‹ Histoire de la souveraineté; ou, Tableau des institutions et des doctrines politiques comparéesChapitre 25 sur 41 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ARISTOTE

Divisions logiques de la politique d'Ariitolf». — Trois ordres d’idées : Théories générales; Du gouvernement parfait ; Des constitutions pratiques.

La politique occupait une trop large place dans les Ira* vaux et dans l’enseignement de Platon pour être négligée par ses disciples. Aussi vit-on sortir de son école toute une génération de penseurs réunissant l’étude du gouvernement à celle de la morale et de la philosophie. Parmi eux on distinguait Speusippe, mort trop jeune pour sa gloire et que Platon avait jugé le plus digne de lui succéder, Xénocrate de Chalcédoine, Héraclide du Pont, enfin ce philosophe dont le génie universel , après avoir embrassé toutes les connaissances humaines, devait élever à la science politique le monument le plus complet que nous ait légué l’antiquité. J’ai nommé Aristote. Les écrits de Speusippe , de Xénocrate et d’Héraclide ont péri , ainsi que la plupart de ceux que le Stagirite avait consacrés aux sciences sociales. Aristote, en effet, avait composé sur cet objet près de vingt ouvrages, dont la nomenclature assez confuse se trouve dans Diogène Laërce, et dont les plus importants étaient l’exposition des constitutions des Etats grecs et barbares, et la Politique. A peine reste-t-il quelques fragments du recueil des constitutions ; la Politique seule nous est parvenue à peu près intacte. Bien que de graves discussions se soient élevées entre les érudits sur l’intégrité de cet ouvrage et sur l’ordre de ses diverses parties , il suffit néanmoins, tel que nous le possédons, pour per-

mettre d’apprécier les idées propres d’Aristote sur la science du gouvernement, la théorie que ce philosophe avait déduite de l’étude des faits historiques et des événements contemporains. Le recueil des constitutions , en effet, quelque regrettable qu’en soit la perte, n’était qu’une œuvre analytique , une collection d’observations , une réunion de matériaux. La Politique , au contraire, écrile par Aristote vers la fin de sa vie et dans toute la maturité de son génie, destinée à l’enseignement ésotérique ou intérieur réservé aux disciples d’élite , la Politique est la synthèse qui classe et résume dans un ordre logique les éléments recueillis par une observation antérieure, qui soumet les faits particuliers à des lois générales, et ramène la variété des combinaisons et des accidents de la pratique à un petit nombre de principes simples et féconds. L’exposition critique des constitutions ne paraît avoir été que l’échafaudage préparatoire d’une œuvre plus élevée. La Politique est le véritable monument.

Rien de plus varié que les appréciations dont cet ouvrage a été l’objet. Les écrivains des temps modernes ont adressé à son auteur les éloges et les reproches les plus contraires, et se sont efforcés de l’enrôler sous des drapeaux opposés. On a vu tour à tour en lui un partisan de la royauté , un défenseur du système aristocratique , un promoteur du gouvernement républicain , et jusqu’à un apologiste de la tyrannie. Cette variété d’appréciations s’explique snns doute en partie par certains défauts de la méthode d’Aristote qui. sur beaucoup de points , expose le pour et le contre sans conclure. Mais il faut aussi reconnaître que plusieurs interprètes de ce philosophe se sont égarés pour avoir méconnu le plan qu’il s’était tracé , et pour avoir isolé l’étude de son œuvre de celle des écrits antérieurs et des doctrines de l’école de Socrate. L’ordre lumineux dans lequel le dernier traducteur de la Politique a disposé les huit livres de

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cet ouvrage , intervertis jusqu’ici suivant toute vraisemblance, les éléments de comparaison puisés dans les travaux des devanciers d’Aristote, permettent d’asseoir sur les conceptions politiques de celui-ci un jugement moins incertain et moins incomplet que ceux des critiques qui se sont placés à un point de vue trop exclusif.

Je ne prétends point présenter ici une analyse complète de la Politique d’Aristote, ouvrage si plein de faits et d’idées qu’il semble n’être lui -même que le résumé d’écrits pins étendus. Négligeant les détails , je m’attacherai surtout à mettre en lumière les solutions données par le philosophe à ces deux problèmes fondamentaux de la politique : A qui appartient légitimement le pouvoir de constituer la société ? A qui le pouvoir de la gouverner? Je rechercherai ce qu’Aristote a emprunté ou ajouté aux travaux précédents , en quoi sa méthode et son point de vue se rapprochent ou diffèrent de ceux de ses devanciers.

Le caractère général des œuvres antérieures à celle du philosophe de Stagire, c’est la poursuite du bien absolu en politique. Hippodamus, Socrate, Platon, se demandent surtout quel est , aux yeux de la.raison , le meilleur gouvernement en soi. Dans cette recherche, ils négligent en général les faits historiques et ne puisent guère les éléments de leurs théories que dans l’étude des facultés , des besoins, des passions de l’homme considéré abstraitement. C’est à peine si Platon , dans le traité des Lois, jette un coup d’œil rétrospectif sur l’histoire des républiques grecques et de la monarchie persane, et s’il fait une courte allusion à l’influence du climat sur le caractère des hommes et sur les lois *. Les devanciers d’Aristote emploient donc à peu près exclusivement la méthode à priori , et se renferment dans le domaine de la philosophie spéculative.

Aristote a aussi consacré une partie considérable de son

' Lois , liv. V, in fine.

ouvrage à l’élude purement rnlionnelle des questions les plus générales de la science politique et à la recherche du gouvernement parfait, de la meilleure des républiques idéales, abstraction faite de tous les obstacles qui peuvenl en entraver la réalisation. Mais il ne s’en est pas tenu là. Reconnaissant que la constitution parfaite n'etait applicable ni à tous les lieux ni à tous les temps, il a abordé l’examen de toutes les formes de gouvernement réalisées ou simplement possibles , il les a comparées au type supérieur qu’il avait conçu , il a recherché le principe de chacune d’elles, les conditions de l’harmonie de leurs diverses parties, les causes de leur stabilité et de leur ruine. « La science po- » lilique, dit-il, ne doit pas seulement se préoccuper de n la meilleure forme de gouvernement , connaître la na- « turc de ce gouvernement, les éléments de sa perfection n intrinsèque, en supposant tout obstacle extérieur écarté; » elle doit encore savoir quelle constitution convient aux » divers peuples, incapables pour la plupart d’atteindre » au bien politique absolu. Ainsi, quel est en soi le ineil- » leur gouvernement, et quel est aussi le meilleur relalive- » ment aux éléments qui sont à constituer : voilà ce que » doivent savoir- le législateur et le véritable homme » d’Etat *. » Aristote s’est donc élevé au-dessus de la conception d’un idéal politique unique et exclusif. 11 a compris que toutes les combinaisons pouvaient avoir leur raison d’être et se justifier par le temps, le climat , le génie des peuples. Il ne s’est pas borné, comme ses devanciers, à tracer des diverses formes politiques une stérile nomenclature ; il a analysé leur essence et leurs propriétés. Le premier il a éclairé la spéculation rationnelle par l’emploi judicieux de la méthode historique ; le premier il a atteint à une conception complète de la science politique , à un

4 Politique, édition Barthélemy Saint-Hilaire, grec-français, lir. VI (ancien liv. iv), c. i, S 2.

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large et impartial éclectisme , qui comprend tous les faits, explique toutes les idées, sans néanmoins tout approuver. Là est le caractère propre d’Aristote , là réside le principal mérite de son ouvrage , où se montre pour la première fois cette ampleur de compréhension , cette impartialité intelligente qui constituent le génie du publiciste et qui ne §e sont retrouvées depuis au même degré que dans Y Esprit des lois.

De cette vue générale de la méthode d’Aristote et de l’ensemble de son œuvre, il résulte que l’élude de celle-ci se divise naturellement en trois parties: — Examen des théories dont la conclusion aboutit à l’exposition du gouvernement parfait; — Exposition de ce gouvernement; — Appréciation des principales idées du philosophe sur les diverses constitutions imparfaites réalisées dans la pratique.

Thkijüiks (iK.vkrai.ks. — But de l' association politique. — Défense de l' esclavage. — Réfutation du communisme de Platon. — L'inégalité base des sociétés. — Distinction entre la constitution et les lois. — Lacune sur le pouvoir constituant. — Fin essentielle du pouvoir. — Distinction des formes de gouvernement régulières et corrompues. — A qui appartient de droit la souveraineté. — Contradictions d'Aristote. — Hésitations entre l'empire de la majorité éclairée et la royauté du génie.

C’est dans les trois premiers livres de son ouvrage qu’Arislote a plus spécialement traité les hautes questions de la politique spéculative. Quels sont l’origine et le but de l’association politique? Tous les hommes figurent-ils dans la société au même titre , et peuvent-ils y jouir de droits égaux? Quelle est la fin du pouvoir? A qui doit appartenir l’autorité souveraine? Tels sont les problèmes par l’étude desquels le philosophe de Slagire prélude à l’exposition du gouvernement parlait.

Aux yeux d’Aristote, l’association politique n’est point

un l'ait accidentel et arbitraire ; elle n’est le résultat ni de la force ni d’une convention. Comme la famille, elle \ ienl de la nature , qui pousse instinctivement tous les hommes à se réunir pour subvenir à leurs besoins. L’homme est essentiellement un être sociable , un animal politique. Le dpn de la parole, le sentiment du juste et de l’injuste grave dans son cœur , tout en lui atteste cette destination. Celui qui reste sauvage par l’effet de sou organisation et non du hasard , celui qui ne peut vivre en société et dont l’indépendance n’a pas de besoins , celui-là est plus ou moins qu’un homme : c’est une brute ou un dieu. Aucun passage de la Politique n’est plus vrai et plus beau que cette réfutation anticipée des doctrines qui font dériver la formation de la société de la terreur et de la violence, d’un acte facultatif de la volonté humaine, d’un contrat réfléchi, ou qui présentent l’état sauvage comme la condition normale de l'homme et l’établissement de l’ordre civil comme une œuvre factice et contre nature, une déchéance pour l’humanité ’.

La (in de l’association politique , suivant Aristote , son but le plus élevé, ce n’est pas seulement l’utilité, la poursuite des avantages matériels, c’est le règne du droit et de la justice qui préexistent aux décisions du juge; c’est plus encore , c’est le perfectionnement moral des membres de la cité , c’est le bonheur obtenu par le culte de la vertu. On a présenté à tort Aristote comme un partisan exclusif de l’utilité. Loin de là, il donne, à l’exemple de ses devanciers , la morale pour base et pour but suprême à la politique ; et si l’on peut lui reprocher un excès , ce serait plutôt d’avoir, lui aussi , exagéré l’empire des lois sur les mœurs privées. «C’est la vertu , dit-il, qui doit être le » premier soin d’un État vraiment digne de ce titre. Au- » trement l’association politique est comme une alliance

1 Voir la Politique, liv. I, c. i, SS 9-12.

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» militaire du peuples éloignés; et la loi , réduite au rôle » d’une simple convention, n’est plus, comme l’a dit le » sophiste Lycophron , qu’une garantie des droits indivi- » duels sans aucune puissance sur la moralité et Injustice » personnelles des citoyens1... La cité ne consiste pas » dans la communauté du domicile ni dans la garantie des » droits individuels, ni dans les relations de commerce et » d’échange. Ces préliminaires lui sont indispensables, » mais ne la constituent pas. La cité , c’est le bonheur « commun des individus associés1. » Ces passages, qui pourraient être au besoin confirmés par beaucoup d’autres citations analogues, suffisent pour laver Aristote du reproche d’avoir fait de l’intérét la base unique de sa politique. Ils uous révèlent de plus un fait remarquable et demeuré jusqu’ici inaperçu , c’est qu’il existait en Grèce, antérieurement au Stagiritc , une école qui réduisait le gouvernement au minimum d’action possible , à un rôle presque purement répressif, et qui refusait à la loi le droit de réglementer les mœurs individuelles. C’est le principe qu’Ephialte et Périclès avaient appliqué à la constitution d’Athènes , et auquel cette cité dut les merveilles de ses arts et de sa littérature. Périclès , dans le discours précédemment cité , avait signalé ce caractère libéral des lois athéniennes comme un des plus beaux titres de gloire de sa patrie. Lycophron et peut-être d’autres écrivains restés inconnus paraissent avoir érigé en théorie générale la pensée de Périclès, et protesté contre le pouvoir illimité que la plupart des cités de la Grèce s’arrogeaient sur leurs membres. Ainsi les écrivains modernes qui combattent, au nom des droits de l’initiative individuelle , l’intervention de l’autorité dans les actes de la vie privée ont eu des devanciers dans la Grèce antique ; et si les Platon , les Arisa

1 Polit., lîv. III, c. v, § 11.

5 Ibid., § 13.

tôle se sont prononcés contre ce système et en faveur de l’absolutisme social, ce fut eu parfaite connaissance de cause , car la doctrine opposée à la leur n’était ni inconnue ni destituée de défenseurs.

L’origine et le but de la société ainsi déterminés, la première question qui se présentait naturellement à l’esprit d’Aristote était celle de savoir si tous les hommes étaient appelés à jouir des mêmes droits et des mêmes avantages dans l’ordre social et politique. De toutes parts les sociétés de son temps et des époques antérieures lui présentaient le spectacle de l’inégalité sous sa forme la plus brutale , celle de l’homme libre et de l’esclave. Ses plus illustres devanciers avaient accepté cette inégalité sans la déplorer ni l’expliquer. 11 l’accepta comme eux, et de plus il prétendit la justifier cl ériger la servitude en nécessilé éternelle des sociétés humaines. Il considère l’esclavage comme la conséquence et la condition inévitable de la lutte de l’homme contre la parcimonie de la nature et des profondes inégalités d’aptitudes qui existent entre les individus. L’esclave est à ses yeux un instrument animé , sans lequel la production des choses nécessaires à la vie ne saurait s’accomplir. « Si chaque instrument, dit-il, pouvait n sur un ordre donné ou même pressenti travailler de lui- » même comme les statues de Dédale ou les trépieds de n Uulcain , qui se rendaient seuls , dit le poêle , aux réu- » nions des dieux; si les navettes tissaient toutes seules, » si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepre- » ncurs se passeraient d’ouvriers et les maîtres d’es- « claves » Mais l’esclavage n’est-il pas un fait contre nature? Nullement, répond Aristote; l’autorité et la subordination, le commandement cl l’obéissance sont des conditions que la nature impose à tous les êtres animes. C’est ainsi que l’homme commande aux animaux, le mari à la

* Polit., I. I, c. n, § 5.

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femme, et que dans l’homme même l’àme régit souverainement le corps. Or « quand on est inférieur à ses sem- » blables autant que le corps l’est à l’âme , la brute à a l’homme , et c’est la condition de tous ceux chez qui la » force corporelle est le meilleur parti à espérer de leur

» être, on est esclave par nature1 11 est donc évi-

» dent que les uns sont naturellement libres , les autres » naturellement esclaves , et que, pour ces derniers, l’cs- » clavage est aussi utile qu’il est juste *.» Enfin Aristote va jusqu’à prononcer celte phrase atroce : « La guerre est en a quelque sorte uu moyeu naturel d’acquérir, puisqu’elle » comprend cette chasse que l’on doit donner aux bêtes « fauves et aux hommes qui, nés pour obéir, refusent de « se soumettre. C’est une guerre que la nature elle-même a a faite légitime *. »

Et pourtant, alors que le philosophe de Stagirc assimilait ainsi P homme à la brute et sanctionnait la chasse du gibier humain , il s’était rencontré quelques esprits généreux pour revendiquer, contre des institutions barbares et des théories mensongères , les droits de la nature et de l’humauitc. Il y avait en Grèce, et c’est Aristote lui-même qui nous l’apprend, des écrivains politiques qui soutenaient que le pouvoir du maître est contre nature, que la loi seule met une différence entre l’homme libre et l’esclave, et que l’esclavage est inique parce qu’il n’a d’autre source que la violence. Que si l’on objectait que l’esclavage est fondé sur le droit de la guerre et résulte d’une convention par laquelle le vaincu pour sauver sa vie se reconnaît la propriété du vainqueur, les partisans de la liberté opposaient à ce sophisme de la force une plus saine notion de la justice. « Bien des légistes, dit Aristote, accusent ce

1 Polit., liv. I, c. h, § 13.

! Ibid., § 15.

* Ibid. , c. in, § 8.

» droit connue on accuse un orateur politique d’illéga- » lité, parce qu’il est horrible que le plus fort, par cela » seul qu’il peut employer la violence, fasse de sa victime » son sujet et son esclave » C’est pitié de voir Aristole se débattre en vain contre ces raisons et s’épuiser en paralogismes pour soutenir la déplorable thèse qu’il avait adoptée. Le temps, qui a respecté tant de noms obscurs et d’ouvrages méprisables, n’a malheureusement pas épargne ceux de ces premiers défenseurs du droit et de l’humanité. Tous les cœurs généreux doivent déplorer cette perte et donner dans leur souvenir une des meilleures places à la gloire anonyme de ces illustres inconnus.

