P LATO Y
ÎT'.I
voir, la fin réelle du gouvernement est directement opposée à la conception de Thrasymaque.
Dans le second livre de la République , Glaucon et Adimante reprennent la thèse de Calliclès et de Thrasymaque, et développent avec une éloquence extraordinaire les avantages de l’injustice. Jamais la cause de l’immoralité et de l’égoïsme ne fut défendue avec plus d’audace et d’habileté; jamais on ne retraça en termes plus poignants le triomphe de la perversité et de l’hypocrisie, l’oppression et le malheur de la vertu. Platon rend lui-même sa tâche de défenseur du droit et de la morale tellement difficile , qu’il semble ne pas oser placer la réponse en face de l’objection, et qu’il la rejette dans les derniers livres de la République. Là, au tableau des prospérités de l’homme pervers et ambitieux , Platon oppose celui de la vie intérieure du tyran. Il le montre esclave de tous les vices, pauvre au milieu de ses richesses parce qu’il est insatiable, en proie aux terreurs et aux angoisses au milieu de ses satellites parce qu’il se sent détesté, et contraint par sa position même à devenir de jour en jour plus envieux , plus perfide, plus injuste, plus impie. Il compare son ôme à une cité livrée aux fureurs d’un despote , à nne arène dans laquelle des monstres affreux se livrent un combat acharné. Puis il proclame que le plus heureux des hommes , même au sein de l’infortune , c’est le plus juste et le plus vertueux, et que le plus malheureux c’est le plus injuste et le plus méchant , en un mot le tyran '. Enfin, dans la dernière partie du Gorcjias et dans le dixième livre de la République, il expose sous la forme de l’allégorie mythologique le dogme des récompenses et des expiations d’une autre vie, tandis qu’il consacre un nouveau dialogue, le Pbilèbe, à poursuivre dans leur source première les théories antisociales de l’égoïsme et de la force ,
4 République, liv IX.
sso
HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ, cil établissant que le souverain bien ne réside pas dans le plaisir , dans les sensations agréables , mais dans l’observation des lois morales aperçues par l’intelligence pure et proclamées par le sens commun du genre humain
Cependant il est à regretter que la haute métaphysique du Philèbe soit peu accessible à la plupart des intelligences, et que Platon ne mette pas en lumière le lien qui unit la doctrine sensualiste du plaisir et de l’intérêt qu’il réfute dans ce dialogue aux théories qui fondent la politique sur la force et la ruse. D’un autre côté, ses réponses aux objections de Calliclès , de Thrasymaque , de Glaucon et d’Adimantc ne présentent ni la netteté, ni la vigueur, ni l’éloquence qu’il a su prêter au langage de ses adversaires. Il fallait poser avec autorité le grand principe métaphysique dp l’obligation morale, établir que l’idée de droit et de devoir ne peut se résoudre dans aucune autre, s’explique et se justifie par cela seul qu’elle existe dans l’intelligence humaine; faire voir qu’elle s’impose impérativement à la raison , qui se révolte contre tous les sophismes tendant à l’ébranler. Au lieu de suivre cette marche vraiment philosophique et digne de la majesté du sujet, le fondateur de l’Académie se jette dans de subtiles distinctions, invoque des .analogies et des exemples, et présente connue type de Injustice absolue les déplorables combinaisons de sa République. II faut le reconnaître , Platon défendant la justice et le droit est inférieur à Platon argumentant contre lui-même en faveur de l’injustice et de la tyrannie. La lecture des éloquents passages dans lesquels il expose le triomphe de l’égoïsme, de la force, de l’astuce et de l’hy-
1 Dans le dixième livre des Lois, Platon s'attache aussi à réfuter les sophismes de ceux qui nient l'existence des dieux , ou qui prétendent soit que les dieux ne se mêlent pas des affaires humaines, soit que. s’ils s'en mêlent , il est facile aux coupables de les apaiser et de les gagner par des sacrifices et des prières. — Voir plus loin J V de ce chapitre.
