CHAPITRE VIII
PLATON
Premiers m traces politiqurs uï Platon. — Dialogue intitule le Politique ou de la Royauté. — I.a souveraineté du génie. — I.'arbilrairc éclairé préférable aux lois. — Contradictions de Platon. — Le .législateur unique.
C’esl dans les écrits de Platon que les grandes questions de la politique théorique se dégagent du mélange de faits et de considérations spéciales au milieu duquel elles restent comme enveloppées sous la plume de Xénophon. Quel est le but des sociétés politiques? Sur quel principe doit reposer le gouvernement? la force ou la justice? l’utilité ou la morale? A quels caractères reconnaît -on le pouvoir légitime ? A qui appartient de droit la souveraineté? l’oilà des problèmes que le fondateur de l’Académie a nettement posés et dont il a parfois élevé la discussion à une grande hauteur, heureux s’il ne s’était pas égaré dans l’application des principes généraux et des idées morales qu’il a eu la gloire de formuler.
Les théories sociales de Platon sont plus généralement connues que ses doctrines politiques proprement dites. J’ai exposé ailleurs les premières 1 , et je n’y reviendrai qu’autant qu’il sera nécessaire pour montrer le rapport qui les unit aux conceptions du philosophe sur l’organisation du gouvernement.
La République et le Traité des lois sont les deux monuments les plus importants et les plus célèbres du génie po-
4 Histoire du Communisme, rhap. IH.
2fi4 HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ,
liliquc de Platon. Mais ils ne sont pas les seuls. On trouve dans plusieurs de scs ouvrages , notamment dans le Gorgions et le Minos , d’intéressantes discussions sur les questions les plus générales que soulève la science du gouvernement. Platon a , de plus , écrit un dialogue intitulé le Politique ou de la Royauté , qui , bien qu’inférieur aux précédents sous le rapport du mérite littéraire et de la célébrité , est pourtant remarquable par les doctrines qu’il contient.
Le Politique est évidemment antérieur à la République et au Traité des lois. Par les formes du raisonnement et le style , il paraît appartenir à la jeunesse de Platon. Il est surchargé de divisions dialectiques puériles , de comparaisons fastidieuses , qui en rendent la lecture pénible et rebutante On sent que l’auteur n’est complètement le maître ni de sa méthode ni de son génie. Néanmoins, cette série de divisions successives dont il fait un regrettable abus , se rapporte bien à la méthode de Socrate , telle que la décrit Xénophon , et les idées politiques que l’on découvre cachées sous les ronces de cette dialectique d’école portent l’empreinte manifeste des doctrines socratiques. C’est ce caractère qui rend le dialogue intitulé le Politique
1 Par exemple , Platon commence par définir la politique l’art d'élever les troupeaux. Puis il se demande quels troupeaux. Il distingue alors les animaux qui vivent en troupe en cornus et non cornns, bipèdes et quadrupèdes, et conclut en déclarant que la politique est l’art de conduire des troupeaux de bipèdes sans cornes et sans plumes. Il n’a pas fallu moins de cinquante pages pour arriver à cette belle définition de l'homme. C’est sans doute à elle que Diogène faisait allusion quand il jetait an milieu de l'Académie un coq plumé en s'écriant : Voilà l'homme de Platon. Les admirateurs quand même de Platon diront sans doute que ces divisions et ces définitions étranges sont une critique détournée des sophistes, de même que les grotesques étymologies accumulées dans leCratjle sont une satire des grammairiens. Maison ne rencontre dans le Politique aucun indice de nature à favoriser cette interprétation.
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ou Je la Royauté particulièrement digne d’attention. Ecrit sous l’inspiration du maître commun de Platon et de Xénophon , il forme le lien entre les conceptions de Socrate et celles qui sont propres au fondateur de l’Académie.
