‹ Histoire de la souveraineté; ou, Tableau des institutions et des doctrines politiques comparéesChapitre 24 sur 41 · PLA10V · texte numérisé non relu

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portants de la mission du pouvoir. Les sociétés ne vivent pas seulement de morale et de vertus philosophiques; elles ont besoin de puissance, de grandeur et de richesses, conditions nécessaires de leur bien-être intérieur et de leur sécurité au dehors. C’est à leurs gouvernements qu’est imposée la tâche de leur assurer ces avantages, et l’opinion générale considère avec raison comme l’un des plus beaux titres de gloire de l’homme politique d’avoir su la remplir. Platon ne partageait pas ce sentiment. Il enveloppait dans une commune réprobation tous les hommes d’Etat passés et présents, quelque brillante et utile à leur patrie qu’eût été leur administration. D’après le langage qu’il prêle à Socrate dans le Gorgias , Thémistocle , Milliade, Cimon et Périclès n’étaient que des serviteurs, des flatteurs du peuple , habiles à satisfaire ses appétits et ses désirs immédiats, mais incapables de le rendre meilleur moralement. Socrate les compare au boulanger ou au cuisinier qui apprêtent leurs mets respectifs sans savoir ni s’inquiéter si l’emploi de ces aliments est ou non favorable à la santé de ceux qui les consomment, point que l’art supérieur du médecin peut seul déterminer. Il convient que comme serviteurs ou ministres du peuple ils sont assez habiles , qu’ils ont amplement pourvu la cité de remparts, de ports , de vaisseaux , de tributs et A' autres semblables bagatelles. Mais lui, Socrate, est le seul homme à Athènes qui tende dans la mesure de ses forces au vrai but de la politique, le développement moral du peuple '. Cette doctrine insensée ne fut jamais celle de Socrate , que Xénophon nous montre au contraire recherchant les moyens d’augmenter la puissance d’Athènes, et exhortant les plus distingués d’entre ses amis à participer à la politique active. Elle est propre à Platon. Malheur aux nations qui né-

* Gorgias, traduction de M. Cousin, p. 389-393-399.

ÎSV HISTOIRE DK LA SOUVERAINETÉ

({limeraient ces bagatelles dont il fait si bon marché, el dédaigneraient les services de personnages semblables aux grands hommes pour lesquels il professe un injuste mépris!

On le voit, Platon attribue au pouvoir souverain une extension illimitée, il ne fait aucune réserve en faveur de la personnalité humaine, et la soumet tout entière au despotisme d’un code de morale arbitraire. Pour lui , l’Etat est tout, l’individu n’est rien. A qui Platon confiera-t-il la mission de constituer, d’organiser la cité, de tracer ces lois qui doivent tout régler jusqu’aux rapports des époux1 et au menu des repas? S’il anéantit l'individu devant la puissance suprême, remettra-t-il du moins cette puissance à la société tout entière ou bien à l’élite de ses membres; lui reconnaîtra-t-il le droit de désigner l’homme ou les hommes chargés de la constituer? Nullement. Dans le Politique, Platon a refusé à la foule, à la classe des riches, à toute réunion d’hommes quelque peu nombreuse les facultés politiques; il ne les accorde qu’à un être sublime et pour ainsi dire surnaturel, au législateur. Fidèle à cette doctrine , il déclare, dans le traité de la République et dans celui des Lois, que la situation la plus favorable pour l’établissement de sages institutions est celle d’un Etat gouverné par un tyran jeune, doué de grandes qualités et secondé par un habile législateur *. Platon semble par là faire allusion au rôle qu’il aspira lui-même à jouer auprès du jeune Denys.

L’Etat une fois constitué par le législateur , à qui doit en appartenir le gouvernement? Platon énumère les divers titres en vertu desquels les uns commandent et les autres obéissent. Ce sont l’autorité paternelle, la noblesse, l’âge,

* Loi », liv. VI, p. 231-33. — C’est à la loi, dit Platon, d'enseigner aux nouveaux mariés comment ils doivent se comporter pour faire des enfants, etc...

1 Lois, liv. IV, p. 125-129.

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le droit du maître sur l’esclave, la force, le sort, l’empire de l’intelligence et du savoir sur l’ignorance. Il déclare que ce dernier litre au commandement est le plus juste , le plus conforme à la nature. Le pouvoir doit appartenir à la sagesse, à l’intelligence ', dont la plus haute expression est la connaissance de la philosophie, c’esl-à-dire la science des idées pures , de l’ahsolu, de l’immuable, de l’éternel, la foule est incapable d’acquérir une semblable science , de s’élever à la contemplation de l’essence du beau, du vrai et du bien *. Pour que les Etats soient bien gouvernés, il faut donc que les philosophes deviennent rois ou que les rois se fassent philosophes 3. Platon prévoit que cette maxime, devenue depuis si ehère aux écrivains du xvm' siècle, sera accueillie par le ridicule; mais il ne l’avance pas pour cela avec moins d’assurance; il y revient souvent cl la présente comme le seul remède à tous les maux qui affligent les Etats et le genre humain.

Platon est donc toujours demeuré fidèle au principe général qu’il a posé dans le Politique : la souveraineté, le gouvernement de la société appartient de droit à l’intelligence et à la vertu. La force , la naissance , la richesse , ne sont point des titres réels et suffisants à la possession du pouvoir. Mais apxès avoir vanté , dans le Politique , le despotisme arbitraire d’un génie supérieur et y avoir ensuite renoncé comme à une chimère, il adopte pour solution définitive et pratique du problème de la souveraineté l’établissement d’une constitution , de lois fixes , par un législateur unique , doué de hautes facultés et qu’un heureux hasard aura investi du pouvoir constituant. Le gouvernement institué par ce législateur devra être confié aux hommes les plus distingués par leurs qualités intellectuelles et

' Lois, liv. lit, p. «6,97.

2 Républ. , I. VI, p. 269.

> Républ., liv. V, p. 237 , L VI, p. 278.

morales. Aiusi le principe duquel émane l’autorité légitime reste le même ; c'est toujours la souveraineté de l'intelligence. Platon ne varie que sur la manière de l'appliquer.

Traits de la Rxpueliuik. — Organisation du gouvernement. — Le pouvoir aux plus digues. — Les trois races d’hommes. — Les sages. — Les guerriers. — Les artisans. — Education des magistrats. — Erreurs sociale» de Platon.

J’ai exposé les idées générales sur lesquelles repose la politique de Platon. 11 ne reste plus qu’à indiquer rapidement quelle organisation ce philosophe considérait comme étant la plus propre à réaliser dans la pratique le gouvernement de l’intelligence et de la vertu.

Platon dépeint dans sa République et dans son Traité des lois les types de deux sociétés politiques , dont l’une constitue à ses yeux l’idéal de la perfection, tandis que l’autre, selon lui moins conforme à la raison absolue, est par cela même plus facilement réalisable et mieux proportionnée à la faiblesse humaine. Il se proposait de tracer le plan d’un troisième Klat , sans doute plus rapproché des constitutions politiques appliquées de son temps; mais la mort prévint l’exécution de ce projet.