Pl.ATOX.
|K>crisie est do nature à produire une impression fâcheuse sur des âmes faibles et en hutte aux assauts de l'ambition et de la cupidité. Aussi comprend-on jusqu’à un certain point qu’Athénée ait dit de l’école de Platon que si elle avait formé uu grand nombre de législateurs, de généraux, de libérateurs de leur patrie, elle avait produit un nombre non moins considérable de traîtres et d’oppresseurs de leurs concitoyens
Malgré ces imperfections, ces défaillances de son génie, Platon n’en a pas moins la gloire d’avoir fait de louables efforts pour démontrer que la politique ne doit point être l’arène de la force, et pour rendre à l’idée du droit et de la justice son rang légitime dans le gouvernement des affaires humaines. Cependant , même en suivant cette noble voie, Platon a commis une nouvelle et capitale erreur, celle de prétendre que l’unique fin de la politique c’est de faire régner la morale , de rendre de gré ou de force les hommes meilleurs. Sans doute la politique est subordonnée à la morale, en ce sens qu’elle ne doit jamais employer que des moyens avouables par la raison et la conscience, qu’elle ne doit sous aucun prétexte favoriser ou provoquer la corruption. Mais attribuer à la politique la mission de moraliser les hommes, de régler et de surveiller tous les actes de la vie même privée, de former les intelligences et les cœurs , c’est donner à son pouvoir une extension abusive et dangereuse. L’institution du gouvernement a pour but d’assurer le respect du droit rigoureux, et non des obligations imparfaites; d’établir et de faire régner des lois protectrices des intérêts positifs, et non des préceptes de morale. C’est à la religion , à l’opinion de créer les mœurs qui inspirent , soutiennent et complètent les lois. Les lois, à leur tour, protègent, conservent, modifient indirectement les mœurs, mais elles ne doivent ni ne peu-
1 Athénée, X, r. ult. p. 508, 509.
vont leur donner naissance. Prétendre régler les moeurs parles lois, c’est détruire toute liberté, toute spontanéité chez les sociétés; c’est les condamner à une civilisation fausse et incomplète, à une perpétuelle enfance. Cette erleur ne fut pas propre à Platon. Elle fut celle de l’antiquité tout entière. Elle domina les premiers législateurs, pl Solon lui-mémc, dont la plupart des prescriptions relatives à la vie privée tombèrent heureusement en désuétude. Elle reparaît dans les écrits des premiers écrivains politiques , dans Hérodote , Hippodam us et Xénophon. Mais nul ne la poussa aussi loin que Platon , et n’attribua au pouvoir souverain des droits aussi absolus surin société et sur l’individu. «Ce serait se tromper, dit-il, que de r> croire qu’il suffit de faire des lois sur les actions rela- » tives «à l’ordre public, sans qu’il faille descendre, à moins !» de nécessité, jusque dans la famille; qu’on doit laissera :» chacun la liberté de vivre à sa guise dans son intérieur; « qu’il n’est pas besoin que tout soit soumis à des règle- » menls; et de penser qu’en abandonnant ainsi les citoyens »» à eux-mêmes dans les actions privées, ils n’en seront « pas pour cela moins exacts observateurs des lois en ce
r (jui touche l’ordre public Tout ce qui se fait dans un
!» Etat scion l’ordre et sous la direction de la loi est pour » lui la source d’une infinité de biens; au contraire , ce »> qui n’est pas réglé ou ce qui l’est mal fait tort à la plu- ■» part des autres règlements les plus sagement établis '. r Conséquent à ces principes, Platon professe une admiration sans bornes pour les Minos et les Lycurgue, dont les lois pénètrent dans tous les détails de la vie et assurent ainsi le règne de la vertu s. D’un autre côté, il est entraîné par sa conception exclusive et exagérée du rôle moral de la politique à méconnaître l’un des éléments les plus im-
1 Lois, liv. VI, p. 226-227, édition Charprnlipr.
1 Ihid., p. 227; — liv. I. p. I I.