‹ Histoire de la souveraineté; ou, Tableau des institutions et des doctrines politiques comparéesChapitre 18 sur 41 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

SOCRATE. XÉNOPHOK.

SOCIATK.

Nature de son enseignement. — Ses idées politiques. — Son dégoût des gouvernements expérimentés de son temps. — La royauté du génie. — Avantages et vices de ce système. — Inconséquences de Socrate. — Distinction entre la justice absolue et les lois positives. — Dialogue d'Alcibiade et de Périclcs. — Socrate partisan du travail et de la vie politique active. — Beauté des principes généraux de Socrate sur la politique. — Conséquences erronées.

Si les plus illustres écrivains politiques de la Grèce appartiennent à l’école de Socrate , rien n’est plus incertain que les doctrines politiques de Socrate lui-même. Comme plusieurs des hommes qui ont imprimé à l’esprit humain nue puissante impulsion philosophique ou religieuse, Socrate se borna à l’enseignement oral, en sorte que ses opinions ne nous sont connues que par les relations plus ou moins fidèles de ses disciples. Les ouvrages de Xénophon et de Platon sont les deux principales sources où ont puisé les écrivains qui ont cherché à reconstruire les doctrines socratiques. Mais ces deux autorités sont le plus souvent contradictoires, et aux ycuxd’une critique sévère, la seconde ne mérite guère de confiance. Après avoir entendu le Lysis de Platon , Socrate s’écria : Que de choses ce jeune homme me prête ! En effet , ajoute Diogène Laërce 1 , il lui faisait tenir des discours qui n’étaient jamais sortis de la bouche de ce philosophe. Sous la plumede Platon, Socrate n’est le plus souvent qu’un interlocuteur

1 Vie de Pin ton.

imaginaire auquel le fondateur de l’Académie prête ses propres conceptions et l’éclat de son éloquence. 11 n’en est pas de même de Xénophon. S’il revêt des grâces de son style les discours de son maître , on ne peut douter que le fond des idées n’appartienne à celui-ci. Narrateur délicat et ingénieux , peu philosophe et nullement sophiste, l’auteur des Mémoires sur Socrate n’est point tenté de sacrifier la vérité à l’esprit de système, ni de substituer ses propres idées à celles du sage dont il raconte la vie. La variété des traits et des entretiens qu’il rapporte, l’absence d’ordre ' suivi et de méthode philosophique, les contradictions même que l’on remarque dans les discours de son héros, sont autant de motifs qui nous portent à considérer Xénophon comme le peintre le plus fidèle de Socrate, et à puiser surtout dans ses écrits les éléments du tableau que nous allons tracer des idées de son maître sur la constitution et le gouvernement des sociétés.

En politique comme en philosophie , Socrate ne parait pas avoir eu un corps de doctrines arrêtées. 11 fut le créateur d’une méthode , le promoteur de certaines tendances intellectuelles plutôt que d’un système nettement déterminé. 11 contrôlait par une sévère anal j se les idées généralement reçues sur le vrai, le beau et le juste ; il proposait des doutes aux dogmalistes et considérait comme son plus beau triomphe de les amener à confesser la vanité de leurs prétendues connaissances. Quand un oracle l’eut déclaré le plus sage des hommes, il s’en étonna et rechercha en quoi il pouvait être supérieur à ses contemporains, u La seule particularité qui me distingue, dit-il à ses * amis, c’est que les autres s’imaginent savoir quelque » chose, taudis que je connais mon ignorance. » H s’efforcait de développer l’intelligence de ses disciples, de les pousser à la découverte de la vérité, et se comparait à une matrone qui aide les autres femmes à mettre au

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monde dos enfants auxquels elle ne peut elle-même donner le jour. Les préceptes de la morale pratique étaient à peu près les seules notions qui lui parussent accessibles à l’esprit humain , l’unique partie du domaine intellectuel qui échappât à son doute systématique.