La République présente un système d’organisation sociale et un plan d'éducation plutôt qu’un ensemble de combinaisons gouvernementales, qu’une constitution dans le sens moderne du mot. Le côté politique proprement dit y est complètement laissé dans l’ombre. On n’y trouve aucune indication relative aux assemblées du peuple, à l’établissement d’un sénat et de magistrats executifs. Néanmoins , l’organisation sociale proposée dans cet ouvrage implique un certain ordre politique dont le principe est facile à caractériser.

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Le |>oiul de dépari de Platon est toujours eelte idée formulée dans le Politique et le Gorgias , que le pouvoir doit appartenir au plus capable , au plus digne. C’est la pensée qui inspirait à Socrate la théorie de la royauté du génie, et à son disciple la conception du législateur unique. Platon reste fidèle à ce principe dans son plan de législation; il l’isole de tout ce qui pourrait lui servir de correctif, et en le poursuivant jusque dans ses dernières conséquences , il arrive aux plus déplorables erreurs.

Le philosophe de l’Académie distingue dans l’ànie de l'homme trois éléments : la raison, l’irascibilité, les appétits sensuels. Selon que l'un de ces éléments domine chez l’individu , celui-ci est destiné par la nature à gouverner la société , à la défendre les armes à la main , ou à la servir par les professions mécaniques. Le législateur tiendra donc aux hommes ce langage : « Vous êtes tous frères, 9 mais le Dieu qui vous a formés a fait entrer de l'or dans » la composition de ceux d’entre vous qui sont propres à 9 gouverner les autres. Aussi sont-ils les plus précieux. Il 9 a mêlé l’argent dans la formation des guerriers , le fer et '> l’airain dans celle des laboureurs et des autres artisans. i Puis donc que vous avez tous une origine commune , 9 vous aurez pour l'ordinaire des enfauts qui vous ressem- 9 bleronl. Mais il pourra se faire qu’un citoyen de la race « d’or ait un fils de la race d’argent , qu’un autre de la 9 race d’argent mette au monde un fils de la race d’or , et » que la même chose arrive à l’égard des autres races. Or, » ce Dieu ordonne aux magistrats de prendre garde , sur » toute chose , au métal dont l’ânic de chaque enfant est 9 composée. Et si leurs propres enfants ont quelque mé- » lange de fer ou d’airain, il ne veut pas qu’ils leur fassent » grâce , mais qu’ils les relèguent dans l’étal qui leur con- » vient, soit artisan, soit laboureur. Il veut aussi que, si 9 ces derniers ont des enfants qui tiennent de l’or et de

Il I ST 01 B K DK LA SOUVKKAl.VKTK.

» l'argent, ou élève ceux-ci à la eomlilion des guerriers, » ceux-là à la eondilion des magistrats ; car il y a un oracle » qui dil que la république périra lorsqu'elle sera gouvcr- » née par le 1er ou par l'airain ’. »

L’unique principe d'organisation sociale adopté par Platon est donc celui-ci : \ chacun suivant sa capacité. Tout membre de l’Étal, dit-il, ne doit remplir qu’un emploi , celui auquel il est le plus propre. Rien de plus funeste que la confusion des divers ordres de fonctions sur la même tête *. De là la division de la société en trois classes fermées , celles des magistrats , des guerriers , des laboureurs et artisans, division qui reproduit les ternies de celle qu’avait longtemps auparavant tracée Hippodamus, mais avec un caractère bien différent. Hippodamus plaçait les trois ordres sur le même rang, accordait à tous leurs membres les droits de citoyen et l’accès à certaines magistratures. Platon réduit à l’ilotisme la classe agricole et industrielle , et fait des droits politiques l’apanage exclusif des magistrats et des guerriers. 11 constitue ainsi une société éminemment aristocratique, et rétrograde vers l’organisation des castes orientales, dont l’Égypte qu’il avait parcourue lui avait offert un vivant souvenir. Platon , il est vrai , ne fait pas reposer sa division sur le fait de la naissance, caractère propre aux castes asiatiques, mais sur la différence des aptitudes. Son tort est précisément d’avoir exagéré les conséquences de ces différences natives, d’en avoir déduit une révoltante inégalité politique , et d’avoir sacrifié à l’éclosion du mérite tous les autres éléments de la nature humaine, la propriété, l’hérédité, les liens de la famille.

La société décrite dans la République repose donc sur l’inégalité des classes. 11 y a dans son sein un ordre noble et

1 Hépubl., I. lit, p. lit.

! Repu R, 1. IV, p. 172-174.

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un ordre avili, une classe gouvernante et une classe gouvernée. La première a le monopole du commandement et des armes. Les guerriers sont chargés de défendre la république ; mais ils doivent aussi réprimer les troubles intérieurs, c’est-à-dire maintenir par la force leur suprématie. C’est l’organisation de Sparte portée à sa plus haute expression : un petit nombre de guerriers dominant un peuple d’Hilotes. Comme à Sparte, la cité des égaux, l’égalité absolue règne entre les guerriers , et Platon en assure le maintien par la communauté des biens, des enfants et des femmes. La loi règle l’éducation dans scs moindres détails, et soumet tous les actes de la vie à une inflexible discipline. Platon s’est encore inspiré , sur ce point, de la législation lacédémonienne ; mais il blâme Lycurgue de n’avoir prescrit aux citoyens qu’une éducation purement gymnastique et militaire ; il y joint l’étude de la musique , des sciences et de la morale.

C’est parmi les guerriers formés par cette éducation que seront choisis les magistrats. Dès l’enfance on remarquera ceux qui se distinguentde leurs compagnons parles grâces extérieures et par les qualités du cœur et de l’esprit. On les soumettra aux épreuves de la douleur, de la crainte et du plaisir ; on leur enseignera l’arithmétique et la géométrie, sciences également nécessaires au philosophe et au guerrier; la physique et l’astronomie, indispensables à des magistrats ; la gymnastique et l’art militaire. Ils devront remplir vaillamment tous les devoirs des guerriers. Parvenus à l’âge de trente ans , ils seront initiés à la dialectique et aux plus sublimes spéculations de la philosophie , qui élèveront leur âme à la région de la lumière pure, à la source de toute vérité , et l’introduiront dans le sanctuaire du bien , du vrai et du beau. Cependant ils ne devront pas se plonger tout entiers dans les douceurs de l’étude et de la contemplation. De trente à cinquante ans, ils exerceront L 1»

les emplois et les grades militaires qui leur seront confiés. Parvenus à cinquante ans, ceux d’entre eux qui seront sortis honorablement de toutes ces épreuves cl auront al* teint le plus haut degré de sagesse et de vertu, seront aptes à entrer dans le corps des suprêmes magistrats. Ainsi le pouvoir ne sera remis qu’à des hommes éprouvés, d’un «âge mûr, d’une supériorité incontestable, et réunissant àde vastes connaissances théoriques une profonde expérience.

