique de cette époque reculée.

La fin de ce siècle et le commencement du suivant virent la chute des tyrans, l’établissement des aristocraties «le fortune et de la démocratie athénienne et les guerres médiques. Ces grands événements imprimèrent une puissante impulsion aux spéculations politiques. Les sages, les législateurs de la période précédente s’étaient bornés à formuler quelques maximes de prudence politique et à rechercher la solution des problèmes particuliers que soulevait la marche des événements contemporains. Pendant le vp siècle les esprits atteignirent à la conception abstraite et à la classification des diverses formes de gouvernement, et l’on commença à discuter au point de vue théorique leurs avantages et leurs inconvénients respectifs. Cette époque ne nous a cependant laissé aucun traité relatif à la politique spéculative, et il est impossible de décider si les progrès qu’accomplit alors cette science furent l’œuvre de quelques hommes supérieurs ou le résultat du mouvement général des intelligences. Cette dernière hypothèse est la plus probable. Quoi qu’il en soit, nous possédons un témoignage incontestable de ces progrès dans la discussion qu’Hérodote attribue aux satrapes perses après le meurtre du roi mage, discussion que l’on peut considérer comme le résumé de la science politique au moment où l’historien

NAISSANCE DES THÉORIES POLITIQUES. 2*1 donna lecture de son œuvre à l’élite de la Grèce assemblée aux jeux olympiques, c’est-à-dire vers le milieu du Ve siècle avant notre ère (en 444). Voici ce curieux passage , qui constitue le plus ancien monument authentique de la science politique de la Grèce :

« Cinq jours après le rétablissement de la tranquillité , les sept seigneurs qui s’étaient soulevés contre les mages tinrent conseil sur l’état actuel des affaires. Leurs discours paraîtront incroyables à quelques Grecs; ils n’en sont pas cependant moins vrais.

» Otanès exhorta les Perses à mettre l’autorité en commun. « Je crois , dit-il , que l’on ne doit plus désormais » confier l’administration de l’Etat à un seul homme , le » gouvernement monarchique n’étant ni agréable ni bon. » Vous savez à quel point d’insolence en était venu Cam- » byse , et vous avez vous-mêmes éprouvé celle du mage. » Comment, en effet, la monarchie pourrait-elle être un y> bon gouvernement ? Le monarque fait ce qu’il veut sans n rendre compte de sa conduite. L’homme le plus ver- » tueux, élevé à celte haute dignité, perdrait bientôt toutes » ses bonnes qualités. Car l’envie naît avec tous les hom- » mes, et les avantages dont jouit un monarque le portent * à l’insolence. Or , quiconque a ces deux vices a tous les k vices ensemble. Il commet les actions les plus atroces, » tantôt dans l’ivresse de l’insolence et tantôt par envie. » L’n tyran devrait cire exempt d’envie , du moins parce n qu’il jouit de toutes sortes de biens ; mais c’est tout le n contraire, et ses sujets ne le savent que trop par expé- » rience. 11 liait les plus honnêtes gens et semble chagrin » de ce qu’ils existent encore. Il n’est bien qu’avec les » plus méchants. Il prête volontiers l’oreille à la calom- » nie; il accueille les délateurs. Mais, ce qu’il y a de plus » bizarre, si on le loue modestement, il s’en offense; si , » au contraire, on le recherche avec empressement , il en

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» est pareillement blessé et ne l’impute qu’à la plus basa’ » flatterie ; enfin , et c’est le plus terrible des inconvé- » nients, il renverse les lois de la patrie , il attaque l’honn neur des femmes, et fait mourir qui bon lui semble sans » observer aucune formalité. Il n’en est pas de même du » gouvernement démocratique. Premièrement on l’appelle » isonomie (gouvernement de l’égalité et de 1a loi). C’est le » plus beau de tous les noms. Secondement , il ne s’y » commet aucun de ces désordres qui sont inséparables de » l’état monarchique. Le magistrat s’y élit au sort ; il est n comptable de son administration , et toutes les délibéra- » tions s’y font en commun. Je suis donc d’avis d’abolir » le gouvernement monarchique et d’établir le démocra- » tique, parce que tout se trouve dans le peuple. » Telle fut l’opinion d’Otanès.

» Mégabyse, qui parla après lui , leur conseilla d’instituer l’oligarchie. « Je pense, dit-il, avec Olanès, qu’il « faut abolir la tyrannie , et j’approuve tout ce qu’il a dit à » ce sujet. Mais quand il nous exhorte à remettre la puis- » sance souveraine entre les mains du peuple, il s’écarte » du bon chemin. Rien de plus insensé et de plus insolent » qu’une multitude pernicieuse. Kn voulant éviter l’inso- » lence d’un tyran , on tombe sous la tyrannie d’un peuple « effréné. Y a-t-il rien de plus insupportable? Si un roi » forme quelque entreprise, c’est avec connaissance. Le » peuple , au contraire, n’a ni intelligence ni raison. Eh!

» comment en aurait-il , lui qui n’a jamais reçu aucune » instruction, et qui ne connaît ni le beau , ni l’honnête,

» ni le décent? Il se jette dans une affaire tète baissée et » sans jugement, semblable à un torrent qui entraîne tout » ce qu’il rencontre sur son passage. Puissent les ennemis » des Perses user de la démocratie! Pour nous, faisons » choix des hommes les plus vertueux ; mcltons-leur la s puissance entre les mains : nous serons nous-mêmes de

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