Dans ce dialogue , Platon définit la politique la science de gouverner les hommes de leur plein gré ; tandis qu’il réserve au gouvernement fondé sur la force le nom de tyrannie A la fois spéculative et pratique , cette science exige le concours d’une haute intelligence et d’une ferme volonté. Les hommes qui- la possèdent au plus haut degré sont les politiques par excellence, les véritables rois. C’est à eux qu’appartient légitimement le pouvoir. Or, on distingue d’ordinaire trois formes de gouvernement : la monarchie, l’aristocratie et la démocratie, qui, selon qu’elles reposent sur le libre consentement ou la violence , sur les lois ou l’arbitraire , se subdivisent elles-mêmes en royauté et tyrannie, aristocratie et oligarchie, démocratie et démagogie. Platon se demande lequel dè ces gouvernements offre le plus de chances au règne de la véritable science politique. Ce ne peut être la démocratie, car la multitude est évidemment incapable d’acquérir une pareille science, la plus importante , la plus difficile de toutes. Peut-on espérer de la rencontrer dans la classe des riches, dans une fraction un peu considérable de la masse des citoyens ? Pas davantage. Comment une cité renfermerait-elle un certain nombre de grands politiques , quand la Grèce tout entière compte à peine quelques joueurs d’échecs d’une incontestable supériorité? Ce n’est donc que dans un seul homme, ou tout au plus dans quelques-uns, que réside l’art du commandement, la science royale, car celui-là est véritablement roi qui possède les talents et les connaissances de la royauté , soit qu’il règne ou qu’il ne règne pas *.
' Le Politique, traduction de M. Cousin, t. xi, p. 386.
1 Ibid., p. 431, 32-443
Parvenu à ce point, Platon abandonne sa propre définition de la politique , qu’il faisait d’abord reposer sur le libre consentement des gouvernés, et il proclame la souveraineté absolue de la science, la toute-puissance de la royauté du génie. « Soit qu’ils gouvernent par la volonté » générale ou malgré elle , selon des lois écrites ou sans » lois, ces vrais politiques ne doivent suivre que les inspi- » rations de leur art. De même que le médecin nous gué- » rit, de notre consentement ou malgré nous, par le fer ou » par le feu , souvent au prix des plus cruelles douleurs ; » de même, le souverain par la science est dans son rôle, » soit qu’il purge l’État pour son bien en mettant quelques » hommes à mort ou en les bannissant, soit qu’il l’amoinr> drisse en envoyant au dehors des colonies comme des » essaims d’abeilles, ou qu’il l’accroisse, au contraire, en » appelant dans son sein de nouveaux citoyens. » Sauver l’État par la science et la justice, le rendre meilleur, le corriger , le châtier mémo , tels sont les traits auxquels on reconnaît le gouvernement véritable. Toutes les autres combinaisons politiques ne sont des gouvernements ni légitimes ni même réels. Ce ne sont que des imitations plus ou moins imparfaites de la royauté de la science et du génie. — Quoi donc! s’écrie l’un des interlocuteurs, se peut-il que l’on gouverne sans lois ? Cela est dur à entendre. — Platon ne recule pas devant cette objection. Sans doute , dit-il , la législation appartient jusqu’à un certain point à la science royale. Toutefois , le mieux serai! que la force fût non pas aux lois , mais à un sage et habile roi. Alors il se met à développer les inconvénients des lois. Il n’y a, dit-il, dans la nature que des individus et des cas particuliers, toujours dissemblables et variables. Or, des prescriptions générales absolues et permanentes ne peuvent jamais embrasser complètement ce qu’il y a de plus juste et de plus avantageux pour tous, et parconsé-
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quent ordonner ce qui est vraiment le meilleur. Platon compare donc la loi à un homme opiniâtre et sans lumières qui ne permet pas que personne agisse en rien contre sa décision , quand bien même on proposerait quelque idée nouvelle et préférable à scs propres conceptions , ou à un médecin qui, partant pour un voyage , prescrirait un régime à ses malades avec interdiction d’y rien changer , quelles que fussent les modifications survenues dans leur santé ou dans la température. Il tourne en dérision la manière dont se font les lois dans les assemblées démocratiques , la nomination des magistrats par le sort ou par le suffrage , la formation des tribunaux populaires chargés de leur faire rendre compte de leur administration , les dispositions intolérantes portées par le vulgaire contre la philosophie et les éludes politiques '. Platon s’efforce de faire ainsi ressortir par le contraste l’excellence de son gouvernement idéal, où le pouvoir absolu serait confié à un seul homme, supérieur à tous les autres par le talent et la science politique.
