XÉNOPHON
bouche de Socrate, l’un des interlocuteurs de ses Economiques, elles forment un contraste manifeste avec les habitudes et les discours de ce sage, tels que l’auteur de Y Apologie et des Mémoires sur Socrate nous les a luiinèmc dépeints. Le mépris pour les arts utiles était beaucoup moins général dans la Grèce qu’on ne l’a pensé de nos jours. Cela résulte du langage de Xénophon , l’un des interprètes les plus décidés de ce sentiment. Dans sa République de Lacédémone, il nous apprend que l’interdiction des travaux lucratifs aux citoyens était une loi spéciale à Sparte, et qu’ailleurs chacun cherchait à fuire fortune comme il le pouvait , par l’agriculture , le commerce , la navigation, ou vivait du travail de ses mains1.
On le voit, l’idéal de Xénophon est une société militaire dans laquelle les honneurs et le pouvoir se concentrent entre les mains d’un petit nombre de citoyens voués exclusivement aux travaux guerriers , tandis que le mépris et i’obcissancc sont le partage des classes adonnées aux travaux utiles. Il ne décrit pas cet ordre social avec la netteté et la précision que nous rencontrerons chez d’autres penseurs doués d’un génie plus philosophique; mais c’est bien là sa tendance générale , tendance dans laquelle on peut reconnaître soit la cause , soit l’effet de son admiration exclusive pour les institutions de Sparte. Il donne peu d’attention à la forme du gouvernement qui devrait régir la société constituée sur de telles bases; mais il est évidemment partisan d’un pouvoir fort et concentré. L’autorité d’un seul n’a rien qui lui répugne, il n’a que des éloges pour le comité despotique des éphores de Sparte. Mais il préfère encore un chef militaire doué de valeur et d’habileté, de modération et de tempérance, tel qu’ Agésilas, dont il a tracé le panégyrique. Il loue ce roi de son obeis-
* Rcpubl. lace J., c. vil.
sancc aux lois do sa patrie, et semble ainsi approuver une monarchie où le pouvoir royal est restreint dans d'étroites limites. Cependant il ne professe pas moins d’admiration pour le despotisme asiatique , pourvu qu’il soit exercé par un grand prince comme Cyrus. 11 s’accommode même facilement de la tyrannie , c’est-à-dire du pouvoir d’un seul usurpé dans une cité précédemment libre, si le tyran gouverne non pour son intérêt exclusif, mais pour l’avantage de ses sujets , s’il se distingue par les vertus opposées aux vices ordinaires de ses pareils '. Xénophon s’inquiète peu de l’origine des gouvernements ; à ses yeux , toute leur légitimité consiste dans les vertus et l’habileté des gouvernants; les troubles, les révolutions, les malheurs des peuples n’ont d’autre cause que l’incapacité de leurs chefs, u J’observais un jour, dit-il au début delà Cyropédie , corn- » bien de démocraties ont été renversées par des hommes » qui préféraient tout autre gouvernement ; combien dr » monarchies et d’oligarchies ont été détruites par des » factions populaires; combien d’ambitieux ont été dé- » pouillés de la souveraine puissance qu’ils venaient d’uy> surper ; et combien on admire le bonheur et l’habileté de n ceux qui ont su s’y maintenir même peu de temps... Je » concluais de ces réflexions qu’il n’est pas pour l'homme » d’animal plus difficile à gouverner que l’homme. — » Mais quand je considérai que le Perse Cyrus maintint » sous scs lois un grand nombre d’hommes , de cités et de » nations, alors contraint de changer d’avis, je reconnus » qu’il n’est ni impossible, ni même difficile, avec de l’a- » dresse, de commander à des hommes. » Ainsi l’adresse, voilà pour Xénophon le grand mérite des gouvernants. On
1 Voir le dialogue intitule Hiéron, où le tyran de ce nom expose les craintes, les inquiétudes, les mécomptes attachés à la tyrannie, tandis que Simonide lui indique h s moyens de faire tourner son pouvoir à I avanlajje de ses sujets et de se concilier leur affection.
