CHAPITRE XI
l'empire romain.
Caractères généraux du régime impérial. — Dualisme du gouvernement organisé par Auguste. — Omnipotence de l’empereur. — Causes de la bassesse du sénat. — Développement progressif de l’esprit de servitude. — Haine des empereurs contre le sénat. — Défaut d’institutions propres k prévenir le retour de la tyrannie. — Abus du principe de l’obéissance militaire. — Maximes des empereurs sur la guerre. — Absence de règles pour la transmission de l’empire. — Hostilité des empereurs contre la philosophie. — Causes de la tyrannie.
S’il est dans l’histoire un spectacle douloureux , c’est de voir la dernière et la plus célèbre des républiques anciennes, après avoir triomphé de presque tous les rois, détruit ou soumis toutes les cités rivales, succomber sous les vices nés de sa puissance, et expirer dans le despotisme impérial. Montesquieu a signalé, dans un éloquent passage, cette étonnante vicissitude des choses humaines, par laquelle l’œuvre prodigieuse de la grandeur de Rome n’aboutit qu’à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres. Avant lui un poëte anglais, imité depuis par Voltaire, avait exprimé dans quelques beaux vers cet enchaînement de circonstances qui semble n’avoir destiné les trophées de la valeur romaine qu’à élever un plus magnifique piédestal à César '. Mais il est dans cette révolution un aspect plus mélancolique encore. Que Rome , après avoir ravi leur indépendance à tous les peuples, ait fini par perdre sa liberté; que ce sénat qui avait soumis le monde au despotisme de ses proconsuls ait dû à son tour plier sous des despotes : ' Addison, dans sa tragédie de Caton; Voltaire, la Mort de César.
il y a là peut-être un juste retour, une légitime expiation. Mais que tant d’efforts tentés dans le monde antique ponr établir et maintenir le gouvernement des citoyens par euxmêmes; que la royauté héroïque renversée, les tyrans abattus; que tant d’ingénieuses combinaisons politiques réalisées dans le domaine des faits, tant de nobles doctrines professées par les plus beaux génies, tant de sentiments républicains et de grandeur d’àme aient eu pour conclusion les dernières paroles de Drutusà Philippes, et pour résultat final le règne des Tibère, des Caligula et des Néron : voilà le rapprochement le plus triste, la leçon qui peut inspirer le plus de doutes sur l’issue définitive des révolutions politiques de l’humanité.
L’empire romain a présenté le tableau le plus frappant des funestes conséquences du pouvoir absolu d’un seul et des abus du gouvernement militaire. Des folies sans antécédents dans le passé et sans reproduction dans les âges suivants ; la décadence des sciences, des arts, des lettres, de l’éloquence, du courage, de tout ce qui honore la civilisation et ennoblit l’âme humaine ; la proscription de la vertu , le triomphe effronté de la calomnie , du vice et du crime; toute supériorité abaissée, toute liberté comprimée, la bassesse et l’adulation source des honneurs ; en un mot la dégradation et la déchéance morale de l’homme : voilà quels furent les déplorables fruits de l’impérialisme romain. Je n’essaierai pas de retracer le tableau de ce régime, dans la peinture duquel les plus grands écrivainsont épuisé toutes les ressources du style et de l’éloquence. Je me bornerai à signaler les caractères que revêtit successivement ce despotisme, et à rechercher autant que possible les causes d’un avilissement de l’espèce humaine et d’une décadence morale plus décrite qu’expliquée par l’histoire. • *
Plusieurs causes concoururent à préparer ce déplorable
résultat : pour les provinces, l’abattement qui suivit la conquête, la privation de la vie politique, l’babitude de courber la tête sous les injustices et les rapines de proconsuls tout-puissants; pour l’Italie, la substitution des esclaves à la population libre , la destruction de la partie la plus énergique des hautes classes par les guerres civiles et les proscriptions, l’épouvante de tout ce qui en avait survécu , enfin l’indifTérence politique de la plèbe urbaine uniquement préoccupée des distributions gratuites et des jeux du cirque. On peut ajouter l’habitude de fouler aux pieds tous les droits des nations ; le mépris pour la vie humaine ; l’oubli de toute justice , de toute morale , produit, chez les uns, par la pauvreté, les iniquités subies, le spectacle d’une opulence et de débauches scandaleuses ; chez les autres, par la puissance, la richesse, l’habitude des spoliations proconsulaires; chez tous, par les guerres civiles et les proscriptions ; enfin l’absence d’une doctrine religieuse qui apprît à connaître et à respecter la dignité morale de l’homme. Mais ce qui contribua surtout aux conséquences funestes du régime impérial , ce fut le vice de l’organisation politique.
Octave, maître de la république, se montrant supérieur en ce point à César, comprit qu’il devait donner à l’Etat un gouvernement stable et régulier. Il réunit ses deux plus fidèles conseillers , Agrippa et Mécène , et délibéra avec eux sur cet important sujet. Agrippa, soldat loyal, conclut au rétablissement de l’ancienne forme républicaine. Mécène , esprit délié , appréciateur plus perspicace des desseins secrets d'Octave, proposa l’établissement de la monarchie. Mais, en véritable homme d’Etat, il comprit que la forme du gouvernement ne doit être que le couronnement de l’édifice politique, dontlcs bases véritables sont les institutions relatives à la condition des personnes et des biens. Il proposa donc à Octave d’établir dans l’empire
cette unité que la France possède encore seule aujourd’hui, en proclamant l’égalité de condition pour tous les hommes libres, celle de l’impôt, l’admissibilité de tous les sujets aux honneurs et aux fonctions publiques.
