NAISSANCE DES THÉORIES POLITIQUES. 2Î
” ce nombre; -et, suivant toutes les apparences, des hom- » mes sages et éclairés ne donneront que d’excellents » conseils. b
» Tel fut l’avis de Mégabyse. Darius parla le troisième et proposa le sien en ces termes : « L’avis de Mégabyse « contre la démocratie me parait juste et plein de sens. 11 » n’en est pas de même de ce qu’il a avancé en faveur de » l’oligarchie. Les trois sortes de gouvernement que l’on » puisse proposer, le démocratique, l’oligarchique et le « monarchique étant aussi parfaits qu’ils peuvent l’étre , ” je dis que l’état monarchique l’emporte de beaucoup ” sur les deux autres ; car il est constant qu’il n’y a rien b de meilleur que le gouvernement d’un seul homme, b quand il est homme de bien. Un tel homme ne peut b manquer de gouverner ses sujets d’une manière irréb préhensible. Les délibérations sont secrètes ; les ennemis » n’en ont aucune connaissance. 11 n’en est pas ainsi de b l’oligarchie. Ce gouvernement étant composé de plub sieurs personnes qui s’appliquent à la vertu dans la vue b du bien public , il naît ordinairement entre elles des inib mitiés particulières et violentes. Chacun veut primer , b chacun veut que son opinion prévale ; de là les haines b réciproques et les séditions ; des séditions on passe aux b meurtres, et des meurtres on revient ordinairement à la b monarchie. Cela prouve combien le gouvernement d’un b seul est préférable à celui de plusieurs. D’un autre côté, b quand le peuple commande, il est impossible qu’il ne b s’introduise beaucoup de désordre dans un État. La corb roption une fois établie dans la république ne produit b point des haines entre les méchants : elle les unit, au b contraire, parles liens d’une étroite amitié; car ceux b qui perdent l’État agissent de concert et se soutiennent b mutuellement. Ils continuent toujours à faire le mal, » jusqu’à ce qu’il s’élève quelque grand personnage qui les
» réprime eu prenant autorité sur le peuple. Cet homme » se l'ait admirer, cl celte admiration en l'ait un monarque. » Ce qui nous prouve encore que de tous les gouvemc- » ments le monarchique est le meilleur. Mais enfin, pour » tout dire en peu de mots, d’où nous est venue la li- » berté? de qui la tenons-nous? du peuple, de l’oligar- » chie ou d’un monarque? Puisqu’il est donc vrai que » c’est par un seul homme que nous avons été délivrés de » l’esclavage, je conclus qu’il faut nous en tenir au gnu- » vernement d’un seul; d’ailleurs on ne doit point renier* » ser les lois de la patrie lorsqu’elles sont sages. Cela se- » rait dangereux. »
» Tels furent les trois sentiments proposés. Le dernier fut approuvé par les quatre d’entre les sept qui n’avaient point encore opiné. Alors Otanès , qui désirait ardemment établir l’isonomie, voyant que son avis n’avait point prévalu , se leva au milieu de l’assemblée et parla ainsi : « Perses, puisqu’il faut que l’un de nous devienne roi, » soit que le sort ou les suffrages de la nation le placent n sur le trône, soit qu’il y monte par quelque autre voie, » vous ne m’aurez point pour concurrent. Je ne veux ni » commander ni obéir. Je vous cède l’empire, et je me n retire, à condition cependant que je ne serai sous la » puissance d’aucun de vous, ni moi, ni les miens, ni » mes descendants à perpétuité. »
n Les six autres lui accordèrent sa demande. Il se retira de l’assemblée et n’entra point en concurrence avec eux. Aussi sa maison est-elle encore aujourd’hui la seule de toute la Perse qui jouisse d’une pleine liberté, n’étant soumise qu’autant qu’elle le veut bien , pourvu néanmoins qu’elle ne transgresse en rien les lois du pays »