Les opinions politiques de Socrate semblent avoir présenté le même caractère critique et négatif que sa méthode philosophique. 11 était loin d’approuver les institutions démocratiques de sa patrie. C’était folie, disait-il, qu’une lève décidât du choix des chefs de la république, tandis que l’on ne tirait au sort ni un pilote , ni un architecte , ni un joueur de flûte , ni d’autres semblables artistes dont les fautes sont bien moins dangereuses que celles des magistrats *. Témoin des fureurs des quatre cents et des trente, auxquels il avait opposé , dit-on , une courageuse résistance , il avait appris par ces terribles exemples à détester le pouvoir sans contrôle de l’oligarchie. Les souvenirs des anciennes tyrannies , le spectacle des grands empires asialiques , n’étaient point de nature à lui inspirer des sentiments favorables à la monarchie établie par la violence ou fondée sur l’hérédité. Ainsi , dégoûté des diverses formes de gouvernement dont l’expérience lui avait permis de constater les défauts , Socrate se réfugia dans l’idéal nébuleux d’une royauté philosophique où le pouvoir apparliendrait au plus intelligent, au plus habile. « Le véri- - table roi , disait-il , le chef légitime , n’est pus celui qui * porte un sceptre reçu de ses pères , ni celui que le sort ^ ou l’élection de la multitude , la violence ou la fraude ' ont investi du pouvoir; c’est l’homme qui sait le mieux •* gouverner. Sur un vaisseau , le commandement n’est-il •> pas déféré au plus habile , et tous , sans en excepter le s propriétaire du navire, ne s’empressent -ils pas de lui

1 Xriioph., Uemorah., liv. I, ch. n, § 4.

» obéir? Do même, Je niaitre d’un champ s’en remet aux » lumières du laboureur, le malade se soumet aux avis du » médecin, l’athlète aux conseils du gymnaste. En un mol, » dans tout ce qui exige de l’industrie , les hommes se gou- » vernent eux-mêmes quand ils s’en jugent capables, si- « non ils obéissent aux plus habiles » Les amis de Socrate lui objectaient que le gouvernement intellectuel de ses préférences aboutissait au despotisme d’un seul; qu’un despote peut ne pas toujours suivre les bons conseils. u Comment cela lui serait-il loisible , répondait-il , puisque » sa punition serait toujours prête ? car quiconque ferme » l’oreille à un bon conseil , commet une faute toujours » suivie de quelque dommage. » Si l’on ajoutait que le Ijran est maître d’ôlcr la vie même à ses plus sages conseillers ; « Pensez-vous, répliquait-il encore, qu’en se dc- » faisant de ses meilleurs amis , il n’en soit pas puni ? \c » hâterait-il point par là sa propre ruine 4 ? »

Par celte doctrine du despotisme intelligent , Socrate a devancé deux théories souvent préconisées dans les temps modernes , celles de la souveraineté de la raison et de l’infaillibilité du pouvoir absolu. Le grand métaphysicien do Campanella , le pape industriel de quelques rêveurs plus modernes , se rapprochent singulièrement de la royauté du mérite imaginée par le penseur athénien. La même conception se reflète dans ce mot célèbre des écrivains du xvm* siècle , emprunté à Platon , que les peuples seront heureux quand ils seront gouvernés par des rois philosophes, et dans les dissertations si fréquemment reproduites de nos jours en faveur de l’attribution du pouvoir à la science. De même que Socrate, les partisans de l’absolutisme invoquent comme garantie contre les excès du pouvoir d’un seul une prétendue confusion entre l’intérêt