On sait quelles profondes inégalités régnaient dans le monde romain entre les hommes libres. Les citoyens, composant le peuple roi, jouissaient de la plénitude des droits civils et politiques, de l’immunité d’impôt et de l’accessibilité aux honneurs. Au-dessous d’eux venaient les peuples régis par le droit du LatiuHi ou le droit italique , dont les prérogatives étaient infiniment plus restreintes ; enfin au bas de l’échelle sociale se trouvaient les tributaires, c’està-dire les peuples conquis, dont la masse formait l’immense majorité des habitants de l’empire. Mécène conçut l’idée d’abolir ces distinctions et de fonder l’unité nationale, en attribuant à tous les hommes libres la qualité de citoyen romain. Il proposa d’établir un impôt unique et modéré auquel ils seraient tous également soumis , enfin d’appeler à faire partie du sénat et de l’ordre équestre les notables de toutes les parties de l’empire. De plus, il recommandait l’unité de poids et mesures , la vente des terres domaniales et l’établissement avec le produit de cette opération d’une banque destinée à favoriser, par des prêts consentis à un taux modéré, le développement de l’agriculture et de l’industrie. Quant à la forme du gouvernement, il conseillait à Octave de retenir le pouvoir et de l’exercer avec le concours de toutes les notabilités, de toutes les hautes influences, c’est-à-dire d’établir une monarchie tempérée '.
On ne saurait trop remarquer combien Mécène était en
1 Dion, I. LII, 14-40. — Le discours de Mécène, dont le commencement n'est pas parvenu jusqu’à nous, traite aussi de la composition de t'armée. 11 contient sur chaque point de longs et curieux développements.— Je ne crois pas que Dion ait prêté ses propres idées à Mécène, comme l'ont supposé quelques auteurs.
avant de son temps. Ces idées d'unité, de fusion, d’égalilé avaient été inconnues à l’antiquité. Etaient-elles propres à Mécène? S’agitaient-elles parmi les hautes intelligences depuis l’avénement au pouvoir de Jules César? C’est ce qu’il est impossible de déterminer aujourd’hui. Leur réalisation devait faire craindre des résistances. 11 ne s’agissait de rien moins que de dépouiller le peuple romain tout entier de sa suprématie et de ses immunités, de ployer sous le même niveau dominateurs et sujets , vainqueurs et vaincus. L’accomplissement de cette grande œuvre aurait exigé, au lieu de la circonspection et de la ruse , caractères dominants de l’esprit d’Auguste, l’élévation et la hardiesse du génie de Jules César.
Auguste n’adopta ni l’un ni l’autre des avis de ses conseillers. Rétablir la république, c’était renoncer au pouvoir; créer la monarchie, c’était s’exposer au sort tant redouté de Jules César. Auguste choisit un moyen terme qu’il crut capable de satisfaire à la fois aux souvenirs du passé et aux nécessités du présent , à son ambition et à sa sûreté , de désarmer les républicains et d’assurer son pouvoir. Il créa, suivant l’expression de Gibbon, une monarchie absolue entourée d institutions républicaines, ou plutôt il essaya de faire coexister les deux formes de gouvernement, la monarchie et la république.
D’un côté se trouvèrent le sénat, les titres des anciennes magistratures de la république, consulat, préturc, tribunat, l’administration proconsulaire de la moitié des provinces de l’empire. Le sénat fut, en droit, le véritable dépositaire de la souveraineté : ce fut lui qui ratifia l’élection ou l’adoption des nouveaux empereurs , qui leur conféra leurs pouvoirs, la puissance tribunitienne , la puissance consulaire , qui exerça le pouvoir législatif. 11 gouvernail les provinces dont l’administration lui avait été attribuée, par des proconsuls qui, comme du temps de la république,
étaient les magistrats sortant de charge. Enfin, les comices populaires ayant été abolis par Tibère, il hérita de leur droit d’élire les magistrats, de rendre la justice politique, et de prononcer les condamnations capitales.
De l’autre côté se trouvait le prince avec ses prérogatives. Comme prince du sénat (princept, le premier), il jouissait dans les assemblées de ce corps des droits honorifiques attachés à celte qualité. Comme imperator , il était revêtu du commandement suprême des forces de terre et de mer. Il recevait du sénat la ptiissance tribunitienne , qui rendait sa personne sacrée et lui donnait le droit d’empêcher tout ce qui pourrait être contraire à sa volonté; la puissance consulaire, qui lui conférait toutes les attributions des anciens consuls. Grand pontife, il disposait du pouvoir religieux. Censeur, il était maître des rangs, il composait le sénat à son gré. Il administrait par des légats les provinces non concédées au sénat; il recueillait les impôts par ses procurateurs ; il nommait à Home et dans les provinces impériales à tous les emplois; il avait la disposition souveraine du trésor public, sans surveillance, sans contrôle, sans compte à rendre.
Il y avait donc dans l’empire romain une double organisation, deux gouvernements, pour ainsi dire. Mais, quand on compare leur puissance, leurs moyens d’action réciproques , on reconnaît que tout tendait au pouvoir absolu. La puissance était d’un côté, la simple apparence de l’autre.
Le sénat, en effet, pouvait bien rendre des décrets, mais non les faire exécuter : les consuls, les tribuns, avaient le titre et non le pouvoir de leurs charges, l’empereur seul en était investi. Comme le sénat ne possédait aucun moyen de le contraindre à exécuter ses résolutions, ce corps était réellement sans autorité. Il faut ajouter que le sénat ne pouvait, d’après l’usage plutôt que d’après une loi formelle, conférer ces simulacres de magistratures
qu’aux candidats recommandés par le prince. Le gouvernement se composa donc d’un empereur tout-puissant, d’un sénat sans indépendance , d’élections sans liberté et de magistrats sans pouvoir.
L’omnipotence impériale eût été précaire si elle n’avait pas eu un point d’appui plus solide que la bonne volonté douteuse du sénat. Son véritable fondement ce fut la force. Auguste, dans la division des provinces, avait eu soin de réserver à l’empereur celles que leur situation rendait la résidence nécessaire des armées. Il était généralissime; mais autant pour la sûreté extérieure de l’empire que par crainte des révoltes et des compétitions militaires, il avait répandu sur les frontières les légions que, par une mesure toute monarchique, il avait rendues permanentes. Rome et le centre de l’empire se trouvaient donc dégarnis de troupes. Pour ne pas rester désarmé devant le sénat et le peuple, Auguste avait créé une milice spéciale destinée à protéger son pouvoir , celle des fameux prétoriens. Suivant sa pratique de voiler sa puissance , il ne laissa à Rome qu’une partie de ce corps ; le reste tenait garnison dans les villes voisines. Mais, après sa mort, Tibère, s’affranchissant des ménagements qu’exige toute époque de transition, démasqua complètement le despotisme impérial. 11 abolit les comices et réunit les prétoriens sous sa main dans un camp fortifié qui dominait Rome, refuge éventuel pour l’empereur, menace permanente pour le sénat et la ville.