J’ai examiné ailleurs la vraisemblance de cette discus-
1 Hérodote, Thalie , liv. 111, ch. lxxx-lxxxiii.
XAISSA.VCE DES THÉORIES POLITIQUES, sion comme fait historique. Réelle ou supposée , elle n'eu offre pas moins un tableau intéressant des idées politiques de la Grèce dans le siècle qui précéda celui de Platon et d’Aristote. On y trouve déjà la distinction des trois formes de gouvernement, monarchique , aristocratique et démocratique , adoptée par tous les publicistes , et une exposition des avantages et des inconvénients propres à chacune d’elles, dont la profondeur et la justesse n’ont pas été surpassées. D’un côté , l’unité , la force , le secret des délibérations , la tendance naturelle des dissensions civiles à se résoudre dans le pouvoir d’un seul ; de l’autre , le danger de faire reposer la sécurité et le bonheur du corps politique sur les qualités d’un homme : voilà les caractères qu’Hérodote signale dans la monarchie. Si , à ses yeux , le règne de la loi substitué à la volonté arbitraire d’un roi , l'égalité, l’accessibilité des fonctions à tous les citoyens, la responsabilité des magistrats recommandent la démocratie , l’ignorance du peuple , son manque de raison et d’intelligence , sa tyrannie sans contre-poids , le défaut de suite et de secret dans la politique extérieure, les facilités offertes aux hommes corrompus pour s’entendre et se saisir du pouvoir sont les écueils presque inévitables de celte forme politique. L’aristocratie promet plus de lumières et de sagesse dans le gouvernement ; mais elle est exposée aux divisions intestines , aux luttes violentes des principaux chefs , et aboutit d’ordinaire à la domination d’un seul. Aucune forme de gouvernement n’est donc à l’abri de tout reproche, et dans l’impuissance de parvenir au bien absolu , on doit s’attacher à maintenir la constitution existante. Tel est le langage qu’Hérodote prêle à ses interlocuteurs. Dans les traits sous lesquels il dépeint les excès de la tyrannie, on reconnaît les sentiments qui dominaient Taine des Grecs , sentiments trop justifiés par la conduite des hommes qui s’étaient emparés du pouvoir I. 15
iiti Il ISTOI UK 1)K LA SOI VKR AINETK.
absolu dans la plupart des cités. Si l’on rapproche de cette appréciation le passage dans lequel Hérodote attribue à U liberté d’Athènes le rapide développement de sa puissance 1 , on ne saurait douter que le père de l’histoire ne fût, comme l’immense majorité de ses contemporains, partisan des formes républicaines. Mais l’insistance avec laquelle il développe les inconvénients de la démocratie semble révéler de sa part une secrète sympathie pour la constitution aristocratique.
HIPPODâUUS DK ItlLKT.
Son traite sur la politique. — Division des classes et des fonctions sociales. — IsO* mœurs, les croyances, la religion, fondement de toute constitution. — Première idée do gouvernement mixte. — Etat de la science politique à l’apparition de Socrate.
l ers le même temps écrivait Hippodamus de Mile! , le premier, dit Aristote , qui , sans jamais avoir manié les affaires publiques, s’aventura à publier quelque chose sur la meilleure forme de gouvernement *. lin fragment conservé par Stohée ’ et une analyse peu bienveillante d’Aristote sont tout ce qui nous reste de cet ouvrage, qui semble , d’après ces faibles débris , avoir été l’un des monuments les plus remarquables de la science politique de l’antiquité. Hippodamus réunissait le génie des arts à celui des études philosophiques. Habile architecte, il construisit le Pirée et la ville de Rhodes , et imagina le premier de diviser en rues régulières les cités, formées, jusqu’à lui * de maisons confusément répandues. Il porta dans l’étude de l’organisation de la société le même esprit méthodique
1 Voir ci-dessus, ch. v, p. 160.
1 Polit., liv. II, ch. v, § 1.
* Slobtci Jlarilcgium , édition Gaislord, I. Il, p. lit et suit.
