‹ Histoire de la souveraineté; ou, Tableau des institutions et des doctrines politiques comparéesChapitre 26 sur 41 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

la république romaine.

Rom bt LA Grèce. — Similitude dans les institutions et les luttes politiques. Co»STmmo« primitive de la «iPLBLiQtm. — Trois éléments : le sénat, les comices par centuries, les magistratures. — Domination exclusive des p*triciens.

Rien n’est plus célèbre dans l’histoire que les dissensions intestines du peuple romain, les luttes du patriciat et des plébéiens , les innovations des tribuns , la politique du sénat. Ces divisions , qui se perpétuèrent pendant plusieurs siècles, depuis la première retraite sur le mont Sacré jusqu’à la dictafnre de César, qui portèrent le sénat à chercher dans des guerres incessantes une diversion aux querelles du Forum , et furent ainsi l’une des causes de l’extension de la puissance romaine, avaient pour principal objet l’exercice de la souveraineté. Répartition du droit de suffrage, admission aux magistratures, jugement des causes politiques : tels furent, avec la question des dettes et les lois agraires , les objets de division entre les ordres de l’État.

Rome , pendant la première période de son existence , présente une singulière analogie avec les cités de la Grèce. On trouve chez elle mêmes institutions politiques , mêmes luttes , même développement historique. La royauté héroïque , le sénat, l’assemblce du peuple composent son gouvernement. On y voit des gentes et des patriciens f comme à Athènes ; des tribus subdivisées en curies , comme à Sparte. Ces analogies ont porté plusieurs écrivains à attrp buer à Rome une origine grecque , à la ranger au nombre

îles cités que les Hellènes avaient fondées en Italie Les révolutions politiques y suivirent les mêmes phases que dans la Grèce. L’antagonisme s’établit entre la royauté cl l’aristocratie de naissance. Celle-ci triompha des rois et s’empara de leurs attributions ; mais elle fut bientôt attaquée à son tour, et dut lutter pendant des siècles contre la démocratie des tribus et l’aristocratie d’argent des chevaliers. Cette analogie dans la marche des événements politiques fut-elle le résultat de la communauté d’origine, ou doit-on , au contraire , y voir la manifestation d’une loi générale qui appellerait dans toute société le pouvoir à descendre , par une dégradation successive , des rois à l’aristocratie de naissance , puis à l’aristocratie d’argent , enfin à la masse du peuple; loi fatale contre laquelle lutteraient en vain princes et nobles lorsque s’élève jusqu’à eux le flot qui doit les engloutir; loi qui pousserait les sociétés sans cesse agitées dans une voie où elles ne trouveraient pour étapes que des révolutions? Grande question, sur laquelle le spectacle des institutions , des luttes et des doctrines retracées dans cet ouvrage pourra jeter quelque lumière.

La royauté héroïque était arrivée à Rome, sous les rois dont le souvenir nous a été conservé, au déclin de son existence : elle était viagère et élective , et présentait ainsi une certaine ressemblance avec l’archontat à vie d’Athènes; le sénat et le peuple participaient déjà au pouvoir législatif et aux jugements. Une telle royauté n’était évidemment qu’une transition à la république. Les derniers rois de Rome , s’il faut en croire ce que rapportent les chroniques,

* Voir les deux savants ouvrages de \I. Hulmann sur l'ancienne Rome, intitulés l'un Rümisehe Grundtcrfassung (Constitution fondamentale de Rome) ; l’autre l'rspriindge der Romischen l'er/astung (Origines de la Constitution de Rome). M. de Golbéry en a donné nnc bonne analyse dans le tome VII de sa traduction de Y Histoire romaine de Niebuhr.

LA RÉPUBLIQUE ROMAINE, jugeaient bien leur situation, et s’efforcaient de conjurer le péril dont ils se sentaient menaces. Tarquin l’Ancien , pour rompre la cohésion desintérêls patriciens et créer des appuis à la royauté, introduisit dans le sénat cent plébéiens -, enfin Tarquin le Superbe , recourant aux moyens extrêmes, fit mettre à-mort un grand nombre de patriciens. La chute des rois fut le résultat de ce mouvement général qui entraîna toutes les cités de l’antiquité vers la forme républicaine. Cette révolution assura la toute-puissance à l’aristocratie , en conférant à deux consuls pris annuellement dans son sein les pouvoirs de la royauté. Montesquieu a fait voir comment elle prépara la grandeur de Rome, en • substituant à des princes souvent indolents et pacifiques l’énergique ardeur de chefs militaires annuels. Cicéron et Salluste avaient aussi remarqué qu’après la chute de la royauté, toutes les institutions étant restées les mêmes, l’Etat , par le fait seul du changement de la forme du gouvernement, était entré dans une voie de progrès d’une incroyable rapidité *.

La révolution républicaine est le point de départ naturel de l’étude des institutions politiques de Rome. C’est alors qu’elles commencent à prendre un caractère de certitude. C’est de là que datent les luttes dont l’exercice de la souveraineté fut l’objet. Sans doute il se présente, jusqu’à la fin de la république, bien des points obscurs dans les lois , dans les modifications successives de la constitution ; mais les tendances, l’allure générale des faits et des esprits sont nettement déterminés.

La constitution politique des premiers temps de la république romaine comprenait trois éléments : le sénat, les comices par centuries , les magistratures, au nombre

* Cicéron, Tusc. quasi. , lib. IV, n* 1 ; Salluste, Catilina, c. vu. — On a vil qu’Hérodotc avait fait une observation semblable sur les effets de la révolution démocratique d’Athènes.

390 HISTOIRE DE LA SOl’VERAISETÊ.

desquelles il faut compter les sacerdoces. Or, les patriciens composaient, sinon en totalité, du moins en grande majorité , le sénat. Ils dominaient dans les comices par centuries. Ils étaient seuls aptes à remplir les magistratures. Tout d’ailleurs était combiné pour assurer la suprématie de l’aristocratie. Le sénat jouissait d’immenses pouvoirs : l’administration tout entière, le maniement des finances, la droit d’établir les impôts , d'ordonner les levées d’bommes, de conclure ou ratifier les traités, de rendre des ordonnances sur tous les points qui ne rentraient pas dans le domaine de la loi , de diriger les magistrats dans l’exercice de leur charge, formaient ses principales attributions. Il participait en outre au pouvoir législatif.

Les comices par centuries votaient les lois , décidaient la paix ou la guerre , jugeaient en dernier ressort les causes capitales. Rien n’est plus connu que l’organisation de ces comices décrite par Montesquieu et par Rousseau , d’après Titc-Live et Denys d’Halicarnasse. On sait que le peuple romain était divisé en six classes basées sur l’importance des fortunes , et subdivisées elles-mêmes en cent quatrevingt-treize centuries. L’attribution d’une voix à chaque centurie, quel que fût le nombre de ses membres, le rejet de tous les pauvres dans une seule de ces divisions, enfin l’ordre du vote, assuraient la prépondérance à la première classe, qui comprenait les quatre-vingts centuries des plus riches citoyens. Celles-ci réunies aux dix-huit centuries de chevaliers formaient la pluralité des voix. C’était parmi elles qu’était tirée au sort la centurie qui donnait la première son suffrage, et que l’on nommait pour cette raison prérogative. Elles votaient immédiatement après celle-ci, et se conformaient presque toujours à sa décision. On n’appelait à voter les centuries des classes suivantes, dans l’ordre de la richesse, que si la majorilé n’était pas acquise tout d’abord , et le scrutin cessait dès

LA RÊPUBL1QIE ROMAINE, qu’elle était obtenue. Aussi les dernières classes n’étaientelles presque jamais consultées. Les patriciens , par leur fortune , leur influence , le patronat , dominaient dans ces comices.

La division des classes n’était pas seulement relative à la répartition des droits politiques ; elle servait aussi de base à l’établissement de l’impôt et à l’organisation de l’armée. Le service militaire constituant un devoir personnel pour les citoyens, obligés dans le principe de s’équiper eux-mêmes, les membres de la première classe furent astreints à servir dans l’infanterie pesamment armée , dont l’équipement était le plus dispendieux. Les dusses suivantes composaient des corps dont l’armement était de plus en plus simple. La cinquième ne fournissait que des frondeurs. Quant à la sixième, formée par l’unique centurie des pauvres, elle fut exempte de tout service et exclue de la possession des armes , soit comme incapable de subvenir aux dépenses de la guerre , soit comme n’offrant pas de suffisantes garanties d’ordre et de patriotisme. Ainsi le même principe, le même recensement déterminaient la composition de l’assemblée législative , du corps des contribuables et de l’armée. Les charges et les droits se trouvaient proportionnés à la fortune

Cette institution des centuries, l’une des plus remar-

1 On aura sans doute remarqué les analogies de cette classification arec celle de Solon, qui proportionnait également les droits politiques et l'armement à la richesse. La constitution de Solon était moins aristocratique que celle de Serrins Tullius, parce que, le vote ayant lieu par tête , elle accordait un suffrage plus réel aux citoyens des dernières classes. Le rapport entre la richesse et la nature dn service militaire a été une disposition commune à tous les pays qui n'ont eu que des milices et point d’années permanentes; Elle se retrouve dans les institutions féodales, et dans l’ordonnance de 1176 du rot d'Angleterre Henri I(, qui règle l’armement de tous les propriétaires suivant l’importance de leurs possessions. (Hume, HUt. d'Anylel. , chap. tx.)

3i)l HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ,

qualdes de l'antiquité , reposait sur des maximes politiques qui , de nos jours encore , sont préconisées comme la sauvegarde des sociétés , et dont l’application ou le rejet constitue l’un des principaux objets de nos agitations politiques. Par son ingénieux mécanisme , par son organisation embrassant tous les citoyens , par les degrés qu’elle établissait dans la participation aux affaires publiques et dans le droit d’être armé , elle était bien supérieure à la plupart des systèmes électoraux de notre temps l. Ils ont reposé sur le même principe, celui du cens; mais ils n’ont su établir aucune gradation dans les droits politiques, et par l’exclusion absolue dont ils ont frappé l’immense majorité des citoyens, ils ont eux-mêmes préparé leur chute. On peut cependant reprochera l’institution des centuries d’avoir accordé à la première classe une prééminence tellement absolue, qu’elle rendait illusoires les droits du reste des citoyens. Peut-être si la proportion des suffrages eût été plus équitablement répartie , si la centurie prérogative eût été tirée au sort entre toutes les classes , si l’ordre du scrutin eût été moins favorable à la première, si la majorité n’eût été proclamée qu’après le vote de toutes les centuries , en sorte qu’elles parussent participer également à la délibération , les tribuns du peuple n’auraient pas imaginé et fait prévaloir dans le plus grand nombre des cas les comices par tribus.

Outre la prépondérance qui était assurée à l’aristocratie romaine dans les assemblées par centuries, d’autres mesures tendaient à la préserver contre tout vote hostile ou indépendant de leur part. Ces comices ne pouvaient être réunis qu’en vertu d’une délibération du sénat , les pro-

4 Cicéron a heureusement signalé le mérite de cette institution dans cette phrase : u lia nee proliibebalur quisquam jure sujfragii ; et ie raiebal in suffragio plurimum , n/jus plurimum intererat esse in oplimo ttalu ckitatem. » — Dere publiai, lib. II, c. xxu, in fine.

Lll RÉPUBLIQUE ROMAINE. 393

positions leurêlre soumises qu’avec son assentiment, leurs votes devenir définitifs qu’après sa sanction. Privés du droit d’amendement , ils devaient admettre ou rejeter sans modifications les rogations qui leur étaient présentées par les magistrats ; de plus , dans les élections , les centuries ne pouvaient voter que pour les candidats préalablement agréés parle sénat. Enfin, la tenue de ces comices était subordonnée aux auspices, que les patriciens étaient seuls autorisés à prendre comme augures ou comme magistrats. 11 ne suffisait pas que ces auspices fussent favorables avant l’ouverture de l’assemblée ; un simple augure pouvait, pendant tout le cours de ses opérations , la forcer à se dissoudre en prononçant ces paroles : A un autre jour. Ainsi les comices par centuries étaient , malgré leur caractère aristocratique , tenus encore en tutelle par le sénat et par les magistrats.

H faut ajouter que les consuls réunissaient à leurs autres attributions celle de présider aux jugements, que les nobles possédaient seuls la connaissance des formules du droit civil, qu’il n’existait pas de lois écrites, que les juges ou jurés étaient exclusivement pris parmi les sénateurs ; et l’on reconnaîtra que les patriciens , par la possession des magistratures et des sacerdoces, la prépondérance dans les comices, les attributions du sénat, étaient investis à la fois du pouvoir législatif, exécutif, judiciaire et religieux, c’est-à-dire de la toute-puissance.

La seule garantie des plébéiens consistait dans la loi Valeria, portée immédiatement après l’expulsion des rois, loi qui autorisait l’appel aux comices par centuries de tout jugement d’un magistrat prononçant contre un citoyen romain la peine de mort ou celle de la fustigation '. Mais les

* Le principe «le l’appel à rassemblée du peuple parait avoir existé dès le temps des rois ; l’Histoire ou la Légende des Horaces rapporte que le jeune Horace condamné à mort pour le meurtre de sa sœur par

m HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ.

fréquents renouvellements de cette loi attestent qu’elle fol plus d’une fois violée.

La souveraineté du peuple , considérée depuis l’expulsion des rois connue le principe fondamental de la constitution, était donc illusoire. Ëile le resta jusqu’à la création du tribunal. Alors commença la longue lutte qui avait pour objet, en établissant l’égalité entre les plébéiens et les patriciens, d’attribuer aux premiers une participation réelle à la souveraineté.

Avant d’aborder les considérations que suggère le spectacle de cette lutte, je rappellerai d’uu mot la division par curies et par tribus, qui, avec celle des centuries, compléta l’organisation politique et administrative du peuple romain.

Ou rapportait à Romulus rétablissement des trente curies, et c’était cette division qui servait de base aux plus anciens comices antérieurs à Servius Tullius. Elle est pleine d’obscurités et d’incertitudes, et tomba en désuétude après la révolution républicaine. Cependant, comme dans certains cas une délibération des curies était uécessaire pour satisfaire à d’anciennes coutumes politiques ou religieuses, on les lit représenter par trente licteurs qui votaient en leur nom pour la forme. On appelait ce vote dérisoire une loi curiate. 11 conserva pourtant une certaine importance, et devint par la suite un nouveau moyen d’influence entre les mains du sénat. Nul magistrat ne put prendre possession du gouvernement d’une province sans y être autorisé par une loi curiate. Et comme les licteurs ne pouvaient remplir cette formalité que par l’ordre du sénat, celui-ci eut

les dumnvirs, auxquels le roi avait renvoyé le jugement de l’afTaire, en appela au peuple et fut absous par lui. Tit.-Liv. I, 26, et VIH, 33. — Senec., Epiit. 108; voir aussi Cicéron, Rrpub., liv. II, $ 31. I-a !«' Valeria n’aurait donc fait que donner une consécration solennelle à nn principe déjà existant.

un moyen d'empêcher ou de relarder la prise de possession des magistrats qui lui déplaisaient.