Telle doit être, d’après Platon, l’éducation des hommes destinés au gouvernement. Sur quel plan le gouvernement lui-même sera-t-il organisé? Quels seront le nombre et les fonctions des magistrats , le mode de l’élection , les formes de la responsabilité ? Le philosophe ne traite pas ces questions et paraît n’y attacher aucun prix. Peu lui importe que sa république soit gouvernée par un seul ou par plusieurs. L’organisation sociale et le système d’éducation , voilà pour lui les lois fondamentales de l’État. Tant qu’elles sont respectées la constitution n’est pas ^Itérée1.

La république de Platon offre le type absolu de la société aristocratique et militaire, sans industrie ni commerce , dont Sparte n’était encore qu’un exemplaire imparfait. Mlle est un ordre, une communauté guerrière et philosophique, plutôt qu’une cité, une association politique. J’ai exprimé ailleurs mon jugement sur les odieuses combinaisons sociales que Platon n’a pas craint de préconiser, et je ne puis qu’y persister. Quant au système d’éducation auquel le philosophe propose de soumettre les hommes destinés à gouverner, malgré ce qu’il présente de grandiose et de séduisant au premier aspect, on ne saurait lui accorder une complète approbation. L’éducation des magistrats a pour principale hase l’étude des sciences exactes et de la philosophie pure. Or un tel régime intellectuel est évidemment peu propre à former le

* Rrpubl., 1. IV. dernier alinéa.

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caractère et l’intelligence au maniement des choses et des hommes, à l’exercice du gouvernement. Les mathématiques impriment à l’esprit une rigueur et une inflexibilité qui dégénèrent souvent en roideur et en bizarrerie , et sont exclusives de ce tact délicat , de cette finesse d’appréciation qu’exigent les affaires de la vie publique. Habitués aux solutions absolues, les mathématiciens inclinent presque toujours vers les opinions et les mesures extrêmes. Ceux d’entre eux qui ont joué un tôle politique se sont en général montrés ou fauteurs de la démagogie, ou serviles instruments du despotisme. L’étude de la philosophie pure n’est guère propre à corriger ces tendances. Le plus souvent elle fait perdre à ses adeptes le sentiment du réel, et les habitue à vivre dans un monde chimérique , où les faits cèdent la place aux idées, et les données de l’expérience aux formules à priori. Dès le temps de Platon , c’était le reproche que l’on adressait, non sans raison, aux philosophes et aux sophistes, entre lesquels les hommes adonnés à la vie active ne faisaient guère de distinction. « La » philosophie, dit Calliclès dans le Gorcjias, est une chose » amusante lorsqu’on l’étudie avec modération dans la «jeunesse; mais si l’on s’y arrête longtemps, c’est un « fléau; quelque beau naturel que l’on ait, si l’on pousse » ses études en ce genre jusque dans un âge avancé , on » reste nécessairement neuf en toutes les choses qu'on ne » peut se dispenser de savoir, si l’on veut devenir un » homme distingué et se faire une réputation. Les philo- » sophes n’ont en effet aucune connaissance des lois qui » s’observent dans une ville; ils ignorent comment il faut » traiter avec -les hommes dans les rapports publics ou » particuliers. Ils n’ont nulle expérience des plaisirs et des » passions humaines, en un mot de ce qu’on appelle la » vie. Aussi, lorsqu’ils se trouvent chargés de quelque « affaire domestique ou civile , ils se rendent ridicules ,

» à peu près comme les politiques quand ils veulent se » mêler aux assemblées et aux disputes des sophistes » Platon s'efforce de répondre aux critiques de Calliclès. 1! consacre aussi une grande partie du sixième livre de sa République à défendre les philosophes contre ceux qui les accusent d’être bizarres , incommodes, inutiles dans la société. Son apologie est peu concluante , car pour justifier les philosophes il condamne tous les gouvernements existants, et déclare que le seul État où le vrai philosophe puisse déployer ses qualités sociales -et politiques , c’est celui dont il vient de tracer le plan.

Parmi les leçons que l’on peut puiser dans le spectacle des erreurs des grandes intelligences, il n’en est pas de plus imposante et de plus triste que celle que présente le plan de la meilleure des républiques tracé par Platon. Une société monstrueuse et impossible , basée sur la promiscuité, l’infanticide, le communisme, la servitude des classes productives : voilà où aboutit, sous la plume du fondateur de l’Académie, la doctrine de la souveraineté de l’intelligence et de la suprématie du législateur philosophe. Jamais chute intellectuelle ne fut plus lourde cl plus profonde ; jamais n’éclata plus manifestement toute la fragilité de la raison individuelle lorsqu’elle prétend s’isoler complètement des données de l’expérience et du sens commun , et s’élèvera priori , par scs propres forces , à la perfection absolue. On a dit souvent, dans le but d’excuser Platon, qu’il n’avait point prétendu donner pour une réalité, ni même pour une chose possible, les principes qu’il développe dans sa République *. En fait, rien n’est moins exact que cette allégation. Les paroles et les actes de Platon prouvent qu’il prenait son utopie au sérieux et qu’il eu

1 Gonjiat, p. 295.

2 Voir notamment la préface de la 1" édition de la Politique d’Aristote, traduite par SI. Barthélemy Suint-Hilaire, p. xxix.

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espérait la réalisation. Il déclare formellement qu’un État semblable à celui dont il a décrit le modèle a existé , existé ou existera, et qu’il n’y a rien d’impossible ou de chimérique dans son projet 1 ; il recherche les conditions les plus favorables à sa réalisation , et les trouve dans l’existence d’un prince ou d’un chef de gouvernement doué de dispositions philosophiques et décidé à imposer une réforme radicale à ses sujets. Comme la plupart des rêveurs convaincus, il attend peu de docilité des adultes , et propose d’isoler l’enfance des autres âges, pour la soumettre à l’application de son système*. Enfin, pendant son séjour en Sicile, il sollicita Denys le Jeune de lui livrer un territoire où il put fonder sa cité modèle. Mais le tyran, après lui avoir d’abord accordé sa demande , eut la sagesse de se rétracter9. Ces circonstances et quelques autres que je passe sous silence ne permettent pas de douter que Platon ne considérât sa république comme possible et réalisable *. D’ailleurs l’excuse invoquée en sa faveur serait loin de le justifier. Quoi de moins digne en effet d’un esprit sérieux, de moins utile au progrès scientifique, de plus propre à égarer les intelligences faibles , que de développer sciemment des théories inapplicables, contraires aux destinées naturelles de l’humanité ? Mieux vaut pour la mémoire de Platon admettre qu’il se trompa de bonne foi.

1 Ripuhl. , I. V, p. 236; I. VI, p. 278; I. Vit, p. 344; I. IX, p. 430.

1 Rrjmbl. , 1. VII, in fine.

' Diog. Laërce, Vie de Platon.

* Voir Meiners, Hist. des sciences dans la Grèce, traduction Laveanx. Pari*, an VII, t. V, p. 279.