HIPPÜDAUÜS.
ïn
et novateur , et se plaça bien en avant de son temps par ses vues ingénieuses et par les utiles mesures qu’il proposa. Aristote lui a reproché le soin excessif qu’il prenait de sa personne , et la prétention qu’il affichait de ne rien ignorer dans la nature. La puérilité de ces reproches , dont le dernier surtout est assez déplacé sous la plume du philosophe de Stagire, les critiques peu fondées qu’il adresse à Hippndamus dans le deuxième livre de la Politique, semblent indiquer de la part d’Aristote un sentiment d’envie contre un devancier trop illustre, et justifier dans une certaine mesure le reproche que lui adressait Bacon, d’avoir cherché , comme les princes ottomans , à assurer son règne en immolant ses frères. Malgré de graves difficultés de chronologie et de linguistique , nous croyons devoir admettre l’identité de l’Hippodamus cité par Aristote et de celui dont Stobée nous a conservé un assez long fragment Ces restes mutilés permettent de retrouver les principaux traits et d’apprécier la haute valeur d’une œuvre dont la perte est profondément regrettable.
Suivant Hippodamus, l’ensemble de la société politique se compose de trois classes essentielles : la première comprend les hommes d’élite chargés de l’administration des intérêts communs ; la seconde, les hommes robustes voués à la défense de la patrie ; la troisième , les hommes laborieux qui procurent à la société les biens matériels néces-
1 Voir sur cc point In note do M. Barthélemy Saint-Hilaire dons sa traduction de la Politique d'Aristote, édition grccquc-française, t. 1, p. 145. — Des doutes ont été élevés sur l'authenticité des fragments politiques et philosophiques de l’école pythagoricienne conservés par Stobée. M. Villeinain ne paraît point partager ces doutes à l'égard des fragments d’iiippodamus , dont il a cité une partie dans sa traduction de In République de Cicéron. Le savant helléniste M. Pillon , conservateur de la Bibliothèque impériale, qui a bien voulu examiner ces fragments h ma prière , et réviser l’interprétation que j’en ni donnée plus loin , n’a reconnu en eux aucun caractère intrinsèque de falsification.
saircs à sa subsistance. Elles sont désignées par les titres d’ordre délibérant , militaire et industrieux. L’ordre délibérant est le plus élevé en dignité ; la classe industrielle occupe le dernier rang.
Chacun de ces (rois corps se subdivise lui-même en trois parties. L’ordre délibérant comprend un comité préparatoire , un sénat , une autorité exécutive. L’ordre militaire se compose d’un corps d’officiers , d’une armée d’élite combattant au loin , et de la masse des hommes valides. Cela revient à notre division moderne d’état-major, troupe de ligne , réserve. Enfin , la classe laborieuse se divise en agriculteurs , artisans et commerçants. Ces derniers exportent à l’étranger les denrées qui abondent dans la cité, et y importent celles du dehors. Tels sont, dit Hippodamus , les éléments essentiels de toute société civile. Il s’agit de faire régner entre ces éléments l’union et la concorde. Ce ne peut être que le résultat des doctrines et des croyances , des goûts et des mœurs, •enfin des lois. Les doctrines et les croyances rectifient et corrigent les passions de l’homme et les dirigent vers la vertu ; les goûts et les mœurs forment le caractère, le modifient comme une cire flexible , et , par leur action continuelle , deviennent une seconde nature. Les lois tantôt détournent du mal par la crainte, tantôt excitent au bien par l’attrait des honneurs et des récompenses. Il faut que ces trois grandes forces sociales concourent à un triple objet : la réalisation de l’honnête, du juste et de l’utile. Néanmoins, quand on ne peut réunir ces trois avantages , on doit préférer l’honnête à ce qui n’est que juste, et le juste à ce qui n’est qu’utile. Tous les efforts doivent tendre à établir par ces moyens entre les divers éléments de l’Etat une concorde et une harmouie aussi parfaites que possible , afin de prévenir la formation des partis et les séditions. Pour cela, il faut par l’éducation former l’àmc de la jeunesse et l’habi-
HIPPODAMIS.