Je ne crois pas qu’Auguste ait voulu , comme le lui impute Montesquieu, conduire les Romains à la servitude. L’ensemble de ses actes indique plutôt qu’il tendait à l’établissement d’une monarchie tempérée. Le soin qu’il mit à épurer le sénat, ses égards, sa déférence pour ce corps, le pouvoir qu’il lui laissa , le nombre assez faible des prétoriens qu’il établit en paraissent la preuve. Mais ces tem-
péraments résultaient de sa modération, des craintes que lui inspirait encore l’esprit républicain, et non des institutions. Apres lui la modération disparut, les institutions seules restèrent, et le despotisme qu’elles recélaient éclata. Le sénat, instrument docile, ne fit plus que rendre les décrets dictés par l’empereur.
Quelles causes faut-il donc assigner à la bassesse et à la servilité de ce corps, flétries mais non expliquées par l’histoire? Ni Tacite, ni Montesquieu ne les ont recherchées. Elles tinrent au temps , aux passions humaines , aux institutions. Les guerres civiles et les proscriptions avaient laissé une profonde impression de terreur , qui faisait trembler secrètement devant le pouvoir militaire tout ce qui était riche ou illustre. Le sénat n’avait aucune force propre, aucun point d’appui : il ne procédait pas de l’élection; il n’avait les sympathies ni de la plèbe urbaine, qui conservait le souvenir des luttes et des injustices du passé, ni des provinces, qui se rappelaient aussi la conquête, fruit de sa politique, l’oppression et les rapines des proconsuls. Il subissait donc le sort des aristocraties exclusives et égoïstes : au jour du malheur il était seul. En outre, sa composition dépendait des empereurs. On y entrait surtout par l’exercice des magistratures; or, bien que ce fût le sénat qui les conférât, il était reçu que les candidats seuls de l’empereur devaient en être investis. Le terme de l’ambition des sénateurs était d’aller, en qualité de proconsul, gouverner et rançonner une des provinces réservées à leur ordre1. Comme l’élévation aux charges qui rendaient habiles à remplir cette mission dépendait du prince, chacun, esclave de sa propre cupidité, était prosterné devant lui. La dignité sénatoriale n’étant accompagnée d’aucun émolument, les lucratives clientèles des
1 Les récils de Tacite sont remplis de l'énoncé de procès en concussion intentés aux proconsuls par les provinces.
rois , des provinces , des villes , ayant déserté les membres d’un corps sans pouvoir, les fortunes rongées par le luxe tendaient à s’amoindrir; et comme l’appauvrissement entraînait l’exclusion du sénat, on n’avait, pour se soutenir, d’autre ressource que les largesses du prince , seul dispensateur du trésor public '. Enfin, les proscriptions du passé, les mêurtres juridiques de Tibère, les assassinats et les suicides par ordre de Claude , de Caligula et de Néron, avaient tellement amoindri l’aristocratie, qu’elle ne suffisait plus à remplir les vides du sénat, tellement épouvanté les chevaliers sur le danger d’appartenir à ce corps , qu’ils refusaient d’y entrer *. Claude ayant procédé, comme censeur, à sa recomposition, fut obligé d’y introduire des chevaliers par contrainte et des fils d'affranchis rendus ingenui par une fiction3. Cette assemblée commença à devenir, suivant l’énergique expression d’un historien moderne, une réunion de parvenus sans mérite et d’intrigant3 sans fortune *. Les causes de la bassesse et de la servilité du sénat furent donc son état de dépendance , son isolement , l’absence de force protectrice , l’amour des dignités et des richesses , l’impossibilité d’y parvenir autrement que par la faveur impériale, et, par-dessus tout, la crainte de la puissance militaire signalée par de si terribles et si récents exemples, et dont le camp des prétoriens était une menace permanente. Le sénat se trouva dans la situation de toute assemblée politique nommée directement ou indirectement
* L’empereur donnait à l'un une forte somme pour compléter son rens sénatorial, à l’autre une pension , à celui-là une dot pour ses Biles. Tacite, Ann., lib. I, c. mv; lib. II, c. lxxxvi. — On peut voir la demande d’Hortalus, pelit-BIs d’Hortensius, et la réponse de Tibère en plein sénat. dss.,lib. II, c. xxxvii.
3 Sous le règne de Claude il périt, suivant Suétone et Sénèque, trente-cinq sénateurs et plus de trois cents chevaliers,
1 Suétone, xxiv.
* M. de Champagny, le» Ccsun, t II, p. Ii8.
46î HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ.
parle prince, et qui a tout à espérer et tout à craindre de lui.
Ces raisons expliquent, niais ne justifient pas la sénilité du sénat. Elles se résument dans les moins nobles des sentiments, la vile ambition, la cupidité et la crainte, eu un mot dans l’abjection des âmes. Ce qui est à flétrir dans le despotisme, ce n’est pas seulement l’insolence qui l’exerce, c’est la bassesse qui le sert et la lâcheté qui le souffre. L’heureux début du règne de la plupart des mauvais empereurs permet de conjecturer que bien des crimes eussent été évités si le sénat , dès leurs premières déviations, eût fait preuve d’élévation d’âme et d’énergie; s’il eût refusé les victimes innocentes; si, au lieu de trembler devant les délateurs et le vil entourage des Césars, il les eût lui-méme fait trembler devant sajuridiclion; si, aux menaces d’emploi de la force , il eût répondu en faisant appel aux légions animées d’une sourde jalousie contre les prétoriens, en armant ses esclaves, ses affranchis, et se montrant prêt à périr glorieusement en masse les armes à la main, plutôt que de se laisser avilir, dépouiller et détruire en détail. Les empereurs, qui auraient peut-être reculé devant son courage et son désespoir, ne pouvaient avoir que du mépris pour sa servilité qui fatiguait Tibère lui-même
Cet esprit de servitude qui déshonora le sénat et le peuple ne se développa que lentement. Sous Auguste , on vit dans les classes élevées les conspirations républicaines renaître incessamment du sein des supplices. C’est seulement sous Tibère que consuls , sénateurs , chevaliers se précipitèrent à l’envi dans l’esclavage*. Le peuple avait pu croire encore au maintien de la liberté , sous le principal
* Memoriæ proditur Tiberium, quotiens curia egrederetur, gnreis v erbia in hune modum eloqui solitum : O humilies ad iervitutem paralos! Scilicct etiain ilium qui libertatem publicam notlet, tam project* tervientium pulientiæ tædebat. Tacite, Ann., lib. III, c. lxv.