1 Xénoph., Memorab., liv. III, ch. ix.

3 Ibid., liv. 111 , ch. ix.

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du prince et celui de ses sujets. Un moment de réflexion suffit pour faire reconnaître tout ce que la théorie de Socrate présente de vague , d’incomplet et de dangereux. Quand on attribue l’autorité suprême au mérite , à l’intelligence , à la science , personnifiés dans un homme , une première question s’élève : Quel en sera le juge ? Socrate ne la résolvait point. 11 n’indique aucun moyen pour découvrir l’homme le plus capable d’exercer l’autorité, pour l’en déposséder s’il'vient à cesser de l’être, ou s’il s’élève un homme encore supérieur à lui. Il repousse également l’hérédité, le sort et l’élection. Par là, le pouvoir se trouve livré aux compétitions individuelles , et devient le prix de l'audace ou de l’astuce. La théorie de Socrate se résume dans le mot d’Alexandre mourant : L’empire au plus digne. Mais Alexandre prévit quelles seraient les conséquences de cette parole , et que ses successeurs lui feraient de sanglantes funérailles.

Est-il besoin de faire remarquer, en outre, combien sont illusoires les garanties que Socrate croyait trouver contre les excès du despotisme dans l’intérêt bien entendu du despote? L’expérience de tous les temps n’a que trop clairement prouvé que l’exercice de la toutepuissance sans limites et sans contre -poids est un fardeau supérieur aux forces de l’homme , même le plus favorisé des dons du génie. La dictature d’un grand homme peut quelquefois être nécessaire aux sociétés agitées; mais c’est à la condition d’être temporaire , car trop prolongée elle corrompt celui-là même qui l’exerce et dégénère en tyrannie. Un tel gouvernement est la ressource des circonstances extraordinaires, des extrêmes périls; mais on ne saurait le considérer comme l’état permanent d’une société régulière, alors même que l’on supposerait la nature suffisamment prodigue de ces grands génies qu’elle ne produit qu’à de rares intervalles et dont l’éclosion ne s’act. 10

iii HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ,

complit qu’au milieu du tumulte des révolutions et au bruit de l’écroulement des empires. La royauté du mérite telle que la préconisait Socrate , sans règles fixes pour la décerner et l’établir , sans limites qui la contiennent et la modèrent , n’est donc ni logique ni praticable. Ce n’est pas un système de gouvernement , mais un expédient temporaire ou une utopie sans réalisation possible.

Socrate ne parait pas , du reste , s’être montré toujours conséquent à sa propre théorie , dans son langage ni dans sa conduite. Xénophon rapporte de lui divers discours qui impliquent des principes contradictoires. Ainsi, Socrate distinguait cinq formes de gouvernement : la royauté, la tyrannie, l’aristocratie, la ploutocratie et la démocratie. « 11 regardait la royauté et la tyrannie comme deux formes « du pouvoir ubsolu ; mais il mettait entre elles une grande ’ différence. Il pensait que dans la royauté les peuples - obéissent de leur propre consentement à une autorité a conforme aux lois , mais que sous la tyrannie ils se a courbent malgré eux sous le joug d’un homme qui gou- “ verne suivant son caprice et sans consulter les lois. Il •’ appelait aristocratie la république gouvernée par des cia loycns amis des lois, ploutocratie celle où dominent les » riches, démocratie celle où tout le peuple se partage la •> puissance a Que si l’on recherche ce qu’il entendait par les lois, à quelle autorité il attribuait le pouvoir de les établir, on le voit, dans sa discussion avec le sophiste llippias d’Klis sur la nature de la justice , définir la justice ce qui est conforme à la loi , et la loi ce que les citoyens d’un commun accord ont prescrit ou interdit *. Ainsi, dans le nouveau système de Socrate, la royauté ne tire sa puissance et sa légitimité que du consentement du peuple; c est la volonté du corps des citoyens qui imprime à la loi

1 Xcnoph., Memorab., liv. IV, ch. vt.

1 Ibid., liv. IV, ch. iv.

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sa force obligatoire. A la suprématie du génie, ne tirant son droit que de lui-même , Socrate parait substituer la souveraineté nationale, la libre expression de la volonté des citoyens. En faisant de la volonté générale la source de la loi et de la justice, Socrate semble attribuer aux décisions de la majorité cette omnipotence et cette infaillibilité que les disciples de Rousseau se plaisent à lui accorder.