Ilr.

L* TmiTfi dis Lois. — Droit» du Irgiilateur. — Le cen». — L'égalité proportionnelle. — Nul pouvoir sans contrôle. — Éloge de la monarchie initie et de la démocratie tempérée. — Constitution politique de la seconde répnbliqne.

Comme la République , le traité des Lois est encore une utopie , mais une utopie moins éloignée du monde réel. Platon y aborde les problèmes politiques proprement dits. 11 sort parfois du domaine de la spéculation pure pour entrer dans celui des considérations historiques, et bien qu’il ne s’affermisse pas encore suffisamment sur ce terrain plus solide, son génie reçoit du contact des faits une clarté, une force, une justesse qui lui manquent trop souvent quand il dédaigne cet appui.

Platon n’abandonne pourtant pas dans ce nouveau traité sa doctrine du législateur unique. Dans la République, il fondait l’espoir de la réalisation de sa réforme radicale sur l’apparition d’un prince philosophe. Maintenant il suppose que l’on établit dans l’ile de Crète une nouvelle colonie, la cité des Magnétos, et met en scène un sage chargé de lui donner des lois. Il reconnaît que les constitutions sont le plus souvent le résultat des événements historiques et de circonstances accidentelles ; mais il déclare que si jamais on veut opérer une réforme rationnelle dans une cité déjà existante, cette réforme ne peut être accomplie que par le pouvoir, par un seul homme, par un tyran jeune, animé de bonnes intentions et assisté d’un sage législateur1. Plus l’autorité sera concentrée et absolue et plus le changement sera facile. La tyrannie et après elle la monarchie réunissent au plus haut degré ces conditions. Un tyran qui veut changer les mœurs d’un Etal n’a besoin ni de beaucoup d’efforts

' Les Lois, liv. IV, p. 125-127, traduction de firou, édition Lefèvre.

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ni de beaucoup de temps. I.es citoyens se conformeront bientôt aux volontés d’un homme qui réunit dans ses mains la force et la persuasion. Que l’on ne croie point qu’il y ait une voie plus courte et plus facile pour réformer un État, ni même qu’un semblable changement puisse s’accomplir d’une autre manière. Mais ce qui est difficile et rare, c’est de rencontrer un roi, un chef ami de la tempérance et de Injustice et décidé à faire régner la vertu. Ainsi Platon ne comprend que les réformes venant d’en haut, les révolutions par l’autorité. Pour lui, le pouvoir constituant n’ényme pas du peuple , ne remonte pas de la foule des citoyens à des mandataires nommés par eux. Il attribue ce pouvoir au tyran, au roi, au chef. Il fait dispenser nu peuple ses institutions par une puissance qui ne tire son droit que d’elle-mème. Sur ce point Platon n’a jamais varié. La grande figure du législateur, qui apparaît dans son dialogue de la Royauté, le premier de ses ouvrages politiques, domine aussi la République, et le traité des Lois, le dernier de ses écrits.

Platon attribue au législateur les droits les plus terribles. Il proclame la nécessité d’épurer l’Etat que l’on réforme, de séparer les bons des mauvais par des moyens doux ou violents. Ces derniers sont les plus efficaces , et le législateur peut les employer quand il est le maître absolu dans l’État. Qu’il n’hésite donc pas à se défaire des méchants par la mort ou par l’exil, car en politique comme en médecine les meilleurs remèdes sont les plus douloureux. Le procédé le plus doux auquel on puisse recourir pour se débarrasser des indigents, qui sont partout des artisans de troubles et de séditions, c’est de les envoyer au loin former une colonie en leur prodiguant les témoignages d’amitié '.

C’est ainsi que Platon complète, dans le traité des Lois,

1 Les Lois, I. V,p. 161, 162.

sa théorie du pouvoir constituant, du législateur philosophe. Jamais on ne préconisa , au nom de la philosophie et de la vertu, un plus effroyable despotisme. Le réformateur platonicien dispose arbitrairement de la vie , de la liberté des hommes. Il change de son autorité souveraine lois, mœurs , coutumes : et tout cela pour établir le règne d’idées fausses et de mensongères vertus.

Si , dans le traité des Lois, Platon maintient et développe ses idées antérieures sur la nature du pouvoir constituant, s’il continue de soumettre l’éducation , les actes de la vie quotidienne au minutieux despotisme de la loi-, d’un autre coté il admet de profondes modifications à la constitution sociale de sa première république. Il renonce à la communauté des biens et des femmes et à l’égalité absolue, et adopte les principes de la propriété individuelle et de l’égalité proportionnelle. Cependant la propriété telle que Platon la conçoit présente encore un caractère utopique, puisqu’il veut un nombre fixe de citoyens, un minimum inaliénable pour chacun d’eux , un maximum de fortune que nul ne puisse dépasser. Néanmoins l’admission de l’inégalité des fortunes, même contenue entre d’étroites limites, lui permet d’introduire dans l’organisation politique un principe nouveau , celui du cens. Platon expose avec une clarté parfaite la différence qui existe entre l’égalité absolue et l’égalité proportionnelle. « 11 existe, dit-il, » deux sortes d’égalité, qui se ressemblent pour le nom, » mais bien différentes pour la chose. L’une est purement n numérique et s’applique par la voie du sort. L’autre. » plus difficile à connaître et à appliquer, source de tout » bien dans l’administration publique et dans la vie privée, » proportionne les honneurs au mérite et à l’instruction. » C’est en elle que consiste la justice politique '. » Du reste Platon ne s’écarte pas du type de la société Spartiate.

* Lois, liv. VI, p. 15)1.

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dont il a exagéré les traits dans sa première république. Sa nouvelle cité est encore un Ktat « où chacun est pourvu » d’un nécessaire honnête, où les arts mécaniques sont » exercés par des étrangers, où la culture de la terre est » laissée à des esclaves, à la charge de donner à leurs » maîtres une part des fruits, où les repas sont communs1. « Ainsi Platon sanctionne l’esclavage et persiste dans son mépris pour les occupations productives. Il les interdit non-seulement aux citoyens, mais encore aux serviteurs attachés à leur personne *.