Dans cette doctrine du despotisme éclairé on reconnaît celle de Socrate , telle que nous l’avons exposée d’après les Dits mémorables de Xénophon. Platon ne fait que développer , avec une vigueur de raisonnement et une âpreté de satire également remarquables , la théorie de son maître sur la royauté du génie et les critiques dont celui-ci poursuivait les institutions de la démocratie athénienne. Pas plus que Socrate , il ne recule devant l’attribution d’un pouvoir sans limites à son monarque idéal. II ne craint pas de présenter comme le type d’un gouvernement parfait une dictature permanente et arbitraire, disposant sans frein et sans lois de la liberté et de la vie des hommes, et régissant la société comme un troupeau du plus vil bétail. Il suppose , il est vrai , chez le souverain
* Le Politique, p. 445-450.
par excellence, chez l'homme vraiment royal , la plénitude des facultés de l’intelligence et de la volonté, un ensemble de qualités surhumaines. Mais quand il serait vrai qu’un être doué de facultés aussi prodigieuses pût apparaître sur la terre et se faire reconnaître à des signes certains , serait-il donc juste de confisquer à son profit exclusif l’intelligence et la liberté de tous les hommes? Si la réalisation d’une telle hypothèse est manifestement impossible, n’eslil pas indigne d’un esprit philosophique de préconiser une théorie dépourvue de base logique , et qui n’est propre qu’à fournir des incitations et des prétextes à la tyrannie? C’est une tendance malheureusement commune à la plupart des hommes investis ou ambitieux du pouvoir, que d’abonder avec plénitude dans leur propre sens, de se croire plus intelligents , plus habiles que tous leurs semblables , et de s’attribuer à eux-mêmes ces facultés transcendantes dont Platon fait l’apanage du véritable roi. Que l’orgueil , l’égoïsme ou l’adulation déterminent chez un monarque ou chez le premier magistrat d’une république la flatteuse conviction de sa supériorité , les doctrines de Socrate et de Platon , si séduisantes pour un caractère impérieux, ne porteront-elles pas un tel personnage à secouer le frein des lois et à ne reconnaître dans l’Etat d’autre règle que sa despotique volonté? Socrate et ses disciples ont prétendu ériger en gouvernement régulier la dictature, qui n’est qu’une nécessité passagère des temps agités. Par celte confusion déplorable , ils reculaient bien en deçà des sociétés au sein desquelles ils vivaient , en deçà même du despotisme asiatique , car le despotisme héréditaire se transmet du moins suivant une règle fixe , possède un critérium de légitimité , tandis que la dictature du génie, ne tirant son droit que d’elle-même , ne peut engendrer que la rivalité des ambitions et les luttes de la violence et de la ruse.
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Platon est lui-même amené à reconnaître l’impossibilité de l’application de sa propre théorie. « Les hommes , ditn il, répugnent à cette toute-puissance d’un seul. Ils déses- » pèrent de rencontrer jamais personne qui soit digne d’un y tel empire , qui veuille et qui puisse à la fois gouverner y avec science et vertu , et dispenser également à tous ce y qui est juste et ce qui est bien. Us croient plutôt qu’un y despote leur fera du mal, qu’il tuera ou maltraitera tous y ceux d’entre eux qu’il lui plaira; car, s’il se trouvait un y personnage tel que nous l’avons décrit , on serait heu- » reux de vivre sous la seule forme de gouvernement que
y la raison avoue, la seule parfaitement administrée
» Mais dans la situation présente des choses, puisqu’on ne y voit pas naître dans les Etats, ainsi que dans les essaims y d’abeilles, de roi tel que nous venons de le dépeindre, y qui dès l’abord se distingue entre tous par les qualités n du corps et de l’esprit, il ne reste, ce semble, qu’à se y réunir pour instituer des lois , en suivant les traces du » vrai gouvernement » Ainsi Platon est forcé de revenir au système des lois fixes, dont il s’est attaché à exagérer les vices, et de reconnaître que sa monarchie parfaite n’est qu’un rêve de l’imagination, une conception abstraite sans valeur pratique. Il continue cependant , pour l’honneur du principe, de lui assigner le premier rang, et ne place qu’au second l’Etat régi par une législation, soit écrite, soit traditionnelle. L’absolutisme du génie doit , selon lui , être distingué entre tous les autres gouvernements comme un dieu entre les mortels. Les gouvernements fondés sur des lois sont imparfaits de leur nature. « Que l’on ne s’éy tonne donc pas, dit-il, de tous les maux qui arrivent » ou arriveront dans des Etats reposant sur ce principe y qu’en toute chose on suivra la loi écrite ou la coutume y et non pas la science, quand il est évident que dans tou- 1 Le Politique , p. 455. — Traduction de M. Cousin.