La division par tribus était purement territoriale. Chacun faisait partie de la tribu daus.la circonscription de laquelle il étîiit domicilié ou propriétaire. Le nombre des tribus fut d’abord de (rois ; mais il fut par des additions successives porté à trenle-cinq, dont trente et une rurales et quatre urbaines. Les premières comprenaient tous les hommes importants, les riches dont la fortune ne pouvait consister qu’eu terres; les secondes, les pauvres, les prolétaires , qui ne possédaient rien hors des murs de la cité. Jusqu’à l’établissement du tribunat, celte division en tribus n’eut aucune portée politique ; mais après que les plébéiens eurent obtenu cette magistrature, elle acquit une grande importance, et ce fut un point capital pour l’exercice du droit de suifrage que d’être iuscrit dans les tribus urbaines ou dans les tribus rurales.

Seconde ère constitutionnelle de Roue. — Le» tribun» du peuple et le» comice» par tribu». — Profonde modification dan» la constitution. — Démembrement des magistrature». — Lois de Publilius Philo. — Dualisme de la nouvelle constitution. — Causes de sa durée. — Changement dans l’organisation des centuries. - — Décadence do la classe moyenne.

L’établissement du tribunat ouvre la seconde ère constitutionnelle de la république romaine. L’unité des pouvoirs, leur concentration dans la classe patricienne reçurent de la création de cette magistrature une atteinte dont les conséquences, par leur développement incessant, changèrent toute l’économie de l’organisation politique. Il y eut désormais une magistrature pour laquelle la qualité de patricien ne fut pas une condition nécessaire, mais un titre d’exclusion, dont la candidature fut soustraite à l’ap-

probation préalable du sénat, la nomination aux combinaisons aristocratiques des comices par centuries, qui n’eut ni ordres à recevoir du sénat ni comptes à lui rendre ; une magistrature enfin qui, loin de renforcer l'intérêt patricien jusque-là prépondérant, eut mission de le combattre. Ce fut le principe d’opposition introduit dans l’ancienne constitution.

La demande d’une magistrature défensive à laquelle se bornèrent les plébéiens prouve le peu d’étendue de leurs idées politiques. Ils ne songèrent à réclamer ni un adoucissement des coutumes sur les dettes, dont la cruauté avait occasionné leur retraite sur le mont Sacré , ni une participation plus efficace au droit de voter, ni l’accessibilité aux anciennes magistratures. Ils revendiquèrent la sécurité et non la puissance. Mais, par un bonheur imprévu, ils obtinrent les deux avantages à la fois. Le sénat , de son côté, en accordant aux plébéiens une magistrature sans éclat et sans pouvoirs définis, crut certainement n’avoir consenti qu’à une institution illusoire, en sorte que plébéiens et patriciens se méprirent également sur la portée de leur conquête et de leur concession.

Le mode d’élection des tribuns du peuple dans les premiers temps de leur établissement n’est pas connu avec certitude. Les historiens rapportent qu’ils furent nommés dans des comices par curies. Mais bien des doutes se sont élevés sur ce point, par la raison que ce genre de comices était, comme ceux par centuries , soumis à l’autorisation préalable et au droit de sanction du sénat, à la prise des auspices, en un mot à tous les moyens de domination imaginés par les patriciens. Quoi qu’il en soit, les tribuns ne tardèrent pas à être nommés dans des comices par tribus, qui étaient complètement affranchis de toutes les entraves sénatoriales.

Dans l’ensemble de leui4 conduite , les tribuns du peu-

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pie poursuivirent un triple objet : abaisser l’orgueil des patriciens, établir l’égalité politique entre les deux ordres de l'État, diminuer l’autorité du sénat dans la direction des affaires intérieures de la république. Deux voies s’ouvraient devant eux pour parvenir à ce but : l’une prompte et radicale ; l’autre lente , difficile et hasardeuse. La première consistait à procéder à priori, à renverser la constitution existante pour y substituer une organisation politique nouvelle, qui ferait disparaître les distinctions d'ordres et de classes , l’inégalité d’admission aux charges et aux sacerdoces, de participation au vote et aux jugements. La seconde consistait à tout conser ver pour tout améliorer ; à attendre du temps, de luttes séculaires, d’innovations progressives , des résultats analogues à ceux auxquels la première pouvait conduire de prime abord. Là c’était une révolution ; ici de simples réformes. Indépendamment des obstacles que l’organisation des (/entes, du patronat, et l’ignorance générale des plébéiens auraient pu opposer à l’emploi du premier de ces moyens, il était essentiellement contraire au génie romain , qui répugnait à la théorie pure, aux conceptions à priori. Respecter les traditions, modifier sans détruire, enter le présent sur le passé, surmonter les obstacles, résoudre les difficultés successivement et seulement lorsqu’elles se présentaient, tenir plus de compte de l’utilité que de la logique : tel fut l’instinct politique qui anima toujours le peuple romain dans le développement de ses institutions.

Les tribuns accomplirent une œuvre immense avec des moyens en apparence très-bornés. Ils consistaient dans le droit de protéger les plébéiens opprimés et dans celui de s’opposer aux mesures qui leur seraient contraires : Yauxilium et le veto. Mais ce qui permit aux tribuns d’amplifier ces deux droits et de leur donner une puissance irrésistible, ce fut le caractère sacré attaché à leur personne. Rien n’est

impossible à qui peut tout oser impunément. La limite et le mode d’exercice de la mission protectrice des tribuns n’étaient pas définis. Ces magistrats commencèrent par en tirer trois conséquences : le pouvoir de convoquer les assemblées des plébéiens et de les présider; de citer devant elles tous ceux qui molesteraient les plébéiens ou attenteraient à leurs droits ; enfin de faire voter ces assemblées par tribus. Dans ce genre de comices, chaque tribu n’avait qu’une voix, qui se formait par la majorité des suffrages de ses membres. Comme il n’y avait pas de tribus spéciales de riches, et que les prolétaires ainsi que les affranchis étaient rejetés dans les quatre tribus urbaines, c’était la classe moyenne qui dominait. Ce fut lors de l’affaire de Coriolan que les tribuns firent prévaloir ces prétentions. Leur admission conférait aux plébéiens deux puissants instruments de succès : la justice politique et un genre de vote affranchi des combinaisons aristocratiques des centuries , du contrôle sénatorial et de l’infliîence sacerdotale. En effet, pour convoquer les assemblées par tribus, leur soumettre des rogations, faire exécuter les plébiscites, les tribuns n’avaient besoin ni du consentement préalable du séuat, ni de sa sanction, ni de la prise des anspiees. Les patriciens cependant restaient toujours en possession des magistratures , des sacerdoces , de la juridiction civile, d’une influence toute-puissante sur l’établissement des lois. Ils ne considéraient pas comme obligatoires pour eux les résolutions des comices par tribus , auxquels ils refusaient de participer et de reconnaître un autre' caractère que celui d’assemblées intérieures d’un des ordres de lfEj tat. Us en subissaient, il est vrai, les jugements en matière politique 1 ; mais ils trouvaient une ample Compensation

{ Les Comices par tribus ne pouvaient condamner qu’à l’amende. Les centuries seules étaient compétentes pour Confirmer les peines capitales ou corporelles.

dans les tribunaux ordinaires, où l’absence d’nn corps de lois écrites leur permettait de rendre la justice à leur gré, et dans l’accaparement des terres domaniales conquises sur l’ennemi au prix du sang plébéien.

lis furent promptement attaqués sur ces deux derniers points. La question du partage des terres domaniales usurpées fut élevée dans le sénat même, et les tribuns, de leur côté , proposèrent aux comices par tribus la nomination de décemvirs chargés de l’établissement de lois écrites. Le sénat sut prévenir par une habile concession le vote des tribus , qui auraient conféré à des plébéiens cette impiortante mission, et se rendit le dispensateur des lois réclamées en faisant choisir dans son sein les décemvirs par les comices-centuries qu’il dominait. Les plébéiens auraient donc des lois écrites, mais des lois patriciennes. Les tribuns acceptaient alors volontiers des transactions : ils sc sentaient faibles encore, car les comices par tribus, seules assemblées auxquelles ils pussent sonmettre leurs rogations , ne jouissaient pas du droit incontesté de rendre des lois, c’est-à-dire des prescriptions obligatoires pour tous les ordres de l'Etat Les patriciens le leur déniaient énergiquement. Ce fut h* décemvirat lui-même qui , par ses excès, contribua à faire acquérir aux tribuns l’élément de puissance qui leur manquait. Lorsque la tragique aventure de Virginie eut provoqué la marche sur Rome des armées indignées et la seconde retraite sur le mont Sacré, le sénat comprit la nécessité de grands sacrifices pour apaiser les plébéiens. En conséquence, les consuls élus après l’abdication des décemvirs proposèrent aux comices par centuries trois lois constitutionnelles essentiellement favorables au peuple (lois Valeriœ-Horaliœ). La première renouvelait celle qui déclarait sacrée la personne des tribuns; la seconde défendait de créer aucune magistrature dont les jugements ne pussent pas être déférés au peuple par voié

vi)0 HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ,

d'appel, et permettait de tuer impunément quiconque proposerait d’enfreindre celte prohibition ; enfin , la troisième rendait les décisions des comices par tribus obligatoires pour tous les ordres de l’État.

Cette dernière loi bouleversait toute l’économie de la constitution. Elle enlevait virtuellement au sénat son droit d’autorisation et de sanction, aux consuls l’initiative, aux magistrats patriciens et aux augures l’influence religieuse sur le vote des lois. L’initiative passait aux tribuns, la puissance législative aux comices par tribus , sans contrepoids , sans pouvoir modérateur. Tout devait se régler désormais par des plébiscites. On comprend difficilement comment l’aristocratie , qui dominait dans les comices par centuries, laissa adopter cette importante mesure. Quelques écrivains ont soupçonné que ce ne fut là qu’une satisfaction illusoire donnée momentanément aux plébéiens, et que le sénat refusa ensuite, en vertu de son droit de sanction, d’approuver cette résolution. Ils se fondent sur ce que la même loi fut portée plusieurs fois parla suite; mais cette circonstance prouverait simplement que des résistances se produisirent, et ne suffit pas pour faire admettre une supposition contredite par tout l’ensemble des faits historiques.

L’attribution du pouvoir législatif aux comices par tribus devait faire rapidement disparaître toutes les inégalités créées au profit des patriciens, puisqu’il suffisait désormais aux plébéiens pour les détruire d’un simple acte de leur volonté. Des plébiscites successifs abolirent la prohibition du mariage entre les deux ordres, prononcée par la loi des Douze-Tables, œuvre des décemvirs patriciens, et ouvrirent aux plébéiens l’accès des magistratures. Dépourvu de moyens légaux de s’opposer aux plébiscites affranchis de son autorisation cl de sa sanction , le sénat fut désormais réduit à faire aux tribuns une guerre de ruses et de chi-

canes. Montesquieu a signalé les divers artifices auxquels il dut recourir afin d’entraver leurs propositions : les levées d’hommes, les guerres incessantes, les fréquentes dictatures, enfin la séduction d’un tribun pour qu’il opposât son veto à ses collègues. L’insistance des tribuns, les difficultés élevées par le sénat amenaient des transactions par lesquelles celui-ci s’efforçait de reculer ou d’amoindrir ses défaites. C’est ainsi qu’il imagina de substituer au consulat réclamé par les plébéiens le tribunat militaire; qu’il démembra de cette magistrature le droit de faire le cens , c’est-à-dire de composer le sénat et les comices par centuries; qu’il fit de ce droit si important l’apanage d’une magistrature patricienne, la censure. Restant ainsi rnaitre de la composition du corps électoral , il put pendant plus de quarante ans exclure les plébéiens du tribunat militaire. Quand il fallut céder le consulat , il en détacha de même le pouvoir judiciaire sous le nom de préture. Mais ce n’étaient là que des ressources temporaires , car il était évident que les plébéiens admis au consulat , la plus élevée des magistratures , participeraient bientôt aux charges secondaires. Tout fut consommé pour le sénat lorsque les plébéiens furent parvenus à la censure et à la dictature. Les comices par centuries cessèrent d’être composés dans l’intérêt patricien; la toute-puissance delà dictature, pendant si longtemps sauvegarde du sénat, se retourna contre lui, et Publilius Philo , le second dictateur plébéien , lui porta le dernier coup en faisant décréter par les centuries les lois fameuses qui portent son nom. La première renouvelait l’ancienne disposition qui déclarait les plébiscites obligatoires pour tous les ordres de l’Etal ; la seconde ordonnait que l’un des deux censeurs devrait toujours être plébéien ; la troisième enfin obligeait le sénat à ratifier d’avance les décisions des comices par centuries. Ainsi les plébéiens élevés par ces comices aux grandes charges de I. 26

Ml HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ,

la république lurent assurés de ne pas voir leur élection annulée par le mauvais vouloir du sénat 1 , et les consuls plébéiens n’eurent plus à craindre que leurs propositions, une fois votées, vinssent échouer devant un refus arbitraire de sanction 4. Ces mesures passèrent devant les centuries sans trouble, sans cette vivacité d’opposition dont les patriciens avaient usé jusque-là. Les historiens s’en sont étonnés. C’est qu’ils n’ont pas considéré, d’une part, la puissance que la dictature conférait à Publilius Philo .«t de l’autre , l’influence qu’avait dû exercer sur la composition des classes , et par conséquent des comices par centuries , le passade aux affaires de censeurs plébéiens. La censure était la clef de voûte de tout le système. Si les patriciens ne résistèrent pas, c’est que sans doute la résistance leur parut impossible.

C’en est fait, l’égalité politique est établie entre les deux ordres ; le consulat , la censure ne seront plus enlevés aux plébéiens. Les autres magistratures , la préture, l’cdilité curule , les sacerdoces, s’ouvrent devant eux sans résistance. Vainement les patriciens essaient-ils d’éluder les lois du dictateur Publilius Philo, iis y sont constamment ramenés *. Le fait est désormais d’accord avec le droit, la

1 Cicéron dit que dans ces temps reculés pour exercer une magistrature il ne suffisait pas d'avoir été élu dans les comices, mais qu'il fallait encore que l’élection eût été sanctionnée par le sénat : Tutu enim ma* gistralum non gerebat il qui ceperat, si patres auctores non estent Jteli. Gronov. , Observ., Lib. 1, c. xxv. — Voir Beaufort, la République rom., t. Il, p. 153.

1 Voir l’analyse de l’ouvrage de M. Hulmann intitulé Rômisehe Grundterfassung, dans le L VII, p. 13i, de YHist. rom. de Niebuhr, Induction de M. de Golbéry.

1 La loi relative à l'autorité des plébiscites fut renouvelée, par le dictateur Hortensius, cinquante ans après avoir été rendue. — Institut., lib. I, tit. 3, § 4. — La loi relative à la sanction du sénat le fut dcui fois: en 456 par le tribun Manius Curius, et plus tard parMxnius. — Cicéron, in Bruto, c, xiv; Beaufort, t. H, p. 154.