Aristote a donc consacré l’esclavage comme la base essentielle des sociétés. Par là, le pouvoir politique se trouve affranchi de la tâche difficile de gouverner et de maintenir dans le bon ordre la classe vouée aux travaux les plus grossiers et livrée le plus complètement à l’ignorance, à la brutalité des instincts et des appétits. Cette tâche est divisée entre les maîtres armés pour l’accomplir des droits les plus redoutables.

Un autre problème social non moius grave devait appeler l’attention du philosophe de Stagire, parce que sa solution domine toute l’organisation politique : c’est le problème de la répartition des biens matériels entre les hommes, le grand débat eutre la propriété individuelle et le communisme. Platon avait soutenu que dans la république parfaite tout doit être commun et ramené à l’unité absolue. Aristole se prononce nettement pour le principe opposé. Il repousse la communauté des femmes et des biens et défend par des arguments victorieux la famille et l’appropriation individuelle. Cependant il veut que la propriété exclusive soit tempérée par les mœurs comme à Sparte, où chacun avait le droit d’user de ce qui apparie*

1 Polit., lis. I, c. h, § 16.

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nait à autrui , et nous le verrons souvent encore déroger à ses propres principes.

De l’admission de la famille et de la propriété découlent les inégalités de naissance et de richesses, qui ont toujours joué un si grand rôle dans la politique appliquée. Aristote ne proteste point contre ces inégalités, qu’il considère comme la condition nécessaire de l’existence des sociétés. Il réfute avec une remarquable vigueur de logique Phaléas de Chalcédoine, partisan de l’égalité absolue des fortunes Il va plus loin, et se demande si, de même que la foule servile a été éliminée de l’ordre social, une partie des hommes libres ne doit pas aussi être éliminée de l’ordre politique. Il recherche quelles conditions doivent s’ajouter à la liberté pour constituer le véritable citoyen. « Le cii> toyen, dit-il, c’est l’individu qui a voix délibérante à

» l’assemblée publique et dans les tribunaux * Dans un

» Etat bien constitué , les citoyens ne doivent point avoir à » s’occuper des premières nécessités de la vie. C’est un » point que tout le monde accorde. Le mode d’exécution

» offre seul des difficultés * Inc bonne constitution

» n’admettra jamais l’artisan parmi les citoyens.... La qua- » lit de citoyen appartient, je le répète, non pas à tous » les hommes libres, par cela seul qu’ils sont libres, mais » seulement à ceux qui n’ont point à travailler nécessaire- » ment pour vivre 4. » Aristote rappelle de plus que dans la plupart des villes grecques on exigeait que le citoyen fût né d’un père et d’une mère jouissant des droits de cité. On allait même jusqu’à demander une généalogie de trois ascendants citoyens. Ce trait achève de démontrer le caractère nobiliaire et aristocratique des cités anciennes. C’est

* Polît., liv. II, c. iv.

* Ibid., liv. III, c. i, S 8.

' Ibid., liv. II, c. vi, g 2.

* Ibid., liv. III, c. ni, $$ 1, 2, 3,

ai.

:m HISTOIRE UK LA SOUVERAINETÉ.

ainsi qu’en 1780 la noblesse française refusait d’admellrc dans scs assemblées électorales quiconque ne prouvait pas quatre quartiers et cent ans. Aristote se borne à exiger que l’on soit issu d’un père et d’une mère jouissant des droits de citoyen. Ainsi la possession des droits politiques est à ses yeux subordonnée à deux conditions : la naissance et une fortune suffisante pour vivre sans travail.

Aristote a le premier nettement distingué la constitution d’un Etat des simples lois, u La constitution, dit-il , est ce « qui détermine dans l’Etat l’organisation régulière de » toutes les magistratures et surtout de la magistrature

» souveraine 1 C’est la répartition des pouvoirs, l’altri-

» bulion de la souveraineté , eu un mot la détermination » du but spécial de l’association politique. Les lois au conn traire , distinctes des principes essentiels et caractcris- » tiques de la constitution , sont la règle du magistral dans » l’exercice du pouvoir et dans la répressiou des délits. Si » donc on ne connaît ni le nombre ni les différences des » constitutions, on est tout à fait incapable de porter même » de simples lois *. » Aristote est moins heureux dans la définition de la souveraineté. Il la confond avec la constitution et le gouvernement. « Le souverain de la cité, ditn il , c’est en tout lieu le gouvernement. Le gouvernement » est la constitution même a. » Cependant après avoir déterminé avec tant de précision les caractères de la constitution , il devait naturellement être amené à se demander à qui appartient le droit de l’établir, le pouvoir constituant, caractère essentiel de la souveraineté. Mais ce côté si important du problème politique parait avoir complètement échappé au génie du philosophe de Stagire. Platon avait attribué le pouvoir de constituer ou de réformer la société

* Polit., liv. Ht, c. iv, § 1.

1 Ibid., liv. VI, c. i, §§ 5, 6.

* Ibid-, liv. III, cap. iv, § I.

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à un tyran philosophe assisté d’un législateur de génie. Aristote ne discute même pas la solution de son maître, envers lequel il s’est pourtant montré fort sévère sur d’autres points. H parle souvent du législateur, des connaissances qui lui sont nécessaires, de l’harmonie qu’il doit faire régner dans les diverses parties de son œuvre ; mais nulle part il ne s’explique sur le point de savoir de qui le législateur doit tenir son titre et sa mission , à quelle autorité ses règlements empruntent leur force obligatoire. Tout ce que l’on peut induire de son langage, c’est qu’il parait se rattacher au système du législateur unique, et qu’il abandonne aux circonstances l’investiture de l'homme appelé à déterminer les conditions fondamentales de l’association politique, la forme du gouvernement et le mode d’exercice de l’autorité suprême.

Insuffisant sur la^raude question de l’origine et de l’attribution du pouvoir constituant, Aristote se relève quand il aborde celle de la lin suprême du gouvernement , de ses diverses formes , de sa meilleure organisation. Il proclame ce grand principe que tout pouvoir a pour but essentiel l’avantage des administrés, cl que ce n’est que secondairement qu’il peut tournera l’avantage de celui qui l’exerce. L’ordre politique le plus naturel lui parait être celui qui , parmi des citoyens égaux , investit chacun à son tour de l'autorité. «Mais, dit-il, les avantages que procurent le » pouvoir et l’administration des intérêts généraux inspi- » renl à tous les hommes le désir de se perpétuer en charge, » et s’ils étaient travaillés d’une maladie chronique que la » continuité du pouvoir put seule guérir, ils ne seraient » certainement pas plus âpres à retenir l’autorité une fois s qu’ils en jouissent *. »

C’est dans la conformité des gouvernements à leur véritable fin, l’avantage desgouvernés, qu’Aristote trouve le cri-

* Polit., liv. lit, c. iv, s fi.

:Jî6 HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ.

térium de la bonté ou de la corruption des constitutions. « Toutes les constitutions , dit-il , qui ont en vue l’intérêt » général sont pures et essentiellement justes. Toutes » celles qui n’ont en vue que l’intérêt personnel des goun vernants , viciées dans leurs bases , ne sont que la cor- » ruption des bonnes constitutions : elles tiennent de fort « près au pouvoir du maître sur l’esclave, tandis qu’au n contraire la cité n’est qu’une association d’hoinmes li- » bres1. »

Aristote applique son principe à la classification des constitutions régulières et de leurs dégénérations. C’était déjà de son temps une idée fort ancienne que la division des gouvernements d’après le nombre relatif des gouvernants et des gouvernés. Nous avons vu Hérodote discuter les avantages et les inconvénients de la monarchie , de l’aristocratie et de la démocratie, Socrate et Platon opposer à chacune de ces formes primitives la forme corrompue qui en dérive, la tyrannie, l’oligarchie, la démagogie. Aristote s'est borné à adopter cette classification ; le pouvoir, dit-il, doit nécessairement appartenir ou à un seul, ou à une minorité , ou à la majorité des citoyens. Appliquant à cette division son critérium des bons et des mauvais gouvernements , il appelle royauté le gouvernement d’un seul exercé dans l’intérêt général, aristocratie celui de la minorité distinguée par l’intelligence et la vertu, république celui de la majorité , quand les droits de la richesse et du mérite n’y sont pas sacrifiés aux intérêts et aux caprices de la foule. Les constitutions corrompues dans lesquelles prévaut l’intérêt exclusif des gouvernants sont la tyrannie, où le prince gouverne dans des vues égoïstes; l’oligarchie , où le pouvoir est eonfié non aux gens de bien , mais au petit nombre des riches; la démocratie, où la foule des pauvres domine sans contre-poids. Aristote prend lou-

* Polit., liv. III, c. iv, § 7.

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jours le mol démocratie en mauvaise part , et lui attribue un sens analogue à celui que nous exprimons par le mot démagogie. Pour lui, la démocratie est la dégénération de cette forme dans laquelle la majorité des citoyens gouverne conformément aux règles de la justice, forme à laquelle il réserve comme dénomination spéciale le nom générique de tous les gouvernements, celui de République (ïroXtTewt) \ Cette différence de nomenclature et l’indication de la prédominance de l’intérêt général ou de l’intérêt des gouvernants comme caractère distinctif des constitutions saines ou corrompues, sont tout ce qu’Arislote a ajouté à la classification tracée par ses devanciers.

On a reproché avec raison à la distinction d’Aristote de reposer moins sur une différence intrinsèque entre les constitutions que sur les qualités personnelles des hommes investis du pouvoir; Caractériser les institutions politiques d’après les vices ou les vertus des gouvernants, c’est choisir un critérium étranger à ces constitutions elles-mêmes.

Après avoir exposé l’origine et le but de l’association politique , établi comme bases de l’ordre social la famille, la propriété et l’esclavage, comme base de l’ordre politique la domination d’une noblesse civique , assigné au pouvoir pour fin suprême le bien des gouvernés, repris et complété la classification générale des constitutions , Aristote aborde directement la grande question desavoirà qui appartient de droit la souveraineté , quel est le gouvernement le plus légitime aux yeux de la raison.

J’ai déjà fait remarquer qu’Aristote n’avait point distingué la constitution du pouvoir constituant, le gouvernement de l’autorité préexistante qui lui donne naissance et lui imprime sa forme et son caractère. Aussi le philosophe, quand il recherche à qui appartient la souveraineté , n’entend-il point parler du droit de créer et de modifier les

’ Polit., liv. III, c. v, Ji 2.

HISTOIRE l)K LA SOUVERAINETE.

institutions politiques, mais du gouvernement régulier et quotidien de la société. Il se préoccupe de savoir non qui doit établir la constitution, mais quel principe général doit la dominer, abstraction faite de son auteur.

Celte dernière question avait déjà été agitée par les plus hautes intelligences. On a vu précédemment Hérodote en exposer les principales solutions sans se prononcer formellement pour aucune d’elles, et signaler les avantages du maintien d’une constitution fondée sur l’histoire et les traditions nationales; Hippodamus préconiser pour la première fois l’excellence du gouvernement mixte; Socrate flotter indécis entre les théories de la royauté du génie individuel, de la souveraineté du nombre, de la suprématie de la raison éternelle; Xénophon, indifférent au droit et sensible seulement à la force et au succès , vanter l’aristocratie militaire de Sparte et l’habileté dans le despotisme; Platon , incertain comme son maître , préconiser tour à tour l’arbitraire d’un homme supérieur, le règne des lois, le despotisme d’une magistrature philosophique et guerrière, les formes de la démocratie tempérée. Ainsi, avantages des institutions traditionnelles , droits du génie , du nombre , de la raison absolue , de la minorité éclairée, de la majorité désintéressée : toutes les doctrines avaient été déjà formulées et défendues.

Aristote avait à choisir entre elles. Il ne le fit point ; mais il reprit et développa toutes les solutions , appuya et combattit chacune d’elles par des arguments profonds et ingénieux, et s’abstint de conclure. Rien de plus remarquable que cette discussion comme vigueur de logique, comme éclat et étendue d’aperçus , si on la considère dans ses détails; rien de plus confus , de plus incertain , de plus timide, si on la considère dans son ensemble. Après en avoir rapidement résumé les principaux traits, nous rechercherons quelle est la doctrine à laquelle Aristote se

ARISTOTK.

rallaehe par le fait , el à quelles causes doivent être attribuées ses apparentes fluctuations.

u C’est un grand problème, dit le philosophe, de savoir » à qui doit appartenir la souveraineté dans l’État : ce ne n peut être qu’à la multitude , ou aux riches , ou aux gens » de bien, ou à un seul individu supérieur par ses talents, » ou à un tyran. L’embarras est égal de toutes parts. Quoi ! » les pauvres , parce qu’ils sont en majorité , pourront se * partager les biens des riches , et ce ne sera point une t> injustice , attendu que le souverain aura décidé que ce » n’en est point une! et que sera donc la plus criante des r> iniquités?.. . Par le même principe, tout ce qu’aura fait le » tyran sera nécessairement juste. Il emploiera la violence, » parce qu’il sera le plus fort , comme les pauvres l’auront » été contre les riches. Le pouvoir appartiendra-t-il de •n droit à la minorité, aux riches? mais s’ils agissent n comme les pauvres et le tyran , s’ils pillent la multitude r> et la dépouillent , cette spoliation sera-t-elle juste? Les » autres alors ne le seront pas moins...

» Doit-on remettre la souveraineté absolue aux citoyens » distingués, alors c’est avilir toutes les autres classes » exclues des fonctions publiques.... Donner le pouvoir à » vin seul, quelque supérieur qu’on le suppose, c’est exa- » gérer encore le principe oligarchique ; une majorité » plus grande sera bannie des magistratures. On peut v ajouter que c’est une faute grave de substituer à la sou- » veraineté de la loi la souveraineté d’un individu toujours » sujet à mille passions1...

» La conséquence la plus évidente qui résulte de notre b discussion , c’est que la souveraineté appartient aux lois « fondées sur la raison... Nous n’avons point dit encore ce v que sont des lois fondées sur la raison , el notre première n question reste entière*. »

' Polit. , liv. lit, r. vi, SS 1, 2, 3. — * Ibid., S «.

Ces passages résument les principaux arguments qui militent contre chaque doctrine , et expriment bien les doutes, les incertitudes, les angoisses d’un grand génie aux prises avec un problème immense et sollicité par des solutions opposées. Aristote comprend toutes les opinions et aperçoit nettement le côté faible de chacune d’elles. I, 'étendue de son esprit nelui permet point le dogmatisme, propre aux intelligences étroites et exclusives. Elle le livre en proie a l’indécision, qui est le plus souvent l’écueil elle tourment de la clairvoyance. F,n vain le philosophe s’efforce-t-il d’échapper à ses doutes et de se rattacher à un système déterminé. A peine a-t-il adhéré àuue théorie que les avantages de la théorie opposée se présentent vivement à son esprit et lui arrachent un aveu contradictoire. Ainsi, Aristote déclare que l’attribution de la souveraineté à la majorité plutôt qu’aux hommes distingués , toujours en minorité , peut sembler une solution équitable et vraie de la question ; il proclame l’aptitude de la masse des citoyens d’une fortune et d’un mérite ordinaires à choisir les magistrats et à juger leur conduite ; il rappelle que la foule porte des appréciations exquises des œuvres de musique et de poésie, et répond par là aux arguments que Platon, dans le livre de la Royauté, tire de l’ignorance et de l’incapacité de la multitude. Lui objecte-t-on que le pouvoir doit être réparti proportionnellement à la richesse, à la noblesse, au mérite, il répond qu’en suivant ce principe l’autorité devrait être conférée tout entière au plus riche, au plus noble, au plus digne , et conclut en faveur de l’égalité '. Aristote paraît donc opter en faveur du pouvoir du grand nombre et de l’empire de la vulgaire médiocrité. Mais aussitôt le génie , le talent , l’héroïsme viennent réclamer leurs droits auprès de lui, et il ne peut résistera cet appel, u Si dans un État un ou plusieurs individus ont

' Polit., liv. lit, r. vit.

ARISTOTE

» une telle supériorité de mérite que le mérite de tous les n autres citoyens ne puisse entrer en balance , de tels r> hommes ne peuvent être compris dans la cité. Ce sera »> leur faire injure que de les réduire à l’égalité commune. . . » De tels personnages sont pour ainsi dire des dieux ry parmi les hommes... I.a loi n’est point faite pour ces « êtres supérieurs. Ils sont eux-mêmes la loi , il serait riv dicule de tenter de les soumettre à la constitution ; car « ils pourraient répondre ce que, suivant Antisthène, les » lions répondirent au décret rendu par l’assemblée des » lièvres sur l’égalité générale des animaux. * Voilà, continue-t-il, l’origine de l’ostracisme dans les Etats démocratiques plus jaloux que les autres de l’égalité , voilà pourquoi les tyrans s’attachent en général à niveler tout ce qui s’élève '.