1 Tacite, Ann., lib. I, c. vu.
modéré d’Auguste, qui ne dédaignait pas de parcourir luiméme les comices pour recommander ses candidats. Le despotisme ne fait jamais sentir tout son poids lorsqu’il est contenu encore par les souvenirs d’une récente liberté. C’est seulement lorsqu’il s’est invétéré , et qu’il se sent affranchi d’entraves , qu’il se montre dans toute sa réalité. Le peuple romain éprouva cette vérité sous la sombre tyrannie de Tibère , quand l’abolition des comices , la concentration des gardes prétoriennes, le spectacle des meurtres et des exils lui eurent fait comprendre qu’il s’était donné des maîtres. Alors s’éveilla dans son cœur le regret de la république perdue , rendu plus amer par le sentiment de son impuissance à la rétablir. Il tourna les yeux avec espérance vers les héritiers présomptifs de l’empire qui manifestaient des inclinations généreuses, et se figura qu’ils useraient du pouvoir pour rétablir la liberté. De là cet amour passionné pour Drusus et pour Germanicus , ce profond désespoir qu’inspira leur perte *. Mais à ces derniers retours vers la liberté succédèrent l’abattement et l’indifférence , qui suivent d’ordinaire chez les hommes la déception des nobles espoirs et l’impuissance constatée des aspirations élevées. Les règnes de Claude et de Xéron achevèrent d’effacer de la mémoire du peuple les souvenirs de la république, de le corrompre et de l’avilir. Il ne demanda plus que du pain et les jeux du cirque, et apprécia les empereurs à leur prodigalité.
Depuis Caiigula, les deux soutiens de la puissance im-
* . . . Quippe Drusi magna apud populutn romanum raemoria ; crcdebaturque, ai rerum potitus foret, libertatem redditurns : unde in Germanicum favor, et spes eaden). Tacite, Annal., lib. 1, c. xxxut. — A la nouvelle de la maladie de Gcrmaiticus, on rappela les souvenirs de Drusus; on diaait : • Displicere regnantibus civil ta filiorum ingénia : neqoe ob aliud interccptos, quant quia populttm romanum æquo jure complecti, reddita libertate, agitaverint. » Annal., lib. II, c. lxxxii.
pénale furent l’armée et la plèbe urbaine. L’armée dominait l’empire, et le prince exerçait le pouvoir pour l’avantage commun de sa personne, des soldats et de la populace de Rome. Les revenus publics se partageaient entre eux en jouissances, en largesses, en distributions et en spectacles. Le peuple en était venu à contempler avec la plus parfaite indifférence les malheurs de l’aristocratie. Dans les meurtres et les confiscations, il voyait comme résultat final un surcroît de magnificences et de jeux. Les empereurs les plus insensés, les plus cruels, les plus terribles aux grands et aux riches furent ses favoris. Si, dans un moment d’entrainement, il abandonna Néron, ce ne fut pas sans éprouver un prompt repentir. La mémoire de ce prince fut pour lui un objet de vénération. Pendant plusieurs années, on jeta des fleurs sur sa tombe. Peuple et soldats, pour honorer Otbon, lui décernaient dans leurs acclamations le nom d’Olhon-N’éron. Vilellius, de son côté, pour se rendre la plèbe favorable, crut devoir élever dans le Champ de Mars des autels à Néron et lui faire de solennelles obsèques
Ce que désirent véritablement les masses, ce n’est ni le pouvoir ni la liberté politique , ce sont les avantages matériels. A Rome , la tyrannie les trouvait impassibles , mais si l’arrivée des blés d’Afrique était menacée du moindre retard, elles faisaient trembler les empereurs.
Malgré sa servilité, le sénat fut pour les mauvais princes un objet de haine ou au moins de défiance. Représentant de l’ancienne forme républicaine, il leur semblait sans doute une protestation vivante contre la légitimité de leur pouvoir, un reproche et une menace tout à la fois. Ce qu’il est difficile de comprendre, c’est qu’au lieu de le décimer,
1 Tacite, Hist., lib. I, c. vu, vxxvm, et lib. II, c. vin, xcv. — Pendant vingt ans Use présenta de faux Néron qui trouvaient des partisans. Tacite, ibid. ; Suétone, in Xer. , un.
de s’acharner sur ses membres isolément, les empereurs ne l’aient pas aboli d’un seul coup. Leur entourage, avide de pouvoir et d’argent, impatient même du simulacre d’un contrôle, de l’apparence d’un pouvoir rival, les excitait à le détruire. L’idée en fut positivement suggérée à Caligula et à Néron ; mais ni Tacite, qui nous l’apprend, ni Suétone ne nous expliquent pourquoi ce projet ne fut point exécuté
Ce qu’il est encore difficile d’expliquer, c’est que les bons princes, tels queTrajan, .Antonin, Marc-Aurèle, aient négligé de prémunir le monde romain contre le retour des fureurs et des folies dont leurs prédécesseurs avaient laissé de si terribles exemples. Satisfaits de donner le bonheur à l’empire pendant leur vie , ils ne firent rien pour en assurer la perpétuité après leur mort. Aussi les Commode , les Caracalla, les Héliogabale ne tardèrent-ils pas à épouvanter de nouveau le monde de leurs crimes. Le même reproche peut être adressé au sénat. Si, sous les Antonin, il eût pris l’initiative de mesures protectrices de la vie des citoyens, de la liberté, de la fortune publique, il les aurait peut-être fait accepter par ces empereurs. L’occasion se présenta même à lui de tenter de les établir de sa seule autorité, lorsqu’il élutNerva et Pertinax. Ne pouvait-il pas limiter le pouvoir en le conférant? Mais, sauf une vaine tentative de retour à la république après la mort de Caligula, le sénat n’essaya jamais de modifier un régime qui pourtant lui avait été si funeste, justifiant de nouveau par là le reproche d’avoir toujours manqué d’initiative en fait de politique intérieure. 11 est vrai que pour élever de solides barrières contre le despotisme, les Antonin auraient dû commencer par limiter leur propre pouvoir, sacrifice difficile même aux meilleurs princes. D’un autre côté, la doctrine des stoïciens qu’ils prati-