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réalité avec l’apparence : la souveraineté n’appartient plus à une caste, mais à l’ensemble du peuple romain.

Cependant cette souveraineté ne fut pas la même pour tous, l’égalité politique absolue ne régna en effet jamais entre les citoyens , puisque dans les comices même les plus démocratiques , ceux par tribus , tous les suffrages n’avaient pas la même valeur. 11 arriva plus d’une fois que des esprits ambitieux ou turbulents voulurent changer cet ordre de choses , en répandant le menu peuple et les affranchis dans toutes les tribus. Chaque fois ces tentatives menacèrent la constitution dans ses fondements. Elles furent , avec les propositions de lois agraires, le constant objet de l’effroi du sénat et de l’aristocratie. AppiusClaudiusCæcus , de la famille patricienne la plus hautaine de Rome , censeur vers 441 , mû soit par l’ambition , soit parle désir de faire ressortir l’abus qu’il serait possible aux plébéiens de faire des magistratures, introduisit dans le sénat un grand nombre de fils d’affranchis , et répandit les autres ainsi que toute la masse des prolétaires dans les trente-cinq tribus ; mais l’année suivante les consuls, par une espèce de coup d’Etat, car Claudius n’avait violé aucune loi, et eux-mêmes empiétèrent sur les droits de la censure, rétablirent le sénat sur son ancien pied; et quelques années après Q. Fabius , ayant dans sa censure relégué de nouveau les affranchis et la classe inférieure dans les quatre tribus de la ville , reçut comme récompense le surnom de très-grand, qu’il transmit à sa postérité.

Arrêtons-nous ici. Toutes les grandes modifications qui caractérisent la seconde ère constitutionnelle de Rome sont accomplies. L’état de choses qu’elles ont créé se maintiendra pendant plus de deux siècles, jusqu’à la guerre sociale et aux réformes de Sylla. Le caractère le plus saillant de cette nouvelle constitution , c’est le dualisme prononcé qu’elle présentait. Elle renfermait deux systèmes d’insti-

m HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ,

tutions parallèles el reposant sur des principes opposés. I)’un côte se trouvaient le sénat, siège des intérêts aristocratiques, les comices par centuries, dominés par la richesse et investis du droit de nommer aux magistratures, à l’exception du tribunal, el déjuger les causes capitales. Ces comices ne pouvaient être assemblés que par des magistrats curules , consuls , préteurs , dictateurs. De l’autre côté l’on voit les tribuns , supérieurs par leur droit illimité de vélo el leur inviolabilité à tous les magistrats, les comices par tribus où prévaut la classe moyenne. Ces comices sont en possession du pouvoir législatif, du droit de paix et de guerre, du jugement des causes politiques, sauf la haute trahison , de la décision suprême sur toutes les affaires que leur soumettent les tribuns , qui seuls ont droit de les convoquer. Ces magistrats ne peuvent être pris que parmi les plébéiens ; tous les autres au contraire , consuls, censeurs , préteurs , dictateurs mêmes , peuvent être choisis indifféremment dans les deux ordres.

Quand on examine cette organisation politique au point de vue des idées modernes sur la nécessité de définir exactement l’étendue et les attributions des pouvoirs publics, on comprend difficilement sa longue durée et la grandeur de ses résultats. Il semble qu’à chaque instant ses rouages devaient s’enchevêtrer et arrêter la marche des affaires. La dualité de toutes les magistratures, leur droit respectif d’opposition paraissent des causes inévitables de paralysie. Le consul pouvait opposer son veto aux projets ou aux actes des préteurs et des autres magistrats , hors les tribuns du peuple. Chaque consul avait le même droit à l’égard de son collègue. Les tribuns du peuple étaient maîtres d’arrêter par le même moyen tous les autres magistrats, les résolutions, les réunions mêmes du sénat. Enfin, un seul tribun pouvait paralyser tous scs collègues. Cependant ce gouvernement fonctionna

pendant des siècles, et sa ruine n’eut pas pour principale cause une organisation qui nous paraîtrait aujourd'hui si défectueuse. Ce qui le maintenait et l’animait, c’étaient les moeurs , l’amour du bien public, le sentiment du droit, le respect des précédents, la déférence envers les illustrations, l’esprit de discipline., la religion, la fidélité au serment , en un mot cet ensemble de croyances et de qualités qui fortifient les bons gouvernements, corrigent les mauvais et sont le principal élément de la stabilité et de la grandeur des nations. Jamais peuple ne les posséda à un degré plus éminent, et ce fut avec raison qu’un de ses poètes put dire :

Moribus antiquis res slat roinana virisque. ( Ennitts .)

Une autre cause de la permanence du gouvernement républicain fut la courte durée des magistratures. Toute république est destinée à périr quand elle laisse aux principaux magistrats, aux généraux, le temps de corrompre les masses populaires ou les armées par des victoires, des largesses ou des faveurs , le temps de saper, de déconsidérer par la calomnie ou la perfidie les pouvoirs publics destinés à les modérer ou les réprimer. C’est ce qui se vit à Rome, lorsque les commandements furent prolongés au mépris des anciennes maximes et des avertissements des citoyens les plus illustres et les plus éclairés

Si, du point où nous sommes parvenus, on jette un coup d’œil sur l’ensemble des faits et des luttes qui concoururent à l’établissement de ce grand édifice politique,

1 Voir plus loin le discours de Catulus aux comices par tribus. — Dès l'an de Rome 321 , le dictateur Mamercus Emilius fit passer une loi qni réduisit à dix-huit mois la censure, dont la durée était auparavant de cinq ans. Il dit aux comices u qu'il prenait l'intérêt de la liberté, dont la plus puissante sauvegarde se trouvait dans la courte durée des magistratures. r Tit. Liv., lib. IV, n° 34.

Mfl HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ.

on est forcé de reconnaître que la justice , la modération se trouvèrent du côté des plébéiens. Ils ne cherchèrent pas à abaisser les patriciens , mais à s’élever jusqu’à eux ; à les exclure, mais à partager avec eux les honneurs et le pouvoir. Pas de protestation de leur part contre la blessante division en deux castes; surtout pas de violence. Quelle qu’ait été l’ardeur des luttes , le sang n’a pas coulé dans le Forum ; aux artifices , aux moyens dilatoires du sénat les plébéiens se contentent d’opposer la persévérance. Les usures des patriciens, la tyrannie des décemvirs deviennent-elles insupportables , ils abandonnent une caste injuste et ingrate. Et cependant la force était de leur côté: ces patriciens si fiers, si égoïstes, si exclusifs, ne formaient qu’une faible minorité en présence des masses plébéiennes.

Ce qui prouve surtout le sens politique des plébéiens, c’est d’avoir su s’arrêter au point convenable pour la grandeur de la république. Ils réclament leur part dans les magistratures, le pouvoir législatif, la justice politique; mais ils ne contestent pas au sénat la puissance exécutive, l’administration des finances, la direction des affaires extérieures. Ils comprennent que c’est dans ce corps d’élite, où les maximes et les traditions se perpétuent , qu’ils trouveront la profondeur et la suite dans les vues, l’art de choisir le temps et l’occasion. Par cette sage conduite, ils assurent en meme temps l’influence politique à leur ordre, et la grandeur à leur patrie.

Dans leurs prétentions , les plébéiens ne prirent pour point de départ aucune théorie. On ne rencontre pas dans les discours attribués aux tribuns les idées abstraites qui ont joué de nos jours un si grand rôle. Les notions purement théoriques sont le fruit tardif d’une culture intellectuelle dont les Romains étaient fort éloignés. Dans les luttes politiques du Forum, les plébéiens ne poursuivirent

ni la réalisation d’un idéal, ni la reconnaissance d’un droit préexistant , mais la satisfaction de leur intérêt et de leur dignité.

Mais c’est moins aux plébéiens qu’aux tribuns que revient le mérite de cette modération et de cet esprit politique. Les plébéiens en effet ne pouvaient rien par euxmêmes : ils étaient entièrement dépourvus d’initiative. Il ne leur était permis de s’assembler que sur la convocation des tribuns , de délibérer que sur leurs propositions. Ils devaient les adopter ou les rejeter en entier, sans division, sans amendement. Ils étaient donc complètement soumis à la direction de ces magistrats. Quant aux tribuns eux-mêmes, l'esprit politique et le respect pour les prérogatives essentielles du sénat dont ils firent preuve , doivent être moins attribués à leur modération et à leur intelligence, qu’à l’organisation de leur magistrature et à la situation mixte que le temps et la force des choses lui avaient créée. Tout tribun avait bien le droit de soumettre des rogations aux comices , mais chacun de ses collègues pouvait paralyser ce droit par son veto. Les propositions devaient donc être mûrement réfléchies, satisfaire à un grand intérêt pour échapper à cette opposition. D’un autre côté, le tribunal, loin d’être dans un état d’antagonisme nécessaire avec le sénat , servait de lien entre ce corps et la masse des plébéiens. Pendant l’exercice de leur charge, en eflet, les tribuns avaient entrée au sénat, assistaient à ses travaux, pouvaient apprécier l’utilité de ses prérogatives. Dans les derniers temps même, ils en devinrent membres de droit après l’expiration de leur magistrature. Cette position mixte des tribuns fait comprendre comment il se faisait que le sénat recourût quelquefois à leur autorité, comment on les vit menacer de la prison des consuls qui refusaient d’obéir aux prescriptions de ce corps.

Les patriciens et le sénat, sanctuaire de leur ordre, ne

méritent pas les mémos éloges. Ils manquèrent complètement à une partie de la mission naturelle de l’aristocratie, à l’une des conditions qui rendent son existence légitime, c’est-à-dire au devoir de protéger les classes placées audessous d’elle dans l’échelle sociale, et d’élever successivement à la participation du pouvoir et des honneurs tout ce qui parmi elles s’en montre digne et capable. Dans la longue période que nous venons de traverser , les patriciens ne furent animés que de l’esprit d’égoïsme, de ruse et d’exclusion. A toutes les demandes des plébéiens ils opposent la résistance la plus opiniâtre, et ne cèdent qu’après avoir épuisé tous les moyens, hors la force qui n’est point de leur côté. Concèdent-ils une magistrature, ils la démembrent , pour rendre aussi illusoire que possible la victoire de leurs antagonistes. Ils rusent dans l’exécution , et s’efforcent de reprendre par des voies détournées ce qu’ils ont accordé. L’on a beaucoup loué la mansuétude , la facilité du sénat à céder aux plébéiens, on a comparé sa conduite à celle d’un père Cet éloge est exagéré; car lorsqu’on pénètre à fond dans les luttes intérieures de'Rome, on reconnaît que la résistance du sénat a été obstinée, et qu'il a moins cédé par condescendance que par nécessité. Ce que les historiens n’ont pas assez considéré, c’est que le sénat n’avait à sa disposition aucune force nationale ni étrangère. Il n’existait point à Rome d’armée permanente, et la république, encore circonscrite dans d’étroites limites, n’entretenait pas d’auxiliaires à sa solde. Lors donc que les plébéiens, c’est-à-dire l’armée romaine, poursuivaient obstinément une mesure ; lorsque le sénat avait épuisé tous les moyens dilatoires, toutes les diversions, et qu’on en était parvenu à ce point extrême où il ne reste plus qu’à céder ou à combattre, le sénat, qui n’avait point de combattants, était obligéde céder. Plus tard, quand l’adjonction 1 Montesquieu, Grand, et Dècad. des Romains, ch. vin.

de la noblesse plébéienne née des charges eut accru ses forces, lorsqu’il put disposer de troupes étrangères, il u’hésita pas à combattre. Tibérius Gracchus succomba sous les coups de l’aristocratie descendue en armes dans le Forum, et Caïus Gracchus sous ceux d’archers crétois commandés par le consul Opimius.

Ce fut un bonheur pour Rome que les luttes relatives à la souveraineté fussent apaisées avant les grandes guerres, dont l’une au moins menaça son existence. Il s’écoula deux cents ans entre l’admission des plébéiens aux magistratures et les troubles causés par les propositions des Gracques. Pendant ce long intervalle de tranquillité intérieure, Rome triompha des Samnites, de Pyrrhus, d’Annibal, de Carthage, d’Antiochus et de Persée. Malgré l’esprit politique et le patriotisme des Romains, peut-on croire qu’ils eussent montré autant de suite, d’énergie, de force d’expansion, si tous les ordres de l’Etat n’eussent été apaisés et unis?

Cependant la constitution romaine subit pendant ce long intervalle une profonde modification, mais qui parait s’être accomplie sans troubles. La partie des ouvrages des auteurs anciens qui pouvait nous donner de complètes lumières sur ce point important n’est pas parvenue jusqu’à nous. Nous connaissons à peu près la nature du changement, mais nous en ignorons l’époque précise. Ce changement porta sur les assemblées par centuries. Les comices par tribus les avaient peu à peu dépouillées de leurs attributions. Il ne leur en restait que deux : l’élection des magistrats curules et le jugement du crime de haute trahison (appelé perduelliutn). La première seule de ces attributions avait une haute importance. Elle assurait à l’aristocratie, tant plébéienne que patricienne, sauf de rares exceptions, le monopole des magistratures, au moyen de la prépondérance de la première classe. Il est évident que le mouve-

mont qui entraînait la société romaine hors des voies purement aristocratiques devait finir par ébranler cet antique et dernier rempart de la noblesse. Comment fut-il attaqué, comment défendu ? Nous l’ignorons. Tout ce que nous savons , c’est que vers le vi* siècle de Rome la division du peuple par centuries subit de profondes modifications, dont l’effet fut de dépouiller la première classe de sa prépondérance et de relever la dernière de son exclusion. Si l’on en juge par les précédents et par la nature même des changements accomplis, les plébéiens durent demander que les dernières attributions des comices par centuries fussent transféréesà ceux partribus, c’est-à-dire que dans l’élection des magistrats la puissance du nombre eût plus d’inilucnce que celle de la richesse. L’aristocratie dut résister et tout finir par une transaction. C’est ce qui paraît avoir eu lieu. Les centuries furent maintenues, mais elles cessèrent de former une division distincte de celle des tribus; elles devinrent parties des tribus elles-mêmes; leur nombre fut doublé. On les divisa en centuries d’anciens et de jeunes gens. Les classes continuèrent aussi à exister, mais elles furent réduites à cinq. Elles se composèrent chacune d’un égal nombre de centuries. La première, ainsi réduite au niveau des autres, ne put plus former à elle seule la majorité et perdit sa prépondérance absolue. Elle conserva seulement les deux privilèges importants de fournir la centurie prérogative et de voter après elle. Plus tard même ce nouvel ordre de choses subit des modifications, et l’établissement de corporations paraît avoir influé sur la composition et la manière de voter des centuries.