Plus loin , la même contradiction se reproduit encore. Aristote discute les avantages et les inconvénients de la royauté , à laquelle il se montre peu favorable, il défend victorieusement contre les critiques subtiles de Platon , dans le Politique , la supériorité de l’empire de la loi sur l’arbitraire d’un individu. 11 proclame les décisions de la majorité, la division et l’élection des magistratures, préférables au règne d’un seul homme , qui est le plus souvent forcé de déléguer à d’autres l’exercice de son pouvoir *. « Demander la souveraineté de la loi, dit-il, c’est k demander le règne de l’intelligence et de la raison sans y les passions aveugles ; demander la souveraineté d’un n roi, c’est constituer souverain l’homme et la bête, car » les entraînements de l’instinct, les passions du cœur, » corrompent les hommes au pouvoir, même les meil- « leurs s. » 11 condamne formellement l’hérédité monar-

1 Polit., liv. III, c. vui, ss 1, 2, 3.

’ Ibid., c. x, xi.

» Ibid. , S 4.

:»* HISTOIRK DK LA S U L V h R A I X KT K.

chique el déclare généralement méprisables les princes qui ont reçu leur pouvoir par héritage ' ; partout il flétrit énergiquement la tyrannie d’un seul. A lire ces pages qui respirent le sentiment de l’égalité, l’horreur du despotisme et de l’arbitraire , on est tenté de prendre Aristote pour un partisan exclusif du système républicain ; et pourtant il ne tarde pas à se démentir de nouveau , et revient, comme attiré par une force mystérieuse , à la royauté du génie, à la royauté héréditaire, a Lorsqu’une race entière,

» dit-il , ou même un individu de la masse, vient à briller » d’une vertu tellement supérieure qu’elle surpasse la » vertu de tous les autres citoyens ensemble, alors il est » juste que cette race-là soit élevée à la royauté , à la su- » prème puissance ; que cet individu-là soit pris pourrai...

» Il n’est équitable ni de tuer , ni de proscrire par l’ostra- » cisme un tel personnage , ni de le soumettre au niveau » commun... Il ne reste donc plus qu’à obéir à cet homme » et à lui reconnaître une puissance non point alternative,

» mais perpétuelle *.

Aristote semble vouloir expliquer ses contradictions par la différence du géuie des divers peuples. 11 appelle monarchique celui dont le caractère se prêle naturellement à la domination d’une famille douée de toutes les qualités nécessaires à la suprématie politique ; aristocratique, celui qui naturellement sait concilier la conservation de sa liberté avec l’autorité des hommes d’un mérite supérieur; républicain enfin , celui où tout le monde naît guerrier et sait également commander et obéir *. Quand il aborde l’examen des formes de gouvernement imparfaites , il déclare que la science politique doit connaître quelle constitution il convient d’adopter selon les peuples divers. Par

* Polit., liv. III, c. x, S 10; liv. VIII, c. vin, S 23.

* Ibid., liv. III, c xi, SS 12 et 13.

' Ibid. , S II. i

ARISTOTE

là, Aristote semble avouer qu’en politique il n’existe pas <le bien absolu , mais seulement un bien relatif. Telle n’est pourtant pas sa pensée. Il conçoit , au-dessus des formes imparfaites qui ne tirent leur valeur que des circonstances, un type idéal et accompli , un principe supérieur dont l’excellence éclate par elle-même aux yeux de la raison. Mais quand il s’agit de formuler ce principe, il s’arrête incertain et se prononce tour à tour pour des doctrines opposées. Son hésitation porte non sur l’existence du bien absolu en politique , mais sur la détermination de sa nature.

Au milieu de toutes ces fluctuations d’Aristote , on démêle cependant deux doctrines principales entre lesquelles le débat s’agite surtout dans son esprit : la souveraineté de la majorité corrigée par certaines conditions de fortune et de capacité, et la royauté d’une race ou d’un génie supérieur. l'in approfondissant l’examen de son ouvrage, on reconnaît qu’il finit par opter pour la première, lin effet , quand il passe à l’application de ses idées générales, quand il trace le plan de l’Etal modèle, du gouvernement par excellence, c’est un État républicain qu’il décrit. Parmi les constitutions imparfaites , celle à laquelle il assigne le premier rang, c’est encore une république où domine la classe moyenne. Nulle part le Stagirile ne développe l’application de la royauté du génie, et dans sa discussion générale , il ne la présente que comme une exception au grand principe de l’alternative du pouvoir entre citoyens égaux. La véritable doctrine d’Aristote , c’est donc la souveraineté de la majorité, la forme républicaine. Mais que l’on ne voie pas en lui pour cela un partisan de la démocratie , du suffrage universel. Sans parler des esclaves , Aristote exclut encore des droits politiques tous les hommes libres réduits à travailler pour vivre. En réalité, il veut une aristocratie assez étendue pour embrasser tout

HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ, ce qui , dans la cité , offre des conditions suffisantes d’indépendance , de lumières et de moralité.

En adoptant de fait cette solution , le Stagirite ne justifie pas son choix et ne réfute pas l'objection qu’il s’est faite à lui-même quand il a opposé les droits de la supériorité , l’empire du génie, à ceux du nombre et de la médiocrité.

Il ne rétracte point cette formidable exception qui détruit sa règle générale. On est donc en droit de dire qu’il ne résout pas scientifiquement le problème de la souveraineté considéré au point de vue du droit, et qu’il tranche le nœud gordien plutôt qu’il ne le dénoue.

Celte adhésion contradictoire donnée tantôt aux droits de la majorité , tantôt à la royauté du génie , est la princi- ** pale cause de l’obscurité qui caractérise l’ensemble de la discussion d’Aristote sur le principe de la souveraineté. C’est elle qui a permis de considérer le philosophe de . Stagire comme un partisan de la monarchie et même comme un fauteur de la tyrannie. La théorie qui accorde le pouvoir aux supériorités individuelles peut, en effet, être invoquée en faveur de toutes les usurpations, de tous les despotismes , servir à justifier tous les triomphes de la force et de la ruse. Du reste, on s’est , en général , abusé sur les motifs qui ont inspiré à Aristote cette dérogation à son principe général de la suprématie de la majorité éclairée. Montesquieu y a vu une flatterie adressée à Alexandre. Mais Alexandre , selon la judicieuse remarque du savant traducteur de la Politique , était parvenu au trône par l’hérédité et non par le droit du génie. Ainsi, l’appréciation de Montesquieu manque de base. Faut-il, au contraire, considérer la contradiction d’Aristote comme une réserve faite en faveur des puissantes individualités que l’on voit quelquefois s’élever du sein des grandes crises des sociétés, comme une prévision du rôle des César, des Cromwell et des Bonaparte ? Il nous semble très-dou-

ARISTOTE

leux que la perspicacité de l’auteur de la Politique ail pu s’étendre jusque-là. En effet, de son temps aucun homme n’a\ ail encore joué un semblable rôle sur la scène du monde, et Aristote n’allait certainement pas jusqu’à profaner le litre de roi par le génie en 1’appliquant à cette foule de petits tyrans qui s’étaient emparés du pouvoir dans les cités de la Grèce, et à l’égard desquels il ne manifeste jamais que de l’horreur et du mépris. Selon toute vraisemblance, Aristote n’a fait que rendre un imprudent hommage à une doctrine préconisée par Socrate , reproduite et à regret abandonnée par Platon. Admirateurs passionnés de la supériorité morale et intellectuelle qui constituait leur propre titre à la gloire , partisans de l’attribution de la souveraineté aux classes distinguées par cette qualité, ces philosophes croyaient ne pouvoir trop honorer le génie et la vertu personnifiés dans un homme éminent. Us n’hésitaient pas à déclarer que s’il se rencontrait jamais un homme manifestement supérieur à tous les autres par ce double mérite , c’était à lui que devait être confié le pouvoir souverain. Mais, qu’on le remarque bien, dans l'esprit de Platon et surtout d’Aristote, ce n’était là qu’une hypothèse; et comme cette hypothèse ne s’élail encore jamais réalisée, ces deux grands penseurs devaient considérer leur doctrine de la souveraineté du génie comme destinée à rester à tout jamais dans le domaine de l’idéal, et comme peu dangereuse pour la liberté.

Telles sont les considérations développées par Aristote sur les questions les plus générales de la politique spéculative. Le moment est venu de passer à l’examen de la constitution parfaite, du gouvernement par excellence dont le type a été conçu et présenté par le philosophe comme la conséquence et l’application de ses idées théoriques,

a îe

Du GouvMNïMEXT parfait. — Critique de» gouvernement» et des système» proposés comme réalisant U perfection. — Sparte. — La Crète. — Carthage. — Hippodamus. — Les dcui républiques de Platon.

Exposition du uouvkrnbmknt parfait. — La cité type de la société politique. — Division des classes. — l.e pouvoir aux guerriers. — La longévité donnera les magistratures. — Absolutisme social. — Jugement sur la république parfaite d'Aristote.

Avant d’exposer le plan de la meilleure des républiques idéales, Aristote a cru devoir analyser les plus célèbres constitutions pratiquées de son temps et discuter les divers plans de gouvernement proposés par ses devanciers. Il a consacré une grande partie de son second livre à celte étude , qui se trouve ainsi mêlée à celle des grands problèmes de la politique à priori. 11 est indispensable de le suivre rapidement dans cette nouvelle voie, si l’on veut sainement apprécier sa propre conception du gouvernement par excellence.

Trois Etats étaient surtout renommés de son temps pour la supériorité de leurs institutions politiques : la Crète, Sparte et Carthage. Parmi eux, Sparte occupait le premier rang dans l’opinion générale. « Quelques auteurs, dit « Aristote , prétendent que la constitution parfaite doit » réunir les éléments de toutes les autres, et c’est à ce » titre qu’ils vantent celle de Lacédémone , où se trouvent » combinés les trois éléments de la monarchie, de l’oli- ■» garchic et de la démocratie, représentés l’un par les » rois, l’autre par le sénat, le troisième par les éphores , « qui sortent toujours des rangs inférieurs de la société ; » d’autres, il est vrai, voient dans les éphores l’élément » tyrannique et retrouvent l’élément de la démocratie dans » les repas communs et la discipline quotidienne de la

ARISTOTE

» cité » Il y avait aussi des écrivains qui admiraient surtout le caractère guerrier des institutions lacédémonienncs, tournées tout entières vers les combats et la conquête , et qui les proposaient à ce titre comme le plus beau modèle à imiter Aristote est loin de partager cet enthousiasme, il adresse aux institutions de Lacédémone de nombreuses critiques relatives les unes à l’organisation économique et sociale, les autres à la constitution politique. C’est ainsi qu’il reproche à la cité de Lycurgue les vices du système suivi à l’égard des Hilotes, parmi lesquels l’Etat ne compte que de secrets ennemis ; la disproportion des propriétés entre les citoyens; la disette d’hommes qui en a été la suite ; l’étendue des possessions territoriales des femmes ; le silence des lois à leur égard; la liberté et l’influence excessive dont elles jouissent ; l’amour de l’argent et du luxe que cette influence a développé parmi les hommes ; la mauvaise organisation des repas communs, qui, au lieu d’être alimentés par des contributions individuelles, devraient, comme en Crète, être entretenus aux frais de l’Etat; les vices du système financier, qui engendre la pauvreté de la république et l’avidité démesurée des particuliers. Dans l’ordre politique, Aristote blâme le choix deséphores, toujours tirés de la dernière classe des citoyens ; leur vénalité, conséquence de leur pauvreté ; leur tyrannie, à laquelle les rois n’ont pu se soustraire qu’en sc faisant démagogues ; leur arbitraire en l’absence de lois écrites ; la puérilité du

' Polit., liv. Il, c. lu, S] 10. — Hippodamus est peut-être l’un des auteurs auxquels Aristote fait ici allusion. D’après ce passage, les partisans du gouvernement mixte paraissent avoir été assez nombreux dans la Grèce. Outre Hippodamus , nous ne connaissons parmi eux qti Archytas le pythagoricien , dont un passage a été conservé par Stobée , et qui parait avoir été contemporain de Platon.

1 Polit., liv. IV (vu), c. xiii , US 10, 11. — Aristote nomme Thibrou parmi ces auteurs.

HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ, mode d’élection des éphores et des sénateurs; la vieillesse et l’irresponsabilité de ces derniers, qui, nommés à vie,sc laissent souvent corrompre. U se prononce formellement contre l’hérédité des rois , réduits au rôle de généraux et de pontifes , et la déclare inférieure à l’élection à vie de ces suprêmes magistrats. Enfin il condamne la tendance exclusivement guerrière et conquérante des institutions lacédémoniennes, tendance déjà critiquée avec justice par Platon , et il attribue la chute de la puissance des Spartiates à leur incapacité dans tous les arts de la paix. Le seul éloge qu’Aristote accorde à la constitution de Sparte , c’est qu’elle assure la stabilité de l’Etat par une juste division des pouvoirs, u L’Etat, dit-il avec raison, ne peut » trouver son salut que dans l’accord des citoyens à vouloir » son existence et sa durée. Or, c’est ce qu’on rencontre » à Sparte ; la royauté est satisfaite par les attributions qui » lui sont accordées ; la classe élevée , par les places du » sénat, dont l’entrée est le prix de la vertu; enfin le reste » des Spartiates, par l’éphorie, qui repose sur l’clcctiou » générale *. »

Aristote signale dans la constitution crétoise de nombreuses analogies avec celle de Sparte : la culture des terres livrée ici aux Hilotes, là aux serfs périœciens ; la magistrature des dix cosmos semblable à celle des cinq éphores; de part et d’autre un sénat et des repas communs. 11 rappelle que la CVètc eut autrefois des rois comme Lacédémone. Mais il déclare l’institution des cosmes encore inférieure à celle des éphores, qui étaient librement élus, tandis que les premiers ne pouvaient être choisis que dans certaines familles. 11 censure avec énergie le droit d’insurrection, par lequel les Crétois prétendaient remédier au* vices de leur gouvernement.

Parmi toutes les constitutions appliquées de son temps*

1 Polit., lit. Il, chap. vi, jt 13.

ARISTOTE

c’est celle de Carthage qui obtient d’Aristote l’approbation la plus complète. « Ce qui en prouve bien toute la sagesse, » dit-il , c’est que , malgré la part de pouvoir qu’elle ac- » corde au peuple, on n’a jamais vu à Carthage, chose » très-remarquable , ni d’émeute ni de tyran. » Les indications contenues dans la Politique sont à peu près les seules que nous possédions sur les institutions de la célèbre rivale de Rome. Par malheur, elles sont insuffisantes, et la haine des Romains, effaçant tout vestige de la civilisation punique, ne nous a laissé aucun moyen de les compléter. Aristote cite quelques analogies entre Sparte et Carthage. Les hétairies ou confréries politiques, dans lesquelles les Carthaginois aimaient à se réunir, ont à ses yeux une certaine ressemblance avec les repas communs des Spartiates. Ces réunions n’étaient pas du reste un fait particulier à Carthage. Les nobles Athéniens avaient aussi leurs assemblées particulières 1 ; les Romains leur circuli et leur vonvivia , comme la moderne aristocratie d’Angleterre a ses clubs et ses corporations. Dans les sociétés libres et aristocratiques , telles que furent la plupart des cités de l’antiquité, même celles que nous sommes habitués à considérer comme des démocraties, de semblables associations paraissent être la condition nécessaire de la formation de l’esprit public et du maintien des liens de parti. Nous avons vu Hippodamus en signaler l’importance , et c’est surtout à ce point de vue que Platon et Aristote lui-même attachaient tant de prix à l’institution des repas communs. Certaines nations modernes semblent incapables d’user avec sagesse et modération de ces réunions particulières de citoyens que les anciens considéraient au contraire comme un élément de stabilité et de concorde dans la cité. Peut-être ce fait dénote-t-il chez elles l’absence des qua-

* C'est dans le sein de ces clubs de l’aristocratie athénienne que fut organisée la conspiration qui amena ('établissement des Quatre-Crnts.

lilés naturelles ou de la maturité nécessaire pour la liberté

politique.

Les deux suffètes 1 de Carthage, qu’ Aristote appelle rois, le sénat et le conseil des Cent-Quatre lui paraissent se rapprocher des rois, du sénat et du conseil des éphores de Sparte. « Mai s Carthage, dit-il, a la sagesse de ne pas de- » mander scs rois à une famille unique elle s’en remet v à l’élection pour amener le mérite au pouvoir. Les rois, » maîtres d’une immense autorité, sont bien dangereux « quand ils sont des hommes médiocres , et ils ont déjà » fait bien du mal à Lacédémone *. » Il préfère l’institution des Cent-Quatre à celle des éphores, parce que, tandis que ceux-ci étaient tirés des classes inférieures, les premiers étaient choisis parmi les hommes distingués. Aristote considère la constitution carthaginoise comme reposant sur des bases aristocratiques et républicaines ; mais il lui reproche de dévier parfois de ses principes et d’incliner tantôt vers la démagogie , par le pouvoir accordé au peuple de décider souverainement les questions sur lesquelles le sénat et les suffètes n’étaient pas d’accord , tantôt vers l’oligarchie, par la préférence accordée à la richesse dans l’élection aux principales magistratures. A ses yeux, partout où le mérite n’est pas estimé plus que tout le reste, il ne peut exister de constitution aristocratique vraiment solide. Il blâme encore chez les Carthaginois le cumul des emplois et signale les avantages de la division des fonctions publiques. Selon lui, le principal vice des institutions puniques, c’est la prédominance de l’oligarchie d’argent. « Carthage, dit-il, n’échappe aux dangers de son » gouvernement oligarchique qu’en enrichissant conlinuel- » lement une partie du peuple qu’on envoie dans les villes

* Le mot suffîtes paraît être le même que celui de sophetim, qui dans la langue syro-chaldaïque, mère du dialecte punique, signifie juges.