Quelle forme de gouvernement Platon va-t-il prescrire à sa nouvelle cité? C’est ici qu’il s’écarte le plus de ses anciennes théories, et que sa pensée, éclairée par le spectacle des faits et par l’expérience d’une longue vie, aborde le domaine de la réalité. Dans le dialogue de la Royauté , nous l’avons vu préconiser l’empire absolu du génie , en reconnaître à regret les difficultés pratiques, et se prononcer pour la royauté fondée sur de sages lois. Dans la République, il paraît s’accommoder de l’autorité de magistrats absolus ou même d’un magistrat unique, et néglige l’étude d’institutions propres à garantir la liberté. I>e traité des Lois présente des doctrines bien différentes. Platon se prononce formellement contre le pouvoir absolu , en faveur du gouvernement tempéré et de la responsabilité des gouvernants. Il recherche les causes de la décadence de la monarchie persane, et les trouve dans l’excès du despotisme des rois et dans la suppression complète de la liberté des sujets *. II compare entre elles les trois monarchies doriennes de Sparte, d’Argos et de Messène, et reconnaît que les deux dernières sont tombées par suite du trop grand pouvoir accordé aux princes, tandis que la première

1 Lois, tiv. Vit, p. 26i.

5 Lois, liv. VIII, p. 323.

1 Lois, liv. III, p. 103-108.

doit sa longue duree à l’établissement du sénat et des éphores, qui ont tempéré l’autorité des rois *. 11 conclut en proclamant qu’il n’est pas un homme sur la terre, surtout s’il est jeune et s’il n’a de compte à rendre à personne, qui puisse soutenir le poids du souverain pouvoir; que l’on ne doit donc jamais établir d’autorité trop puissante et qui ne soit tempérée par quelque contre-poids *. Platon n’est pas moins contraire à la tyrannie de la multitude qu’à celle d’un seul. 11 préfère la démocratie tempérée à la démocratie absolue, et critique la constitution d’Athènes telle qu’elle existait de son temps. Il place cette constitution au-dessous de celle de Clisthène, qui avait maintenu la division des citoyens en quatre classes , d’après le cens , et attribuait les magistratures aux plus riches. Il déplore que le gouvernement d’Athènes, par suite de la prédominance du peuple et de l’influence des poëtes comiques, soit devenu d’aristocratique qu’il était théàtrocratique. Ce n’est pas ici le lieu d’apprécier ce qu’il peut y avoir de juste ou d’exagéré dans les reproches que Platon adresse aux institutions de sa patrie. Je ne cite son jugement que comme un indice de ses opinions sur le problème de la meilleure constitution.

Tels sont les principes que Platon applique à l’organisation politique de sa nouvelle cité. Cette organisation se rapproche de l’ancien gouvernement d’Athènes tel qu’il existait avant les guerres médiques, et comprend en outre quelques autres institutions empruntées à la période plus récentede la démocratie athénienne. Platon divise les citoyens en quatre classes d’après leur fortune. C’est l’ancienne division de Solon. Tous les citoyens participent aux assemblées générales du peuple ; mais l’absence des membres des deux premières classes est punie par une amende,

* Lois, liv. III, p. 97-99-100.

* Lois, liv. III, p. 98-101.

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dont ceux des dernières sont exempts. Malgré ses préjugés contre l’opulence, Platon cherche par là à donner la prépondérance aux riches et imprime à la constitution un caractère aristocratique. Il y a un sénat de trois cent soixante membres pris par portions égales dans chacune des classes de citoyens et tirés au sort parmi un nombre double de candidats élus au scrutin. Ce sénat se divise en douze sections qui président à tour de rôle, chacune pendant un mois, à l’administration des affaires publiques. On reconnaît dans cette institution le sénat probouleutique et les prytanies athéniennes. Trente-sept gardiens des lois, âgés de plus de cinquante ans et nommés au scrutin secret par l’assemblée générale, veillent au maintien des lois, tiennent le rôle des citoyens et proposent au peuple les candidats à la dignité de général. Les magistratures les plus importantes sont conférées par l’élection , les autres par le sort. Tous les magistrats sont responsables et peuvent être poursuivig devant les censeurs. Ceux-ci, au nombre de douze, sont nommés par les trois citoyens que le suffrage du peuple aura proclamés les plus vertueux. Enfin , un conseil suprême, composé des dix gardiens des lois les plus anciens, de tous ceux qui ont obtenu le prix de la vertu, des citoyens qui ont longtemps voyagé au dehors pour se perfectionner dans la connaissance de la législation , prévient toute violation des principes fondamentaux de l’Etat. Outre ces grands corps, on remarque un magistrat chargé de diriger l’éducation de la jeunesse, de prévenir l’esprit d’innovation, et des censeurs établis pour examiner les œuvres poétiques et musicales. Ainsi Platon n’admet ni la liberté d’enseignement ni la liberté de l’intelligence. II se montre plus libéral en matière d’organisation judiciaire. Il veut que les affaires civiles et criminelles soient soumises à des juges tirés au sort parmi les citoyens. Les causes politiques doivent être jugées par l’assemblée du peuple, parce

HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ, qu’elles l’intéressent tout entier ; mais on peut appeler de ses décisions à un tribunal suprême composé des juges qui se sont le plus distingués dans l’exercice de leurs fonctions.

La constitution politique de la seconde république de Platon reproduit les traits généraux de la plupart des cités antiques. On y retrouve l’assemblée du peuple, le sénat, des magistrats électifs, temporaires et responsables. Au point de vue de la politique moderne , cette organisation est , comme celle de toutes les anciennes cités, éminemment aristocratique, puisque les droits politiques y sont l’apanage exclusif d’une caste privilégiée. Au point de vue antique , la société décrite dans le Traité des lois est une démocratie tempérée. Tous les citoyens participent au droit d’élire et d’être élus; c’est au peuple et non aux plus riches qu’appartient le pouvoir souverain. D’un autre côté, la faculté laissée aux citoyens pauvres de s’abstenir des élections et des assemblées, les pouvoirs accordés aux gardiens des lois, aux censeurs, au conseil suprême, l’âge avancé de ces magistrats, la longue durée de leurs fonctions , fixées à vingt années , étaient aux yeux des anciens des éléments aristocratiques propres à corriger les défauts de la démocratie pure. Ces combinaisons sont heureusement conçues pour remplir l’objet que se proposait Platon, de ne laisser aucune autorité sans responsabilité, aucun pouvoir sans contre-poids.

Rapports do pouvoir civil et de l'autorité religieuse. — Théorie des révolu dons.

Pour achever de faire connaître l’œuvre politique de Platon , il ne reste plus qu’à résumer rapidement ses idées

PLATOX.

sur deux poiuls importants : les rapports du pouvoir civil avec l’autorité religieuse et la théorie des révolutions.