Mais ce grand changement dans les institutions politiques de Rome nous est à peine connu. Les ouvrages spéciaux qui en contenaient le détail , la partie de ceux de Tite-Live qui le rapportait, sont perdus. 11 ne nous est révélé que par quelques indications disséminées dans les

LA RÉPUBLIQUE ROMAINE. *il

œuvres de cet historien et dans celles de Cicéron 11 ne serait point improbable que la dispense d’impôts qui suivit pour le peuple romain la conquête de la Macédoine par Paul-Emile, eût été l’une des causes de cette modification des centuries. Leur organisation avait pour fondement la quotité et la répartition de l’impôt, le cens. L’abolition des taxes directes devait nécessairement réagir sur elle. Dans la fusion des centuries avec les tribus , on retrouve quelque chose de ces artifices si souvent employés par le sénat, et un amalgame qui décèle la conciliation de prétentions opposées. Du reste tout est obscur en cette matière; un seul point est constant, c’est le fait de la révolution. On peut présumer qu’elle contribua à la vénalité des suffrages qui s’introduisit plus tard dans les élections des magistrats. Les ambitieux eussent peut-être trouvé moins de facilité à acheter les votes, si le droit électoral fût resté concentré dans la première classe, c’est-à-dire dans la partie la plus riche et la plus éclairée de la population.

Le tableau du développement politique de Rome jusqu’au vu* siècle de son existence , offre une éclatante confirmation de l’analogie que nous signalions au commencement de ce chapitre entre cette grande cité et les villes helléniques. De part et d’autre on retrouve les mêmes éléments originaires , et la réaction de ces éléments produit des révolutions identiques. Aux rois succède l’aristocratie nobiliaire des patriciens , la domination du sénat , comme dans la Grèce l’oligarchie des eupatrides, des géomores, le gouvernement du conseil des chefs héroïques. Même absence de lois écrites , même égoïsme de la part de la noblesse , même oppression des plébéiens pauvres , ruinés

* Voir au commencement du tome VI de In traduction de Y Histoire romaine de Xiebuhr, par M. de Golbéry, l'opinion de Niebuhr et celle de M. Hulmann, et dans le tome VII, p. 135-261-211, celles des principaux publicistes allemands sur cette importante mais difficile matière.

par l’usure, asservis en vertu de coutumes inhumaines. Comme à Mégare et à Athènes , la question des dettes est la cause des premières révolutions. Elle donne naissance à rétablissement des tribuns , de même qu’à Athènes elle avait produit les réformes de Solon. L’absence de lois écrites amène la nomination des décemvirs , qui correspond à la mission législative de Dracon. Les seconds décemvirs, Appius Claudius à leur tête, jouent le rôle de ces tyrans qui , dans les cités grecques , travaillent à leur insu au profit de l’égalité. C’est après leur chute que les lois Valeriœ-Horatiœ rendent les plébiscites obligatoires pour tous les ordres, confirment l’inviolabilité des tribuns et l’appel au peuple comme garantie de la vie des citoyens. Ces progrès de l’ordre plébéien sont continués par la conquête successive des magistratures, par les lois de Publilius Philo, qui consacrent l’égalité politique des deux ordres.

Mais , qu’on ne s’y trompe pas , ce n’était pas la démocratie qui grandissait à Rome. Le mouvement ascensionnel de l’ordre plébéien jusqu’aux Gracques ne correspond, en réalité, qu’à celui qui, dans les cités grecques, substitua l’aristocratie d’argent à la noblesse de race. En effet, ce fut seulement la tête de cet ordre, les plébéiens riches, qui profitèrent de l’égalité. A eux seuls les magistratures, le tribunat, la questure , la censure, le consulat. Les principales familles plébéiennes, parvenues aux grandes charges et par conséquent au sénat, dont elles ouvraient l’accès, prirent le titre de nobles et s’associèrent à l’ancienne aristocratie patricienne. Les chevaliers, qui n’étaient autres que les plébéiens opulents , accrurent leurs richesses par le maniement des deniers publics, la perception des impôts, la prise à bail et l’usurpation des terres domaniales.

Quant à la classe moyenne des plébéiens, aux petits propriétaires, laboureurs libres, ils subirent, au contraire, une déchéance progressive et tombèrent dans le proléta-

rial , de même que la plupart des hommes libres de la (irèce avaient été engloutis dans la servitude. Les guerres continuelles , imposant des charges onéreuses aux citoyens pauvres obligés à servir de leur personne , les emprunts usuraires qui en étaient la conséquence, la rigueur des lois sur les dettes , la rapacité des riches , l’absence d’industrie et de commerce , considérés comme indignes de l'homme libre et abandonnés aux esclaves : telles étaient les causes fatales de celte destruction des classes moyennes, de cette concentration des richesses dans un petit nombre de mains, qui semblent avoir été une loi générale dans les cités aristocratiques et guerrières de l’antiquité. Mais tandis que ce mouvement produisit dans la plupart des Etats grecs, avares du droit de cité, cette irréparable disette d’hommes libres signalée par Aristote cl si funeste à Sparte, Rome, qui, prodigue d'affranchissements, recevait de tous les points de son vaste empire les hommes esclaves et les rendait citoyens, Rome remplaça la vieille race des vainqueurs du monde par une foule d’affranchis, par ces faux fils de l’Italie dont Scipion Emilien gourmandait les murmures en leur rappelant leur servile origine. En vain l’aristocratie romaine, exploitant le monde conquis au prix du sang plébéien, essaya-t-elle de se débarrasser par des colonies de ces nouveaux citoyens pauvres et turbulents. Ce ne fut qu’un palliatif impuissant et d’ailleurs bientôt négligé. Si de sages lois, analogues à celles de Solon à Athènes, si le retour aux occupations agricoles, industrielles et commerciales, ne venaient mettre obstacle au déclassement de la population libre, le moment devait arriver où il n’j aurait plus en présence qu’une aristocratie eu possession de tous les avantages, corrompue par l’excès de son pouvoir et de ses richesses, et une tourbe de prolétaires avilis, démoralisés par l’excès de leur misère, prêts à donner la toute-puissance au premier ambitieux assez

riche pour les payer , assez fort pour écraser une oligarchie égoïste et oppressive. Telle était la situation qui se dessinait pour Rome au commencement du vu* siècle , et que les Gracques entreprirent de changer.

Lis Gsacqvis. — Leur tentalHe de rétablir la classe moyenne des agriculteurs libres. — Causes de leur maurais succès.

La stuu dis alliés. — L’Italie aspire au droit de cité. — Man us le lai confère. — Conséquences de cette mesure.

Sylla. — Ses réformes politiques. — Restauration de l'aristocratie. — Mérites et rices de ces réformes.

Tibérius Gracchus, en traversant l’Italie pour se rendre en Espagne en qualité de questeur , avait été frappé de la dépopulation des campagnes. Partout il avait vu la substitution des vastes domaines à la moyenne et à la petite propriété, des pâturages aux céréales, des esclaves aux agriculteurs libres. L’origine du mal remontait fort loin, car dès le iv” siècle de Rome, la célèbre loi de Licinius Slolo avait non-seulement limité à cinq cents jugères la portion du domaine public qu’un particulier pourrait détenir, mais déterminé, en outre, la proportion de cultivateurs libres qui devait obligatoirement être entretenue sur chaque exploitation. Cette loi , violée par son auteur lui-même, était tombée en désuétude. Tibérius Gracchus entreprit d’en faire revivre le principe en y apportant toutefois des modifications et des correctifs. Il voulait faire restituer au domaine public les terres usurpées, les distribuer aux plébéiens pauvres, pour diminuer ainsi l’opulence illégitime des grands et reconstituer la classe moyenne des petits propriétaires, qui, combattant avec courage dans les armées , votant avec indépendance dans les Comices, avait été jusque-là le nerf de la puissance et de

la liberté de Rome. Mais la première proposition de loi agraire échoua devant l’opposition acharnée des riches usurpateurs des terres domaniales. La seconde, injuste et excessive dans ses dispositions , imposée par la violence , devait se briser contre les immenses difficultés de son exécution. En vain Tibérius, pour se concilier l’appui des riches plébéiens , promit-il aux chevaliers de leur faire partager avec le sénat le pouvoir judiciaire. Ceux-ci , principaux détenteurs des domaines usurpés, l’abandonnèrent aux vengeances de l’aristocratie, et le sang romain coula pour la première fois dans le Forum. Caïus reprit les projets de son frère et transféra les jugements des sénateurs aux chevaliers. Il fit rendre des lois pour garantir les plébéiens contre les enrôlements précoces , augmenter leur solde à l’armée , créer des colonies , employer les pauvres à de grands travaux publics. Enfin , il institua les distributions de blé au peuple aux frais du trésor, fatal supplément aux répartitions de terres retardées par la lenteur des expropriations. Le sénat affaiblit l’influence du dernier des Gracques en dépassant encore la libéralité de ses mesures. Après avoir ainsi dépopularisé son adversaire , il le fit tuer dans une émeute avec trois mille de ses partisans. Le sénatus-consulte qui confia au consul Opimius celte sanglante exécution, est un des premiers exemples du pouvoir dictatorial que le sénat prétendit s’arroger dans les discordes civiles. Il avait autrefois recours à la nomination d’un dictateur; mais l’omnipotence de cette magistrature ayant été altérée par divers plébiscites , il la laissa tomber en désuétude, et imagina de confier aux consuls, ou à d’autres magistrats dévoués h ses intérêts, des pouvoirs extraordinaires par la fameuse formule i Videant comules ne qtiid détriment i respublica capiat, ou consules rempublicam défendant. Le sénat prétendait avoir le droit de prendre cette mesure extrême d’après les anciennes coutumes,

more majorum \ il se réservait ainsi, au nom du salut du peuple , la faculté de suspendre les lois , de se saisir d’une loutc-puissancc temporaire. C’était un droit semblable à celui q\ie la royauté française avait cru trouver dans un article fameux de l'une de nos dernières constitutions.

L’inexécution des lois agraires des Gracques rendit inutile leur teutative pour rétablir l’ancienne classe des agriculteurs libres, la moyenne et la petite propriété; de leurs mesures, il ne subsista que les lois frumentaires el l’attribution des jugements aux chevaliers, mesures fatales qui ne pouvaient qu’aggraver le mal auquel leurs auteurs avaient voulu remédier. Eu effet, la première, en attirant les pauvres dans la ville par l’attrait des distributions de blé, devait accélérer encore le développement du prolétariat. La secoude affranchissait de tout contrôle l’avarice des publicains et des traitants , dont les exactions étaient l’une des principales causes de la ruine des petits propriétaires1. Par là devait s’élargir avec une rapidité croissante l’abîme de misère qui bientôt séparerait la foule des prolétaires d’une petite aristocratie de patriciens et deuobles, de fermiers des impôts et d’hommes d’argent , se garantissant réciproquement l'impunité de leurs rapines et se partageant les dépouilles de l’Italie el du inonde. Ce fut en effet à partir de la mort des Gracques, dont la mémoire fut pour elle un objet de vénération , que la masse des plébéiens pauvres conçut une haine implacable contre l'aristocratie sénatoriale. On la vit dès lors suivre tous les factieux, servir tous les ambitieux , indifférente à la chute des libertés publiques pourvu que son cupide et oppressif adversaire restât enseveli sous leurs ruines.

Le succès des lois agraires des Gracques ou de mesures

1 Voir l'A'jjai sur les lois criminelles des Romains, par M. Laboulaye, p. 123.

1 Voir Montesquieu, Esprit des lois , liv. XI, ch. xnu.

LA RÉPUBLIQUE ROMAIXE. 417

analogues aurait-il sauvé la constitution romaine? C’est une question sur laquelle on ne peut élever que des doutes quand on considère la multiplicité des causes qui concoururent à la chute du gouvernement républicain , telles que la grandeur de l’empire, le nombre et la permanence : des armées', les guerres lointaines, l’ambition des généraux, la corruption universelle. Le rétablissement de la classe des agriculteurs libres n’aurait été probablement que temporaire , et la destruction de cette classe n’eùt pas tardé à renaître des mêmes causes qui l’avaient produite une première fois. Ce qu’il aurait été nécessaire de changer à Rome , c’était le système entier de sa politique et de son organisation économique. A la cité conquérante et dominatrice, il fallait substituer la nation italienne se gouvernant par ses délégués et son aristocratie provinciale ; à la guerre, à la conquête et à la spoliation, les travaux pacifiques de l’industrie et du commerce, qui seuls peuvent entretenir cette classe moyenne dont les plus grands politiques de Rome déploraient la ruine ; enfin à l’esclavage , plaie hideuse des sociétés antiques, la liberté du travail. Les avertissements ne manquèrent pas à Rome pour lui signaler la nécessité d’une transformation : ce furent la guerre servile et la guerre sociale; mais l’aristocratie romaine ne sut pas comprendre le sens de ces sanglantes

leçons. •

Les Gracques , Tibérius surtout, qui n’avait point à venger le meurtre d’un frère , avaient tendu , en cherchant à rendre à la masse des plébéiens l’indépendance cl la dignité de l’homme libre, à consolider la constitution de Rome. Mais un grand fait qu’ils avaient pressenti, que Caïus avait commencé à provoquer pour s’en servir comme d’un instrument de guerre contre le sénat , sans cependant en prévoir toutes les conséquences politiques , allait altérer profondément cette constitution : c’était l’émancipation politique

de l’Italie. Elle devait déplacer la souveraineté ; les quelques cent mille Romains qui jusque-là avaient gouverné le monde allaient se trouver perdus dans l’immensité du nombre des nouveaux citoyens. Nobles et plébéiens couraient le même danger. Les uns ne dépendraient plus, pour l’admission aux magistratures, de leurs concitoyens , de leurs clients, mais de la multitude italienne, jalouse sans doute d’élever aux honneurs les grandes familles de l'Italie ; comment capter, acheter, intimider tant de suffrages? Les autres, par l’immense extension du droit de vote, perdraient leur influence dans les comices. L’exemption d’impôts , les distributions de blé à bas prix, les avantages et les privilèges du citoyen, tout serait partagé , et par conséquent amoindri. Le plébéien pauvre était déjà bien peu de chose ; perdu dans la masse des nouveaux citoyens , il ne serait plus rien. L’orgueil s’ajoutait encore à l’intérêt pour exciter les deux ordres à la résistance ; elle fut opiniâtre , et la guerre sociale mit Rome à deux doigts de sa perte. 11 fallut céder cependant pour ne pas périr : Rome accorda donc à tous les peuples de l’Italie, qui n’avaient joui jusque-là que du droit d’alliance , ce titre de citoyen romain qui seul dans le monde conciliait le respect et pouvait conférer la puissance. Mais Rome céda à l’Italie, comme le sénat avait cédé au peuple , en cherchant à rendre illusoire sa concession. Tous les Italiens furent rejetés , suivant un historien , dans huit des anciennes tribus , suivant un autre , dans dix nouvelles qui furent ajoutées aux trente-cinq déjà existantes. Quelle que soit la véritable version , le résultât était le même , la majorité restait assurée aux anciens Romains : ils avaient dans un cas vingt-sept voix contre huit , dans l’autre trente-cinq contre dix. Pour prix de tant de sang, les Italiens n’obtenaient donc qu’une déception. Cet état de choses ne pouvait constituer qu’une trêve : l’Italie devait ou obtenir la réalité du droit de suffrage ou être écrasée.

Elle eut, hélas! les deux choses à la fois, le vote et la ruine , Marins et Sylla.