1 Polit., liv. il, c. viii, § 2.

ARISTOTE

r> colonisées. C’est un moyen d’épurer et de maintenir » l'Etat ; mais il ne doit sa tranquillité qu’au hasard , et » c’était à la sagesse du législateur de la lui assurer. Ainsi, n en cas de revers, si la niasse du peuple vient à se soûle- * « ver contre l’autorité, les lois n’offriront pas une seule b ressource pour rendre à l’Etat la paix intérieure » On voit que l’antiquité avnit nettement compris combien il est utile aux sociétés aristocratiques de créer, par un vaste système de colonisation, des débouchés à l’activité et à l’ambition des classes inférieures. La moderne Angleterre pratique sur une échelle gigantesque les maximes appliquées par l’antique Carthage et par la plupart des républiques maritimes de la Grèce. Peut-être faut-il voir dans ce fait l’une des principales causes de la stabilité dont elle semble, comme sa devancière punique, posséder l’heureux monopole , et doit-on , par une induction contraire , attribuer en partie les agitations des peuples les plus civilisés du continent européen à l’absence d’établissements coloniaux qui offrent aux esprits inquiets, aux caractères ardents et aventureux une existence plus facile et des horizons plus larges que ceux de la mère patrie.

En résumé, dans cet examen des constitutions les plus célèbres de son temps, Aristote se montre peu favorable à l’hérédité monarchique, à l’oligarchie d’argent, au gouvernement mixte lui-même, bien qu’il fût déjà préconisé par une nombreuse école. La démocratie athénienne n’obtient pas non plus son approbation, car il considère comme désastreuses les modifications apportées à la constitution de Solon par Ephialte et Périclès*. Ses sympathies paraissent être acquises à une société dans laquelle les droits politiques sont l’apanage d’une classe de citoyens que la possession d’une fortune médiocre dispense de la néces-

* Polit., liv. II, c. ix, §9.

5 Ibid., S8 2, 3.

sité du travail , et où l’on ne reconnaît d’autre aristocratie que celle du mérite. Aristote semble hostile à la domination exclusive d’une caste militaire, car il blâme les . institutions purement guerrières de Sparte et se prononce énergiquement contre la conquête et l’oppression des peuples *. Mais bientôt il se montrera peu conséquent à ces principes. ,

Si de l’examen des constitutions appliquées on suit Aristote dans son appréciation des plans de gouvernement proposés avant lui, on le voit plus d’une fois dévier de ses propres doctrines et se laisser entraîner à de manifestes contradictions par le désir de critiquer ses devanciers. L’ouvrage d’Hippodamus et les deux grands traités de Platon sont les principaux objets de son attention. Il reproche au premier de Ces écrivains d’admettre les laboureurs et les artisans à participer au gouvernement sur le même pied que les guerriers, et soutient que les droits politiques et les hautes fonctions doivent être l’apanage de la classe qui possède les armes. Cette critique , injuste en elle-même, fait de plus un contraste manifeste avec les principes qu’Aristote professe sur la conquête, et avec le blâme dont il poursuit les institutions purement militaires de Lacédémone. Attribuer le monopole du pouvoir à la classe guerrière, c’est évidemment le plus sûr moyen d’imprimer à une société un caractère exclusivement belliqueux et conquérant. Donner au contraire aux classes pacifiques un rôle important dans l’Etat, comme le propose Hippodamus, c’est la combinaison la plus propre à prévenir le développement exclusif des tendances guerrières.

Dans son examen de la République de Platon , Aristote s’attache surtout à réfuter la théorie de la communauté des femmes et des biens, et l’attribution des mêmes fonctions sociales aux deux sexes. L’organisation politique

* Voir Polit., liv. IV (ancien vn), c. u, §§7,8.

ARISTOTE

tient peu de place dans la République. Aussi le Slagirite se bome-t-il à attaquer le principe de la diversité de nature entre les hommes, sur lequel son maître fait reposer sa division des classes fondamentales de l’Etat. « L’établisse- * ment des autorités tel que le propose Platon , dit-il , « offre bien des dangers. 11 les veut perpétuelles; cela 77 seul suffirait pour causer des guerres civiles même chez 77 des hommes peu jaloux de leur dignité, à plus forte rai- 77 son parmi des gens belliqueux et pleins de cœur; mais 77 cette perpétuité est indispensable dans la théorie de So- 77 crate. Selon lui , Dieu verse l’or , non point tantôt dans 77 l’àme des uns, tantôt dans l’âme des autres, mais tou- 77 jours dans les mêmes âmes. Ainsi Socrate soutient qu’au 77 moment même de la naissance, ceux-ci sont faits d’or, 77 ceux-là d’argent , d’autres d’airain et de fer pour être ar- 77 tisans et laboureurs '. t>

Cette critique d’Aristote est peu fondée. En effet, quand Platon affirme que la nature crée certains hommes pour les fonctions inférieures de la société , d’autres pour les plus hautes spéculations, pour l’exercice de la puissance suprême , il ne fait qu’énoncer un fait d’une incontestable exactitude. Quand il propose de confier le pouvoir aux hommes qui s’en seront montrés dignes par de longues épreuves noblement subies , il avance une théorie que la raison ne saurait désavouer. Dans aucune partie de sa République , Platon n’a soutenu que les hautes fonctions du gouvernement dussent être perpétuelles. Il s’est borné à poser en principe l’attribution de ces fonctions au mérite, et n’est pas descendu aux détails d’application. Sur ce point, on ne peut lui reprocher que son silence. Mais quand il serait vrai qu’il eût proposé de créer des magistrats à vie choisis à l’intelligence, à la moralité et aux services rendus, une telle combinaison serait certainement

1 Polil., tiv. II. eliap. il, $ 14.

plus logique et plus avantageuse que le système de rotation, de changement perpétuel des dépositaires du pouvoir qu’Aristote a cru devoir, dans une autre partie du même livre, opposer aux théories platoniciennes. « La réciprocité » dans l’égalité, dit-il , est le salut des États et le rapport » nécessaire d’individus libres et égaux entre eux. Si toos n ne peuvent être au pouvoir à la fois, ils doivent au moins » tous y passer soit d’année en année, soit dans toute autre » période ou suivant tout autre système, pourvu que tous » sans exception y arrivent '. » Ce passage, dans lequel Aristote dément ses propres théories sur les droits du mérite, pose comme règle suprême de justice dans la politique je ne sais quelle puérile alternative qui appelle chacun à commander et à obéir à son tour. C’est le principe qu’ Harrington a repris et développé à dix-neuf siècles de distance dans son Oeeana; principe dont la fausseté et les funestes conséquences n’ont pas besoin d’être longuement exposées , et dont l’admission légitimerait l’empire de la multitude, l’élection par le sort et toutes les institutions de l’extrême démagogie qu’Arislotc lui-même a si sévèrement condamnées. On serait presque en droit de l’accuser de mauvaise foi, quand on considère que le même homme qui reproche à Platon de faire reposer sur des différences naturelles d’aptitude une certaine inégalité dans la distribution des magistratures, n’a pas hésité à rapporter à la nature elle-même la plus monstrueuse de toutes les inégalités, celle du maître et de l’esclave.

Aristote ne s’est pas montré plus juste envers Platon dans l’appréciation du traité des Lois. 11 lui reproche d’abord de faire reposer sa seconde république sur l’existence d’une classe de cinq mille quarante citoyens, affranchis de tout travail utile et se consacrant exclusivement à la chose publique. «Qu’on ne s’y trompe pas, dit-il , il ne faudrait

' Polit., liv. Il, c. i, 8$ 5, 6.

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n pas moins que la campagne de Babylonc, ou toute autre » plaine immense, pour cette multitude qui doit nourrir » cinq mille oisifs sortis de son sein , sans compter cette » autre foule de femmes et de serviteurs de toute espèce. » On est bien libre de créer des hypothèses, mais il no » faut pas les pousser jusqu’à l’impossible. • Combien une telle critique n’est-elle pas déplacée de la part d’Aristote , qui s’est attaché lui-inémcà établir que le citoyen doit être complètement affranchi de la nécessité du travail, et se consacrer tout entier à l’Étal! L’exemple deSparte, qui entretint jusqu’à dix mille citoyens oisifs , celui d’un grand nombre d’autres cités de la Grèce protestaient d’ailleurs contre cette allégation d’impossibilité qu’Aristolc oppose à son maître. Bientôt nous verrons encore le Stagirite revenir à ce système de la domination des hommes de loisir, qu’il a si peu le droit de blâmer chez ses devanciers, et en faire lui aussi la base de sa république par excellence.

La division des citoyens en classes d’après le cens , les combinaisons par lesquelles Platon s’efforce d’attribuer aux riches une certaine prédominance politique , sont aussi l’objet des censures d’Aristote. II voit dans cette conception un caractère oligarchique contraire aux principes qui doivent présider à l’organisation d’un État parlait. Cependant Platon n’accorde aucun privilège à la fortune ; il sc borne à frapper les riches qui n’assistent pas aux assemblées et aux élections d’une amende dont les pauvres sont dispensés. Un système aussi modéré méritait de trouver grâce aux yeux d’Aristote , que sa constante hostilité contre la démocratie n’autorisait point à manifester un amour aussi intraitable de l’égalité républicaine.

Aristote a encore consacré quelques pages à l’examen des opinions de Phaléas de Chalcédoinc, de Philolaiis de Thèbes, de Pliidon d’Argos. Ces écrivains et ces législateurs s’étaient surtout attachés à rechercher les moyens de maintc-

nir l’égalité des fortunes et la permanence dn nombre des citoyens. Aristote a démontré contre Phaléas les vices du système de l’égalité absolue et l’erreur de ceux qui pensent que tous les problèmes de la politique seraient résolus si l’on parvenait à l’établir. Cette discussion, relative à l’organisation sociale bien plus qu’à la constitution politique, n’a qu’un rapport très-indirect au problème de la souveraineté.

On le voit, dans cet examen des constitutions et des plans de républiques idéales considérés de son temps comme les chefs-d’œuvre de la politique appliquée et delà politique spéculative, Aristote a montré une sévérité qui n’est pas toujours juste. Sparte, la Crète, Carthage, les écrits d’Hippodamus , de Platon, de Phaléas, d’Arehytas, de Thibron sont de sa part l’objet de censures souvenl amères. En présence d’une telle rigueur d’appréciation , on est en droit d’attendre de lui , lorsqu’il descend à son tour dans la lice pour exposer le type du gouvernement parfait, des combinaisons d’une supériorité et d’une nouveauté incontestables ; on doit surtout présumer qu’il évitera toutes les erreurs qu’il a si énergiquement relevées. Par malheur il n’en est rien. Malgré tout le respect dû à un aussi grand génie , à une si éclatante renommée , on est forcé de reconnaître que jamais prolégomènes plus pompeux, critique plus hautaine n'aboutirent à un plus déplorable avortement. Non-seulement Aristote, dans son plan de république parfaite , n’ajoute aucune vue , aucune combinaison nouvelle à celles de ses devanciers , mais encore il retombe dans la plupart des fautes et des méprises qu’il leur a reprochées.

C’est dansle quatrième livre de la Politique (ancien vu') qu’Aristote développe le plan de la république par excellence. 11 pose en principe que , pour l’Etat comme pour l’individu , le but suprême de l’existence c’est le bonheur obtenu par le culte de la vertu. I.e mérite de cette solution

ARISTOTE

ne lui appartient pas en propre , car elle est empruntée à Platon. Mais ce dernier philosophe, tout en assignant la morale pour but et règle souveraine à la politique , n’avait que peu de confiance dans la réalisation de cette noble pensée. Il croyait que les affaires humaines étaient peutêtre à tout jamais livrées à l’empire des passions basses et égoïstes , à la domination' de la force et de la ruse , et que la politique était une arène impure d’où devait s’exiler l’homme jaloux de s’élever à la plus haute dignité morale. Aristote n’adopte point cette solution désespérée, et tandis que son maître préconise comme la voie la plus sûre pour parvenir à la vertu une existence vouée tout entière à la méditation et à la philosophie, il se prononce en faveur de la vie active et conseille , comme Socrate , aux hommes distingués de se mêler aux affaires publiques1. Mais à ses yeux la véritable activité ne consiste pas pour l’Etat dans la guerre et la conquête, ni pour l’individu dans les triomphes de l’ambition et la poursuite des avantages matériels. I.a conquête est inique et impie; l’État, pour être parfait, doit se suffire à lui-même : les institutions militaires ne doivent avoir qu’un but défensif. Tourner toute la constitution vers la guerre et la domination , c’est méconnaître la véritable fin de l’association politique. De même l’activité individuelle doit tendre uniquement au bien public , et trouver sa récompense dans la satisfaction de bien faire et non dans des résultats positifs et palpables*. Ces considérations ne sont que la reproduction des principes posés dans les trois premiers livres. On ne saurait blâmer Aristote de revenir sur des vues aussi saines et aussi neuves pour son temps; mais on n’en est que mieux fondé à lui reprocher de se montrer par la suite peu conséquent avec lui-même dans l’application.

4 Polit., liv. IV (vu), o. U, S 3.

1 Ibid., c. n, Sj* 4-8.

•m HISTOIRE 1)E LA SOUVERAINETÉ.

Comme ses devanciers, Aristote 11e comprend l'Étal modèle que dans les proportions exiguës de la cité hellénique. u U n’est pas nécessaire, dit-il, qu’un Etat soit vaste. » Tout Etat a une lâche à remplir, et celui-là est le plus » grand qui peut le mieux s’acquitter de sa tâche. Trop » petite, la cité ne peut suffire à scs besoins. Trop étendue, » elle y suffit non plus comme cité, mais comme nation : » il n’y a plus là de gouvernement possible. Au milieu de » celle immense multitude, quel général se ferait enlen- » dre? quel Stentor y servirait de crieur public?... Pour » juger les affaires litigieuses, pour répartir les fonctions » suivant le mérite , il faut que les citoyens se connaissent » et s’apprécient mutuellement; autrement, élections et « sentences juridiques ne valent rien. A ces deux égards, » toute résolution prise à la légère est funeste, et elle ne » peut manquer de l’ètre dans une masse innombrable, n La juste proportion pour le corps politique, c’est un » nombre de citoyens suffisant pour satisfaire à tous les » besoins de l’existence, mais pas assez considérable pour » se soustraire à une surveillance facile '. » Aristote donne ici la théorie du système des cités si généralement pratiqué dans l’antiquité. Ce système était la conséquence nécessaire de la prédilection des anciens pour le gouvernement direct des citoyens par eux-mêmes, et de l’abscncede moyens rapides de communiquer la pensée à de grandes multitudes. La portée de la voix humaine devenait ainsi la limite obligée des assemblées publiques et du nombre des citoyens. Le philosophe de Stagire reconnaissait bien que l’unité nationale comportait des proportions infiniment plus vastes que celles de la cité. En proclamant la supériorité de la race grecque sur les barbares de l’Europe et de l’Asie , il déclarait que si elle était réunie en un seul Etat , elle serait assez puissante pour dominer le monde.

' Polit., liv. IV (vu), c. v, SS 6, 7, 8.

ARISTOTE

Il cûl été digne du génie d’Aristote de s’élever au-dessus de la conception des institutions purement municipales, d’aborder et de résoudre le problème de l’établissement d’un gouvernement qui conciliât pour une grande nation les avantages d’une puissante unité avec ceux de la liberté ; mais il se borna, comme ses devanciers, à accepter les données généralement admises de son temps. Remarquable exemple de la difficulté qu'éprouvent même les plus ban tes intelligences à s’affranchir des opinions dominantes, et à dépasser, en matière de combinaisons politiques, les créations spontanées du génie des peuples.

Après avoir ainsi déterminé l’étendue de la cité, Aristote énumère les diverses fonctions sociales dont la réunion est indispensable à son existence. Il lui faut des laboureurs qui assurent la subsistance des citoyens, des artisans exerçant les professions mécaniques et industrielles, des guerriers qui la défendent, des pontifes qui lui concilient la faveur des dieux , des magistrats et des juges pour veiller à ses besoins et à ses intérêts. Les droits politiques sont-ils conciliables avec l’exercice de toutes ces fonctions? Le laboureur et l’artisan doivent-ils être citoyens au même titre que le guerrier, le magistrat et le pontife? Aristote se prononce pour la négative.