1 Tacite, Hist., 1. IV, c. xui; Suét., in .Ver. , xxxvu ; in Calig., xlix.
m HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ,
quaient, doctrine de pur perfectionnement moral, de for intérieur plutôt que de vie extérieure , était plus propre à donner des vertus que du génie politique. Enfin , ce qui pourrait excuser à la fois empereurs et sénat, c’est qu’à Rome on ne comprenait pas de tempérament entre la république et la monarchie absolue.
Les profondes alternatives de calamités et de bonheur que subit l’empire romain, suivant les vices ou les vertus de ses princes , sont la plus éclatante démonstration historique de cette vérité : que la perpétuité du bon gouvernement , la permanence du bonheur public , la sécurité de tous , le progrès matériel et moral de la société ne peuvent résulter que de sages et fortes institutions. Il ne faut pas croire que la nature se soit, par un jeu bizarre, montrée dans l’empire romain plus prodigue de monstres qu’à toute autre époque de l’histoire. Tibère, Caligula, Claude, Néron firent preuve au début de leur principat de modération , de justice et d’humanité. Ce qui fit leur folie et le malheur du monde, ce fut leur toute-puissance. S’ils n’avaient pas eu la libre disposition de la fortune publique, ils n’auraient point épuisé le trésor par leur luxe, les jeux du cirque, les constructions grandioses, les prodigalités de tout genre L’absence de tribunaux indépendants leur permit de faire accuser et condamner les citoyens opulents pour remplir de leurs dépouilles le vide du trésor; l’absence de responsabilité pour eux et leurs agents, de faire tuer sans procédure quiconque par ses richesses, son courage, ses vertus excitait leur cupidité ou leurs ombrages. Supposez des institutions fortement organisées pour protéger la fortune publique et privée , la vie et la liberté des
1 Néron distribua à ses familiers pendant son règne 430 millions. Tacite, Hitt. , lib. I, c. xx. — Il épuisa l'empire pour la construction de son palais (la maison dorée). Suétone, xxXvut; Tacite, Ann., I. XV, c. xir; Pline, Hi$t. nal., XXXIV, vin; Pausanias, V, xxv, xxvi; X, vu, mu.
L’EMPIRE ROMAIV
citoyens ; supposez les empereurs forcés par des règles salutaires, au lieu de leur entourage sans foi, sans conscience, disposé à tout oser et à tout subir ', supposcz-les, dis-je, forcés à prendre pour ministres et pour familiers des hommes intègres , éclairés , éprouvés par de nobles travaux , Soucieux de leur responsabilité devant les contemporains et devant l’histoire; et la plupart de ces princes, dont le nom est pour les plus cruels tyrans une cruelle injure, n’eussent point déshonoré de leurs forfaits la dignité impériale. Dans d’autres temps et avec une autre organisation, l’habileté de Tibère, la bonhomie de Claude, l’amour du grandiose de Caligula et de Néron eussent pu contribuer au bonheur et à la gloire de l’Etat. Sans doute les institutions sont insuffisantes sans les qualités politiques et morales des peuples ; mais si elles empruntent leur force de la sagesse et de l’énergie nationales, elles contribuent aussi à développer ces qualités.
L’histoire, qui a flétri la servilité du sénat toujours prêt à condamner sur un signe du prince, ne s’est point élevée contre l’excès jusqu’où l’année poussa le principe d’obéissance. Quand les empereurs eurent trouvé trop lentes les formalités d’un jugement, ils firent donner directement la mort à celles de leurs victimes auxquelles ils ne daignaient pas permettre le suicide. C’était ordinairement un centurion, quelquefois même un tribun, dont les grades correspondraient aujourd’hui au moins à ceux de capitaine et de colonel , qui étaient chargés de cette mission. Il ne paraît pas qu’ils l’aient jamais refusée. Les Annales de Tacite sont pleines du récit de meurtres ainsi accomplis *. On connaît
1 Tout sc vendait à la conr des premiers Césars. Les familiers, les affranchis élevèrent par ce coupable trafic de colossales et scandaleuses fortunes. Les Pallas, les Karcisse avaient accumulé plus de GO millions. Voir Us Ccsurs, par M. de Champngny.
1 Voir, entre autres passages, Ann., lib. 1, c. vi, lui; lib. XI, c. xxxva;
les vers par lesquels Lucaiu , voulant exprimer ce dévouement farouche , ce principe d’obéissance poussé à ses extrêmes conséquences , fait dire à un soldat de César que si son général lui ordonnait de plonger son épée dans le sein de son frère , de son vieux père ou de sa femme prête à devenir mère, il gémirait, mais il obéirait Tacite n’a pas un mot de blâme pour les officiers qui acceptaient ainsi le rôle d’assassins. Sont -ce là les véritables conséquences du principe d’obéissance ? Les ordres du chef doivenl-ils être exécutés même lorsqu’ils prescrivent la violation de la morale ou celle des lois ? Graves questions qui sont du domaine de la théorie plutôt que de l’histoire , et qu’il suffit par conséquent d’indiquer ici. Rappelons seulement quelle progression suivit dans l’empire romain l’application du principe d’obéissance. Sous César, l’armée renversa la constitution ; sous Caligula et Néron , elle accomplit des meurtres individuels; sous Caracalla et Théodose, elle massacra en masse les habitants sans défense d’Alexandrie et de Thessalonique. N’est-il pas surprenant que dans aucun Etat les lois n’aient essayé de préciser l’étendue du devoirde l’obéissance militaire? Plus d’un bouleversement politique n’aurait-il pas été évité, si dans les armées chacun avait clairement connu les limites du droit de commander et du devoir d’obéir?