L’époque de la guerre sociale fut une des périodes critiques de la constitution de Rome. 11 fallait que cette constitution subît alors une transformation intelligente ou qu’elle pérît plus tard par la violence. Taillée à la proportion d’une cité, elle ne pouvait convenir à tout un peuple; bonne pour des milliers de votants , elle ne l’était plus pour des millions. Si toute l’Italie venait, suivant son droit, voter dans les comices , Rome était menacée de subversion. Il était évident d’ailleurs qu’il ne pouvait plus y avoir ni pondération ni harmonie dans les pouvoirs publics. Il n’existait qu’un moyen de prévenir, en partiedu moins , les maux qu’il était facile de prévoir, c’était d’appeler chacun à voter non dans Rome , mais dans ses foyers , non à faire les lois et à créer les magistrats , mais à choisir ceux qui les établiraient; c’était, en un mot, d’instituer le gouvernement représentatif. Mais l’idée de représentation nationale, de délégation des pouvoirs du citoyen était à peu près inconnue de l’antiquité. D’un autre côté , la crainte commune à l’aristocratie et à la plèbe de perdre , l’une le magnifique monopole des magistratures et des gouvernements , l’autre celui du droit de suffrage; l’esprit d’exclusion propre aux cités antiques; l’attachement aux anciennes institutions propre à Rome, formaient de puissants obstacles à une aussi profonde modification de la constitution. Cependant il eût été digne du sénat de Rome d’en comprendre la nécessité et de l’accomplir. Par là il aurait pu abolir le tribunat, qui avait rempli sa mission et qui, depuis la mort violente des Gracques et de Drusus, ne devait plus être que le refuge ou l’auxiliaire des factieux. Mais cette compagnie, si habile dans la direction des affaires extérieures, manqua le plus souvent d’initiative et de prévoyance pour la politique intérieure. Pendant la dernière période de son

existence , elle ne sut pas marcher avec le temps , prévenir les luttes par des réformes, les défaites par des concessions , le renversement des institutions par d’opportunes modifications. Incapable de sacrifices spontanés , elle perdit tout pour avoir voulu tout conserver.

L’Italie comprit la déception dont elle était victime ; mais, soit lassitude de la guerre, soit conviction que son introduction dans lacilédcvaitentraincrpour conséquence prochaine l’égalité des droits, elle sut se résigner et attendre. La question n’en subsista pas moins : c’était celle du suffrage réel ou du suffrage illusoire. Elle préparait une arme redoutable pour le premier ambitieux qui saurait la saisir : cet ambitieux se rencontra, ce fut Marius. Le sénat venait de confier à Sylla, alors consul, la glorieuse et lucrative direction de la guerre contre Milhridale. Le vieux Marius sentit à cette nouvelle fermenter dans son sein la jalousie, la cupidité, l’amour désordonné du pouvoir et de la renommée. Comment déposséder un rival abhorré? 11 était consul, et le sénat avait usé d'un droit incontestable. Le peuple seul, en vertu de sa souveraineté, pouvait, sans égard pourl’allribution émanée du sénat, enlever au consul le commandement et le transférer à un autre général. Mais Marius savait que le peuple se refuserait à payer les services de Sylla de cet affront immérité. Pour réussir il n’y avait qu’un moyen , changer la composition du peuple lui-même, donner aux Italiens le vote réel, la prépondérance dans les comices , en lesrépartissant dans les trente-cinq tribus , et obtenir ensuite de leur reconnaissance la direction de la guerre ; en un mot , donner le suffrage aux masses pour recevoir d’elles en échange le pouvoir. Marius fait proposer cette importante mesure par le tribun Sulpicius , son complice ; les anciens Romains s’en indignent ; Sylla, qui n’avait pas encore quitté l’Italie, laisse son armée et vole à Rome pour s’opposer comme consul à la proposition. Mais Sulpicius envahit le

Forum à la tête d’une bande de sicaires en armes, et Sylla, forcé de cédera la violence, ne sauve sa vie qu’avec peine. 11 s’empresse de quitter Rome, et Sulpicius fait recevoir sa loi sous l’empire de la terreur. Voilà donc les Italiens en possession de la réalité du droit de suffrage. Le premier usage qu’ils en font , sur une nouvelle rogation du tribun , c’est de conférer à Marius la direction de la guerre de Miihridate. Ils reçoivent ainsi leur droit d’un factieux pour le payer à un autre.

Sylla n’hésite pas. II marche sur Rome à la tête de son armée. Il en chasse Marius et Sulpicius et fait annuler les deux plébiscites. Ce fut la première fois qu’un général entra dans Rome à la tête de ses troupes. Il y venait , il est vrai, au secours de la légalité, et ne faisait qu’opposer la force régulière aux violences désordonnées du Forum. Mais ce fut un fatal exemple, et il devint dès lors facile de prévoir que le pouvoir appartiendrait désormais au premier ambitieux assez heureux pour séduire les troupes par des victoires ou des largesses, et assez audacieux pour attenter à la constitution de son pays. Sylla usa pourtant avec modération de sa puissance. 11 se borna à faire proscrire par un sénatus-consulte Marius , Sulpicius et dix de leurs principaux adhérents. Il ne toléra dans Rome ni meurtre ni pillage de la part de ses soldats. Il souffrit même que les comices élussent pour consul Cinna, partisan de la faction de Marius. Ce fut dans la constitution qu’il apporta le plus de changements. 11 en raviva les anciens principes pour renforcer l’autorité du sénat. Nous exposerons plus bas ces changements, qui se confondent avec les réformes qu’il établit après sa seconde entrée à Rome.

Cependant la grande question du vote n’était que suspendue. A peine Sylla eut-il quitté Rome que le nouveau consul, Cinna, entreprit de faire rétablir en faveur des Italiens la loi de Sulpicius. Les tribuns s’y opposent. Pour

triompher de leur veto. China envahit le Forum à la tête d’une multitude d’Italiens en armes. Vaincu par les anciens citoyens, il sort de Rome et soulève l’Italie. Elle met sur pied trente légions. Marius rappelé et Cinna rentrent à Rome à leur tète. On connaît les horribles massacres par lesquels ils souillèrent leur cause. Enfin Marius expire dans le sang et la débauche, et Cinna, payant sa dette envers les Italiens, fait opérer par les censeurs leur répartition dans les trente-cinq tribus.

Cette répartition fut définitive. Elle déplaça la souveraineté et la transféra du peuple romain aux Italiens. Elle imprima à la constitution un caractère décidément démocratique ; elle ouvrit la porte à la démagogie et donna des moyens d’action irrésistibles aux factieux. « Pour lors, dit » Montesquieu, Rome ne fut plus cette ville dont le peuple » n’avait eu qu’un même esprit, un même amour pour la » liberté, une même haine pour la tyrannie, oh cette ja- » lousie du pouvoir du sénat et des prérogatives des grands, » toujours mêlée de respect , n’était qu’un amour de l’é- » galité. Les peuples d’Italie étant devenus ses citoyens, n chaque ville y apporta son génie, ses intérêts particuliers » et sa dépendance de quelque grand protecteur. La ville » déchirée ne forma plus un tout ensemble , et comme on » n’en était citoyen que par une espèce de fiction, qu’on » n’avait plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles, » les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sépul- ,» turcs, on ne vit plus Rome des mêmes yeux, on n’eut » plus le même amour pour la patrie, et les sentiments » romains ne furent plus.

» Les ambitieux firent venir à Rome des villes et des » nations entières pour troubler les suffrages ou se les faire » donner; les assemblées furent de véritables conjurations; » on appela comices une troupe de quelques séditieux; » l’autorité du peuple, ses lois, lui-même, devinrent des

» choses chimériques, et l’anarchie fut telle qu’on ne put » plus savoir si le peuple avait fait une ordonnance ou s’il » ne l’avait point faite »

Tel était l’état de la république lorsque Sylla entra pour la seconde fois dans Rome à la tête d’une armée victorieuse. Parmi les opulentes dépouilles de l’Asie, il rapportait dans ses bagages les œuvres des philosophes de la Grèce, les grands traités de Platon sur le gouvernement, la Politique d’Aristote ravis aux bibliothèques d’Athènes inondée de sang. Il était versé dans les lettres grecques *, ot l’on ne peut guère douter qu’il n’eût cherché dans la lecture des écrivains politiques quelques lumières sur les questions qui agitaient sa patrie. Il y fortifia sans doute sa haine de la démocratie, et il y trouva la sanction de la dictature exercée au nom du génie. On a vu quels droits terribles Platon attribuait à son réformateur philosophe, au politique par excellence, et ce souhait désespéré qu’il faisait aux hommes d’un bon tyran aidé d’un bon législateur. Un personnage se rencontra pour montrer à la terre la réalisation de ces redoutables théories. Investi de la toute-puissance par la victoire, Sylla appliqua d’une main impitoyable ces mesures que le philosophe de l’Académie permet à l’homme vraiment royal ; il résolut de purger sa patrie par le fer et la flamme, et d’en être à la fois le législateur et le tyran. Pour légitimer par un titre régulier son omnipotence, il fit revivre en sa personne la dictature oubliée depuis cent vingt années , mais la dictature sans limite de durée, sans responsabilité, sans appel au peuple de ses sentences de mort.

' Grandeur et Décadence des Romaine, ch. ix.

* Sylla écrivit en grec ses Commentaires, qu’il acheva deux jours avant sa mort. Il les dédia à Lucullus, qui avait aussi écrit en grec le récit de la Guerre d’Italie. Que de curieux détails devaient renfermer ces mémoires!

Je supplie que l’on inc permette, à moi aussi, de détourner les yeux des proscriptions du dictateur, horribles représailles des massacres de Marius, et de concentrer mes regards sur les réformes qu’il établit. Pour en bien comprendre l’esprit et la portée, il faut rappeler d’un mot quel avait été d’abord le principe de la constitution et quelles profondes altérations il avait subies. Dans l’origine, celte constitution était essentiellement aristocratique. Toutes ses parties présentaient de si justes proportions, une telle uniformité de tendances, que l’ensemble en était parfaitement harmonique. L’institution du tribunal , celle des comices par tribus, l’attribution à ces assemblées d’abord delà justice politique, puis du pouvoir législatif, enfin de toutes les alfaires, sauf l’élection aux magistratures, en avaient complètement dénaturé l’essence. Bien que le sénat eût continué à jouir de grandes prérogatives, l’élément plébéien avait successivement obtenu une prépondérance marquée, que tendait encore à accroître l’adjonction des Italiens. De là des tiraillements, des luttes, l’incertitude de tous les rapports politiques, et dans le lointain la perspective du despotisme. Dès le temps des Scipion, Polybe jugeant la constitution de Rome avec le coup d’eeil exercé d’un Grec éclairé par les théories politiques et par les révolutions de sa patrie, avait prévu que la république périrait par l’ambition effrénée des grands et par l’excès du pouvoir des tribuns et du peuple. Sylla entreprit de réformer cet étatde choses ; il voulut ramener la constitution vers l’unité de principe et de tendances ; mais il comprit aussi qu’il fallait savoir faire la part du temps et des faits accomplis. Il adopta deux ordres de mesures : il accrut le pouvoir du sénat et des comices par centuries , il diminua celui des tribuns et des comices par tribus. Il rendit an sénat les jugements que C. Gracchus avait transférés à l’ordre des chevaliers, et l’antique droit d’autorisation

LA RÉPUBLIQUE ROMAINE, préalable de toutes les rogations dont il avait été dépouillé plusieurs siècles auparavant par le dictateur plébéien Publilius Philo. Nulle loi, nulle mesure ne put donc être proposée désormais aux comices qu’elle n’eùt d’abord été approuvée par le sénat. U enleva aux comices par tribus les grandes prérogatives qu’ils avaient acquises par une si longue suite d’innovations, et les rendit aux comices par centuries. Le droit de porter des lois , de juger en matière politique, de statuer sur le commandement des armées et des provinces, en un mot toutes les attributions d’où découlait la puissance politique furent ainsi retirées aux assemblées par tribus. Il ne leur resta que l’élection des tribuns du peuple et de quelques magistrats subalternes. Une des conséquences de cette mesure fut de frapper la puissance tribunitienne dans sa base. Les tribuns n’avaient jamais eu le droit de convoquer et de présider les comices par centuries ni, à plus forte raison, de leur proposer des rogations. Les assemblées par tribus, auxquelles seules ils pouvaient présider et soumettre leurs propositions, étant désormais frappées d’impuissance , ils se trouvèrent eux-mêmes paralysés. 11 restait cependant encore à cette magistrature un droit et un privilège redoutables , le veto et l’inviolabilité, qui avaient été et qui pouvaient devenir encore pour elle de puissants instruments de conquête. Syliane toucha point à l’inviolabilité; quant au veto, on suppose qu’il le restreignit, mais sans le détruire. Ces deux attributions l’inquiétaient cependant. L’expérience du passé en avait révélé toute la puissance. Ne pouvant les abolir sans anéantir la magistrature elle-même dont elles formaient l’essence , il s’efforça de les neutraliser. C’était le sénat qu’elles pouvaient surtout menacer : pour prévenir le retour d’un antagonisme séculaire, Sylla transféra le tribunal au sénat lui-mêine, en établissant que nul ne pourrait être élu tribun s’il n’était déjà sénateur. Ce qui rendait

encore le tribunat redoutable, c’est qu’il était recherché comme moyen de succès par les hommes jeunes et ambitieux : Sylla établit que son exercice rendrait inhabile à remplir ultérieurement toute autre magistrature. De marchepied de la popularité et des honneurs, il en fit le tombeau de l’ambition. Tout homme d’énergie et d’avenir devait donc le dédaigner.

On se demande pourquoi Syliane marcha pas plus directement au but en abolissant cette magistrature. Elle avait fait son temps, rempli sa mission : elle avait conquis l’égalité civile et politique. Les plébéiens, admis au pouvoir et aux honneurs depuis des siècles, n’avaient plus besoin d’être protégés. L’action est de l’essence d’une pareille magistrature ; or, le tribunat, n’ayant plus de but légitime à poursuivre, devait, par la force des choses, devenir un instrument de faction. 11 est probable que Sylla s’arrêta devant la puissance de l’opinion publique. 11 savait quel était l’attachement du peuple pour le tribunat, et il comprit sans doute que l’abolir ce serait déposer dans son œuvre même le principe d’une réaction trop violente. D’un autre côté, le tribunat avait, jusqu’aux Gracques inclusivement, rendu de grands services à l’Etat. S’il avait été le plus souvent l’antagoniste de la noblesse, on l’avait vu aussi dans beaucoup de circonstances capitales se faire l’auxiliaire du sénat, forcer, par exemple, des consuls récalcitrants à obéir aux prescriptions de cette compagnie. Mêlé à toutes les affaires, il était devenu un des principaux ressorts de la constitution. Supprimer le tribunat, c’eût été aux yeux du plus grand nombre des Romains supprimer l’ancienne constitution elle-même. Sylla le conserva donc, mais il le désarma. Enfin, quoique scs ennemis les plus redoutables eussent été les alliés italiens attachés au parti de Marius, il respecta le principe de la répartition des nouveaux citoyens dans les trente-cinq tribus, prin-

cipc dont la rétractation eût tôt ou tard rallumé la guerre sociale.