» tes les affaires de la vie une semblable règle de conduite » serait une cause de ruine '. »
Puisque la faiblesse humaine ne peut se passer de règles fixes , de l’empire des lois , à qui appartient-il de les établir? Platon attribue celte haute mission aux hommes instruits et habiles. Le peuple ne doit instituer des lois que d’après une longue expérience ou à la persuasion de sages conseillers. Une fois qu’elles existent, il faut les respecter et les observera la rigueur. Sans doute il est préférable, en thèse générale , de n’èlre point lié par de semblables règlements, et d’agir suivant les circonstances et les temps. Mais une telle liberté ne pourrait être laissée qu’au politique par excellence. Ni la multitude , ni les riches , ni les magistrats ordinaires ne sont capables de s’élever au degré de science et d’habileté qu’exige l’exercice d’un semblable pouvoir. 11 convient donc qu’ils n’enfreignent jamais en rien les lois écrites ou les coutumes des ancêtres.
Les trois formes essentielles de gouvernement, monarchie, aristocratie, démocratie, sont également susceptibles d’être soumises à l’empire des lois. C’est à la monarchie enchaînée par de sages institutions que Platon accorde la préférence *. Mais sans lois elle est , selon lui , de tous les gouvernements le plus pesant et le plus difficile à supporter. L’aristocratie occupe un rang intermédiaire. « Pour le gouvernement de la multitude, dit Platon, n’y » voyons rien que de faible en toute façon , d’incapable » d’un grand bien et d’un grand mal comparativement aux » autres, parce que l’autorité y est éparpillée entre mille » mains *. »
* Le Politique, p. 455.
1 II ne s'agit plus ici de la royauté du génie, mais de la monarchie ordinaire, soumise à la loi de l'hérédité, ou du moins à des formes d’élection régulières.
* Le Politique, p. 459.
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Les dernières payes du dialogue sont consacrées à préciser la nature de l’art du vrai politique. Platon en refuse la connaissance à la plupart de ceux qui sont en possession du gouvernement des États. Ce ne sont pas, dit-il , de vrais politiques, mais des factieux préposés aux plus vains des simulacres-, ce sont des prestidigitateurs et des comédiens, les plus grands sophistes parmi les sophistes. La véritable science politique est distincte du talent militaire , de l’art oratoire, de la perspicacité du juge. Elle n’agit point par elle-même, mais elle apprécie les occasions favorables, conçoit et ordonne les entreprises et dicte des ordres que les autres sciences ont mission d’exécuter. Enfin Platon signale chez les hommes politiques deux caractères opposés, et dont la domination exclusive est également dangereuse. Les uns pèchent par faiblesse, les autres inclinent à la violence. « Ceux qui sont d’un naturel très-modéré, dit-il, » toujours enclins à vivre tranquillement, faisant leurs afi faires tout seuls et par eux-mêmes, également pacifiques
- chez eux et désirant l’être envers les Etats étrangers, » portent ces dispositions dans des circonstances auxquelles » elles ne conviennent pas, et parce que leurs goûts sont
- satisfaits , ils ne s’aperçoivent pas qu'ils deviennent in* » capables de combattre , et sont à la merci de quiconque » les attaque. — Mais que dirons-nous de ceux qui incli- * nent davantage vers la force? Xe les a-t-on pas vus » poussant sans cesse l’État vers quelque guerre, à cause » de leur passion excessive pour ce genre de vie, et lui » suscitant des ennemis nombreux et puissants, ruiner » entièrement leur patrie ou la rendre esclave et sujette » de ses ennemis 1 ?» Il n’est pas besoin de remonter bien haut dans l’histoire pour rencontrer des personnages célèbres qui présentent le type des deux caractères tracés par le philosophe.