Platon est profondément convaincu qu’aucune société politique ne peut subsister sans le secours des croyances religieuses. Cette conviction éclate dans la plupart de ses ouvrages et inspire quelques-unes de ses pages les plus éloquentes. Les idées de l’existence de la Divinité , de son intervention dans les affaires humaines , l’immortalité de l’Âme , les peines et les récompenses de la vie future sont les objets sur lesquels il revient avec le plus d’insistance dans scs écrits politiques Le dixième livre des Lois y est tout entier consacré. Les sophistes qui ne reconnaissaient en politique d’autre principe que la force , d’autre règle de justice que la volonté du pouvoir, ces sophistes étaient les mêmes qui niaient l’existence (le la Divinité , la notion de la Providence , et attribuaient à la nature ou au hasard , forces aveugles et inintelligentes , la création de l’univers. Platon montre le rapport qui unit cette doctrine antireligieuse et immorale aux théories politiques de la force et de l’absolutisme *. Il déclare que nul n’est digne de gouverner s’il ne croit aux dieux , à leur providence , à l’immortalité de l'ame *. 11 va plus loin et ne craint pas d’armer la puissance civile pour la défense de la vérité religieuse. Il condamne à la détention temporaire ceux qui prétendent que les dieux négligent les affaires humaines, à la prison solitaire et perpétuelle et à la privation de sépulture les athées incorrigibles. C’est sans doute celle opinion de Platon qui inspira à Rousseau l’idée d’imposer aux

1 Voir dans la dernière partie du Gorgias l'allégorie de Minus et Rhadanianthe, dansle X' livre de la République, le songe de Hcr l'Arménien. Je ne parle pas des dialogues purement philosophiques, tels que le Phédon, dans lesquels Platon soutient la mèirtc doctrine. ,

1 Us Lois, liv. X, p. 319-385, 386.

' Ibid., liv. XII, p. 506.

citoyens une profession de foi civile, une adhésion aux principes de la religion naturelle. Quant aux dogmes et au culte , le philosophe de l’Académie conseille de s’en tenir aux coutumes locales et aux prescriptions des oracles; il prohibe seulement les autels particuliers , les superstitions et les prestiges de la magie. 11 blâmait les poêles et proposait de les proscrire parce qu’ils répandaient sur les dieux des idées fausses et indignes de leur majesté. Dans quelques parties de scs ouvrages, il parait critiquer indirectement le polythéisme et laisse entrevoir au fond de sa pensée l’idée de l’unité divine. Cependant il ne proteste nulle part contre les croyances populaires, et il adopte les plus belles allégories du paganisme. 11 semble croire qu’il faut laisser aux masses leurs traditions religieuses , se borner à les épurer autant que possible, en réservant aux sages la connaissance des vérités les plus élevées. Partisan de l’intolérance à l’égard des athées et des indifférents, Platon respecte la foi grossière du vulgaire et ne cherche pas à lui imposer des croyances plus pures. S’il accorde à son législateur les droits les plus étendus et les plus redoutables , il lui refuse celui de changer le culte antique et de s’affranchir du joug des oracles respectés de la foule. Du reste , aux yeux de Platon , comme à ceux de toute l’antiquité païenne , le sacerdoce est une dignité conférée par le peuple , ou héréditaire dans certaines familles ; il ne tire point sa force d’une autorité étrangère à la cité, et ne peut dans aucun cas se trouver en hostilité avec le pouvoir politique. Le prêtre appelle sur l’Etat la faveur des dieux, préside aux grandes solennités, instruit et moralise le peuple, seconde l’action du magistrat, mais ne la contrarie jamais. C’est ainsi que Platon résout la question religieuse, bien moins compliquée de son temps que du nôtre.

La Grèce , au temps de Platon , avait vu trop de changements politiques pour que ce philosophe crût à la per-

PLATON

pétuelle stabilité mémo de sa cité par excellence, et ne recherchât point la loi suivant laquelle s’accomplissent les révolutions. 11 croyait que le patriarcat avait été la première condition des sociétés naissantes 1 , et que la monarchie et l’aristocratie lui avaient succédé. De toutes les aristocraties , la plus parfaite , selon lui , est celle qui est décrite dans sa première république. Mais rien n’est immuable sur la terre, et celte constitution elle-même sera sujette à s’altérer *. Voici quelle sera la marche de cette altération. Elle commencera , dit-il , par l’établissement de la propriété individuelle. Les guerriers et les sages se partageront les terres et les maisons , et réduiront à l’esclavage les citoyens voués aux occupations productives. Bientôt ce ne sera plus la sagesse qui ouvrira l’accès aux magistratures , mais l’ambition et la brigue , et le gouvernement deviendra une timocratic *. Mais la cupidité se développe, les richesses s’accumulent dans un petit nombre de mains, le pouvoir suit les richesses, et le gouvernement passe à l’oligarchie ploutocratique. Alors s’accroît le nombre des pauvres, des indigents, des malfaiteurs, des hommes déclassés et déchus, perdus de dettes , notés d’infamie , en état permanent d’hostilité contre tout ce qui possède, et n’aspirant qu’à exciter quelque révolution. Lorsque la foule des pauvres s’est comparée au petit nombre des riches, lorsqu’elle en est venue à mépriser leur

• Lois, liv. III, p. 81-84.

2 Platon a prétendu expliquer cette dégénération de l'État modèle par de» raisons géométriques et astronomiques dont l’interprétation a défié jusqu'ici tous les efforts de la critique. Voir Hipubl., liv. VIII, p. 381, édition grecque de Bekker, et la traduction de M. Cousin, p. 130 et 313. — Voir aussi la Politique d’Aristote, traduction de M. Barthélemy Saint-Hilaire, 1" édition, L H, p. 470, 71.

1 La peinture que fait Platon de ce gouvernement (flépuW. , liv. VTII, p. 354, traduction de tirou, édition Lefèvre) est une critique des mœurs des Spartiates de son temps.

m HISTOIRE UE LA SOUVERAINETÉ,

mollesse , elle les attaque, les renverse, les massacre, se partage leurs biens , dont les démagogues ont toujours soin de s’attribuer la meilleure part, et l'JStat passe à la démocratie. La démocratie à son tour engendre la tyrannie. C’est la coutume du peuple de choisir quelqu’un à qui il confie spécialement scs intérêts , qu’il travaille à agrandir et à rendre puissant; c’est de la tige de ces protecteurs du peuple que naît le tyran *. Ainsi , de l’excès de la liberté naît l’excès de la servitude. Alors le cycle est complet. Le corps politique a parcouru toutes scs phases. Il 11e lui reste plus qu’à périr ou à se régénérer. Telle est, suivant Platon , la marche générale des sociétés humaines. Cette vue ne manque ni de profondeur ni de justesse. Dans cette révolution que Platon appelle limarchique et qui fait passer tous les biens entre les mains des gens de guerre et des sages , on reconnaît comme une esquisse anticipée de la formation du système féodal. L’aristocratie d’argent succédant à celle de l’ambition, de l’orgueil et de la naissance, la démocratie à l’oligarchie des riches , la tyrannie à la démocratie, voilà bien l’ordre suivant lequel les divers gouvernements naissent les uns des autres, la marche générale des sociétés. Sans doute cette formule reçoit plus d’un démenti partiel des faits historiques, toujours variables et difficiles à soumettre à une loi absolue; mais elle n’en est pas moins exacte dans son ensemble , et ne mérite pas toutes les critiques qu’Aristote a dirigées contre elle. Les exemples qu’y oppose la redoutable érudition politique du Stagirite sont des exceptions qui ne sauraient infirmer la justesse et la généralité de la théorie des révolutions tracée par son maître.

1 Rèpubl., liv. VIII, p. 383.

PLATON

Jugement sur les doctrines politiques de Platon.

Telle esl l’œuvre politique de Platon; résumons-cn rapidement les principaux traits, et essayons d’en apprécier le mérite et la portée.