luer à la modération dans les plaisirs et les peines. Les fortunes doivent être médiocres et basées sur l’agriculture. Il convient de donner les charges qui exigent de la probité aux hommes vertueux , de l’habileté aux hommes expérimentés, de grandes dépenses aux riches; on, doit rendre des honneurs à tous les magistrats qui s’acquittent convenablement de leurs devoirs. De plus , il est bon d’encourager entre les citoyens les associations propres à développer les sentiments de bienveillance niutüellc , telles que les repas en commun , les cercles , les confréries civiles et militaires, dans lesquels se réuniront les jeunes gens et les vieillards; car, de même que la jeunesse doit être modérée et corrigée , la vieillesse a besoin d’aménité et d’agrément dans les relations.
Hippodamus recherche ensuite les causes de la corruption des moeurs et les moyens de la prévenir. Les mœurs se perdent , dit-il , ou par le contact de nations déjà corrompues, ou par le développement de vices intérieurs, tels que l’aversion pour le travail et l’amour de la volupté. Que les chefs du peuple veillent donc soigneusement à la conservation des mœurs, qu’ils préviennent le mélange du peuple avec les nations étrangères; qu’ils maintiennent l’égalité des fortunes , ou du moins qu’ils s’opposent à leur extrême inégalité. Surtout qu’ils veillent attentivement sur les sophistes, et s’assurent s’ils ne répandent aucune doctrine contraire aux lois, aux institutions civiles et aux mœurs. «Les dissertations des sophistes, dit Hip- » podamus, sont pour l'âme des hommes la source des » plus affreux malheurs, quand ils osent proposer des » nouveautés contraires aux idées générales dans les choses i> divines et humaines. Alors rien n’est fixé ni pour la vé- » rité, ni pour la sûreté , ni pour l’opinion ; mais l’obscu- » rité et le trouble sont jetés dans la vie commune des » hommes. La plupart de ces discours sont du genre de
« ceux-ci : Il n’eviste point do Divinité , ou si elle existe , » elle est absolument indifférente au genre humain. Loin » de le surveiller et de le diriger, elle le néglige et l’abanr> donne. Une telle opinion une fois reçue engendre parmi » les. hommes la déraison et l’injustice; mais il n’est pas » facile de réfuter ces discours des sophistes ; car tout » homme est plein d’insubordination , et une fois affran- » chi de la crainte, passe par-dessus les lois et se livre à » toutes sortes d’excès. »
On ne saurait trop admirer la justesse des classifications d’Hippodamus, la grandeur des questions qu’il soulève, la profondeur de vues avec laquelle il pénètre jusqu’aux sources les plus intimes de la vie morale et politique des sociétés. L’énumération que fait le philosophe milésiendes classes, des fonctions essentielles que renferme toute association humaine, est plus juste, plus large et plus complète que la plupart de celles qui ont élé tracées après lui. Fonctions gouvernementales, militaires et productives, ces dernières embrassant l’agriculture, l’industrie et le commerce : voilà les éléments fondamentaux qu’Hippodamus distingue dans foute société ; et c’est à cette division féconde qu’il faut encore nous en tenir aujourd’hui. Platon , Aristote, l’économie politique moderne elle-même ont été moins précis et moins exacts. Les fondateurs de cette dernière science, trop dominés par la considération exclusive de la richesse matérielle, avaient méconnu l’importance et le rôle élevé des deux premiers ordres de fonctions énumérées par le philosophe grec, et de nos jours on a considéré presque comme une découverte scientifique la restitution qui leur a été faite en théorie du rang mérité que celui-ci leur avait assigné. Hippodamus ne faisait pas de cette classification la base d’une division de la société en castes fermées , comme celles de l’Égypte. Il n’attribuait point à un ordre particulier l’exercice du pouvoir et les
HIPPODAM US.