Il parait nier implicitement l’existence de lois naturelles et non écrites , et ramener toutes les notions de droit et de justice aux seules sources du droit positif. Cependant Socrate, dans le cours de la même discussion, reconnaît l'existence de lois non écrites, admises dans tous les pays, établies par les dieux mêmes, et dont l’infraction porte avec elle un inévitable châtiment. Il pose ainsi la base d’une nouvelle théorie , toute différente des deux premières. Il eut été facile au sophiste Hippias de s’emparer du principe concédé par son interlocuteur , et de battre en brèche le système que Socrate avait précédemment exposé sur la source de la loi et la nature de la justice. S’il existe, en effet, des lois naturelles instituées par la Divinité, la volonté de l’homme ne peut être considérée comme l’unique origine du droit; la souveraineté n’appartient ni au génie individuel ni au grand nombre , mais aux hommes qui, parleurs vertus et leurs lumières, sont le mieux en étal de reconnaître ces lois suprêmes et de reproduire dans la législation positive ce modèle impérissable. De là naissent en foule les plus graves questions que la science du droit politique ait à résoudre. Ne peut-il pas arriver qu’il y ait opposition entre les lois humaines et les lois divines? Dans ce cas, quelles sont les limites du devoir de l’obéis-, sance et du droit de résistance au pouvoir établi ? Quelle est, dans la législation politique, la part qui doit être réglée par les principes immuables et éternels du droit naturel, et celle qui peut être livrée à l’arbitraire de l’homme,

qui dépend du temps et des circonstances? Voilà les problèmes qu’il eût clé intéressant de voir agiter. Mais, à notre connaissance, ni Socrate ni son école n’allèrent jusque-là.

Cependant il semble que plusieurs de ces questions avaient été posées ou du moins indiquées pendant la période la plus brillante de la république d’Athènes, qui coïncide avec les premières années de l’enseignement de Socrate.

« On rapporte , dit Xénophon , qu’Alcibiade , avant l’âge » de vingt ans, eut avec Périclès, son tuteur, le premier

* citoyen de la république, cette conversation sur les lois: » — Dites-moi, l'ériclès, pourriez-vous m’apprendre ce

* que c’est que la loi ? — Assurément, répondit Périclès. n — Au nom des dieux , enseignez-le-moi. J’entends louer « certaines personnes parce qu’elles observent religieuse- » ment les lois, et je crois que l’on ne mérite point cet » éloge sans savoir ce que c’est que la loi. — Il n’est pas » difficile, Alcibiade, de te satisfaire. I,a loi est tout ce » que le peuple rassemblé a revêtu de sa sanction, tout ce » qu’il a ordonné de faire ou de ne pds faire. — Et qu’orv donne-t-il de faire? Le bien ou le mal? — Le bien, « sans doute, jeune homme ; veux-tu qu’il ordonne le mal ' » — Mais si ce n’est pas le peuple; si, comme dans l’oli-

* garchie, c’est un petit nombre de citoyens qui sc ras- » semblent et qui prescrivent ce que l’on doit faire, com- 'i ment cela s’appelle-t-il ? — Dès que la portion des ci*

* loyens qui gouverne ordonne quelque chose , cet ordre » est une loi. — Mais si un tyran usurpe la puissance et i qu’il prescrive au peuple ce qu’il doit faire, est-ce en- » corc une loi? — Oui, puisqu’elle émane de celui qoi v commande. — Mais quand la violence et le renverse* » ment des lois ont-ils lieu ? N’est-ce pas lorsque lr « puissant, négligeant la persuasion, contraint le faible a » faire ce qu’il lui plaît ? — Je le crois. — Ainsi le tyran

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* qui force les citoyens à suivre ses caprices est donc en- >> nemi des lois. — Oui : j’ai eu tort d’appeler lois les or- » dres d’un tyran qui n’emploie pas la persuasion. — Mais 9 lorsqu’un petit nombre de citoyens revêtu de la puissance ” souveraine prescrit ses volontés à la multitude sans ob- » tenir son aveu , appellerons-nous cela de la violence ou » non? — De quelque part que vienne l’ordre, qu’il soit » écrit ou ne le soit pas, dès qu’il n’est fondé que sur la » force, il me parait plus uu acte de violence qu’une loi.