Deux grands problèmes dominent la théorie de la souveraineté : à qui appartient légitimement le pouvoir constituant? quelle esl la meilleure forme de gouvernement que ce pouvoir puisse établir? Platon résout constamment le premier par la suprématie du génie, par la dictature d’un seul homme. 11 varie au contraire sur la solution du second ; en effet , s’il préconise toujours une société éminemment aristocratique, où les droits politiques appartiennent exclusivement à une classe guerrière et savante, il ne s’accorde pas avec lui-même sur le gouvernement intérieur de celte classe dominatrice. 11 loue tour à tour l’arbitraire d’une haute intelligence, la monarchie réglée par des lois , le despotisme de magistrats d’élite, le gouvernement mixte de Lacédémone , la démocratie tempérée des premiers temps d’Athènes. La dernière pensée à laquelle il semble s’arrêter, c’est celle des dangers de l’absolutisme et de la nécessité de la pondération des pouvoirs.

Quant à la fin générale de la politique, au but suprême que doivent se proposer législateurs et gouvernants , à l’étendue du pouvoir de la société sur l’individu , Platon a montré la même persistance dans scs vues qu’à l’égard de la nature du pouvoir constituant; à ses yeux, l’unique objet de la politique, c’est d’assurer le règne delà morale. Pour obtenir ce résultat, il accorde à l’Etat un droit absolu sur le citoyen.

Dans ces théories de Platon, l’appréciateur impartial 1. 20

H I ST 01 R K UE LA SOUVERAINETÉ, est torde de signaler des contradictions manifestes et de regrettables erreurs.

Et d’abord , Platon attribue au législateur une autorité absolue et sans limites, et pourtant il reconnaît que nul homme ne peut exercer un pouvoir affranchi de tout contrôle sans en abuser. Ce principe ne doit-il pas s’appliquer au pouvoir constituant comme au gouvernement constitué, au législateur comme au prince? Les dangers du despotisme ne sont-ils pas plus redoutables quand, au lieu de lui confier la direction d’un Etat déjà organisé , on lui attribue le pouvoir d’imposer à la société des lois et une forme nouvelles?

D’un autre côté, après avoir déclaré le peuple incapable de s’élever à la connaissance du vrai, du beau et du bien , de se gouverner lui-méme , après avoir refusé complètement les qualités politiques à toute nombreuse réunion d’hommes, et préconisé le gouvernement d’un seul, ou du très-petit nombre1, Platon fait l’éloge des gouvernements mixtes et tempérés, organise un Etat où tous les pouvoirs sont électifs et responsables*. Voilà une contradiction nouvelle et capitale. De quel côté est l’erreur? de quel côté la vérité?

A nos yeux, les dernières opinions de Platon, celles qu’il déduit des faits historiques et de l’expérience, sont les seules fondées en raison , et c’est un de ses plus beau* titres de gloire que d’y avoir sacrifié cette théorie abstraite de la royauté du génie , de l’incapacité politique des nations , qu’il se complaisait à développer dans ses premiers écrits. Peut-être existe-t-il quelques peuples imparfaitement doués, quelques races inférieures , condamnées à une perpétuelle minorité politique et incapables de s’élever et de sc maintenir à un certain degré de civilisation, si

1 Dans le dialogue intitulé le Politique ou île la Royauté.

1 Dans le traité des Lois.

PLATOX.

elles ne sont tenues en tutelle parle despotisme, et si elles n’achètent au prix de la domination d’un grand nombre de tyrans pervers ou imbéciles la chance rarement réalisée du règne d’un grand homme. Mais telle n’est pas la fatale destinée de l’espèce humaine tout entière , comme l’attestent de glorieux exemples. Les nations vraiment dignes de ce nom , ou du moins l’élite de leurs membres, sont capables de présider elles-mêmes à leurs propres destinées. Douées d’intelligence et de volonté, c’est un droit et un devoir pour elles de n’abdiquer au profit d’aucun individu, si grand qu’il puisse être , leur autonomie , leur existence morale, de ne point rester étrangères à leurs affaires les plus importantes , au maniement de leurs plus chers intérêts. La vraie politique en effet, celle qui donne aux peuples une grandeur et une prospérité solides et durables , n’est point cette science occulte et accessible seulement à un petit nombre d’esprits , dont Platon exagère dans le dialogue de la Royauté les insondables mystères. Elle ne consiste point dans une théorie abstraite , une pure doctrine. Elle opère sur des intérêts positifs et palpables, qu’un grand nombre d’hommes sont en état d’apprécier ; elle doit tenir compte des idées et des croyances , des passions mêmes , que tous ont , dans une certaine mesure , le droit de ressentir et d’exprimer. Or, comment ces intérêts, ces idées , ces passions recevront-ils une satisfaction légitime, s’ils n’ont pas le droit de se faire entendre et respecter, si la nation ne concourt pas à son gouvernement , soit par elle-même , soit par des délégués électifs , si le pouvoir est livré aux volontés arbitraires ou irresponsables d’un seul ou d’une étroite oligarchie? Proclamer l’incapacité politique non-seulement des masses , mais encore des classes les plus riches, les plus éclairées, les plus morales, c’est frayer la voie à tous les despotismes , nier la vie des nations, et d’associations d’êtres intelligents et libres faire,

suivant la ridicule définition de Platon , des troupeaux d'animaux habitués à la vie commune Vers la fin de sa vie, ce philosophe renonça aux erreurs de ses premiers écrits , héritage amplifié de Socrate son maître. H reconnut que la nature n’a pas créé deux espèces d’hommes, comprenant l’une un petit nombre de génies destinés à l’omnipotence, l’autre la foule condamnée à la servitude ; il avoua que nul homme investi de la toute-puissance n’est à l’abri des faiblesses et des vices de l’humanité, il professa le culte du gouvernement mixte, de la royauté tempérée qu’il croyait apercevoir dans la constitution de Lacédémone , de la république soumise à une organisation aristocratique, mais libérale. C’est donc dans la catégorie des défenseurs d’une liberté sagement réglée, et non dans celle des fauteurs du despotisme, que la vérité et l’intérêt de sa gloire commandent de le ranger.

Mais si Platon est ainsi revenu à de saines idées sur la forme du gouvernement, des erreurs capitales n’en planent pas moins sur l’ensemble de ses théories. La plus grave de toutes, c’est d’avoir voulu tracer une politique purement à priori, de n’avoir tenu aucun compte des faits, des antécédents historiques , des nécessités pratiques de l’existence des peuples. Platon s’est formé un idéal de morale individuelle faux dans plusieurs de ses parties, et dont l’ascclismc et la rigueur exagérée conviendraient peut-être à un collège de sages ou de cénobites, mais non au commun des hommes. 11 n’a vu dans la politique qu'un moyen d’imposer de gré ou de force à la société l’observation de ce code imaginaire ; et comme la fin qu’il se propose d’atteindre, le triomphe de la morale, lui parait légitime, il ne recule devant aucun moyen. De là les pouvoirs illimités et les droits terribles accordés au législateur,

1 On sc rappelle que dans le Politique Platon définit les homme» dr.< animaux vivant en troupe, à deux pieds, sans cornes et sans plume».