sni
droits (le citoyen. Il voulait que les agriculteurs, les industriels, les commerçants fussent, comme les guerriers et les gouvernants, membres de la cité. C’est un point sur lequel on ne peut conserver aucun doute , quand on lit les reproches que lui adresse à ce sujet Aristote qui prétend faire des droits politiques l’apanage exclusif des guerriers. Ainsi, Hippodamus reconnaît dans la société diverses classes de fonctions plutôt quediverses classes d’hommes, et par celte vue profonde, il se place au-dessus du Stagirite. Il ne déploie pas moins de sagacité quand il présente comme les liens les plus puissants du corps politique les doctrines et les croyances, les goûts et les mœurs, l’esprit d’association répandu parmi les citoyens. L’importance du sentiment religieux ne lui a point échappé, et il signale énergiquement le danger des opinions qui prétendent bannir toute idée d’une intervention divine dans les affaires humaines. Ce politique du v* siècle avant notre ère avait sur tous ces points des notions plus saines et plus justes que la plupart des théoriciens modernes. Ceux-ci ne parlaient que de lois organiques, de garanties constitutionnelles, de contre-poids et de balance des pouvoirs. Mais, en élevant leurs édifices compliqués, ils négligeaient de les asseoir sur les bases solides des mœurs et de l’esprit public. Préoccupés delà forme, ils perdaient de vue le fond de tout établissement durable, et imitaient ces mécaniciens ignorants qui, par l’accumulation des rouages et des leviers, s’imaginent suppléer à l’insuffisance de leur premier moteur. C’est seulement de nos jours, après de cruelles leçons et en présence de craintes plus terribles encore , que l’on s’est avisé de chercher dans l’altération des idées morales et des croyances religieuses la source première des maux de la société. Cette pensée si ancienne et si simple, revêtue d’amplifications
1 Polit., liv. II, ch. v, ^ 5.
pompeuses et relevée par toutes les ressources du néologisme, a presque semblé une nouveauté. L’ennemi que l’on combat de nos jours sous le nom de scepticisme, de panthéisme, d’humanisme, etc., c’est celui que signalait en termes plus simples l’architecte milésien Cette haute idée de l’importance politique de la religion, des mœurs et de l’éducation n’était pas, du reste, une découverte propre à Hippodamus. S’il fut le premier à l’exprimer sous une forme théorique, d’autres avant lui l’avaient conçue et appliquée. Les anciens législateurs avaient tous cherché dans la religion et les mœurs les plus solides appuis de leurs institutions. Le préambule des lois de Zalcucus et de Charondas, conservé par Stobée, est une éloquente exhortation au respect des dieux et au culte de la vertu. Les institutions attribuées à Lycurgue, les lois de Solonsur la religion, la conservation des mœurs et l’éducation de la jeunesse respirent le même esprit. Ce fut la croyance unanime delà haute antiquité que les constitutions politiques, les lois positives ne peuvent assurer la durée et la prospérité de l’Etat , si elles ne reposent sur l’esprit religieux , la moralité, les qualités personnelles des citoyens.
Cependant , s’il a constaté l’influence politique de la religion , des mœurs et de l’éducation , Hippodamus n’a pas été jusqu’à résoudre les difficiles questions que soulève la conciliation des droits de la société avec ceux de la liberté individuelle. Avant lui, elles avaient été tranchées dans la pratique en faveur du droit absolu de la société et delà loi, et l’on n’avait pas hésité à consacrer la toute-puissance de l’Etat sur l’enfance, sur la vie privée et sur la pensée. L’éducation publique et obligatoire des gymnases,
1 Au moment où j’écrivais ces lignes, un des esprits les plus élevrt de notre temps tenait devant la Société biblique protestante un langage qui offre une frappante analogie avec celui d'Hippodamns. (Voir la préfacé des Méditations et Etudes morales de M. (iuizot.)