« Dans le gouvernement parfait, dit-il, le bonheur est » inséparable de la vertu. Par conséquent les citoyens den vront s’abstenir soigneusement de toute profession mé- « canique, de toute spéculation mercantile, travaux dé- » gradés et contraires à la vertu. Ils ne se livreront pas » davantage à l’agriculture. Il faut du loisir pour acquérir » la vertu et pour s’occuper de la chose publique. Reste » encore la classe des guerriers et la classe qui délibère » sur les affaires de l’Etat et juge les procès ; ces deux ■» éléments-là surtout semblent constituer essentiellement » la cité. Les deux ordres de fonctions qui les concernent

» seront-ils remis à des mains séparées ou réunis dans les » mêmes mains? A cette question aussi la réponse estévi- » dente ; ils doivent être séparés jusqu’à un certain point » et jusqu’à un certain point réunis : séparés, parce qu’ils » se rapportent à des âges différents et qu’il faut ici de la » prudence , là de la vigueur ; réunis, parce qu’il est im- » possible que les gens qui ont la force en main puissent » se résigner à une soumission éternelle. Les citoyens ar- » més sont toujours les maîtres de maintenir ou de renver- » ser le youvernemenl. 11 n’y a donc qu’à confier toutes ces » fonctions aux mêmes mains , mais seulement à des épo- » quos diverses de la vie, et puisque la vigueur appartient » à la jeunesse et la prudence à l’àge mûr, qu’on partage » les attributions d’après ce principe aussi solide qu’équi- » table et qui repose sur la différence même des mérites.

n C’est aussi à ces deux classes que les biens fonds doi- » veut appartenir, car l’aisance doit être acquise aux ci- » loyens : or, ceux-là le sont essentiellement Quant à » l’artisan, il n’a pas de droits politiques non plus que » toute autre classe étrangère aux nobles occupations de la » vertu. C'est une conséquence évidente de nos principes... » Ainsi les terres appartiendront en propre aux citoyens, » et les laboureurs seront nécessairement ou des esclaves, » ou des barbares , ou des serfs.

» Parmi les éléments de la cité reste l’ordre des pontifes, » dont la place est bien marquée dans l’État. Un labou- » reur, un ouvrier ne peut jamais arriver aux fonctions du n pontificat. C’est aux citoyens seuls qu’appartient le ser- » vice des dieux. . . Kl parmi les citoyens, c’est à ceux qui » sont épuisés par l’àge qu’il faut remettre le soin du sa- » cerdoce.

» Tels sont donc les éléments indispensables à l’exis* » tence de l’État, les parties réelles de la cité. Elle ne

peut d’une part se passer de laboureurs, d’artisans, de

ARISTOTE

» mercenaires de tout genre ; mais d'autre part la classe » guerrière et la classe délibérante sont les seules qui la n composent politiquement. ...

» Ce n’est point du reste , en philosophie politique, une » découverte contemporaine ni même récente que celte » division nécessaire de la cité en classes distinctes, les » guerriers d’un côté, les laboureurs de l’autre. Elle existe » encore aujourd’hui en Egypte et en Crète, instituée là, » dit- on, par les lois de Sésostris, ici par celles de » Minos ’.... »

A ces institutions , Aristote ajoute celle des repas communs, dont il vante la haute antiquité. Après avoir réfuté le communisme de Platon et s’ètre prononcé en faveur de la propriété individuelle , on le voit , par une étrange inconséquence, effacer sous de périlleuses exceptions le principe qu’il a lui-même posé et revenir aux erreurs qu’il a combattues. Il veut que le sol soit divisé en deux portions, dont l’une, appartenant à l'Etat, sera consacrée aux besoins du culte divin et à l’entretien des repas communs , tandis que l’autre sera partagée entre les citoyens. Mais si la propriété de cette partie du sol est divisée, l’usage devra néanmoins en être commun. Ainsi le communisme, banni seulement en apparence, envahit en réalité toutes les institutions. L’hilotisme, que le philosophe de Stagirc a flétri dans la constitution de Sparte , réparait ici comme la conséquence nécessaire du communisme et de l’oisiveté de la classe dominante, u Pour la culture du sol, dit l’au- » leur de la Politique, si l’on a le choix , il faut prendre » en grande partie des esclaves et avoir soin qu’ils ne » soient pas tous de la même nation et surtout qu’ils ne » soient point belliqueux. Avec ces deux conditions, ils sc- ” ront excellents pour accomplir leur travail et ne songe- » ront point à s’insurger. A ces esclaves il faut joindre

1 Polit., liv. IV (vu), c. vin et uk

» quelques barbares à l’état de serfs, qui présenteront les » mêmes qualités que les esclaves. Sur les terres pariin culières ils appartiendront au propriétaire, sur les terres » publiques ils seront à l’Etat *. »

Quel sera le gouvernement intérieur de cette aristocratie guerrière superposée à une nombreuse population servile? On a déjà vu Aristote attribuer le privilège des magistra* turcs à la maturité de l’àge, et opposer à Platon, qui ajoutait à celte condition celle du mérite, le système de l’alternative égale pour tous du commandement et de l’obéissance. Dans son exposition du gouvernement parfait, il revient sur ces deux idées, mais sans donner aucun détail d’application. Une autorité conférée par l’àgc, dit-il, ne peut irriter la jalousie ni enfler la vanité de personne, puisque chacun est assuré d’obtenir avec l’àge la même prérogative *. Il semble résulter de là que l’autorité suprême sera le prix de la longévité , et que le doyen de la république en sera le premier magistrat. Singulière solution de la part du philosophe qui reprochait au sénat de Sparte la ücillessc de ses membres, et qui faisait remarquer avec raison que l’esprit comme le corps a sa caducité.

De même que la plupart de ses devanciers, Aristote accorde à l’Etat un droit absolu sur la personne du citoyen, et s’engage à pleines voiles dans les rigueurs du système ultra-réglementaire. La loi détermine l’àgc précis du mariage 3 ; elle défend de prendre soin des enfants qui mussent difformes. « Quant au nombre des naissances , si les » mœurs répugnent à l'abandon complet, et qu’au delà du » terme formellement imposé à la population quelques » mariages deviennent féconds, il faudra provoquer l’a- » vortement avant que l’embryon ait reçu le sentiment et

1 Polit., liv. IV (vu), c. ix, § 9.

1 Ibid , c. xiii, $ 3.

* Ibid. , c. xiv, S 0.

ARISTOTE

k la lie. Le crime on l’innocence de ce fait ne dépend ab- » solumenl que de celte condition '. » Ce sont là des principes bien dignes de l’apologiste de l’esclavage. La froide logique d’Aristote et l’ardente imagination de Platon se rencontrent dans un égal mépris des droits de l’humanité.

Le philosophe de Slagire pose en principe que c’est au législateur de former les citoyens à la vertu *. Celte considération l’amène à traiter le grand sujet de l’éducation. Dans la plupart des cités de la Grèce, le système de la liberté d’enseignement et de l’éducation domestique avait généralement prévalu. C’est Aristote lui-même qui nous l’apprend. Ce système , dans lequel on doit peut-être voir l’une des principales causes de la merveilleuse fécondité de la Grèce en grands talents, ne pouvait obtenir l’approbation d’un partisan aussi ardent de la réglementation. Aristote veut donc que l’éducation soit publique et que la loi en détermine le plan. Les raisons qu’il invoque à l’appui de son opinion sont fort habilement présentées et constituent le thème qu’ont développé depuis les partisans de la même doctrine, u Personne ne contestera, dit-il, que » l’éducation ne doive être l’un des principaux objets des » soins du législateur. Partout où l’éducation a été négli- » gée, l’Etat en a reçu une atteinte funeste. C’est que les » lois doivent toitjours être en rapport ai ec le principe de la » constitution, et que les mœurs seules assurent le maintien 9 de l’Etat, de même qu’elles en ont déterminé la forme » première....

9 Comme l’Etat tout entier n’a qu’un seul et même but, 9 l’éducation doit être nécessairement identique pour tous « ses membres ; d’où il suit qu’elle doit être un objet de 9 surveillance publique et non particulière, bien que ce 9 dernier système ail généralement prévalu , et qu’au-

1 Polit., liv. IV (vu), e. xiv, S 10.

1 Ibid., c. xiii, £ 5.

» jourd’hui chacun instruise scs enfants chez soi par les » méthodes el sur les objets qu’il lui plaît. Cependant ce » qui est commun doit g’apprendre en commun, et c’est n une grande erreur de croire que chaque citoyen soit » maître de lu Unième. Ils appartiennent tous à l’Etat, n puisqu’ils eu sont tous des cléments et que les soins » donnés aux parties doivent concorder avec les soins don* » nés à l’ensemble. A cet égard on ne saurait trop louer les » Lacédémoniens. L’éducation de leurs enfants est com* » mune, et ils y attachent une importance extrême. Pour » nous, il est de toute évidence que l’éducation doit être n publique et réglementée par la loi »

Ainsi Aristote immole complètement l’initiative, la spontanéité individuelle, les droits de la famille au despotisme de l'Etat. Qu’importe après cela qu’il condamne l'éducation purement guerrière des enfants de Sparte, qu’il conseille de former la jeunesse aux vertus et aux arts de la paix ? Il a consacré le priucipc d’une servitude intellectuelle irrémédiable , parce qu’elle saisit l’enfance dès ses plus tendres années ; il a reconnu à la loi le droit d’imposer à tous les esprits le joug d’une tyrannique uniformité : dès lors il dépendra du caprice du législateur de jeter à jamais toutes les intelligences dans un moule faux ou incomplet.

Telles sont les vues d’Aristote sur le meilleur gouvernement. Il ne fallait pas moins qu’une exposition détaillée et exacte jusqu’au scrupule, pour légitimer une sévérité d’appréciation qui n’a point dù s’arrêter devant la majesté d’un grand nom. Nous avons annonce qu’Aristole, dans sa théorie du gouvernement parfait, ne faisait que reproduire les conceptions de ses devanciers et les erreurs qu’il avait lui-même condamnées. Ce reproche nous semble suffisamment justifié. En effet, malgré les critiques de détail qu’A* rislote adresse aux institutions lacédémoniennes et atrt 1 l'olit , liv. V, v. i, XX I <*( i.

ARISTOTE

conception* do l*laion , qui ne reconnaît dan* mu république modèle une contre-épreuve de la constitution de Sparte et de* utopies platoniciennes V De part et d'autre le principe de l'organisation sociale, c’est toujours l'existence d’une aristocratie oisivo, servie cl défrayée par une armée d’esclaves et de serfs, le mépris des arts utiles, l'avilissement systématique des classes agricoles et industrieuses. Après avoir reproché à Platon l’oisiveté de ses guerriers, à Sparte ses institutions purement militaires, Aristote interdit à ses citoyens toutes les occupations utiles et leur met les armes à la main. Il prétend, il est vrai, corriger le vice des mœurs belliqueuses de Lacédémone par une éducation plus pacifique, comme si l’habitude exclusive de la profession des armes ne devait pas prévaloir contre le vain correctif de la musique et des préceptes de morale. Quanta la forme du gouvernement, Aristote descend bien au-dessous de la constitution de Sparte, de la Crète et de Carthage, des plans d’Hippodamus et de Platon lui-méme, par cette déplorable conception qui attribue le pouvoir à chaque vieillard à sou tour. Cette combinaison puérile repose encore au fond sur une imitation. C’est à Platon en effet qu’appartient l’idée de former la classe délibérante de guerriers émérites '. Aristote n’a fait qu’y ajouter le malencontreux complément de l’alternative et de la rotation des magistratures d’après la longévité. Le système qui fait du citoyen la propriété absolue de la cité et livre l’esprit et le cœur de l'enfance au despotisme du législateur est encore une reproduction des doctrines de Xénophon et de Platon, un principe emprunté à Lacédémone , et dont Aristote n’a point dissimulé l’origine. On est donc en droit d’affirmer que, sur les grandes questions de la souveraineté considérée en général et du meilleur gouvernement, Aristote n’a rien ajouté aux travaux de ses devanciers.

* Voir précédemment la critique de la République de Platon.

Que si de l’appréciation des idées fondamentales développées dans les cinq premiers livres de la Politique on passe à celle de la méthode philosophique et de la forme littéraire qui caractérisent cette partie de l’œuvre d’Aristote, une critique impartiale ne peut épargner à celui-ci de graves reproches. On regrette de ne pas rencontrer dans les pensées d’Aristote un ordre et un enchaînement plus parfaits. Trop souvent les principes y manquent de netteté, les conséquences de rigueur , les conclusions de justesse. Le philosophe fait un mélange fatigant de l’exposition de ses propres idées avec la critique de celles de ses devanciers. Enfin , vice capital , il tombe dans un dédale de contradictions dont je n’ai signalé que les plus importantes , et sur beaucoup de questions il expose le pour et le contre sans conclure. Les cinq premiers livres de la Politique renferment, il est vrai, une foule de détails brillants et ingénieux , des chapitres remarquables par la netteté des aperçus et la précision du langage. Malheureusement, l’idée exprimée dans un passage se trouve parfois infirmée quelques pages plus loin , en sorte que l’on peut appliquer à l’auteur le vers d’Horace :

lofelix o péris summâ quia poncre totum

Xesciet.

Les défauts rendent la lecture et l’intelligence de la première partie de la Politique extrêmement pénibles. Chaque paragraphe, considéré isolément, est en général parfaitement clair; mais quand on veut résumer les idées développées dans une série de chapitres , dans un ou plusieurs livres, on n’aperçoit plus que nuages et confusion. Ces graves imperfections des cinq premiers livres de la Politique ne peuvent manquer de frapper quiconque en approfondira l’étude avec un esprit dégagé de cet enthou-

ARISTOTE

siasme de convention qu’il est d’usage d’apporter dans l’appréciation des œuvres de l’antiquité.

Mais c’est accorder une assez large place aux rigueurs de la critique. J’ai hâte d’arriver à cette dernière partie de l’ouvrage d’Aristote , où le philosophe, abandonnant l’épineuse recherche de la meilleure des républiques, examine les conditions d’existence propres aux diverses formes de gouvernement, les éléments de la stabilité des Etats, les causes des révolutions. Bien que tout n’y soit pas absolument irréprochable, c’est là que réside à nos yeux le véritable titre de gloire d’Aristote dans le domaine des études politiques.

Les covstituiio.vs prstiquks. — Influence des climats. — Diverses combinaisons politiques. — Eloge de la classe moyenne. — Conditions d'harmonie des diverses parties dans chaque constitution. — Opinion d'Aristote sur la monarchie.

Ce sont les sixième et septième livres de la Politique, dans l’ordre nouveau (anciens tv* et vi*), qui sont plus spécialement consacrés à l’étude des constitutions imparfaites, et Aristote désigne par ce titre toutes celles qui s’écartent du type de sa république par excellence. Cependant, comme une méthode rigoureuse n’a point présidé à la division de l’ouvrage , quelques sujets relatifs à cet ordre d’idées sont traités dans les quatre premiers livres. Ainsi, l’étude des diverses espèces de royauté vient se mêler à la discussion du principe de la souveraineté, dans les derniers chapitres du livre troisième ; l’influence de la race et du climat est signalée dans le quatrième livre, consacré à la recherche du gouvernement parfait. Fidèle à la méthode que nous avons adoptée , nous avons négligé ces épisodes dans l’examen delà première partie de la Politique , pour les reporter à la

Ml» HISTOIRE DK I.A SOUVERAINETÉ.

place qui leur appartient dans le développement logique de la pensée d’Aristote.

Ce philosophe , au début du sixième livre (ancien iv*), expose avec une remarquable netteté le but et l’importance des nouvelles recherches auxquelles il va se livrer. Il compare le théoricien politique au maître de gymnase qui doit non-seulement être capable de porter les natures les plu» belles et les plus vigoureuses au maximum de développement , mais encore posséder l’art de modifier les exercices suivant le tempérament et les forces de chaque élève , cl savoir quels sont , parmi ces exercices, ceux qui conviennent au plus grand nombre. De même , il ne suffit pas à l’homme d’Ktat d’être initié à la constitution par excellence, qui n’est pas accessible à tous les peuples ; il faut encore qu’il sache varier les formes de gouvernement suivant la diversité des éléments qu’elles doivent régir, déterminer les conditions d’existence et de durée propres à chaque constitution , réformer et améliorer l’organisation d'un gouvernement déjà établi ; il doit poursuivre non-seulement le parfait en soi , mais le possible , et rechercher quelle constitution est facilement praticable et convient au plus grand nombre d’Ktats *.

Aristote ne s’est donc pas renfermé , comme scs devanciers, dans la contemplation exclusive d’une constitution idéale. Il n’a pas prétendu, comme certains politiques modernes , que toutes les sociétés dussent être ramenées violemment à une forme unique et soumises à un gouvernement abstrait, approprié non pas à tel peuple donné, mai» à l’homme en général. Il a compris qu’à des nations différant par le caractère et les conditions d’existence il fallait des constitutions variées, et il a signalé les deux principales cnnses qui exercent sur les nptiludes politiques dp» hommes In plus profonde influence, la race et le climat.

• /%/*»., liï. VI (u). r. t. Ml. 2. 3.