Les réformes de ce dictateur ne furent l’œuvre ni d’un fanatique, ni d’un politique sans portée. Sylla reconnut que par suite des altérations successives de la constitution, l’unité de tendance était détruite et le principe d’autorité trop amoindri. Il voulut porter remède à co mal en transférant le pouvoir du tribunat et des comices par tribus au sénat et aux comices par centuries. Par là , il ne lé plaçait pas exclusivement dans les mains de l’aristocratie nobiliaire , comme on l’a cru en général , mais dans celles des riches et de la classe moyenne , qu’il s’efforça de reconstituer. Le sénat , en effet , n’était plus un corps de patriciens : il se composait d’un petit nombre de membres de la noblesse tant ancienne que récente, et en majeure partie d’hommes nouveaux pris parmi les riches plébéiens. Les guerres civiles, les proscriptions l’avaient presque anéanti. Sylla le recomposa en adjoignant à ses débris trois cents chevaliers. Quant aux comices par centuries , on a vu qu’ils avaient également dévié de l’institution de Scrvius Tullius. La révolution accomplie vers le milieu du n* siècle les avait profondément modifiés. Us étaient moins aristocratiques que ceux de Servius , mais moins démocratiques que ceux par tribus. La répartition des Italiens dans les trente-cinq tribus devait donner à ceux-ci la prédominance dans les comices. Sylla, qui connaissait sans doute la juste préférence accordée par les politiques grecs à la classe moyenne, entreprit de la reconstituer à sa manière sur toute la surface de l’Italie. Il distribua à ses vétérans les terres confisquées sur les riches proscrits et sur les cités du parti vaincu , et donna ainsi des établissements à quarante-sept légions ; il affranchit d’un seul coup dix mille esclaves et les rendit propriétaires. Il se flattait d’avoir parla rétabli dans les campagnes de l’Italie les agriculteurs

m HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ.

libres dont les Gracques déploraient l’absence, en même temps qu’il récompensait ses complices et qu’il assurait des défenseurs à son système. Mais il se trompait. Ces vétérans vieillis dans la licence et les rapines des guerres lucratives de l’Asie, habitués à l’indiscipline par un général qui leur pardonnait tout, parce qu’il attendait tout de lenr dévouement , ne pouvaient se plier à une vie régulière. Ils devaient bientôt engager ou aliéner leurs récents domaines, pour en consommer le prix en orgies, et fournir des fauteurs et des soldats aux factieux Du reste, Sylla respecta l’égalité civile et politique. 11 ne toucha ni au système d’élection des magistrats, ni à l’égale admissibilité de tous les ordres aux charges et aux sacerdoces. Il respecta les lois qui autorisaient l’appel au peuple des condamnations prononcées par les magistrats, celles qui permettaient l’accusation publique de ces derniers. En un mot , il parait avoir voulu restaurer l’autorité sans détruire la liberté.

Mais le génie de Sylla et le sentiment de sa propre conduite lui firent comprendre qu’il ne suffisait pas d’avoir rétabli l’harmonie dans les rouages de la constitution, et qu’un plus grave danger devait désormais menacer celte constitution et la liberté elle-même : c’était l’ambition et l’audace des généraux. Il leur avait, le premier, montré le chemin de Rome. Marius et Cinna l’avaient suivi après lui. D’autres ne voudraient-ils pas le suivre à leur tour? Il essaya donc, mais en vain, de prévenir les Césars qu’il entrevoyait dans l’avenir. Il déclara crime de lèse-majeslé, c’est-à-dire de haute trahison , le fait de quitter sans ordre une province dont on était gouverneur , de conduire une armée hors de sa circonscription , d’entreprendre une guerre sans l’aveu de la république, d’intervenir dans les affaires des rois et de traiter secrètement avec eux*. Il vou-

1 Sallust. , Catilina, e. xxvm.

1 Cirer., in Pison. xxi.

lait empêcher les généraux de gagner leurs armées par des largesses en rançonnant les rois, ou par des victoires en entreprenant des guerres pour ainsi dire personnelles. Il se flattait ainsi de faire prévaloir scs lois sur ses exemples. Vaincs précautions que l’événement devait bientôt déjouer.

Telles furent les réformes de Sylla. On ne saurait leur refuser le mérite d’avoir été profondément calculées et habilement coordonnées pour atteindre au grand but de la restauration de l’ancienne forme républicaine. Leur tendance générale, l’esprit qui les anima attestent que Sylla ne fut pas un de ces ambitieux vulgaires qui , couvrant l’égoïsme de leurs passions du masque du bien public, n’aspirent qu’au despotisme. Attaché à la constitution de sa patrie et la voyant altérée et penchant vers sa ruine, il en entreprit la restauration, et se crut en droit de ne reculer devant aucun moyen. Sans doute la haine contre ses adversaires , l’amour du pouvoir et des jouissances mêlèrent à la pensée politique qui l'anima des mobiles trop impurs pour que l’histoire puisse l’absoudre de scs crimes. Mais elle doit pourtant lui réserver une place au-dessus des Antoine cl des Octave , qui se souillèrent des mêmes atrocités sans avoir les mêmes vues ni les mêmes excuses. Sylla se trompa en ne discernant pas que le temps, les mœurs, les faits accomplis , l’immensité des conquêtes , le récent et prodigieux accroissement du nombre des citoyens rendaient la constitution impropre à l’Etat, et qu’elle devait être non pas restaurée , mais transformée par la substitution de la nation à la cité. Il méconnut cette vérité, que les sociétés ne rétrogradent jamais , et que toute tentative pour les ramener aux institutions du passé ne peut obtenir un succès durable. Cependant on ne peut sérieusement lui reprocher de n’avoir pas imaginé des combinaisons inconnues à toute 1 antiquité. Il agit avec les idées et les connaissances théo-

riques de son époque, et déploya dans leur application une incontestable supériorité. Quand il crut avoir accompli sa mission, il déposa le pouvoir. Cette abdication, dont les motifs ont tant exercé la sagacité des historiens et des pu* blicistes, ne fut inspirée ni par le désir d’étonner les hommes, ni par le dégoût de la vie active, sentiment étranger à l’antiquité. Sylla fut un réformateur politique qui, croyant avoir consolidé les institutions de sa patrie et se sentant plus grand par son nom que par sou titre, voulut se donner le spectacle de la marche régulière de ces institutions et jouir de son œuvre.

Destruction des réformes de Svlla. — Scs causes. — Pompée rétablit la puissance du tribunal et des comices par tribus. — Elle devient l'instrument des ambitieux. — Inutile prévoyance de l’aristocratie. — César, son parti et sa politique. — Chute de la république. — Profondes racines du système républicain.

De l'aristocratie et du sénat de Rome. — Mature de l'aristocratie. — Organisation du sénat. — Nombre de ses membres. — Mode de recrutement. — Ordre des délibérations. — Vices de l'aristocratie. — Résumé.

Sylla, par une violente réaction contre la marche des trois derniers siècles , tendit à faire incliner de nouveau la souveraineté vers l’aristocratie , dont le sénat était la plus haute expression. Ses vues d’unité le portèrent à détruire toutes les barrières qui auraient pu arrêter ce corps, et l’aristocratie se trouva parla, comme tout pouvoir destitué de contrôle et de contre-poids , exposée à périr par l’excès de son propre principe. Le dictateur avait eu raison d'enlever aux chevaliers l’exercice exclusif de la puissance judiciaire , et par ces mots il faut toujours entendre, quand on parle de Rome , le droit d’être juré. Les chevaliers, en effet, qui exploitaient les provinces comme traitants, s« jugeaient eux-méines à Rome sur les plaintes de leurs vic-

limes. Ils jugeaient , en outre , les magistrats sénatoriaux , proconsuls, préteurs, qui avaient voulu s'opposer à leurs rapines. Les provinces et le sénat lui-méme leur étaient donc livrés sans défense ; ils les opprimaient également En transportant le jury des chevaliers au sénat, Sylla tomba dans un autre inconvénient , celui de faire juger les prévarications des magistrats sénatoriaux par d’autres sénateurs qui avaient eu ou pouvaient avoir à leur tour besoin de l’indulgence de leurs collègues. Les provinces étaient spoliées de deux côtés , par les traitants et par les magistrats. 11 y avait donc un égal danger à attribuer le monopole de la justice politique aux uns ou aux autres. Cet inconvénient était moins grave lorsque le tribunal et les comices par tribus jouissaient de leur ancienne autorité , parce que les prévaricateurs pouvaient être traduits devant le peuple luiméme. Mais, depuis les réformes de Sylla, les tribuns avaient perdu leur droit d’initiative et par conséquent d’accusation , et les tribus celui de délibération et par conséquent de jugement. Rien ne pouvait donc corriger ou tempérer le vice de l’attribution exclusive des jugements à l’un des deux ordres. Bientôt le scandale de la corruption des jurés fut porté à l’excès , les voix se vendirent ouvertement, la condamnation ou l’acquittement ne furent plus qu’une affaire d’argent *. Les magistrats sénatoriaux purent impu-

1 Voir 1'cloqucnte adjuration de Crassus au peuple au nom du sénat. — - Cic., De oral., I, lu.

1 « Inveteravit jam, « dit Cicéron, « opinio penieiosa reipnblieœ , nobisque periculota, quit non modo Romie, sed il apud extern» natione» omne» termone pererebuit, hi» judicii» que» nunc tint, pecunioium homi nem, quamris »it noctu s , neminem poste damnari. » (/« l'errent, act. 1 , n° 1.) — Les voix se vendaient à l'accusateur comme à l'accusé. Q. Cuiidius, qui avait gouverné l'Espagne en qualité de préteur, ayant été à son retour accusé et condamné, reprochait à scs juges comme uncckdse peu séante, non de l'avoir condamné, mais d'avoir liVré à trop vil prix un homme honoré de la préture.

nément élever par le pillage des prov inces ces prodigieuses forlunes, instrumenls de domination pour les ambitieux, objets d’envie pour la foule , pour tous ruine des mœurs publiques.

Cette corruption fournissait un motif plus que plausible aux réclamations du peuple pour le rétablissement de la puissance du tribunal. Dès la mort de Sj lia , le sénat, consultant l'intérêt de ses membres , désormais seuls admissibles à cette magistrature , avait consenti à l'abrogation de la loi du dictateur qui excluait les tribuns des charges supérieures ’. Cette concession relevait de l'abaissement les tribuns, mais non le tribunal. Pompée profita habilement, dans son intérêt personnel , des fautes de l’aristocratie et du désir du peuple. Il se proposait de se perpétuer au pouvoir en passant d’un commandement à un autre. Il comprit que l’aristocratie avait trop de lumières et de vigilance pour se prêter à cette ambitieuse manœuvre, et qu’il n’en pouvait espérer le succès que de la reconnaissance de la multitude, moins politique , moins prévoyante, et portée partout et toujours à favoriser le pouvoir d’un seul. Cédant donc en apparence aux justes plaintes qu’excilait la corruption des juges, mais en réalité à sa secrète ambition , il proposa pendant son premier consulat le rétablissement du tribunal , et par conséquent des comices par tribus dans tous leurs droits. Par là le peuple recouvrait la faculté de recevoir et de juger les accusations contre les magistrats. Mais il ne pouvait examiner par luimême que peu d’affaires et eu renvoyait le plus grand nombre à des commissions, à un véritable jury (qrimtiones perpcluœ). C’était donc la composition même du corps du jury qu’il fallait modifier. C’est ce que fit une seconde loi proposée à l’instigation secrète de Pompée par le préteur Aurélius Cotta, eu vertu de laquelle les jurés durent êlrc * Erciu»hcmius, xcn, 27.

pris dans les trois ordres du sénat , des chevaliers et des tribuns du trésor '.

Le tribunal rétabli dans sa puissance, le monopole des jugements enlevé au sénat, toute l’économie de la réforme de Sylla se trouva détruite. L’unité des pouvoirs disparut, la prépondérance revint aux comices par tribus , et il fut certain dès lors que tôt ou tard, par la faveur de la multitude captée ou achetée, la domination d’un seul s’élèverait sur les ruines de l’autorité du sénat et des libertés publiques. Par suite de l’irrémédiable destruction de la classe moyenne, du développement du prolétariat, de l’immense extension du droit de cité , Rome se trouvait désormais renfermée dans cette fatale alternative de la domination sans contrôle d’une oligarchie dévorante, ou de l’aveugle impétuosité d’une multitude sans lumières et sans moralité.

Pompée ne tarda pas à recueillir le fruit de sa politique. Sur la proposition des tribuns Gabinius et Manilius, ses créatures , il reçut successivement des comices par tribus le commandement des guerres contre les pirates et contre Mithridate, avec une telle étendue de pouvoirs que tout le territoire, toutes les forces de la république lui étaient soumis. Le sénat vit là avec raison le commencement de la tyrannie ; mais , dépourvu de tout moyen de paralyser les décisions des tribus, il ne put que s’efforcer d’éclairer le peuple. Les plus illustres de ses membres essayèrent, mais en vain, de faire comprendre aux comices le danger de ces grands commandements pour la liberté publique. Tout fut inutile. « Ce sont, disait Catulusaux tribus assemblées, » les six consulats de Marius, ce sont plusieurs années » consécutives de commandement prorogé à Sylla, qui ont » inspiré à l’un et à l'autre ces vues ambitieuses dont nous

1 On ne sait pas exactement ce qu’étaient ces tribuns. Cette question a beanconp exercé les savants. Voir \' Essai sur les lois criminelles des Romains, par M. Laboulaye, p. 278.

» avons ressenti les funestes effets, il n’est pas possible non- » seulement qu’un jeune homme, mais que les têtes les » plus mûres et les plus sages, lorsqu’elles ont goûté pen- » dant trop longtemps de l’autorité, rentrent volontiers sous » la puissance des lois *. »

Lin homme favorisait de tout son pouvoir ces mesures , c’était J. César. Aspirant à la suprême puissance, il devait applaudir à tout ce qui en ouvrait la voie. Dans les longs commandements de Pompée , il voyait en perspective ceux qu’il se proposait d’obtenir à son tour. Son génie lui avait fait aisément reconnaître que des projets comme les siens ont pour adversaire naturel la classe éclairée qui les devine et les déjoue , et pour auxiliaire l’aveuglement populaire. 11 avait discerné aussi bien que Pompée que , par un effet nécessaire du rétablissement de la puissance du tribunal et des comices par tribus, celui-là deviendrait le maître qui réussirait à séduire ou acheter les tribuns cl le peuple. Aussi toute sa conduite tendit-elle à ce but. Toujours il s’efforça d’abaisser l’aristocratie et de relever le parti populaire de Marius. il envenima les haines entre le sénat et le peuple , favorisa le rétablissement de la puissance tribuni tienne , cl s’attacha à consacrer l'inviolabilité des tribuns même séditieux. Il porta le trafic des suffrages à des proportions inconnues jusqu’à lui et acheta les magistrats elle peuple. Consul factieux, il foula aux pieds, pour faire passer ses mesures populaires, les règles constitutionnelles, les droits du sénat et l’opposition de son collègue. Il lui fut ensuite facile de se faire attribuer comme provinces consulaires par un plébiscite rendu sur la proposition du tribun Vatinius, sa créature, la Gaule et l’Illyrie, qui confinaient à l’Italie , au lieu des provinces moins dangereuses pour la liberté que le sénat lui avait assignées. Il put enfin faire proroger par le même moyen son couuuaii- 1 Dio. Cass., xxxvi, 14.

dement pendant dix année», c’est-à-dire jusqu’au moment où il se crut assez maître de soldats qui avaient vieilli avec lui au sein de la victoire pour marcher sur Rome à leur tête et renverser la constitution.