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l’appel fait à la dictature d’un tyran philosophe, la déportation, l’exil, la mort, mis au service du réformateur. La souveraineté du but , voilà au fond le système de Platon : système plein d’entraînements et de dangers, cher aux rêveurs et aux utopistes de tous les temps, et qui ne tend à rien moins qu’à sacrifier aux conceptions de quelques esprits chimériques les croyances, les mœurs, la spontanéité et le libre développement des nations.

Une autre erreur de ce philosophe, erreur qui lui est commune avec tous les écrivains politiques de la Grèce, c’est d’avoir choisi pour type d’organisation sociale et politique Sparte, la plus arriérée, la plus barbare des cités grecques, et d’avoir méconnu le génie et la civilisation supérieure d’Athènes, sa patrie. A Athènes régnaient une démocratie libérale, la propriété, les arts, les sciences, les lettres, l’esprit d’industrie et de commerce; l’égalité établie non dans les fortunes, mais dans les mœurs; la liberté individuelle, le développement de toutes les branches de l’activité humaine. A Sparte, une aristocratie oppressive, le mépris du travail, les rigueurs d’une discipline inflexible, la subordination complète de l’individu à l’Klal, nulle liberté. Platon, comme Xénophon , a opté pour celle dernière société et s’est constamment inspiré de son exemple. 11 reproche , il est vrai , à Sparte son organisation exclusivement guerrière, son ambition, la corruption de ses mœurs; il incline, dans le traité des Lois, vers les formes du gouvernement d’Athènes ; mais on sent qu’au fond de sa pensée Lycurgue et Sparte sont toujours les idoles qu’il encense. C’est à Sparte qu’il emprunte la domination exclusive d’une classe guerrière, le mépris du commerce et de l’industrie, la fureur de tout réglementer, l’éducation virile des femmes, la communauté des biens, la limitation des propriétés. Ses yeux sont constamment fixés sur l’antique cité dorienne, sur les âges primitifs où des peuples

enfants el dociles se livrent à des législateurs inspirés, sur l’Orient avec ses castes sacerdotales et guerrières, son despotisme et son immobilité; ils ne s’ouvrent point sur les perspectives de l’avenir.

El pourtant combien d’avertissements devaient lui signaler la fausseté de sa voie, et le ramener à une plus juste appréciation de la société au sein de laquelle il vivait et dont il ne sut voir que les défauts! Thucydide ne venait-il pas de répéter les accents de Périclès , caractérisant en ternies impérissables le génie libéral de sa patrie? Platon lui-inème ne jouissait-il pas des bienfaits de la tolérante législation d’Athènes? Ce philosophe condamnait à une amende quiconque n’avait pas subi avant trente-cinq ans les liens du mariage; sa patrie le laissait en paix vivre dans le célibat et se vouer tout entier aux nobles travaux de l’intelligence. II condamnait au mépris et à la dégradation le négoce el l’industrie; et il s’était fait lui-méme marchand d’huiles de l’Attique dans son voyage d’Egypte , sans qu’Athènes lui ravit pour cela scs droits de citoyen.

D’un autre cêlé, lui qui ne reculait devant aucune innovation, que n’effrayait aucune utopie, pas même la communauté des femmes et des biens ; lui qui s’était constitué le défenseur du droit contre la force, de la morale et de l’égalité contre l’oppression, il ne trouve pas un mol de protestation contre l’esclavage. Il le sanctionne au contraire, il conseille de n’avoir que des esclaves parlant des langues différentes , pour qu’ils ne puissent se concerter contre leur maître. U exhorte seulement les Grecs à ne point se réduire réciproquement en servitude, livrant ainsi à la traite le reste de l’espèce humaine. Et pourtant luimême avait été vendu comme esclave par un tyran !

Ces contradictions, ces erreurs , ces fausses directions de Platon ne permettraient de lui assigner qu’un rang inférieur parmi les écrivains politiques, s’il ne se distinguait

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par une tendance générale qui rachète bien des fautes. 11 défendit l’idée du droit et de la justice contre les apologistes de la force et de la ruse ; il soutint contre les partisans de l’habileté perverse et les adorateurs du succès que la politique ne devait point être isolée de la morale. Il se trompa sans doute en réduisant la première à n’être que l’instrument de la seconde ; mais ce fut là l’erreur d’une grande âme, l’exagération d’un principe salutaire et presque toujours méconnu. Platon s’égare souvent sur la nature du juste et du bien, sur les moyens d’en assurer le règne ; mais ses écrits respirent l’amour du bon et du beau, le sentiment de la religion, l’enthousiasme de la vertu. Son idée fondamentale, c’est que nul Etat ne saurait être heureux et durable sans moralité privée et sans moralité publique; c’est que la violence, l’astuce, le crime impudent , la corruption hypocrite ne peuvent être des bases de stabilité et de prospérité politique, pas plus que l’impiété, la cupidité, la fraude, la débauche et l’intempérance des sources de félicité individuelle ; c’est que l’éducation doit être profondément morale et religieuse, inculquer dans les âmes le respect du droit et l’amour des lois. Voilà les nobles pensées qui dominent les ouvrages de Platon, les hautes inspirations qu’ils tendent à faire naître dans les âmes. Elles méritent toute l’approbation du moraliste cl du politique et excusent des erreurs dont un grand nombre doivent être imputées moins à Platon lui-même qu’aux préjugés de son temps.

Platon a d’autant plus de gloire à avoir pris en main la défense de la morale et de la justice, qu’il écrivait à une époque plus corrompue et qu’il ne se faisait aucune illusion sur l’influence de ses exhortations. Il avait vu de près la perversité des flatteurs du peuple et la bassesse des instruments de la tyrannie. Initié à tous les mystères de la politique pratique, il connaissait les capitulations de la peur,

les mirages de l’ambition , la vénalité des consciences. Il n’ignorait point le sort réservé d’ordinaire en politique à la corruption habile et à la probité austère : h celle-ci l’obscurité, l’indifférence des hommes, la calomnie, quelquefois le supplice; à celle-là le succès, les honneurs, la richesse, la stupide admiration du vulgaire Sous l’influence du légitime dégoût que lui inspirent les affaires humaines, il conseille au vrai sage de se tenir loin de la vie publique et de se réfugier dans la contemplation : il semble devancer l’ascétisme chrétien *. Mais tout en reconnaissant combien la justice et la moralité ont peu de chances de triompher, il maintient qu’elles seules pourronl tarir la source des troubles, des révolutions (jui, de son temps comme du nôtre, bouleversaient les États. Vérité simple et profonde, mais qui, bien que chaque siècle en apporte une confirmation nouvelle, est peut-être condamnée dans la pratique à être éternellement méconnue.

1 Voirie livre II de la République et le livre X des Loi*.

1 Thèa-tète , p. 81, 82.

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