La puissance impériale reposant sur le principe de la force , l’empereur devait nécessairement craindre un compétiteur dans tout général victorieux. De là trois maximes invariables, du moins sous les premiers Césars : l’une
lib. XIV, c. vin, ux. Ce fat an tribun qui donna la mort è Mcssaline, femme de Claude, un centurion à Agrippine, mère de Néron.
1 Pectore ai frai ri s gladiam, jugaloqne parentis Condcre me jubcas, gravidœque in viscera parla Conjugis, invita peragam tamen omnia dextra.
(Lucam , Phariale.)
L’EMPIRE ROMAIN. ftfiO
d’éviter la guerre l’autre de rapporter à l’empereur tout l’honneur des victoires , la troisième de se défaire à temps des grands généraux , ou de les condamner à l’inaction. Ces maximes étaient pernicieuses pour l’État , mais utiles aux empereurs. Elles enhardissaient les barbares , mais intimidaient les généraux. On connait le sort de Germanicus ; l’illustre Corbulon rappelé de l’armée auprès de Néron sous de fallacieux prétextes , reçut ordre de mourir, et se tua en disant , par allusion à sa fidélité : Je l’ai bien mérité. Enfin Agricola eut moins de peine à remporter des victoires , qu’à se les faire pardonner par üomitien , qui considérait le talent militaire comme une qualité impériale*. Ce fut par un effet des mêmes maximes que , lorsque des princes plus dignes gouvernèrent l’État, ils commandèrent toujours leurs armées en personne.
Un des grands malheurs de l’empire fut l’absence de règle fixe pour la transmission du pouvoir. Auguste , par suite de son système de dissimuler l’avénement de la monarchie, n’avait rien établi sur ce point. De là l’incertitude, les compétitions. Nul principe de légitimité n’étant reconnu , il n’y eut que des pouvoirs de fait. On put parvenir à l’empire de plusieurs manières : par l’hérédité, l’association ou l’adoption ; par le choix des prétoriens , des légions , du sénat. 11 est remarquable que l’hérédité ne produisit, sauf le règne trop court de Titus , que de déplorables résultats : ce fut elle qui donna à l’empire Domitien, Commode, Caracalla, Héliogabale même, que les légions ne choisirent que comme bâtard présumé de Caracalla. Les prétoriens, n’écoutant que leur insolente avidité ,
1 Tibère dissimulait les agressions des barbares, ne cui hélium permitlerel. Tacite, Ann., lib, IV, c. lxxvi. — La longue inaction des armées faisait croire aux barbares, sons Néron, que les empereurs avaient enlevé aux généraux le droit de combattre. Tacite, Annal, lib. XIII, c. uv.
* Dion, LXI1I ; Tacite, Agricol., xxxix.
après avoir élevé au trône Claude et Néron , finirent par mettre l’empire à l’encan. La source des bons empereurs fut donc le choix du sénat et quelquefois celui des légions. La raison en est simple : le sénat et les légions, par suite de leur organisation, ne pouvaient guère élever au pouvoir suprême que des hommes déjà murs , les uns habitués aux affaires , aux délibérations , les autres rompus à la discipline , également préparés par l’obéissance et par le commandement. Ce fut au choix du sage Nerva fait par le sénat que l’empire dut le siècle des Antonin. L’histoire ne saurait infliger un blâme trop sévère à Marc-Aurèle pour avoir mis fin à l’incomparable série de ces empereurs par l’indigne choix de son fils Commode , dont il n'ignorait pas les funestes instincts. Tant il est vrai qu’il n’y a que fragilité là où tout dépend de l’appréciation et de la volonté d’un seul. Une des circonstances qui aggravèrent ces funestes résultats de l’hérédité dans l’empire romain fut, indépendamment de l’absence de solides institutions, la jeunesse de la plupart des princes parvenus à l’empire par cette voie. Maîtres absolus du monde civilisé, placés au point culminant de la puissance et des félicités humaines, à l’âge où l’homme peut à peine suffire à se gouverner luimême, ils étaient saisis du vertige du pouvoir.
Il est digne de remarque que tous les tyrans de Rome furent animés d’une haine commune contre les doctrines philosophiques et morales. Le stoïcisme, alors la plus répandue de toutes , était aux yeux des premiers Césars un ennemi de leur pouvoir. Cette doctrine cependant n’avait pas directement trait à la politique. Elle ne préconisait aucune forme de gouvernement, n’enseignait pas la résistance à l’oppression. Elle inspirait simplement le dédain des vanités terrestres, l’estime exclusive du beau et de l’honnête , la résignation , l’empire sur les passions, le mépris de la douleur, la préférence do la mort à l’infamie.
Les premiers Césars poursuivaient cette doctrine de la haine instinctive du pouvoir absolu contre tout ce qui tend à élever et fortifier les âmes , à instruire l’homme de ses devoirs et par cela même de ses droits *. Cependant les plus beaux jours de l’empire ont été ceux où ces doctrines se sont assises sur le trône avec les Antonin.
A cette haine des doctrines philosophiques se joignait , chez les mauvais empereurs , une profonde aversion pour l’histoire, pour tout ce qui ressemblait à la publicité. Tibère avait fait un crime à Crémutius Cordus d’avoir, dans une composition historique , loué Brutus et proclamé Cassius le dernier des Romains a. « Nous avons vu , écrivait » Tacite, au sortir de la tyrannie de Domitien, nous avons » vu Arulénus et Sénécion payer de leur tète l’éloge qu’ils y firent l’un de Thraséas, l’autre d’Helvidius, et non-seule- » ment on condamna les auteurs, mais on alla jugqu’à sé- » vir contre les ouvrages. Les mains d’un vil exécuteur brû- « lèrent ces monuments immortels du génie au milieu du » Forum, au lieu même où le peuple tint jadis ses comices.