• Tel fut le résultat de l’abandon par Pompée des maximes de Sylla, dont il avait cependant été le lieutenant. En rétablissant l’autorité du tribunat , Pompée rendit la souveraineté aux masses populaires , et par une pente naturelle dont la situation de la république augmentait la rapidité, cette souveraineté devait glisser des mains des masses dans celles d’un seul homme. La profondeur de vues qui présida aux réformes de Sylla se montre même dans leur chute. Il fallut d’abord les détruire pour marcher au renversement de la forme républicaine.

. Le peuple romain ne pouvait ignorer que confier de si grands et si longs commandements à Pompée et à César, c’était frayer la voie au despotisme d’un seul. Les exemples de Marius et de Sylla, les discours des principaux sénateurs l’avertissaient clairement. Rien ne l'arrêta. Outre sa confiance dans ses tribuns, secrètement vendus aux factieux , comme le sont trop souvent les orateurs populaires, il était animé par la haine contre l’aristocratie, le ressentiment du meurtre des Gracqucs, enfin parles passions qu’engendrent la pauvreté et le spectacle des richesses, du luxe , des débauches et des profusions. Qu’importait d’ailleurs la forme du gouvernement à ce peuple de Rome devenu par la destruction de la classe moyenne, les proscriptions, les distributions gratuites, la vente des suffrages, l’affluence dans la ville de tout ce qui ne possédait plus rien pour vivre ou voulait vivre sans travail, un vil ramas de prolétaires? L’amour de la liberté naît de la propriété, des lumières , de la dignité de l’âme. Les masses aspirent surtout au bien-ctre, et confondent le plus souvent la licence avec la liberté. A Rome elles faisaient des vœux en faveur

HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ, libéralité avant sa toute-puissance furent surtout pour lui des moyens d’augmenter son parti et sa renommée ; sa clémence tant vantée après sa victoire, n’était que l’abstinence du crime. Dans la conquête des Gaules cile-méme , il ne chercha qu’une spéculation d’argent et d’amhition. Il lui fallait un vaste pays à dépouiller pour solder ses profusions et payer ses créatures 1 , de nombreuses campagnes pour s’attacher une année qui servit ses desseins, des victoires lointaines pour grandir son nom et préparer son omnipotence. 11 eut des talents égaux à ses vices, et des succès plus grands encore que son génie ; il éleva sa renommée et sa puissance sur les cadavres de deux millions d’hommes. C’en est assez pour entourer à jamais son nom d’un incomparable prestige aux yeux de l’humanité, qui estime les hommes non à leurs vertus , mais à leur grandeur; non aux bienfaits qu’elle a reçus d’eux , mais à l’immensité des plaies qu’ils lui ont faites; non au respect, mais au mépris qu’ils lui ont témoigné.

Malgré les ressentiments que devait inspirer sa victoire ,

• Voici ce que rapporte Suétone sur les vols et les rapines de César : «Il ne montra de probité ni dans ses commandements ni dans ses magistratures. De nombreux témoignages attestent qu'en Espagne il reçut du proconsul et des alliés de l’argent pour ainsi dire mendié afin de payer ses dettes. Il traita en ennemies et livra au pillage plusieurs villes dus Lusitaniens , quoiqu'elles ne refusassent pas d'obéir à ses ordres et qu'elles lui ouvrissent leurs portes. Dans les Gaules, il dépouilla les temples et les sanctuaires des dieux remplis d'ofTrandes; il détruisit des villes plutdt pour le bnlin que pour leurs fautes. Aussi regorgea-t-il d'or et le vendit-il an rabais dans l'Italie et les provinces. Pendant son premier consulat , il vola trois mille livres pesant d'or dans le Capitole , et le remplaça par autant de cuivre doré. Il vendit les alliances et les royaumes. C'est ainsi qu’il extorqua au seul Ptolémée six mille talent* (30 millions) au nom de Pompée et au sien propre. Dans la suite, ce fut par les rapines et les sacrilèges les plus manifestes qn’il alimenta les dépenses des guerres civiles, de ses triomphes et de ses libéralités.» (Suet., in Julio, liv.)

César aurait probablement conservé la vie et le pouvoir, s’il avait respecté les formes de la liberté , montré moins d’insolence et témoigné plus d’égards aux classes élevées. L’aristocratie romaine lui aurait pardonné sa défaite, mais elle ne put supporter d’être avilie par l’élévation de sujets indignes aux magistratures et au sénat César ne comprit pas assez que , si l’on conquiert quelquefois le pouvoir avec le secours des hommes pervers, on ne le conserve qu’avec l’appui des gens honorables*. Il fit, il est vrai, quelques tentatives pour se rattacher les membres du parti de Pompée ; mais en même temps il proclamait que « si des voleurs ou des coupe-jarrets lui avaient été utiles pour élever sa fortune, il les aurait aussi portés aux honneurs3.» C’était exagérer la reconnaissance j car la rémunération des services personnels ne doit point aller jusqu’à la prostitution des dignités publiques et à l’avilissement du pouvoir. Les grands personnages de Rome ne se résignèrent point à partager avec de semblables collègues. Les dédains du dictateur, les humiliations qu’il se plaisait à infliger aux anciens sénateurs achevèrent de les révolter, et dès lors sa perte fut résolue.

Rrutus, Cassius et les autres conjurés appliquèrent à César l’antique doctrine du tyrannicide, qui, depuis l’origine du gouvernement républicain, constituait l’un des éléments de la foi politique , et l’on peut dire du droit public de l’antiquité*. Mais, suivant la remarque de Mon-

* Frcinsheraius, cxv, 34, 35. — Cicer. , Ad familiares , lib. VI, epist. xvui.

1 César disait lui-méme qu’il était le plus honnête homme de son parti. II dut résister aux suggestions de son entourage, qui réclamait des proscriptions et des confiscations. C’est celle noble résistance qui l’honore le plus aux yeux de la postérité.

* Sueton., in Julio, lxxii.

* Voir Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains , c. xi, tu fs*.

tesquieu , ils n’avaient formé de plan que pour la conjuration , et n’en avaient point fait pour la soutenir. Était-il impossible , comme l’affirme le même écrivain , que la république se rétablit 1 ? Rien n’est moins certain que celte impossibilité, démentie par Montesquieu lui-même à quelques pages de distance. « Nous avons un aveu de Cicéron , » dit-il , qui gouverna le sénat dans toute cette affaire, » qu’il aurait mieux valu agir avec vigueur et s’exposer à » périr ; et que même on n’aurait pas péri... Je crois que » si Caton s’était réservé pour la république, il aurait » donné aux choses un tout autre tour... » Le grand écrivain est ici dans le vrai. Ce qui manqua à la république, ce fut un homme de tète pour écraser d’un seul coup dans Rome le parti de César, un général pour conduire ses armées, un profond politique pour la réorganiser. Ni Cicéron ni Brutus ne furent à la hauteur ^e leur tâche.

Malgré tant de fautes commises par ses défenseurs, la forme républicaine ne succomba pas sans résistance et sans gloire. Il avait fallu à César Pharsale , Thapsus et Monda pour en triompher. Les horribles proscriptions des triumvirs, les deux batailles de Philippes, la guerre navale contre Sextus Pompée suffirent à peine pour achever de l’abattre. Les compagnons de Brutus et de Cassius ne se montrèrent pas indignes du nom romain. Un grand nombre des plus illustres d’entre eux, pouvant assurer leur salut par la fuite , aimèrent mieux se faire tuer que de survivre à la liberté*. On sait qu’avant la bataille d’Actium les soldats d’Antoine eux-mêmes lui avaient fait jurer de rétablir la république; qu’Agrippa, à qui Octave dut la victoire , donna à celui-ci un semblable conseil *. Serment

* Grand, et Décad. des Romains, c. xii, in principio.

3 Velleins, lib. II, c. lxxii.

* Dio. Cass., 1. I.II, c. xiv, p. 670, edit. Reïm.; Suéton., Casar.Ugust., c. xxix; Scncc., Debrevitate ritir, c. v.

LA RÉPUBLIQUE ROMAINE. Ut

et avis où se montrent toute la profondeur des racines que le sentiment républicain avait encore dans les cœurs, et l’aveuglement propre aux armées qui travaillent à l’élévation des despotes en se flattant de conserver la liberté.

C’en est fait , la plus puissante et la dernière des cités anciennes, celle devant laquelle ont disparu la plupart des rois de la terre , a perdu son autonomie , son gouvernement républicain. La monarchie , qu’elle avait partout poursuivie et vaincue, a triomphé dans son sein. Avant d’aborder l’examen des nouveaux principes politiques inaugurés par l’ère impériale , jetons un regard en arrière sur cette aristocratie romaine, l’une des plus grandes qui aient jamais présidé au gouvernement d’un peuple, sur ce sénat illustre entre toutes les assemblées délibérantes, que le despotisme impérial va bientôt décimer et avilir.

L’aristocratie romaine fut d’abord une noblesse de race, une caste patricienne. Son origine est enveloppée de ténèbres que la plus patiente érudition n’a pu parvenir à dissiper. Comme les aristocraties grecques, elle eut un double caractère, politique et religieux. Plus que celles-ci, elle sut dominer le peuple par la triple suprématie du patronat, de lajuridiction et des auspices. On croit que, sous les rois, elle formait exclusivement le sénat. Si des plébéiens lui furent adjoints par Tarquin, ils s’assimilèrent à elle et s’imprégnèrent de l’orgueil et de l’esprit patricien. Ce fut seulement lorsque les plébéiens eurent obtenu l’admission aux magistratures curulcs, que le patriciat perdit son antique caractère de caste nobiliaire et religieuse pour devenir le noyau d’une véritable aristocratie politique , incessamment recrutée de tout ce qui, dans l’ordre plébéien, s’élevait par la fortune et le mérite, et recevait la consécration des suffrages populaires. Les familles honorées des grandes magistratures formèrent une noblesse de charges qui s’adjoignit à l’ancien patriciat et présenta concurrem-

ment avec lui aux choix du peuple une pépinière d’hommes illustres, préparés de bonne heure à la vie politique et aux commandements militaires, assez favorisés par l’hérédité des avantages sociaux pour que leur mérite fût mis en lumière , trop peu pour obtenir les honneurs sans en être dignes. On connaît toutes les distinctions que les Romains accordaient à la valeur, aux services rendus : pendant la vie , les couronnes , les grandes charges , la pompe triomphale après la mort , les panégyriques publics, les funérailles, et ce droit d’images qui rendait, pour ainsi dire , les ancêtres présents à la gloire du descendant qui venait de les rejoindre. Il est facile de se figurer quelle émulation de semblables coutumes devaient entretenir dans la jeune noblesse , quelle ardeur elles inspiraient aux hommes nouveaux pour se rendre dignes d’entrer dans ce corps illustre, et acquérir le droit de léguer aussi leurs images à leur postérité.

L’aristocratie romaine n’avait aucun de ces privilèges civils qui , dans les sociétés modernes , ont été considérés comme nécessaires à l’existence d’une noblesse. Point de lois spéciales de succession, de majorats ni de droit d’aînesse ; point de titres, chaque famille se trouvant assez honorée d’un nom illustré par ses aïeux. Le préjugé qui avait empêché les mariages entre les deux ordres ne survécut guère à l’abolition de la prohibition légale ; patriciens et plébéiens, nobles et non nobles , n’hésitaient point à mêler leur sang. La faculté des adoptions permettait aux familles les plus illustres de se recruter d’enfants de moindre condition , mais distingués par leurs qualités. Los droits absolus que les lois romaines accordaient au’ père de famille sur la personne de ses enfants et dans la disposition de ses biens n’étaient point particuliers à l’aristocratie. Ils appartenaient à tout citoyen. S’ils introduisaient le despotisme au sein de la famille , du moins était-ce le despotisme

paternel et non celui de l’État , comme à Sparte et dans quelques autres cités de la Grèce. Ce n’était point par une éducation publique et obligatoire, ni sous l’empire d’une règle uniforme, mais au foyer de la famille, sous l’influence des leçons et des exemples de leurs parents, que se formaient ces grands hommes qui étonnèrent et conquirent le monde. Telle fut l’aristocratie romaine pendant les il* , v* et vi* siècles , qui furent l’ère de sa grandeur et de son héroïsme.

Le sénat était le conseil suprême de cette aristocratie , le dépositaire de ses traditions, le siège de sa puissance. Depuis le commencement de la république jusqu’à Sylla, il se composa de trois cents membres , chiffre assez élevé pour comprendre toutes les notabilités d’une cité et assez restreint pour permettre l’ordre dans les délibérations. On peut s’étonner que Rome n’ait pas élargi le cadre du sénat en proportion des accroissements de sa puissance, qui, successivement, donnèrent à plus de citoyens des occasions de se distinguer et de s’enrichir. Deux causes contribuaient à maintenir cet état stationnaire : les vides que la guerre faisait dans le sénat et qui en ouvraient continuellement l’accès, et l’importance que prit progressivement l’ordre des chevaliers, dont les rangs offrirent ainsi une position secondaire mais honorable aux ambitions. Sylla accrut le nombre des sénateurs. On croit qu’il le porta à six cents. Jules César l’augmenta encore par l’introduction de ses adhérents et de ses officiers étrangers.

Le sénat, même dans les premiers temps de la république , ne se composait pas uniquement de patriciens. Il est constaté qu’au commencement du iv* siècle, c’est-àdire à l’époque des décemvirs et lorsque les magistratures étaient encore l’apanage exclusif des patriciens, le sénat comptait des plébéiens dans son sein. II est difficile de concilier ce fait avec l’interdiction des mariages entre les

membres des deux ordres décrétée par les décemvirs, avec la longue et énergique résistance qu’éprouva l'admission des plébéiens aux magistratures. Le fait n’en est pas moins constant *. Les grandes qualités politiques ne furent donc pas propres aux seuls patriciens, et le sénat de Rome ne fut pas une assemblée purement nobiliaire.

La composition mi-partie de ce corps sert à expliquer plusieurs points obscurs de l’histoire constitutionnelle de la République, la conclusion pacifique de plusieurs différends entre les deux ordres, les conciliabules particuliers que tenait une partie des sénateurs lors des grandes luttes, et qui indiquent bien qu’il n’y avait pas dans le sénat homogénéité complète d’éléments, unité d’intérêts et de vues, enfin la facilité des plébéiens à laisser à cette compagnie la direction de la politique extérieure, des armées, des finances , condescendance dont ils n’eussent pas probablement fait preuve envers un corps dont leur ordre aurait été exclu.