HIPPODAMUS.
le droit de censure accordé aux vieillards , à l’aréopage ou à des magistrats spéciaux , des lois d’intolérance telles que celles qui firent boire la ciguë à Socrate et à Prodicus : voilà les moyens violents qu’adoptèrent les législateurs antiques , tirant d’un principe juste des conséquences extrêmes et abusives. Hippodamus paraît se rallier à ce système d’absolutisme social , et préconiser la censure des mœurs et la compression de la pensée. Qu’on ne s’en ctonne point : l'idée de la contrainte devait naturellement se présenter la première aux esprits comme la plus simple et la plus facile à pratiquer. Dans l’antiquité , comme dans les temps modernes , les faits en ont démontré la fausseté et l’impuissance. Mais si cette solution du problème a du être écartée , il serait téméraire d’affirmer qu’on en ait découvert une meilleure. La limite précise où, en matière de croyances, d’opinions, de mœurs, la souveraineté de la société doit s’arrêter devant la liberté de l'individu, est loin d’être nettement tracée, et de nos jours encore les plus grands esprits s’épuisent il chercher un moyen terme entre la compression absolue, cause d’immobilité et de servitude, et la liberté illimitée, source de corruption et d’anarchie.
Après avoir analysé les principaux éléments de la vie morale des sociétés, Hippodamus passe à l’examen de la meilleure forme de gouvernement. Ses vues sur cet objet ne sont pas moins remarquables. « La constitution de l’E- » tat, dit-il, sera vraiment solide si elle est mixte, c’esl- •> à-dire composée par le mélange des diverses formes de » gouvernement. Je ne veux parler ici que des formes na- » turelles et non de celles qui sont contraires à la nature. » Par exemple, la tyrannie ne peut convenir à une cité » libre ; il en est de même de l’oligarchie. Il faut donc in- " troduire d’abord dans la constitution la royauté , en se- » rond lieu l’aristocratie. La royauté est une sorte d’imi-
•> talion do l’ordre divin et ne peut que difficilement se » conserver pnre entre les mains des hommes, sans dégé- » nérerpar le luxe et l’insolence. Aussi ne faut-il pas l’ad- » mettre sans réserve, mais seulement dans les limites où » elle peut être utile à la chose publique. A plus forte rai- * son faut-il introduire dans l’Ktat le principe arislocra- » tique, parce qu’il fait naître plusieurs chefs qui sont » animés d’une émulation mutuelle, et que l’on peut « souvent faire passer le pouvoir des mains de l’un dans » celles de l’autre. La démocratie est aussi d’une absolue !» nécessité. En effet, le citoyen, qui est un membre de w l’État, doit recevoir une part d’honneurs et d’avantages. !» Mais il ne faut pas accorder trop d’influence au vulgaire, » parce qu’il est audacieux et précipité dans ses actes. !» Ce passage , trop peu connu , est le témoignage le plus net que l’antiquité nous ait transmis sur le gouvernement mixte. Dans cette royauté réduite aux moindres attributions possibles et subordonnée à l’intérêt de l’État; dans cette aristocratie dont les chefs, rivalisant d’ambition, reçoivent alternativement le pouvoir ; dans cette démocratie tenue en tutelle, on s’étonne de rencontrer comme une image anticipée du gouvernement de l’Angleterre. Hippodamus faisait une large part à l’élection. Il voulait que les magistrats fussent élus par tous les citoyens. Il émettait en outre plusieurs idées neuves et ingénieuses, qui ne nous sont connues que par les citations sommaires d’Aristote. Le premier, il proposa de mettre à la charge de l’Etat les enfants des guerriers morts en, combattant, institution adoptée depuis par les Athéniens. Il préconisait rétablissement d’un tribunal suprême et unique, formé de vieillards nommés par l’élection, où seraient portées en appel toutes les causes qui paraîtraient mal décidées. Il signalait le vice du mode de juger adopté par les tribunaux de l’antiquité, qui ne pouvaient prononcer que d’une manière
HIPPODAMUS.