ARISTOTK

« Les peuple» qui habitent le» climats froid», dit-il, le» » peuple» d’Europe , sont en général plein» de courage ; » mais il» sont inférieur» en intelligence et en industrie; » et s’il» conservent leur liberté, ils sont politiquement in- » disciplinables et n’ont jamais pu conquérir leurs voisins. » En Asie, au contraire, les peuples ont plus d’intelli- « gence, d’aptitude pour les arts; mais ils manquent de » cœur, et ils restent sous le joug d’un esclavage perpé- » tuel. La race grecque, qui topographiquement est inler- » médiaire, réunit toutes les qualités des deux autres. Elle » possède à la fois l’intelligence et le courage. Elle sait en » même temps garder son indépendance et former de bons » gouvernements, capable, si elle était réunie en un seul » Etat, de conquérir l’univers. Dans le sein même de la » Grèce ,’ les divers peuples présentent entre eux des dis- » semblances analogues. Ici c’est une seule qualité nntu- » relie qui prédomine, là elles s’harmonisent toutes dans » un heureux mélange '. »

Avant d’aborder l’examen détaillé des divers gouvernements , Aristote fait judicieusement remarquer que In classification qui les ramène à trois formes régulières, auxquelles s’opposent trois formes corrompues, n’a pas une rigueur absolue et ne reproduit pas complètement lu réalité. Il existe en efTet un nombre infini de combinaisons, par suite de la variété des classes qui constituent les éléments essentiels de la cité et de la diversité des attributions politiques qui peuvent être accordées à chacune d’elles*. Mais quand on néglige les distinctions secondaires, on reconnaît dans tout Etat trois classes fondamentales : les riches, les pauvres et les gens de moyenne fortune. Quelles que soient les combinaisons de détail , partout où les riches et les nobles en petit nombre ont In

' Polit., liv. IV, c. vi, SS 1, 2.

1 Ibid., liv. VI (iv), r. ni.

MO

prédominance , la constitution est oligarchique. Elle est démocratique, au contraire, là où la multitude des paui res possède en réalité le pouvoir.

Aristote distingue quatre espèces de démocratie : l'une caractérisée par l’égalité de droits des pauvres et des riches; l'autre où l'accès des fonctions publiques est subordonné au payement d’un cens fort modique; celle où la loi est souveraine ; enfin celle où la toute-puissance appartient aux décrets de la multitude. Cette dernière est la pire de toutes. Elle consacre le despotisme sans frein de la foule et des démagogues. Aristote compare avec raison la démagogie à la tyrannie , et les flatteurs du peuple à ceux du tyran.

Les combinaisons oligarchiques se ramènent également à quatre types principaux : le caractère du premier, c’est la fixation d’un cens assez élevé pour que les pauvres ne puissent atteindre au pouvoir. Dans la seconde variété, le cens est considérable, et le corps des magistrats se recrute lui-méme. La troisième est fondée sur l’hérédité des emplois. La quatrième réunit au principe de l’hérédité la substitution de l’arbitraire dos magistrats au règne de la loi. Elle correspond à la tyrannie et à la démagogie *.

A ces deux éléments , la richesse et la pauvreté, qui se disputent la suprématie, il faut en ajouter un troisième, le mérite. Quand les institutions oligarchiques lui réservent une place dans l’État, la constitution devient aristocratique. Si les droits du mérite, de la richesse et du nombre sont également sauvegardés , la constitution est mixte et républicaine.

Mais parmi les nombreuses combinaisons comprises entre la démocratie et l’oligarchie absolues, quelle est celle qui offre le plus de garanties et qui est le plus généralement applicable? Il ne s’agit plus ici d’une constitution

1 Polit., Ihr. VI (iv), c. iv et v.

ARISTOTE

idéale exigeant de la part des membres de la cité une vertu supérieure aux forces ordinaires de l’humanité , un degré d’instruction accessible seulement aux intelligences les plus heureusement douées. Il s’agit d’une constitution pratique qui ne réclame point de la part de l’Etat des conditions exceptionnelles, ni de la part des hommes des qualités extraordinaires. Aux yeux d’Aristolc , eette constitution est celle qui assure la suprématie non aux riches ou aux pauvres, mais aux citoyens qui vivent dans une honorable médiocrité. 11 rappelle que dans son Traité (le morale il a déliai le bonheur l’exercice permanent de la vertu, et la vertu un milieu entre les deux extrêmes. Or les citoyens jouissant d’une fortune médiocre sont évidemment placés dans les conditions les plus favorables à une existence vertueuse. C’est alors que le Stagirite fait de la rlasse moyenne ce magnifique éloge qui est l’un des morceaux les plus célèbres de sa Politique.

« La classe moyenne, dit-il, sait obéir à la raison, qu’on » écoute si difficilement quand on jouit de quelque avan- » tage supérieur en beauté, en force , en naissance, en ri- » chcsse, ou quand on souffre de quelque infériorité » excessive de pauvreté , de faiblesse et d’obscurité. Dans » le premier cas , l’orgueil que donne une position si bril- » lante pousse les hommes aux grands attentats contre la » chose publique; dans le second la perversité se tourne » aux délits particuliers... Négligentes de leurs devoirs « politiques aux assemblées ou au sénat, les deux classes * extrêmes sont également dangereuses pour la cité.

» Il faut dire encore qu’avec cette excessive supériorité » que donnent l’influence de la richesse , un nombreux » parti ou tels autres avantages , l’homme ne veut ni ne » sait obéir. Dès l’enfance , il se fait à l’indiscipline dans » la maison paternelle... Lue extrême indigence ne dé- » grade pas moins. Elle empêche de savoir commander et

n apprend à obéir en esclave. I/extrême opulence, au con- » Irnire , en même temps qu’elle est ingouvernable, se » montre impérieuse et despotique. On ne voit alors dans » l’Etat que maîtres et esclaves , et pas un seul homme « libre. Ici jalousie haineuse, là vanité méprisante, si loin » l’une et l’autre de cette bienveillance réciproque et de » cette communauté d’intérêts nécessaires a l’association « politique. Ce qu’il faut surtout à la cité, ce sont des êtres « égaux et semblables , qualités qui ne sc trouvent que » dans les situations moyennes... Ces positions moyennes » sont aussi les plus sûres; on ne convoite point alors « comme les pauvres la fortune d’autrui; et votre fortune » n’est point convoitée pnr autrui comme celle des riches !’ l’est ordinairement par l'indigence...

» 11 est évident que l’association politique est surtout « assurée par les citoyens de moyenne fortune. Les Étal» « les mieux administrés sont ceux où la classe moyenne » est plus nombreuse et plus puissante que les deux au- « très réunies, ou du moins que chacune d’elles séparé- » ment. En se rangeant de l’un ou de l’autre cûté, elle « rétablit l’équilibre et empêche qu’aucune prépondérance » excessive ne se forme... Partout nu contraire où lafor- » tune extrême est à cûté de l’extrême indigence, ces deux » excès amènent ou la démagogie absolue , ou l’oligarchie » pure , ou la tyrannie. La tyrannie sort du sein d’une » démagogie effrénée ou d’une oligarchie extrême, bien » plus souvent que des classes moyennes et de celles qui » les avoisinent...

» Un autre avantage non moins évident de la moyenne « propriété , c’est qu’elle seule ne s’insurge jamais. Là ou » les fortunes aisées sont nombreuses , il y a bien moins » de mouvements et de dissensions révolutionnaires... » Quand le nombre des pauvres vient à s’accroître, sans » que celui des fortunes moyennes s’accroisse proporlion-

ARISTOTE

aen

* nellement , l'Etat est sur son déclin et nrrive rapidement » à sa ruine »

Ainsi , pour Aristote, la classe politique par excellence c’est la classe moyenne, et le meilleur des gouvernements pratiques est celui où elle possède la suprématie. La forme de ce gouvernement devra être républicaine, car le philosophe de Stagire ne concevait pas la conciliation de la liberté du peuple avec l’autorité d’un roi.

Comment doit être combinée l’organisation intérieure des divers gouvernements, aristocratiques ou républicains, oligarchiques ou démocratiques , pour que toutes les parties de l’Etat soient en harmonie avec le principe générateur de la constitution? Telle est la question multiple à l’examen de laquelle sont consacrés les derniers chapitres du sixième livre et la-totalité du septième. Aristote ramène l’organisation de tout gouvernement à trois chefs principaux : l’assemblée générale délibérant sur les affaires publiques; les attributions et le mode de nomination des magistrats; le corps judiciaire. On n vu avec raison dans cette division le premier germe de la théorie des trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire , dont nous aurons à apprécier plus tard la valeur. Mais il y a lieu dès à présent de signaler une profonde différence entre la conception d’Aristote et celle de ses successeurs. Le philosophe de Stagire s’est borné à énumérer les éléments réels qui se rencontraient dans toutes les cités, et n’a nullement songé à distinguer dans le gouvernement trois pouvoirs formant comme des entités particulières, et devant nécessairement être divisés dans la pratique et reposer sur des têtes différentes. Dans les diverses formes politiques qu’il décrit , l’assemblée du peuple ne se contente pas de rendre des lois générales ; elle décide des cas spéciaux, nomme les fonctionnaires, rend des jugements; elle exerce ' Polit., liv. VI (n), r. it, SS 2-9.

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simultanément des attributions législatives , exécutives et judiciaires. Il en est de même des magistrats , qui ne se bornent pas à exécuter les lois , mais concourent souvent à leur confection et à l’administration de la justice. C’était, du reste , ainsi que les choses se passaient en réalité dans la plupart des cités antiques. Rien n’est donc plus éloigné de la méthode d’Aristote que ces considérations abstraites sur la nature propre et la séparation nécessaire des pouvoirs, dont on a tant abusé dans les temps modernes.

Je ne suivrai pas le philosophe dans l’élude détaillée à laquelle il se livre de l’organisation de l’assemblée du peuple , des magistratures et des jugements. Cette organisation est essentiellement subordonnée au système des cités antiques , dont les membres concouraient personnellement à la plupart des actes de gouvernement et d’administration. Elle n’a que peu de rapports avec celles des grands Etals modernes. Cependant on rencontre dans cette partie de la Politique quelques observations dont la justesse s’applique à tous les temps et à tous les lieux. Ainsi Aristote déclare que, lorsqu’on propose une constitution, il faut qu’elle puisse être acceptée et mise à exécution en partant de l’état actuel des choses , c’est-à-dire qu’elle soit appropriée aux besoins, aux mœurs, aux habitudes de la nation qu’elle doit régir '. — Dans tout gouvernement, dit-il ailleurs, la portion de la cité intéressée au maintien de la constitution doit être plus forte que celle qui en veut le renversement *. — 11 faut donner au cens la base la plus large qu’il puisse recevoir, pour que le nombre des gouvernants dépasse celui des gouvernés *. Sages maximes dont l’observation aurait épargné à notre époque bien des révolutions et des désastres.

* Polit., liv. VI, c. i, S 4.

7 Ibid. , c. x, S 1 .

' Ibid., c. x, S 8.

ARISTOTE

Do toutes les démocraties , la meilleure aux yeux d’Arislole est celle dans laquelle les agriculteurs forment la majorité. 11 place, au contraire, au dernier rang celle où dominent les artisans et les mercenaires. Dans les démocraties bien organisées , les magistratures les plus élevées doivent être conférées par l’élection , non par le sort , soumises à la condition du payement d’un cens proportionné à leur importance , de courte durée et astreintes à une rigoureuse responsabilité. « Il est toujours bon pour » l’homme , dit Aristote , d’être tenu en bride et de ne » pouvoir se livrer à ses caprices ; car l’omnipotence de la » volonté individuelle ne saurait être une barrière contre » les vices que chacun de nous porte en son sein. » La combinaison de l’élection et de la responsabilité avec un cens d’éligibilité lui paraît le plus sùr moyen de concilier la liberté du peuple avec les légitimes prérogatives des hommes distingués, et avec les avantages d’une administration éclairée '.

Dans la meilleure des oligarchies, qui, suivant Aristote, se rapproche beaucoup de la république proprement dite , le cens doit être varié , plus faible pour les magistratures vulgaires et d’utilité matérielle, plus fort pour les magistratures élevées. 11 faut avoir soin d’admettre à participer au pouvoir tout ce qu’il y a de distingué parmi le peuple *.

On le voit , c’est sur les diverses formes du gouvernement républicain , dans le sens moderne et général du mot , que s’est concentrée l’attention du philosophe de Stagire. Il n’accorde qu’une importance très- secondaire aux institutions monarchiques, et il n’a consacré à leur étude qu’un petit nombre de pages perdues au milieu de la discussion générale du principe de la souveraineté. U n’est pourtant aucune partie de la Politique qui ait donné

' Polit., thr. Vit, c. il, SS 3, 4.

1 Ibid. , c. iv.

HISTOIRK DK LA SULV KKA1.VETÉ.

lieu à de» interprétations aussi variées. La majorité des publicistes modernes a rangé Aristote au nombre des parti* sans de la royauté. Quelques-uns ont , au contraire, vu en lui un promoteur des idées républicaines. Montesquieu, enfin, lui a reproché de n’avoir pas compris la véritable nature de la monarchie. Rien n’est moins fondé que cette critique de l’auteur de Y Esprit des lois. Aristote a trèsnettement caractérisé les diverses espèces de monarchie; mais il s’est eu réalité montré peu favorable à cette forme de gouvernement. En effet , le seul motif qui ait pu le faire classer parmi les partisans de la monarchie , c’est l'inconséquente concession qu’il n faite à la doctrine de la souveraineté du génie, en reconnaissant qu’il serait juste d’attribuer le suprême pouvoir à un homme ou à une race que distinguerait une éclatante supériorité. Mais ce n’est là , je le répète, dans l’esprit de notre philosophe, qu’une exception reposant sur une improbable hypothèse. Toutes les fois qu’il considère la royauté à un point de vue général et dans ses conditions ordinaires d’existence , il manifeste contre elle une hostilité toute républicaine.

Aristote a distingué quatre espèces de monarchie 1 : l'ancienne royauté héroïque des Grecs, librement consentie, mais limitée aux fonctions de général, déjugé et de sacrificateur; la royauté des barbares, absolue et héréditaire; l’æsymnélie des cités primitives de la Grèce, sorte de dictature élective et temporaire ; enfin , la royauté légale et constitutionnelle de Sparte , réduite au commandement des armées. Muis Aristote ramène encore ces quatre formes de royauté à deux types principaux : la royauté absolue des barbares, In royauté limitée de Sparte. Cette dernière n’est pas à ses yeux une forme particulière de gouvernement, mais une institution spéciale susceptible de s’accommoder à diverses constitutions. La 1 Poli!., lit. lit, c. i.\ et x.

ARISTOTK.

royauté absolue, voilà donc pour le Slagirilc la véritable monarchie

Mais par quelle différence la monarchie absolue se distingue-t-elle de la tyrannie? Par le caractère du prince qui l’exerce et des peuples qui y sont soumis. Le tyran gouverne dans un intérêt égoïste et saus responsabilité des sujets qui valent autant et mieux que lui. C’est un gouvernement de violence : car il n’est pas un cœur libre qui supporte patiemment une telle autorité. Mais lorsque le gouvernement d’un seul est conforme au génie et aux mœurs d’une nation , exercé pour son avantage , il constitue la monarchie absolue. « Des peuples, dit Aristote, « poussés par un esprit inné de servitude, disposition » beaucoup plus prononcée chez les barbares que chez « les Grecs, dans les Asiatiques que dans les Européens, » supportent le joug du despotisme sans murmure, loi- » là pourquoi les royautés qui pèsent sur ces peuples » sont tyranniques, bien qu’elles reposent d’ailleurs sur » les bases solides de la loi cl de l’hérédité. Voilà encore pourquoi la garde qui entoure ces rois-là est vraiment » royal e et n’est pas semblable à celle des tyrans. Ce sont » des citoyens en armes qui veillent à la sûreté d’un roi ; » le tyran ne confie la sienne qu’à des étrangers. C’est que » là l’obéissance est légale et volontaire , et qu’ici elle est » forcée. Les uns ont une garde de citoyens ; les autres ont » une garde contre les citoyens *. »

Aristote a flétri énergiquement la tyrannie, scs maximes et ses pratiques \ Sans prononcer une condamnation aussi formelle contre la royauté absolue, il est loin de la consi-

1 Polit., liv. III, c. x, S 3; liv. VI, c. un, $ I. — Aristote distingue encore une cinquième espèce de monarchie qu’il appelle la royauté du bon plaisir, mais ce n'est là qu'une variété de la monarchie absolue.

3 Polit., liv. lit, c. ix, ÜS 3, 4.

* Ibid., liv. VIII, c. ix, $$ 6, 7j 8.

dérer comme un bon gouvernement. Nous l’avons vu soutenir contre les théories émises par Platon dans le dialogue de la Royauté la supériorité de l’empire de bonnes lois sur celui d’un seul homme, quelque vertueux qu’on le suppose. Dans le cours de cette discussion, il déclare la royauté absolue très-inférieure à l’aristocratie , dans laquelle le gouvernement appartient aux citoyens les plus distingués. Enfin il conclut ainsi : « Parmi des individus » égaux et semblables, le pouvoir absolu d’un seul n’est » ni juste ni utile, soit que le prince, en l’absence de toutes » lois, représente la loi vivante, soit qu’il doive observer » des lois fixes , soit qu’il commande à des sujets aussi ver- « tueux ou aussi dépravés que lui-même , soit qu’il les surn passe en mérite, à moins que sa supériorité n’atleigne » un degré particulier '. » Celle supériorité en faveur de laquelle Aristote fait l’unique exception que nous avons déjà signalée, c’est celle d’un individu ou d’une race brillant d’une vertu tellement éminente qu’elle surpasserait celle de tous les autres citoyens réunis 4 ; c’est la royauté d’un génie surhumain, d’un Dieu parmi les mortels.