La dignité de sénateur n’était point héréditaire. Les rois, les consuls et les censeurs furent successivement investis de la prérogative de nommer les membres du sénat. 11 est incertain qu’il y ait eu pendant longtemps des règles fixes auxquelles ces magistrats fussent tenus de se conformer dans leurs promotions. On a lieu de penser que l’exercice des charges curulcs était une des conditions déterminantes d’admission. Ce fut la règle qu’adopta ou appliqua Fabius Buteo, nommé dictateur après la bataille de Cannes, avec l’unique mission de combler les vides que cette sanglante défaite avait créés dans le sénat. Il suivit dans sa promotion l’ordre hiérarchique des magistratures, et entre les anciens magistrats de chaque catégorie celui d’ancienneté. Enfin leur nombre ayant été insuffisant , il appela après eux les citoyens qui s’étaient le plus distingués à la guerre.

* Voir Bcanfort, lUptib. rom., t. I, p. 405.

Tite-Live , qui rapporte ce fait , semble indiquer encore , dans une autre partie de ses ouvrages, que les sénateurs devaient être choisis parmi les anciens magistrats De celte règle, que rien dans l’histoire n’empêche de considérer comme un des principes constitutionnels de Rome, il résultait que le pouvoir des censeurs en cette matière n’était pas arbitraire, et que l’entrée au sénat était une conséquence de l’élection. Tout, jusqu’au sénat, émanait donc du peuple.

La dignité de sénateur était à vie, sauf l’exclusion que pouvaient prononcer les censeurs lorsque , au renouvellement du lustre, ils procédaient à l’établissement du cens. L’exclusion résultait de l’omission du nom du sénateur sur la liste que dressaient les censeurs. Elle n’avait rien d’irréparable et n’entrainait pas d’incapacité politique. Les sénateurs exclus pouvaient à un lustre suivant être rétablis dans leur dignité. Ils pouvaient aussi être promus aux magistratures par le peuple. Il y en eut d’élevés à la censure même et à la dictature. Mais les censeurs ne pouvaient rétablir sur la liste du sénat celui qui avait été condamné par le peuple. I.aloi Cassia le leur interdisait formellement. Là où le souverain avait prononcé, son délégué devait s’arrêter.

Les magistrats en fonction avaient entrée au sénat. Ils portaient les affaires à sa connaissance et lui soumettaient les propositions. Les magistrats désignés pour l’année suivante assistaient aussi aux séances et participaient à la délibération. Il en était de même des tribuns du peuple en exercice. Dans le principe de leur institution, ils se tenaient à la porte du sénat pour pouvoir connaître sur-le-champ ses délibérations et les frapper de leuruefo. Mais leur puis-

’ Liv. XXIII, chap. xxiii, et liv. XXII, ch. xxix. — Eestus, v° Prwlerili senatores, parle d'une loi Olinia qui aurai! posé des règles pour l’admission au sénat. Mais ce qu’il rapporte à ce sujet est fort obscur.

sance ayant pria de rapides accroissements et étant devenue un des grands ressorts de la constitution , auquel le sénat lui-même avait quelquefois recours , ils furent admis à ses assemblées ; ils acquirent même le pouvoir de le convoquer. Enfin ils en devinrent membres de droit au sortir de leur fonction, en vertu d’un plébiscite que fit recevoir en 623 le tribun Atinius. 11 est à présumer que, par application du même principe, les magistrats curules en firent également partie de droit après l’expiration de leur charge.

Sylla étendit ses réformes jusqu’à ce corps. 11 doubla le nombre de ses membres par l’introduction de chevaliers, dont l’ordre avait toujours été réputé le séminaire du sénat. 11 voulut sans doute donner plus de consistance à cette assemblée en élargissant sa base , consoler les chevaliers de la perte des jugements, ouvrir une carrière plus étendue aux ambitions, grouper enfin en un seul faisceau, un seul intérêt, toutes les forces des classes élevées pour leur permettre de résister avec plus de facilité aux entreprises des factieux. Cet accroissement du sénat en exigeait un analogue dans le nombre des magistrats destinés à le recruter. Sylla, en conséquence, porta de huit à vingt celui des questeurs, et les autorisa à siéger au sénat après l’expiration de leur charge. Comme, suivant toute apparence, on ne pouvait devenir sénateur qu’à treille ans, il décida que nul ne pourrait être élevé à la questure avant cet âge , tandis qu’auparavant elle était accessible dès vingt-sept ans.

Telle fut la composition du sénat jusqu’à la dictature de César. Si l’on considère les caractères essentiels de celle illustre assemblée , on voit qu’à partir de la seconde période de la constitution de Rome elle ne fut ni essentiellement nobiliaire ni héréditaire. Elle émanait de la souveraineté nationale, puisqu’il était, sinon de principe absolu, du moins d’usage que l’accès n’en fût ouvert qu à

ceux qui avaient été élevés aux magistratures par les suffrages de leurs concitoyens. Sans doute il était difficile aux hommes nouveaux de l'emporter sur les membres des familles anciennes et puissantes. Mais le principe de non-hérédité n'en existait pas moins en droit. Cicéron, dans un de ses discours, exhorte la jeunesse noble à imiter les grandes actions de scs ancêtres , et la jeunesse plébéienne à parvenir à la noblesse par ses talents et son courage, comme l’avaient fait tant d’hommes nouveaux qui s’étaient élevés au comble des honneurs et de la gloire. 11 lui rappelle que le mérite ouvre l’accès du sénat *.

C’était le magistrat de l’ordre le plus élevé présent à Rome qui convoquait ce corps. Les tribuns du peuple avaient également ce droit. Le magistrat président lui exposait les affaires à traiter, lui soumettait les propositions, résumait les avis et recueillait les voix. Les magistrats investis d’un pouvoir égal au sien pouvaient s’opposer aux propositions et empêcher qu’elles ne fussent mises aux voix. Les tribuns pouvaient également imposer leur veto. Le droit d'initiative appartenait aussi aux autres magistrats dont la charge était d’un ordre assez élevé pour leur permettre de convoquer le sénat en l’absence de leurs supérieurs. Mais cette initiative s’arrêtait devant l’opposition d’un consul. Les tribuns du peuple seuls jouissaient d’une initiative et d’un droit d’amendement illimités. Les voix se recueillaient dans l’ordre des dignités. Le président prenait d’abord l’avis des consuls désignés pour l’année suivante, quand cette élection avait eu lieu, puis celui des consulaires, des anciens prêteurs et autres magistrats curules. Quant aux sénateurs qui n’avaient pas rempli de charge de ce genre, tels que les anciens tribuns du peuple cl questeurs, ils n’opinaient pas de vive voix, ils participaient seulement au vote par division auquel il était procédé après

1 Cic. Pro Scxtio, c. lxv.

que les avis de ious ceux qui jouissaient du droit d’opiner hautement avaient été recueillis. On appelait ce mode de recueillir les voix le vote pédestre (pedibus in sententiam ire), d’où venait la qualification de sénateurs pédaires pour ceux qui n’avaient que le droit d’exprimer ainsi leur avis. La parole était libre; nul orateur ne devait être interrompu dans son discours, même par le président. Celte liberté de la parole pouvait dégénérer en abus, car les résolutions du sénat devant être prises avant le coucher du soleil, un orateur, pour retarder la conclusion d’une affaire, 11’avait qu’à prolonger son discours jusqu’à la nuit. Néanmoins le respect pour le principe de liberté l’emportait sur la crainte de l’abus.

Tels furent l’aristocratie et le sénat de Rome considérés dans leur composition et leur mode de recrutement. On connaît les qualités que cette aristocratie déploya dans la conduite des affaires extérieures. Les grands écrivains du xvh* et du xviii* siècle ont épuisé ce sujet. On peut seulement s’étonner qu’un orateur chrétien tel que Bossuet, qu’un penseur animé de l’amour de l’humanité tel que Montesquieu, n’aient exprimé qu’une admiration sans mélange pour une politique dont les maximes et les pratiques se résument dans une ambition effrénée, une cupidité insatiable, une perfidie systématique, une atroce barbarie. Je n’ai pas à m’étendre ici sur les procédés internationaux de l’aristocratie et du sénat de Rome ; je me bornerai à juger leur conduite à l’égard des classes inférieures cl des provinces soumises à leur domination, à indiquer les causes de leur chute et les moyens qui auraient pu la prévenir.

On a vu comment les premiers progrès politiques de la plèbe lurent la conséquence de l’égoïsme et de la durelc du patriciat ; comment la noblesse nouvelle issue de la fusion de la caste patricienne avec les grandes familles plébéiennes détruisit, par sa politique guerrière et par ses

usurpations territoriales , la classe moyenne, véritable soutien de la constitution républicaine. Pendant la période comprise entre l’admission des plébéiens aux grandes charges elles tentatives des Gracques, l’aristocratie ne se montra pas moins impitoyable envers cette classe qu’envers les ennemis du dehors. L’épuiser par des levées incessantes qui atteignaient l’adolescence et n’épargnaient pas même la vieillesse , rançonner par des prêts usuraires le laboureur devenu légionnaire, l’exproprier à l’aide d’une jurisprudence partiale , lui refuser sa part des terres conquises sur l’ennemi , s’attribuer ces terres arrosées du sang plébéien : telle fut la conduite de l’aristocratie romaine à l’égard de la masse des citoyens. La classe moyenne fut pour elle une matière à spoliation en même temps que l’instrument de la conquête du monde. A l’exploitation du peuple romain succéda l’exploitation des provinces. Consuls, proconsuls, préteurs et leurs lieutenants se partagèrent avec les compagnies financières des chevaliers les dépouilles des nations. Chaque magistrat était dans sa province le plus absolu des despotes, chef de l’armée et de l’administration, juge suprême et législateur. Une fois qu’il était revêtu de Y imperium, nul moyen n’existait d’arrêter ses prévarications et scs rapines. 11 pouvait être seulement contraint à rendre compte devant les tribunaux de Rome à l’expiration de son commandement. De retour dans la ville , ces despotes provinciaux enrichis par le pillage se trouvaient en présence d’un peuple appauvri, dont le vote pouvait de nouveau leur donner des armées à commander, des royaumes à rançonner. La vente des suffrages, la corruption universelle, l’anarchie et le despotisme devaient sortir de cette juxtaposition d’une oligarchie de rois et d’une démocratie besogneuse et vénale.

Trois moyens auraient pu prévenir ce résultat : la restauration de la classe moyenne par des mesures analogues I. 29

à celles des Gracques ; une nouvelle organisation administrative des provinces , fondée sur la division des pouvoirs accumulés entre les mains des proconsuls ; enfin un sévère contrôle de la conduite des magistrats, assuré par une bonne organisation des tribunaux. L’aristocratie romaine repoussa obstinément le premier de ces moyens ; elle ne conçut pas ou ne voulut pas appliquer le second; elle paralysa le troisième. On connaît les luttes acharnées auxquelles donna lieu à Rome l'attribution des jugements. D’abord monopole des sénateurs, transférés aux chevaliers par les Gracques, rendus aux sénateurs par Sylla, ils furent un moment donnés à des jurés élus par lé peuple , puis à des commissions mixtes où dominaient les sénateurs et les chevaliers. Toutes ces combinaisons étaient également frappées d’un vice radical : le nombre trop restreint des juges, la liste du jury n’ayant jamais compris beaucoup plus de quatre cents noms. La plupart confiaient de plus le jugement des crimes commis dans les provinces aux ordres mêmes qui profitaient de ces crimes. Bientôt sénateurs et chevaliers vendirent avec impudence les jugements. La corruption se trouva ainsi naître de la corruption même. Pour être élu aux grandes charges il fallait acheter les suffrages; pour se rembourser, piller les provinces; pour échappera la condamnation de brigue ou de prévarication, acheter les juges. Les monstrueux abus du système judiciaire des Romains expliquent et justifient les dicastères d’Athènes. La répression des grands prévaricateurs de Rome eût exigé des tribunaux nombreux comme celui des héliastes, des sections tirées au sort au moment du procès, et surtout des hommes honorables et indépendants, une classe moyenne pour les composer.

Ainsi, l’aristocratie romaine manqua complètement dans sa politique intérieure de moralité, de modération, de prévoyance. Par son égoïsme et sa rapacité, elle créa elle-

même la démagogie qui devait servir de point d’appui aux factieux pour la renverser. Elle se laissa corrompre rapidement par le succès et corrompit tout autour d’elle. Elle repoussa ou rendit illusoires toutes les réformes qui auraient pu sauver la forme républicaine et la sauver ellemême. Elle fut en ce point fort inférieure à une célèbre aristocratie moderne qui , portant constamment sur la constitution de l’État un regard investigateur, en corrige les défauts aussitôt que le temps en a clairement révélé l’existence , et , tout en maintenant sa suprématie , a pour but constant d’accroître le bien-être, la richesse, la moralité et la liberté politique du peuple.

Si l’on embrasse d’un coup d’œil l’histoire constitutionnelle de la république romaine, on voit qu’elle se divise en trois périodes , dont l’une s’étend jusqu’à l’établissement du tribunat et des comices par tribus, l’autre jusqu’aux réformes de Sylla, et la dernière, de ces réformes à la chute du gouvernement républicain.

Pendant la première période, la constitution fut purement aristocratique; tous les pouvoirs appartinrent aux patriciens , au sénat, aux comices par centuries, et l’aristocratie abusa de sa prédominance contre les classes inférieures. Pendant la seconde, la souveraineté se divisa entre les deux ordres de l’État, et la liberté régna. Mais la prépondérance des comices par tribus , la destruction progressive de la classe moyenne, l’introduction des Italiens dans la cité, firent incliner la constitution vers l’extrême démocratie. Pendant la troisième enfin , Sylla, pour conjurer les dangers de cette situation , essaie de ramener la constitution romaine à ses conditions primitives. Il dépouille les tribuns de leur initiative, les comices par tribus de leurs attributions, rend aux centuries le pouvoir législatif, au sénat les jugements, l’approbation et la sanction des lois. Mais la corruption de l’aristocratie devenue indigne du

pouvoir remis en ses mains, la vénalité des juges , les regrets du peuple , l’ambition de Pompée , provoquent une réaction. Les tribuns recouvrent l’initiative , les comices par tribus leur toute-puissance. Les classes supérieures sont ainsi désarmées. 11 ne s’agit plus pour les ambitieux que de capter ou acheter les tribuns et la multitude. Pompée, Crassus, César, payent ostensiblement les votes, intimident les bons citoyens, encouragent les mauvais, et des plébiscites successifs donnent à Pompée ses grands commandements et à César des provinces consulaires d’où il peut constamment menacer Rome.

Ainsi, dans les diverses phases de la constitution, quand la souveraineté appartint à la haute aristocratie, les antres classes furent opprimées ; quand la classe moyenne y eut une large part, la liberté régna; quand elle passaàla multitude , la liberté périt.

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