» Ils se flattaient sans doute d’étouffer dans les flammes la » voix du peuple romain, la liberté du sénat et la conscience y du genre humain, non contents d’avoir chassé auparavant » les professeurs de philosophie et exilé toutes les nobles y sciences, afin que rien d’honnête n’offusquàt leurs yeux.
» Certes, nous fûmes un prodigieux modèle de patience, et » si nos pères ont connu le dernier terme de la liberté, nous, y nous avons connu le dernier ferme de la servitude. L’esy pionnage nous avait interdit jusqu’à la faculté de parler et y d’entendre. Nous aurions même perdu la mémoire avec la y parole, s’il était possible d’oublier comme de se taire 5. »
1 Agrippine disait à Néron : « Point de philosophie, mon fils, elle ne vaut rien à un empereur. » Suétone, in Kcr. , uxxit.
1 Tacite, Annal., liv. IV, c. xxxiv.
* Tacite, Agricola, c. n.
«Ce n’est que parla rare félicité de ce temps, dit ailleurs » le même historien, qu’il est permis de penser ce que l’on » veut et de dire ce que l’on pense *. » On renouvela et l’on appliqua l’ancienne disposition de la loi des Douze Tables qui punissait les libelles. Les satires ou les simples critiques dirigées contre la personne ou l’administration de l’empereur furent poursuivies avec une rigueur impitoyable, quelque restreinte qu’eût été leur publicité. Cefutpar une douceur tout exceptionnelle et grâce au courage de Thraséas que, sous le règne de Néron, Antislius et Fabius Veïcnto ne payèrent que de la relégatioii dans une île et de la perte de leurs biens le crime d’avoir composé et lu dans un souper des vers sntiriques contre le prince a.
Est-il vrai , comme on l’a écrit , que le despotisme des empereurs, si fatal au sénat et aux chevaliers, ait été farorablc à la masse des sujets de l’empire, et que l’oppression de Rome ait été la délivrance des provinces? Rien ne semble autoriser une pareille affirmation. Sans doute la période de repos qui, sous Auguste et Tibère, succéda aux fureurs d’une longue guerre civile, l’ordre relatif que les empereurs introduisirent dans l’administration permirent aux provinces de réparer leurs pertes. Mais elles ne tardèrent pas à être aussi victimes des rapines impériales. Caligula, Néron, Vitellius, Domiticn, Commode, Caracalla les écrasèrent d’exactions, dépouillèrent les temples et les édifices publics pour orner leurs palais et subvenir à leurs profusions. Le déplorable tableau que Plutarque a tracé de l’étal de la Grèce au temps de Trajan , prouve que l’administration impériale n’était guère plus favorable que celle de la république au développement de la population et de la prospérité matérielle s. Le monde romain se rétablit sous
4 Tacite, Hiitor., lib. I, c. i.
1 Tacite, Annal., lib. XIV, c. xlvmi-xlix.
* o La Grèce, dit Plutarque, ne mettrait pas sur pied trois mille soldai*.
les règnes bienfaisants des Antonin. Mais bientôt de nouveaux monstres vinrent le rançonner, et le moment n’était pas éloigné où le développement de la fiscalité impériale allait tarir à jamais les sources de la richesse et de la puissance.
On a reproché à Tacite de n’avoir pas suffisamment expliqué ses tyrans, c’est-à-dire de n’avoir pas recherché les causes de leur despotisme et de leur cruauté. Le reproche est fondé , mais ne saurait invalider la vérité de récits confirmés par l’histoire tout entière. Les écrivains modernes qui ont essayé de suppléer sur ce point à l’insuffisance de Tacite , ont signalé comme explication de cette prodigieuse tyrannie l’excès du pouvoir des empereurs ; l’immensité de l’empire qui ne laissait aucun contre-poids à la puissance romaine, aucun asile aux victimes des fureurs impériales la nécessité de combler par des confiscations le vide que créaient dans le trésor public les immunités des citoyens romains, les dépenses du cirque et des distributions, les prodigalités du luxe 4 ; le dualisme du gouvernement qui inspirait aux empereurs la continuelle appréhension d’étre renversés par le sénat ; la tendance à prévenir par la terreur toute compétition. On peut ajouter : le sentiment
Il n’y a plus d'oracles parce qu'il n’y a plus même de peuple pour entendre les oracles. A Delphes, où il y avait deux prétresses, une seule suffit; aux lieux où étaient les oracles deTégyre et de Ptoüs, vous marchez tout le jour sans rencontrer un berger. Sparte est sans habitants ; de Myeènes il ne reste plus que le nom; l'Epire et les contrées voisines se dépeuplent chaque jour ; les soldats romains se casernent dans des maisons abandonnées. » — Des oracles qui ont cessé.
' Voir Gibbon, cb. ht, paragraphe linal : « Le monde entier devint une prison sûre et terrible d'où l'cnuemi du souverain ne pouvait échapper.»
1 Tibère, dans un discours au sénat, aurait, suivant Tacite, déclaré lui-méme que si l’on épuisait le trésor par des profusions, il faudrait le remplir par des crimes. « ... Si ambitions exhauserimus (œrarium), per seelera supplendum erit. « (Annal., liv. II, c. xxxvnt.)
secret de l’illégitimité de leur pouvoir, qu’entretenaient dans l’âme des premiers Césars les souvenirs récents encore de la république ; l’habitude de voir verser le sang humain dans le cirque ; la corruption et la cruauté générale des Romains ; l’absence de doctrine morale , de religion réprimante. L’influence de plusieurs de ces causes ne pouvait évidemment être appréciée par les historiens contemporains de l’empire , et il est permis de croire que la prudence leur imposait le devoir de taire les autres.