absolue, dans le sens de la demande ou de la défense. Il proposait de leur laisser la faculté de rendre une décision intermédiaire , lorsque ni l’une ni l’autre des parties n’était complètement fondée dans ses prétentions. Enfin , il émettait l’avis de garantir législativement les récompenses dues aux découvertes d’utilité générale. Aristote a élevé contre ces innovations des objections peu fondées. Il repousse le droit arbitral accordé aux tribunaux, sous prétexte de complication ; les garanties à donner aux découvertes utiles, parla raison qu’il est dangereux d’innover en politique. Le fragment relatif aux sophistes dans lequel Hippodainus signale le même danger prouve qu’il ne voulait parler que des découvertes scientifiques, artistiques ou industrielles, du genre de celle par laquelle il s’était lui-même signalé dans le tracé du plan des villes.- Sur tous ces points le temps lui a donné raison contre le philosophe de Stagire , trop souvent disposé à se faire le défenseur de l’erreur et de la routine contre la vérité et le progrès.
Hippodamus avait donné le signal des études politiques isolées de toute application immédiate. Son exemple ne parait pas avoir d’abord trouvé de nombreux imitateurs. Le v* siècle, pendant lequel il vivait, fut l’âge des sophistes qui, pour la plupart, s’adonnaient plutôt à l’étude et à l’enseignement de la rhétorique et de la dialectique qu’aux sciences spéculatives. Parmi eux, Protagoras d’Abdère est le seul qui soit signalé comme ayant écrit un ouvrage sur le gouvernement. C’est de l’école de Socrate que sortirent les grands théoriciens en politique et en philosophie. Avant d’aborder l’examen de cette école célèbre, résumons les principaux résultats des travaux de ses devanciers.
La distinction des trois formes de gouvernement, monarchie, aristocratie, démocratie, attribuée d’ordinaire à Aristote, était déjà vulgaire au temps d’Hérodote, chez
lequel on rencontre une appréciation assez exacte des avantages et des inconvénients propres à chacune d’elles. Hippodamus y ajouta la forme mixte , mélange des trois autres, et, par la préférence qu’il lui accorda, fraya la voie aux recherches sur la république modèle, surle meilleur des gouvernements. Il distingua de la monarchie et de l’aristocratie la tyrannie et l’oligarchie, distinction que nous retrouverons chez Aristote, et qui repose moins sur une différence dans l’organisation du gouvernement que sur la conduite et les qualités morales de ceux qui l’exercent. Il signala l’importance de la religion, des mœurs et de l’éducation comme bases de tout ordre politique, importance depuis longtemps comprise par les ancicus législateurs. Ainsi que ces derniers, il admit le droit absolu de l’Etat sur le citoyen , et crut à la possibilité de former et de maintenir les mœurs par l’action toute-puissante des lois. Du reste, si l’on avait distingué les principales formes de gouvernement, on n’avait pas recherché à quelle autorité appartient légitimement le droit de les établir et de les changer. Les premiers écrivains politiques se demandaient quel était le gouvernement le plus avantageux, et non le plus juste. Ils partaient du point de vue de l’utilité sociale et négligeaient celui du droit. Ils paraissent partager la sympathie générale des Grecs pour les institutions libres, pour le gouvernement des citoyens par eux-mêmes, et leur haine contre la tyrannie ; mais ils ne tracent pas nettement les limites qui séparent celle-ci de la royauté, dont ils ne méconnaissent pas les avantages. Il y a loin de là à une doctrine complète sur la légitimitédes gouvernements considérée dans leur origine et dans leur conduite.
Tel était l’état de la science politique vers le milieu du v* siècle , époque à laquelle Socrate inaugura le mouvement philosophique d’où sont sortis tant de grands hommes et d’ouvrages célèbres.