» — Et ce que la multitude qui commande prescrit aux » riches sans obtenir leur aveu sera donc violence et non » pas loi ? — Très-vrai, Alcibiade. Quand nous étions à ton 9 âge, nous étions forts sur ces difficultés ; nous aimions « à subtiliser, à sophistiquer, comme tu fais à présent. — 9 Périclès, que ne vous ai-je entendu dans ce temps où 9 vous vous surpassiez vous-même 1 ! »

Ce dialogue résume sous une forme ingénieuse et piquante quelques-unes des plus graves difficultés du droit politique. Tandis que Périclès, habitué à présider aux destinées de son pays , identifie la loi avec l’ordre du pouvoir établi, préconise l’obéissance à l’autorité dominante , quelle que soit la forme de la constitution , soutient en un mot ce qu’on appellerait de nos jours les doctrines gouvernementales, Alcibiade oppose le droit au fait, et par des questions habilement posées, contraint son illustre adversaire à reconnaître que force ne fait pas droit et que toute autorité n’est pas légitime. A la doctrine démocratique de la souveraineté du peuple , le jeune sceptique répond en demandant si le peuple n’ordonne pas le mal comme le bien, et si l’oppression du petit nombre des riches par la multitude des pauvres est encore de la justice. Périclès est obligé de reconnaître l’existence d’une règle, d’une loi

1 Xénoph., Memorab.,\iv. I, ch. h, § 22.

iifl HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ,

morale supérieure à la force brulale du fyran el aux aveugles décisions de la foule. Mais les deux inlerlocuteurs s'arrêtent à ce point, et ne recherchent pas quel peut être l’interprète naturel de cette loi. Périclès semble déclarer la question insoluble et la reléguer au nombre des subtilités sophistiques. Elle a pourtant reparu dans les temps modernes et reçu des solutions variées. L’esprit humain s’agite encore autour des problèmes posés dans ce court dialogue, qui est peut-être le morceau le plus profond que l’antiquité nous ait laissé sur les hautes théories du droit politique.

Socrate, nous l’avons vu , ne résolut pas ces problèmes. Il oscilla entre des doctrines opposées. Sa conduite présente des contradictions analogues. Il blâmait les institutions de sa patrie, critiquait la nomination des magistrats par le sort , sans tenir compte des importantes exceptions apportées à cette coutume et des sages précautions dont elle était entourée. 11 se plaisait à répéter les vers dans lesquels Homère représente Ulysse ramenant par des paroles flatteuses les rois et les chefs, tandis qu’il accable le vulgaire de reproches et de coups ’. Son accusateur prétendit qu’il approuvait par là que l’on maltraitât les citoyens pauvres et les plébéiens ; malgré les explications de Xénophon , cette imputation ne manque pas de vraisemblance et concorde avec les opinions de Socrate sur la royauté du génie. Cependant Socrate, dépourvu lui-même de noblesse et de fortune, fréquentait des hommes pauvres et obscurs. Il visitait souvent le cordonnier Simon, qui, le premier, entreprit de publier les dialogues de son maître; il ne rougissait pas de converser sur les places publiques et les marchés avec les gens de bas étage, et dans

* Iliade, chant II, v. 188. — C’est la scène dont nous avons parlé précédemment, et qui était si désagréable aux oreilles des plébéiens d’ Athènes. — Xénopli., Memorab., liv. I, ch. ti.