Si l’on rapproche de ces divers passages ceux dans lesquels Aristote proclame les effets corrupteurs de la toutepuissance sur l’homme qui l’exerce , la nécessité d’un frein et d’une responsabilité réelle pour tout dépositaire du pouvoir; ceux où il signale les inconvénients de l’hérédité monarchique et où il déclare généralement méprisables les gouvernants qui doivent leur autorité non au mérite, mais au hasard de la naissance; enfin son opinion défatorable à l’institution de la royauté Spartiate : on ne peut méconnaître que ce philosophe ne considère la monarchie comme inférieure aux autres formes de gouvernement. Il partageait la prédilection de son pays et de son époque pour

* Polit., liv. III, c. xi, J 10.

1 Ibid., SS 12 et 13.

ARISTOTE

le système des cités et le gouvernement des citoyens par eux-mêmes. Ce système venait cependant de succomber devant la monarchie macédonienne; mais le triomphe de celle-ci n’était ni assez ancien ni assez décisif pour détruire la confiance des Grecs dans la forme politique sous l’empire de laquelle leur civilisation s’était développée. La plupart des cités astreintes à l’alliance macédonienne avaient conservé leur gouvernement intérieur et n’attendaient que l’occasion de ressaisir leur complète indépendance. Les conquêtes d’Alexandre avaient , il est vrai , répandu sur la Grèce une gloire éclatante et réalisé le mot d’Aristote proclamant la race grecque capable de subjuguer l’univers si elle était unie. Mais aux yeux d’un observateur philosophe, les exploits du fils de Philippe ne pouvaient effacer ses fautes et ses crimes, et Aristote voyait sans doute dans la soif effrénée de conquêtes de son illustre élève , dans le luxe et la corruption qui suivirent ses victoires, dans le supplice de Philolas , de Parménion et de Callisthène , dans le meurtre de Clitus et l’incendie de Pcrsépolis , d’éclatautes preuves de la funeste action qu’exerce le pouvoir absolu sur les âmes les plus héroïques et sur les caractères formés par l'éducation la plus accomplie. Montesquieu a élevé contre Aristote l’accusation de flatterie envers Alexandre. 11 a pris pour un acte d’adulation la concession que ce philosophe a faite à la doctrine de la souveraineté du génie. L’ensemble des opinions d’Aristote sur la monarchie absolue, sa critique des conquêtes et de la domination violente , le silence qu’il garde au sujet de son royal élève, qui remplissait alors le monde du bruit de son nom , suffisent pour réfuter l’injuste reproche de l’auteur de V Esprit des lois.

Une autre raison du peu de sympathie d’Aristote pour la monarchie , c’est que de son temps cette forme de gouvernement était loin d’avoir présenté les qualités de durée, de stabilité et de force qu’elle a déployées dans les temps mo- I. 24

dcrnes. Si le philosophe tournait ses regards vers le passé de la Grèce , il voyait partout la royauté héroïque succombant devant les formes républicaines; s’il les portait sur les autres contrées de l’Ëurope et de l’Asie, le spectacle delà faiblesse cl des désordres de l’empire des Perses, de la grossièreté cl de l’impuissance des peuplades barbares gouvernées par des rois, devait lui faire considérer la monarchie absolue comme un gouvernement propre aux races inférieures, dont le génie était aussi incapable de s’élever à la civilisation que le caractère d’atteindre à la liberté politique. L’opinion d’Aristote sur la royauté limitée de Sparte s’explique moins aisément ; sans doute un généralat héréditaire peut être au point de vue militaire l’objetde justes critiques. Mais on est en droit de reprocher au Stagirite d’avoir méconnu la valeur de l’institution politiqueà laquelle Sparte dut surtout sa longue durée. La royauté lacédémonienne en effet, malgré sa dualité, malgré la restriction de ses attributions et l’envieuse surveillance des éphores, était le point fixe autour duquel gravitaient tous les éléments de la constitution. Semblable au pivot qui, dans une machine, soutient le mouvement de toutes les parties sans y participer, elle jouait un rôle presque purement passif; mais sa suppression eût entraîné l’écroulement de tout l’édifice politique. 11 eut été digne du génie d’Aristote de comprendre le caractère et la portée d’une telle institution , et d’indiquer les moyens de corriger ce qu’elle présentait à Sparte d’insuifisant et d’imparfait.

ARISTOTE

3îl

Moyens par lesquels les gouvernements sc conservent. — Théorie des révolutions. — Tableau de la tyrannie.

Jugement général sur la PoLiTigua d'Aristote. ,

L’œuvre d’Arislote aurait été incomplète si , après avoir étudié les diverses formes politiques , il avait négligé de rechercher les lois qui président à la conserv ation des gouvernements et aux révolutions des Etals. C’est à ce grand sujet qu’est consacré le huitième livre de la Politique (ancien v*), qui forme à nos yeux le plus beau titre de gloire du Stagirite. Nulle part en effet il n’a déployé la même étendue et la même justesse de vues, cl il n’a su allier au même degré le raisonnement qui s’élève nux principes les plus généraux et en déduit les plus lointaines conséquences, avec l’observation attentive et l’interprétation sagace des faits historiques. Parmi tous les ouvrages consacrés à la politique, il n’en est aucun qui soit plus que ce huitième livre digne des méditations de l’homme d’Klal.

Aristote commence par analyser les causes générales des révolutions, puis il étudie celles qui sont propres à chaque forme de gouvernement. I)e la connaissance de ces causes de ruine il déduit, par une induction contraire, celle des éléments de la stabilité des Etats. Les gouvernements, en effet, ne peuvent se conserver que par les moyens opposés «à ceux qui les détruisent, par la prudence, qui éloigne d’eux tous les principes de dissolution

La source première de toutes les révolutions est, suivant Aristote , l’excès de l’égalité ou de l’inégalité. Dans tout Etat les citoyens sont égaux soiis certains rappoWs, inégaux sous d’autres poiiils de vue. « La démagogie est née presque toujours de ce qu’on a prétendu rendre ab- 1 Polit., liv. VIII, c. vu, S 1.

« solue et générale une égalité qui n’était réelle qu’à ccr- « tains égards; l’oligarchie de ce qu’on a prétendu rendre » absolue et générale une inégalité qui n’était réelle que sur » quelques points » Là où règne une excessive inégalité, les inférieurs s’insurgent pour obtenir les droits dont ils sont exclus. Là où règne l’égalité absolue, les hommes distingués se soulèvent pour obtenir la prédominance. Le but général des auteurs des révolutions, c’est d’atteindre à la fortune et aux honneurs, ou bien de fuir l’obscurité etlaraisère*.

Parmi les causes secondaires des révolutions, Aristote signale les abus de poutoir des gouvernants; la peur, soit que des coupables se révoltent pour échapper au châtiment , soit que les citoyens , dans la prévision d’un attentat de la part des dépositaires de l’autorité, se soulèvent afin de le prévenir; l’excessive supériorité d’un homme ou de quelques-uns ; le mépris inspiré par les gouvernants; l’accroissement de certaines classes de la population ; la brigue et la corruption électorale ; la négligence des gardiens naturels de la constitution ; la diversité d’origine des citoyens ; la configuration du territoire , qui ne permet pas que l’État ait une véritable unité ; l’opposition naturelle des hommes vicieux et des gens de bien; l’égalité de forces entre les riches et les pauvres et l’absence d’une classe moyenne ; les div isions intestines de la classe dominante. Mais, de quelque manière que les changements s’accomplissent , les révolutions naissent de grandes causes et de petites occasions 3. Celte maxime concise et profonde réfute d’avance les politiques à courte vue, qui prétendent expliquer les plus terribles bouleversements par de petites manœuvres et par des accidents secondaires.

* Polit., liv. VIII, c. i, * 2.

* Ibid-, c. il, 1, 2.

3 I'îvovTai (xÈv ouv ni ct*7ïi; où îrifi uixpôiv, «XV sx tuxpwi lu* c.aÇov-Ti Si irtpi [xryâXco t. (Polit., liv. VIII, c. lu, S 1 .)

ARISTOTK.

Les gouvememenls périssent le plus souvent par l’excès de leur principe. Dans les démocraties, les révolutions naissent avant tout de la turbulence des démagogues qui , en poursuivant le partage des biens, en vexant les riches, les contraignent à conspirer; dans les oligarchies, de l’oppression des classes inférieures , disposées alors à accepter le premier défenseur qui se présente à elles. Ces deux formes de gouvernement se conservent , au contraire , la première , par le respect rigoureux des propriétés ; la seconde, par la modération et le dévouement des gouvernants aux intérêts populaires. « Les oligarques, dit Aris- » tote, devraient surtout renoncer à prêter des serments n tels que celui-ci , qu’ils prêtent aujourd’hui dans quel- » ques Étals : Je serai l’ennemi constant du peuple , je » lui ferai tout le mal que je pourrai lui faire » Ce serment , qui a paru invraisemblable à quelques écrivains , concorde parfaitement avec ce que nous savons d’ailleurs de la conduite des oligarchies grecques, et contribue à expliquer les fureurs auxquelles se livra dans quelques cités la démocratie triomphante.

Les révolutions varient dans leurs moyens et dans leur but. Elles procèdent tantôt par la violence , tantôt par la ruse *. Les unes s’attaquent au principe du gouvernement, substituant, par exemple, l’oligarchie à la démocratie, ou réciproquement; les autres seulement à la personne des gouvernants. Celles-ci ne touchent qu’à une partie de la constitution et n’ont pour but que de fonder ou de renverser une certaine magistrature; celles-là se bornent à amoindrir ou à fortifier un principe , restreignant ou renforçant une oligarchie ou une démocratie déjà existante.

Il est des moyens généraux par lesquels sc conservent les diverses espèces de gouvernements républicains. Ce

' Polit., liv. VIII, c. va, S 19.

5 Ibid., s 2.

sonl d’abord le respect de la loi et la plus scrupuleuse attention à n’y point porter même les plus faibles atteintes : l’illégalité mine sourdement l'Etat, de même que de petites dépenses souvent répétées finissent par ruiner les fortunes *. — La bonne foi politique , la justice et la prudence dans les gouvernants; car les ruses par lesquelles on espère tromper le peuple tournent presque toujours au désavantage de ceux qui les emploient. — La courte durée des magistratures : ce sont les pouvoirs trop prolongés des principaux magistrats qui amènent la tyrannie dans les Etats oligarchiques et démocratiques. — Le soin de reviser fréquemment les cotes du cens là où il existe. — L’attention donnée à ce qu’aucune supériorité disproportionnée ne s’élève dans l’État : pour cela, il faut diviser les magistratures et diminuer l’autorité de chacune d’elles, carie pouvoir est corrupteur et tous les hommes ne sont pas capables de supporter une haute fortune.

11 faut une magistrature particulière pour veiller sur les mœurs privées et prévenir les innovations contraires à l’esprit de la constitution. On doit faire en sorte que les fonctions publiques n’enrichissent jamais ceux qui les remplissent, car alors la jalousie et l’ambition s’exaspèrent de toutes les ardeurs de la cupidité *. Que l’on garde en toutes choses la mesure et la modération. « On croit avoir trouvé » le principe unique de la vérité politique, et on le pousse » aveuglément à l’excès... La démocratie et l’oligarchie, « sans être parfaites, peuvent être assex bien constituées » pour se maintenir; mais, si l’on exagère le principe de » l’une ou de l’autre , on en fera d’abord de mauvais goit- » vernements , et on finira par les réduire à n’être plus n même des gouvernements *. »

* Polit., liv. VIII, o. vu, S 2.

5 Ibid. , c. vu, S 9.

5 Ibid., c. vu, SS 19. 11.

ARISTOTE

Par-dessus tout, il importe de conformer l'éducation générale au principe de la constitution. Les meilleures lois deviennent illusoires si les mœurs et l’éducation ne sont pas en harmonie avec elles

Dans toute république, il est dangereux de prétendre appliquer sans aucun tempérament l’égalité réelle, qui ne tient compte que du nombre, et l’égalité proportionnelle, qui ne lient compte que du mérite et de la richesse. Le plus sage est de combiner ensemble ces deux espèces d’égalité, les institutions oligarchiques avec celles de la démocratie, de manière à imprimer à la constitution un caractère mixte. On doit s’attacher à confondre dans une parfaite union les pauvres et les riches, ou bien à augmenter la classe moyenne. C’est ainsi que l’on prévient les révolutions qui naissent de l’inégalité. Aristote attribue plus de stabilité à la démocratie qu’à l’oligarchie ; car, ditil, le peuple ne s’insurge jamais contre lui-même. Mais, de tous les gouvernements , le plus stable à ses yeux est la république où domine la classe moyenne , et qui incline vers la démocratie plus que vers l’oligarchie.

Telles sont les causes de révolution et les moyens de conservation qu’Aristote signale dans les États républicains. 11 recherche ensuite comment ces causes agissent dans les États monarchiques. Cette partie du huitième livre n’est pas moins remarquable que la première. On y voit reparaître la distinction entre la royauté et la tyrannie, distinction qui est éclaircie par de nouveaux développements.

« La royauté , dit le Stagirite , se rapproche de l’ariston cratie , et la tyrannie se compose des éléments de l’oli- » garchie et de la démocratie ln plus exagérée ; aussi » est-elle le plus funeste des systèmes , parce qu’elle est ?» formée de deux mauvais gouvernements, et qu’elle réunit * les lacunes et les vices de l’un et de l’antre. Du reste,

1 Polit., liv. VIII, c. vu. ss 20. 2t.

» ces deux espèces de monarchie sont tout opposées, même » dès leur point de départ. La royauté est créée par les » hautes classes qu’elle doit défendre contre le peuple « le roi est pris dans le sein même des classes élevées » parmi lesquelles le distinguent sa vertu, ou une action » d’éclat, ou l’illustration de sa race. Le tyran, au con- » traire, est créé par la masse contre les citoyens puisn sants. Presque tous les tyrans ont été des démagogues » qui avaient capté la confiance du peuple en attaquant les » principaux citoyens. D’autres tyrannies plus anciennes « n’étaient que des royautés violant toutes les lois du pajs » et prétendant à une autorité despotique. D’autres ont élé » fondées par des hommes parvenus en vertu d’une élec- « lion à des magistratures suprêmes, parce que jadis le k peuple donnait à longue échéance tous les grands em- » plois, toutes les fonctions publiques; d’autres enfin sont » sorties de gouvernements oligarchiques qui avaient im- » prudemment confié à un seul individu des attributions » politiques de la plus haute importance. Grâce à ces res- » sources, l’usurpation était alors facile à tous les tyrans, » ils n’ont eu de fait qu’à vouloir le devenir , puisqu’ils » avaient déjà toute la puissance en main comme rois ou » comme magistrats souverains '. »

» La royauté se rapproche de l’aristocratie en ce qu’elle » est comme elle le prix de la considération personnelle, » d’un talent éminent, de la naissance, de grands services » rendus ou de tous ces avantages réunis à la puissance...

» Le roi a pour mission spéciale de veiller à ce que ceux » qui possèdent n’éprouvent aucun tort dans leur fortune,

» et le peuple aucun outrage dans son honneur. Le tyran au » contraire a en vue non point l’intérêt général, mais son in- » térêt personnel. Le but du tyran, c’est la jouissance; ce- » luidu roi, c’est laverlu. Aussi, dans leur ambition, le tyran 1 Polit. , liv, VIII, c. vm, SS 1, 2, 3, 4.

ARISTOTE

» songe-t-il surtout à l’argent, le roi surtout à l’honneur1.

« Il est facile de voir que la tyrannie a tous les inconvé- » nients de la démocratie et de l’oligarchie. Comme celle- » ci, elle se défie des masses et leur enlève le droit de pos- » sédcr des armes. Nuire au peuple, éloigner les citoyens » de la cité, les disperser, sont des manœuvres communes » à l’oligarchie et à la tyrannie. A la démocratie, la tyran- » nie emprunte ce système de guerre continuelle contre les » citoyens illustres, cette lutte secrète et publique contre » eux, ces bannissements qui les frappent sous prétexte » qu’ils sont factieux et ennemis du pouvoir ; car elle n’i- » gnore pas que c’est des rangs des hautes classes que » sortiront contre elle les conspirations, pour les uns, » dans l’intention de se saisir du pouvoir à leur profil, n pour les autres, dans le but de se soustraire à l’esclavage » politique. Voilà ce que signifiait le conseil de Périnndrc » à Thrasybule, et ce nivellement des épis qui dépassaient " les autres voulait dire qu’il fallait à tout prix se défaire » des hommes éminents *. »

Aristote considère les Etats monarchiques comme exposés à peu près aux mêmes causes de révolution que les républiques. L’injustice, la peur , le mépris, les insultes et les spoliations individuelles, voilà, dit-il, ce qui a presque toujours déterminé les conspirations des sujets contre les monarques *. Les principales causes de ruine que la royauté ait à redouter sont la conjuration des agents qu’elle emploie, la tendance au despotisme quand les rois prétendent étendre leur puissance même aux dépens des lois , l’indignité des princes que l’hérédité élève au trône dans les Etats où la royauté est héréditaire. La tyrannie est exposée aux mêmes périls, u Des deux sentiments qui cau-

1 Polit., liv. VIII, c. vin, SS 5, G.

’ Ibid. , c. VIII, S 7.