XÉXOPHOX.
S'il
trouve dans la Cyropédie l’indication des moyens mis en œuvre par l’habileté de Cyrus. On regrette d’y rencontrer la plupart des pratiques du despotisme asiatique , l’emploi des eunuques , l’appauvrissement systématique des peuples, l’étiquette, et jusqu’à la gastronomie érigée en moyen de gouvernement. On a longtemps agité la question de savoir si cet ouvrage constitue une composition d’histoire ou un roman politique. Le caractère historique nous semble y prédominer, bien qu’un grand nombre d’épisodes et de dialogues ne soient évidemment que des créations de l’auteur. Nous ne pouvons nous résoudre à reconnaître dans le despotisme perse , même avant sa décadence , le meilleur gouvernement aux yeux d’un Grec , d’un Athénien. Cependant on s’étonne à juste titre de voir exposer, sans un mot de blâme, quelquefois même avec éloge, les plus tristes inventions des despotes par l’ami d’Agésilas, par le disciple de Socrate.
Vers la fin de sa longue carrière et lorsque son indulgente patrie eut prononcé son rappel, Xénophon semble être un peu revenu de ses injustes préventions contre la société athénienne et contre l’industrie et le commerce qui formaient les bases de sa prospérité. Dans son traité Des revenus de ï Attique , le dernier de ses ouvrages , il propose d’en favoriser l’essor par des lois libérales , d’accorder des exemptions aux étrangers domiciliés , de les admettre même aux honneurs. Ce n’est plus l’homme qui citait comme une chose étrange la liberté et les richesses laissées par les Athéniens aux métèques et même aux esclaves, et qui expliquait cette anomalie sans l’approuver. Son humanité ne s’étend pas cependant jusqu’aux esclaves, car il propose d’attribuer à la république le monopole de ceux qui sont employés aux travaux des mines , et de les marquer au front pour les empêcher de s’échapper. Néanmoins, on doit savoir gré à Xénophon d’avoir commencé ,
2fi2 HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ,
après l’âge de quatre-vingts ans, à renoncer à ses préjugés Spartiates , et il y a quelque ehose de touchant dans les paroles par lesquelles le vieil exilé termine son dernier écrit en faisant des vœux tardifs pour le bonheur de sa patrie.
Tel fut Xénophon considéré comme écrivain politique. Narrateur agréable , causeur ingénieux , il manque complètement de netteté , de précision, de suite dans les vues, et c’est là ce qui rend si difficile l’appréciation de ses doctrines. Néanmoins, on distingue en lui deux traits saillants: l’un , c’est l’exagération de l'idée de la royauté du génie, qu’il avait empruntée de Socrate ; l’autre , la conception d’une société aristocratique et guerrière, modelée sur celle de Sparte , et dans laquelle les classes commerçantes et industrielles sont vouées au mépris (iouvemer habilement, voilà le titre le plus sùr à la sympathie de Xénophon. Pour lui, l’habileté rachète le vice d’origine du pouvoir. Qu’il soit reçu héréditairement ou acquis par l’usurpation et la conquête, peu lui importe, pourvu qu’on l’exerce avec talent et que l’on sache s’y maintenir. Xénophon est peu scrupuleux sur les moyens de gouvernement, car si, dans le Hiéron, il conseille au tyran l’exercice des vertus et le dévouement à l’intérêt public , dans la Cyropédie il s’accommode de pratiques beaucoup moins honorables. Par son culte du pouvoir , son mépris de la démocratie, Xénophon est, pour ainsi dire, le Machiavel de la Grèce, mais Machiavel moins la profondeur, la netteté de vues et la perversité réfléchie des moyens.
1 L’ngriculliire n’est pourtant pas comprise parmi les travaux que Xénophnn interdit aux citoyens, bien qu'elle le fût à Sparte. Il prufesse pour elle la plus haute estime, comme on peut le voir dans les chapitre» iv et suivants de ses Economiques.