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ses discours il se plaisait à emprunter ses termes de comparaison aux plus humbles métiers. Aussi Xéuophon assure-t-il qu’il était ami du peuple et philanthrope. Socrate ne parait pas avoir été animé de préjugés hostiles au travail. « Je juge estimables et chéris des dieux, disait-il , le » laboureur qui travaille bien la terre, le médecin qui » pratique bien l'art de guérir, l’homme d’État qui doit à » ses éludes de bons principes de gouvernement. \e rien » faire de bien, c’est n’être ni utile aux hommes ni agréa- » ble aux dieux '. n II conseillait à Aristarque, noble citoyen , chargé d’une nombreuse famille féminine , de chercher dans le travail manuel de ses parentes un supplément à l’insuffisance de sa fortune. Il est vrai, d’un autre côté, qu’il s’efforça de détourner le fils d’Anytus de suivre le commerce de mégisserie de son père ; mais ce n’était point par mépris pour ce genre d’occupation. Socrate ne doit donc pas être considéré comme le promoteur des sentiments hostiles à l’industrie et au commerce , si généralement répandus parmi les philosophes et les écrivains postérieurs ; ce n’est pas à lui qu’appartient la conception d’un type de société fondée sur l’existence d’une classe politique oisive et dominatrice, type que nous verrons préconiser par ses plus illustres disciples.

La conséquence naturelle du dégoût de Socrate pour la démocratie et pour la plupart des formes de gouvernement appliquées de son temps devait être la complète abstention des affaires publiques. Ce fut le rôle qu’il adopta pour lui-même ; mais, par une contradiction nouvelle, il exhortait ceux de ses disciples dans lesquels il reconnaissait des talents à se mêler à la politique active, et se piquait de les y former *. C’était ce genre d’instruction que venaient

' Xénoph., Memorab. , liv. lit, ch. ix, in fine.

1 u Je vais raconter, dit Xenophon, comment Socrate se rendait - utile à ceux qui ambitionnaient les emplois publics, en leur apprenant

chercher auprès de lui Alcibiade et Critias, élèves qui lui firent peu d'honueur. Aristippe prétendait que le sage doit s’éloigner du gouvernement et vivre partout comme un étranger ; Socrate lui objecta que l’on ne peut vivre en société sans commander ou obéir ; il développa les avantages du commandement et le présenta comme l’apanage naturel des hommes tempérants et laborieux. L’orateur Antiphon lui demanda un jour pourquoi, se flattant de former des hommes d’Ktat, il ne se mêlait point lui-même de la politique qu’il connaissait si bien : « El de quelle « manière, reprit Socrate, puis -je mieux servir l’Etat ? n Est-ce en ne lui consacrant que ma personne ou en trait vaillant à lui former des sujets capables de conduire les » affaires? » La réponse est loin de nous sembler concluante.

Si Socrate blâmait les institutions de sa patrie , s’il critiquait les magistrats issus du sort ou de l’élection populaire , néanmoins il donnait l'exemple de l’obéissance aux lois, aux chefs de la république, et de l’amour du bon ordre. Injustement condamné, on prétend qu’il refusa de se soustraire au supplice par la fuite, pour ne pas donner l’exemple de la violation des lois. Cependant, comme s’il avait fallu que l’inconséquence et la contradiction de scs doctrines se reproduisissent jusque dans son dernier acte, il dédaigna de se défendre devant ses juges, et se condamna pour ainsi dire lui-même à la mort en refusant de

» à ne pas se borner à des connaissances superficielles. « ( Memorab. , liv. III, ch. i.) Suivent de nombreux exemples, parmi lesquels nous citerons comme un modèle de fine raillerie l’entretien de Socrate avec (ilaucon , jeune homme de vingt ans qui aspirait à gouverner la république. (Ibid., ch. vi.) — Socrate appelait insigne imposteur, non le fripon qui fait des dupes, en tire de l’argent ou quelques effets, mai* l’important qui trompe ses concitoyens en se donnant pour un habile politique. (Ibid. , liv. I, ch. vil.)

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