' Ibid , c. vin, S 8.

» sent le plus souvent les conspirations, la haine et le » mépris, les tyrans méritent toujours au moins l’un, c’est » la haine ; mais le mépris qu’ils inspirent amène bien plus » fréquemment leur chute *.

» La royauté, dit Aristote, se maintient par la modéra- » lion. Moins ses attributions souveraines sont étendues, » plus elle a de chances de durée dans toute son intégrité. » Le roi songe moins alors à se faire despote ; il respecte » plus dans tous ses actes l’égalité commune, et les sujets n sont de leur côté moins enclins à lui porter envie *. » Le philosophe attribue la longue durée de la royauté chez les Molosses et chez les Spartiates à la rigoureuse limitation de ses pouvoirs. Il rappelle à ce sujet le mot célèbre de Théopompe à son ambitieuse épouse.

Quant à la tyrannie, elle se maintient de deux manières tout opposées : par l’astuce et la violence, ou par l’affectation de la modération et du zèle pour le bien public. « La première, qui est bien connue, est mise en usage par » presque tous les tyrans : c’est à Périandre de Corinthe » qu’on fait honneur de toutes ces roueries politiques dont » la monarchie des Perses peut offrir aussi bon nombre » d’exemples. Déjà nous avons indiqué quelques-uns des » moyens que la tyrannie emploie pour conserver sa puis- « sance. Réprimer toute supériorité qui s’élève; se défaire » des gens de cœur ; défendre les repas communs et les » associations ; empêcher l’instruction et tout ce qui lient n aux lumières, c’est-à-dire prévenir ce qui donne ordi- » nai rement courage et confiance en soi ; interdire les » écoles et les réunions qui pourraient leur ressembler; » tout faire pour que les sujets restent inconnus les uns » aux autres, parce que les relations amènent une mutuelle » confiance ; bien connaître les moindres déplacements

* Polit., liv. VIII, c. vin, jt 20.

1 lliid., c. IX, jt 1.

ARISTOTE

y> des citoyens el les forcer en quelque façon à vivre sur le » seuil de leurs portes, pour toujours savoir à point ce » qu’ils font, et les accoutumer parce continuel esclavage » à la bassesse et à la timidité d’àme : tels sont les moyens » mis en usage chez les Perses el chez les barbares, moyens » tyranniques et qui tendent tous au même but.

» En voici d’autres : savoir tout ce qui se dit, tout ce » qui se fait parmi les sujets ; avoir des espions pareils à ces » femmes chargées, à Syracuse, de tout observer; envoyer, » comme Hiéron, des gens pour tout écouter dans les so- » ciétés, dans les réunions, parce qu’on est moins frane » quand on redoute l’espionnage, et que si l’on parle tout 9 se sait ; semer la discorde et la calomnie parmi les ci- » loyens ; mettre aux prises les amis entre eux ; irriter » le peuple contre les hautes classes que l’on désunit entre » elles Un autre principe de la tyrannie est d’appau- » vrir les sujets, de les occuper à de grands travaux, tels

9 que les pyramides d’Egypte, etc Le tyran fait aussi la

9 guerre pour occuper l’activité des sujets et leur imposer n le besoin constant d’un chef militaire *.

» La tyrannie n’aime à s’entourer que d’hommes per- » vers , parce que seuls ils s’abaissent à la flatterie et peu- « vent servir ses mauvais desseins. Le propre du tyran est *> de repousser tout ce qui porte une âme fière et libre, 9 car il se croit seul capable de posséder ces hautes qua- 9 lités.... Le tyran hait ces nobles natures comme attenta- » toires à sa puissance

9 Toutes ces manœuvres et tant d’autres du même genre 9 que la tyrannie emploie pour se maintenir sont d’une « profonde perversité. En les résumant, on peut les classer » sous trois chefs principaux, qui sont le but permanent

* Polit., liv. VIII, c. ix, SS 2, 3.

* Ibid., SS 4, 5.

» Ibid., SS 6, 7. ,

» de la tyrannie : d’abord l’abaissement moral des sujets,

» car des âmes avilies ne pensent jamais à conspirer; en » second lieu , la défiance des citoyens les uns à l’égard » des autres, car la tyrannie ne peut être renversée qu’au- » tant que les citoyens ont assez d’union pour se concer- « ter;.... enfin l'affaiblissement et l’appauvrissement des » sujets »

Tels sont les principaux traits de ce morceau célèbre dans lequel Aristote a résumé les maximes et les pratiques de la tyrannie. Machiavel n’y a ajouté que peu d’idées nouvelles. Mais ce qui assure au philosophe de Stagire un rang bien supérieur à celui de l’écrivain de Florence, c’est que , tandis que celui-ci a présenté la ruse , la perfidie et la violence comme l’idéal de l’habileté politique, celui-là n’a pas hésité à les flétrir.

Aristote expose la seconde méthode de conservation pour la tyrannie. Elle consiste dans l’exerciee réel ou simulé de toutes les vertus royales, la bonne administration, le zèle pour les intérêts publics, le soin de ne faire à personne aucun tort ni aucun outrage, la piété, la douceur, la décence dans la vie privée, la modération en toute chose1. Et cependant, ajoute le philosophe, malgré toutes ces précautions , les moins stables de tous les gouvernements sont l’oligarchie et la tyrannie. Il cite alors comme exemples les diverses dynasties de tyrans grecs dont la plus durable, celle des Orthagorides de Sicyone, ne put, malgré toute son habileté , se maintenir pendant plus de cent ans.

La théorie des révolutions est complète. Toutes les formes de gouvernement ont été passées en revue, et pour chacune d’elles le Stagirite a indiqué les causes de ruine et les moyens de salut. Platon avait aussi traité le même

1 Polit., liv. VIII, c. ix, J H.

1 Ibid., ÜS 10-21.

ARISTOTE

sujet dans le huitième livre de sa République. Aristote couronne son œuvre par l’examen des doctrines de son maître sur ce grand sujet. Il lui reproche d’assigner à la succession des diverses formes de gouvernement un ordre trop absolu, de négliger les causes si diverses qui amènent les révolutions pour s’attacher à une seule, la pauvreté, l’inconduite, les dettes. Ces critiques ne manquent pas de justesse, et les faits historiques qu’Aristote oppose à Platon pour démontrer que les révolutions ne suivent pas toujours la loi de succession indiquée par celui-ci sont heureusement choisis. Cependant on ne saurait voir là des motifs suffisants de condamner la théorie platonicienne. Loin de là, celle-ci conserve toute sa valeur et n’est point inférieure par le mérite à celle d’Aristote, bien que ce mérite soit d’un genre différent. La conception de Platon est une vue générale et abstraite, qui plane au-dessus des faits, en saisit l’aspect le plus saillant et néglige les détails. Elle participe de l’intuition , qui constitue l’un des caractères du génie de ce philosophe. 11 suffit qu’elle soit juste dans son ensemble, et c’est en méconnaître la nature que de lui demander de tenir compte des exceptions. Or, nous l’avons remarqué dans le chapitre précédent-, l’ordre que Platon assigne aux révolutions est bien celui qui résulte du spectacle de l’histoire. Les faits qu'y oppose Aristote ne sont que des cas particuliers , cl ne peuvent invalider une doctrine basée sur la contemplation de faits plus généraux. La théorie du Stagirite présente un tout autre caractère. Elle est essentiellement analytique et expérimentale. Elle procède de l’étude patiente et de la classification rigoureuse des éléments historiques. Elle tient compte non pas seulement du mouvement général qui semble entraîner les sociétés d’une forme de gouvernement à une autre forme, de système en système, de principe en principe, mais surtout des événements variés qui constituent

les pas successifs et les épisodes de cette marche des peuples de l'enfance à la caducité. Une telle méthode serre de plus près la réalité et comporte une appréciation plus complète des détails et des accidents, une analyse plus exacte des intérêts , des caractères et des passions politiques. Par elle , Aristote s’est élevé à la plus grande hauteur; et suivant l’expression de Tennemann, il a accumulé un trésor d’expérience et de connaissance du cœur humain éternellement utile et applicable. Mais le mérite de son œuvre n’éclipse point celui de son devancier. Les travaux de ces deux beaux génies , loin de sc nuire , se complètent les uns par les autres. A l’un nous devons ces vues larges et profondes qui éclairent l’ensemble de l’histoire et tracent les évolutions générales des peuples aux diverses périodes de leur existence; à l’autre ces appréciations ingénieuses, ces analyses sagaces, ces préceptes pleins de justesse qui peuvent servir de fil conducteur au milieu des vicissitudes politiques, et offrir des règles pratiques à l’homme d’Ktat et au publiciste.

Tels sont les principaux traits de l’œuvre d’Aristote, œuvre dont l’économie et la portée ne sc révèlent qu’à une étude approfondie et éclairée par celle des autres monuments de la science politique de la Grèce. Les trois parties que nous y avons signalées, non d’après la division matérielle de l’ouvrage, mais d’après l’analyse des divers ordres d’idées qui y sont traités, ces trois parties sont caractérisées par l’emploi de méthodes différentes. Les deux premières, comprenant l’exposition des principes généraux de la politique théorique, la recherche du meilleur des gouvernements abstraits, appartiennent à la méthode à priori , à la spéculation pure, à l’utopie. La dernière, qui embrasse l’étude des divers gouvernements pratiques , de la éonsti4 tution la plus avantageuse et la plus généralement applicable, des causes de nature à produire ou à prévenir lof

révolutions, procède au contraire de la méthode historique et analytique. Le philosophe de Stagire a applique ces deux méthodes avec un succès bien différent. Dans la première partie, il mêle à quelques vérités les plus graves erreurs: à la défense du droit, de Injustice et de la sociabilité, la théorie de l’esclavage; à la réfutation du communisme et de l’égalité absolue, l’approbation de l’usage commun des biens et des repas publics de la Crète et de Sparte; à l’éloge de la paix et au blâme de la conquête, l’attribution exclusive des droits politiques à une classe oisive et guerrière ; à la revendication des droits du mérite, le système de la rotation du pouvoir par ordre de longévité. Il s’enchevêtre dans la discussion du principe de la souveraineté, sanctionne et repousse tour à tour l’autorité du nombre, celle des classes distinguées, la royauté du génie. Enfin quand il s’agit de formuler le plan du gouvernement par excellence , il ne sait que reproduire une image affaiblie du système laeédémonien et des utopies platoniciennes. La contradiction, l’incertitude, la confusion, l'imitation stérile, tels sont les tristes caractères de la partie purement spéculative et idéale de la Politique. Mais quand Aristote sort du domaine des généralités et de I abstraction pour aborder l’étude des gouvernements appliqués, quelle heureuse révolution s’accomplit dans sa manière! Semblable à ce géant qui retrempait ses forces épuisées en touchant la terre , son génie retrouve au contact des faits sa vigueur et sa lucidité. Rien de plus juste, de plus profond et de plus sage que ses observations sur les conditions de stabilité propres à chaque constitution , sur les règles de conduite que doivent observer les gouvernants , sur les écueils qu’il leur importe d’éviter. Ce contraste si saillant des deux grandes divisions de l’œuvre d’Aristote est de nature à faire naître un doute sérieux sué le point de savoir si la science politique comporte l’éta-

blisscmcnt de principes absolus el la decouverte d’une forme de gouvernement parfaite en soi. On peut se demander si la défaillance du génie d’Aristote dans l’étude abstraite de la souveraineté et dans la recherche du meilleur gouvernement , ne doit pas être imputée à la nature même du problème qu’il s’était posé , et à l’erreur originaire qu’il aurait commise en poursuivant une solution absolue là où il n’en saurait exister que de relatives. Grande question qu’il suffit de poser ici et qu’il serait prématuré de vouloir résoudre. Quand nous aurons examiné les nouv eaux efforts tentés par l’esprit humain pour triompher des difficultés devant lesquelles a fléchi le génie du Stagiritc, alors il sera temps d’y revenir.

Quelles que soient les variations et les incertitudes d’Aristote sur la question de savoir à qui appartient de droit la souveraineté, on remarque dans l’ensemble de son œuvre une tendance générale à attribuer la direction de la société au mérite , à l’intelligence, aux lumières el à la vertu réunies à ces conditions de fortune sans lesquelles il est bien difficile à l’homme de s’élever à un cerlain degré de culture intellectuelle et morale. Aristote a connu deux types supérieurs de gouvernement, dont l’un représente à ses yeux la meilleure des utopies , l’idéal de perfection auquel un peuple exceptionnel pourrait seul atteindre, l’autre la meilleure des constitutions pratiques, celle que peuvent supporter la plupart des sociétés , en prenant les hommes tels qu’ils sont, el non tels qu’ils devraient être. Le premier présente un caractère éminemment aristocratique, puisqu’il n’admet au pouvoir qu’une classe oisive el guerrière, exclusivement consacrée aux affaires publiques. Le second, reposant sur la prédominance de la classe moyenne , est encore bien éloigné de la démocratie égalitaire telle qu’elle a élé conçue de nos jours. En effet, outre les classes vouées aux travaux les plus grossiers qui

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sont reléguées dans l’esclavage , Aristote continue d’exclure des droits de cité les artisans , les commerçants , les classes libres adonnées aux occupations productives. Nulle part il ne les a relevées de la déchéance générale prononcée contre elles au début de son ouvrage. Sa classe moyenne, qu’on ne s’y trompe point , n’est pas la bourgeoisie moderne, formée en majeure partie de ces professions, objet du dédain de presque tous les politiques grecs; c’est un ordre de petits propriétaires, trouvant dans le revenu d’un modique patrimoine des ressources suffisantes pour les affranchir de la nécessité du travail. Le meilleur des gouvernements pratiques préconisé par le philosophe de Stagire est donc encore une aristocratie assez restreinte, si on la compare à la masse totale de la population. La démocratie athénienne , bien qu’elle n’embrassât que les citoyens d’origine, lui semblait encore ouvrir aux rangs inférieurs des hommes libres un accès beaucoup trop large h la vie politique. Le mot même de démocratie n’exprimait pour lui qu’une forme de gouvernement corrompue, opposée à la vraie république , dans laquelle le pouvoir du peuple a pour contre-poids l’autorité des classes distinguées. Les tendances générales d’Aristote sont donc républicaines et aristocratiques , elles écrivains qui ont cru pouvoir le ranger parmi les promoteurs de la démocratie ont commis une erreur plus grave encore que ceux qui ont fait de lui un partisan de la royauté.

Le véritable titre de gloire d’Aristote considéré comme publiciste, le caractère particulier qui le distingue de ses devanciers , du moins de ceux dont les travaux sont parvenus jusqu’à nous, c’est d’avoir été le fondateur de la politique expérimentale, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, de l’éclectisme politique, qui ne se renferme pas dans l’idée abstraite d’un bien, d’un droit absolu, dans la description d’un type unique et imaginaire, mais conçoit et accepte I. 25

toutes les formes, à l’exception de relies qui portent l’empreinte d’une manifeste corruption , discerne et expose les principes qui dominent chacune d’elles, trace les règles suivant lesquelles chaque gouvernement se conserve, signale les fautes par lesquelles il périt. Dans cette voie , l’antiquité ne nous offre , avant Aristote , que la discussion prêtée par Hérodote aux satrapes persans sur la royauté , l’aristocratie et la démocratie , et quelques vues de Platon éparses au milieu de ses conceptions utopiques. U est trèsdouteux que cet ordre d’idées eût été sérieusement abordé par les autres écrivains devanciers ou contemporain» d’Aristote, dont les ouvrages ont péri. En effet , à en juger par les titres qui seuls ont été conservés, ces écrits paraissent avoir été consacrés à des recherche*» purement spéculatives , du genre de celles de Platon. Pour la plupart , ils étaient intitulés Ihi gouvernement ou De la république (mpt mX rrewcî), mots qui dans l’esprit des philosophes grecs désignaient non le gouvernement en général , mais le gouvernement par excellence, une certaine forme idéale supérieure à toutes les autres. Chacun aspirait à découvrir la meilleure des républiques, et en formulait le plan sous ce titre sacramentel. Aristote, lui aussi, a cédé à cette tendance générale, et s’est cru obligé de proposer son gouvernement parfait , son utopie dont nous avons retracé les principaux traits. Mais à côté de l’idéal, il a donné une large place au réel , et il a frayé ainsi une route nouvelle où le» plus grands génies devaient s’engager à sa suite.

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