4 Le Politique, p. 474, 475.
dialogue De la royauté , dont nous venons d’exposer les principales idées , forme le point de départ des travaux politiques de Platon. Il procède de Socrate par la doctrine de la souveraineté du génie, qui y occupe la plus large place ; mais il s’eu éloigne et constitue un progrès sur les opinions de ce sage par l’aveu que fait Platon de l’impossibilité d’appliquer cette doctrine dans la pratique. Le despotisme de la supériorité intellectuelle n’est plus, sous la plume de Platon, que le type abstrait d’une perfection irréalisable , l’image idéale du gouvernement d’un Dieu sur la terre. Platon accorde encore beaucoup trop d’importance à cette hypothèse. Il la développe avec une complaisance trop favorable aux prétentions des tyrans, et il a le tort grave de tourner en dérision et d’affaiblir l’idée la plus noble et la plus élevée à laquelle l’esprit humain ait atteint dans l’ordre moral , le fondement le plus solide de toute société , de tout gouvernement , en un mol la sainte notion de la loi. Mais, en dernière analyse, il est contraint par la force des choses de renoncer à sa chimérique conciliation de l’arbitraire avec la justice absolue dansla personne d'un monarque impossible , pour revenir à cette idée de la loi qn’il a tant dédaignée, comme à la seule base réelle de l’ordre politique. Ici apparaît en lui une disposition à exagérer la puissance de la loi, à lui attribuer une extension et une perpétuité inconciliables avec le développement libre et spontané des sociétés. Au lieu de lois susceptibles d’être modifiées suivant les progrès et les besoins nouveaux amenés par le temps , Platon ne conçoit que des lois une fois établies pour toujours et imposant à la société un joug immuable et éternel. S’il renonce au despotisme viager du génie, on voit poindre au fond de sa pensée un autre despotisme non moins redoutable, celui d’un être surhumain modelant le corps social sur un type déterminé et lui imposant une forme qu’il devra conserver pendant
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lonte la durée de son existence; en un mot, celui du législateur tel que le conçut la philosophie antique.
Cette tendance se prononce cl se manifeste ouvertement dans le dialogue intitule Minas, qui semble former la liaison entre le Politique et les deux œuvres capitales de Platon , la République et le Traité des lois. Dans le Minos, Platon exprime la plus vive admiration pour les constitutions de la Crète et de Lacédémone, pour Minos, Rbadamantlie et 'surtout Lycurgue, auxquels il en rapporte l’établissement. Il est facile de voir que la gloire des instituteurs des peuples, des pères des nations, est la plus flatteuse à ses yeux, celle à laquelle il aspire peut-être au fond du cœur. 11 ne lui fut pas donné de reproduire le rôle de ces personnages fameux. Son temps ne se prêtait plus à une telle entreprise. 11 la réalisa néanmoins autant qu’il fut en lui, et ne pouvant organiser un Etat dans le inonde réel, il se consola en instituant deux républiques imaginaires.
Pmxcipbs ukxkbaux uk Platon. — Le droit et la force. — Rapports de la morale et de la politique. — L’individu et l’État. — Le gouvernement aux philosophes.
Avant d’aborder l’examen des combinaisons politiques proposées par Platon dans ses grands traités, il est nécessaire d’exposer rapidement les principes qu’il a proclamés dans divers dialogues sur les questions les plus générales de la science politique , telles que celle des rapports de celte science avec la morale et du rôle de la force et de la justice dans les affaires humaines. C’est quand il aborde ces sujets que le génie de Platon, en général malheureux dans les applications, s’élève à la plus grande hauteur et justifie l’admiration dont il a été l’objet dans l’antiquité et dans les temps modernes. Si, en appréciant ses écrits, l. 18
ou est souvent obligé do faire une large pari aux sévérités do la critique, on est heureux aussi d’avoir à lui accorder des éloges mérités.
C’était, du temps de Platon comme à beaucoup d’autres époques , une doctrine généralement répandue parmi les hommes politiques et les sophistes, que la morale et la justice sont des idées niaises et puériles, bonnes pour le vulgaire, mais indignes des êtres supérieurs; qu’il appartient aux hommes doués de grandes facultés et de vives passions, aux individualités puissantes, de secouer un joug ridicule et de poursuivre par toutes les voies les jouissances et le pouvoir. De tout temps, le culte du succès et l’indifférence à l’immoralité des moyens avaient été l’un des vices du caractère grec. Le rusé et peu scrupuleux Ulysse fut, dans les âges héroïques, le type admiré de la sagesse pratique telle que la comprenaient les auditeurs des rhapsodes, et Homère louait l’aïeul du roi d’Ithaque d’avoir été l’homme le plus habile de son temps pour s’approprier par ruse le bien d’autrui Les grands personnages du temps de Platon, dignes successeurs de ces astucieux héros, professaient une estime particulière pour l’art de s’emparer du pouvoir par la force, la ruse ou une fausse éloquence, de détourner à leur profit les richesses publiques et de trafiquer impunément des intérêts de leur patrie. Ils justifiaient ces pratiques par la théorie de la suprématie de la force, théorie qu’ils n’osaient point sans doute professer publiquement, mais qu’un observateur perspicace discernait aisément au fond de leurs actes et de leur cœur. Cette théorie a pour conséquence la négation de toute idée de droit et de justice dans l’ordre politique. Elle rend superflue la recherche des conditions de la légitimité des gouvernements et sanctionne tous les genres de tyrannie. Platon lui donne pour interprète dans le Gorgias Calliclès,
1 OrfÿfM le, I. MX, v. 396.
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jeune Athénien distingué par la naissance et la fortune, avide des succès de l’agora et du pouvoir, mais dédaigneux contempteur de la philosophie. Calliclès oppose ce qu’il appelle l’ordre naturel à l’ordre légal. D’après la loi de la nature, dit-il, le plus fort, le plus capable déploie ses forces dans leur plénitude pour son propre avantage. Il poursuit les plaisirs et le bonheur en brisant la résistance des faibles. Ceux-ci doivent se soumettre et se contenter de ce qu’il daigne leur laisser. L’inégalité, la domination de la force , la soumission de la faiblesse sont donc d’institution naturelle et parlant légitimes. Telle est la loi qui règne parmi les animaux , celle qu’observent universellement les unes à l’égard des autres les associations humaines indépendantes, les cités et les nations. Voilà la vraie justice selon la loi de nature. Mais quand les hommes se réunissent en société, tout est renversé. La majorité des individus sent sa faiblesse et reconnaît que sa seule chance de sécurité consiste dans l’établissement de lois destinées à contenir l’homme fort et confirmées par la sanction morale de l’éloge et du blâme. On s’empare donc de lui comme d’un jeune lion, pendant que son âme est encore tendre, on le fascine par de beaux discours et par l’éducation, de manière à le réduire à la mesure de l’égalité commune. Telle est, continue Calliclès, la justice conformément à la loi de la société, système factice créé par la foule pour sa défense et son bonheur , et pour la subversion de la loi de la nature, qui arme l’homme fort du droit d’usurpation et de licence. Mais qu’une circonstance favorable se présente, et vous verrez le favori de la nature secouer le joug, fouler aux pieds les lois, rompre le cercle magique de l’opinion qui l’entoure et se poser de nouveau en seigneur et mailrc de la foule , reconquérant cette glorieuse position que la nature lui avait assignée connue son droit. L’homme supérieur, le vrai philosophe qui va au fond des choses et se
27 li
coni'orutc à l’ordre naturel, an lieu de se passionner (tour l’ordre légal el pour l’idéal abstrait d’une fausse justice, s'efforce de s’emparer de la domination par force ou par adresse, par l’épée ou par la parole, et, arrivé au pouvoir, gouverne les hommes en les inéprisaht
Platon soutient contre la hautaine immoralité de Calliclès les droits de la justice. Si la justice est la force, fait-il répondre par Socrate, c’est au grand nombre que la force appartient en définitive. Il n’est pas d’individu assez puissant pour résister à tous. Or, c’est le grand nombre qui a établi et qui maintient les lois, le grand nombre qui admet que la justice consiste dans l’égalité et qu’il est plus honteux de commettre l’injustice que de la souffrir. I,e principe de Calliclès tourne donc contre lui, puisque la suprême force est l’apanage de la foule dont le consentement unanime subordonne la force à la justice. Ainsi Platon rend à l’idée du droit son rôle éminent dans le domaine de la politique. Par malheur les autres arguments qu’il emploie présentent en général un caractère sophistique, et ne reposent que sur des distinctions de mots et des confusions d’idées qu’il prête gratuitement à son adversaire. Il avance lui-même des opinions fausses et dangereuses. En soutenant le droit absolu du plus fort, du plus capable, Calliclès ne fait qu’exagérer une idée vraie au fond ; son tort consiste à l’isoler de la notion supérieure de la moralité et de la justice. On peut dire avec raison que l’homme distingué par des facultés éminentes , dont il fait un bon usage, doit jouir dans la société d’avantages supérieurs a la condition du vulgaire, pourvu que ces avantages ne blessent point les droits essentiels de ses semblables. Ce qui est faux , c’est de prétendre que cet homme est affranchi de tout frein moral , qu’il peut légitimement s’emparer
1 Gorijias, traduction de M. Cousin, p. 591 à 300.