Parmi ces explications de la tyrannie des Césars , il en est une qui, bien que reposant sur quelques faits réels, n’en est pas moins inexacte dans son ensemble : c’est celle qui assigne pour cause à cette tyrannie non l’excès, mais les prétendues limites de la puissance impériale. Dans ce système , ce fut la nécessité de subvenir aux exigences du peuple et des soldats, ce fut l’impossibilité de violer, par l’établissement d’impôts , les immunités des citoyens romains, qui contraignit, pour ainsi dire, les Césars à se montrer cruels et avides. C’est là méconnaître la réalité des faits , et considérer comme cause première de la tyrannie une pénurie financière qui ne fut jamais que la conséquence des vices et des prodigalités des tyrans. Les voies régulières fournirent des sommes suffisantes à Auguste et à Tibère lui-méme, administrateur exact et diligent, à tous les Césars qui ne se livrèrent pas à un luxe insensé. Ce furent les mauvais empereurs qui corrompirent le peuple et l’armée par l’abus des congiaria et du donativum , et ils n’auraient pu se livrer à ces profusions corruptrices, s’ils n’avaient eu la faculté de disposer sans contrôle du trésor public. On a d’ailleurs beaucoup exagéré les immunités des citoyens romains. Auguste les avait soumis à l’impôt du vingtième sur les successions , à des droits de douane, à des taxes indirectes. Les empereurs, en leur qualité de censeurs, pouvaient en établir de nouvelles. C’est un droit
dont usa Vespasien. Nul doute que les maîtres de l’empire, soutenus par l’armée , n’eussent pu trouver s’ils l’avaient voulu , dans le développement de ces taxes , des ressources plus sûres et plus honorables que dans les confiscations et les assassinats. Rien n’autorise donc à présenter ces crimes des Césars comme une fatale nécessité financière , ni à écrire ces phrases étranges : « Les injustices mêmes des » empereurs et leurs violences, que l’on a voulu donner » en preuve de leur despotisme, provenaient, au contraire, » en grande partie, de la gène extrême de leur pouvoir. » C’est parce que leur autorité n’était rien moins qu’ab- » solue qu’elle fut si tyrannique : ils étaient comme les » ruisseaux qui se débordent plus facilement parce qu’ils » coulent dans un lit trop étroit '. « C’est fausser l’histoire el la conscience du genre humain que d’atténuer par de semblables excuses la légitime horreur qui s’attache au nom de quelques monstres, et l’éclatante condamnation qui ressort de leurs excès contre l’omnipotence de la volonté d’un homnje.
Sévère introduit les principes du despotisme asiatique — Dioclétien en adopte les formes extérieures. — Constantin en complète l'organisation. — Précautions contre l'armée. — Etablissement du régime des cours , de l'étiquette , de la pompe extérieure. — Les fonctionnaires , la hiérarchie. — Aggravation (les lois de majesté. — Funestes effets de ce système. — Impuissance du christianisme à en corriger les vices. — Jugement sur l'ère impériale.
Jusqu’à Sévère , la toute-puissance du prince n’avait été qu’un fait; à partir de cet empereur, elle fut érigée en droit. Les jurisconsultes, de tout temps sectateurs du pouvoir absolu, en formulèrent les maximes, qui se résumè-
* Dnrenu de la Malle, Traduet. de Tacite, Discours préliminaire, p. 135.
rent dans cet axiôme célèbre : « Tout ce qui plaît au prince » a force de loi '. » Les Paul, les Ulpien, dont les fragments tiennent une si grande place dans le Digeste , enchérirent sur la consécration du despotisme. Ils ne remontaient point à l’organisation politique d’Auguste , à la dualité, à l’équilibre qu’il avait en quelque sorte voulu établir : négligeant toute critique historique , ils prirent le fait existant dans sa brutalité pour l’ériger en droit. Le sénat se trouvait ainsi virtuellement dépouillé de son pouvoir, et ne subsistait plus que parla condescendance du prince. Ici se reproduisit le phénomène historique que nous avons signalé plus haut. Sévère était maître d’abolir le sénat ; il le laissa subsister comme corps, et se contenta de le décimer en faisant mettre à mort quarante et un de ses membres avec leurs familles et leurs clients. Il comprenait bien l’antagonisme naturel des hautes classes et du pouvoir absolu; aussi, non content de mutiler le sénat, il fit mettre à mort les plus nobles habitants de la Gaule eide l’Espagne. Quant à l’Asie , qu’il avait longtemps gouvernée et dont il connaissait la servilité native , loin de la traiter comme ces provinces, il appela à Rome ses principaux habitants et en remplit le sénat, pour infuser à la capitale de l’empire l’esprit oriental de servitude.
Dioclétien fit faire un pas de plus à la puissance impériale dans les voies du despotisme asiatique. Il essaya de l’entourer de la pompe , du cérémonial et du mystère de l’Orient. 11 déserta Rome , dont le sénat, les monuments, les souvenirs rappelaient l’ancienne forme républicaine; il transféra de fait le siège de l’empire en Orient ; il adopta le costume magnifique et efféminé des monarques asiatiques , la robe de soie , les pierreries ; il s’enferma dans son palais pour placer la dignité impériale sous le prestige d’un lointain imposant. Mais il comprit que ces mesures,
* Leg. I, lit. nr. Digest. De cotutUulionibm principum.
capables d’imprimer le respect à des multitudes efféminées, ne pouvaient être un frein pour les légions habituées à créer et à renverser les empereurs. Il imagina alors sa division non de l’empire, mais du pouvoir entre deux empereurs , qui s’adjoignaient deux Césars comme leurs lieutenants et leurs successeurs désignés. Il espéra établir par là un mode régulier de transmission du pouvoir impérial , prévenir les rivalités, puisque chacun des chefs des quatre grandes armées serait ou empereur ou appelé à le devenir et déjà investi d’une partie de la puissance attachée à ce titre , enfin mettre un terme à la fureur désastreuse des guerres civiles.
La première des tentatives de Dioclétien était une faute. Ce n’était pas le respect des peuples qui avait manqué aux empereurs, mais celui des soldats, et c’était tendre à le leur enlever encore que d’efféminer les monarques. Dioclétien suivit en cela moins sa raison que son caractère et la pente naturelle de la puissance impériale. La seconde décelait plus d’esprit politique et de sage prévoyance que n’en avaient montré ses prédécesseurs. Jamais encore un empereur n’avait essayé de mettre fin aux maux qu’avait enfantés l’absence de règle fixe pour la transmission de l’empire. Par scs efforts pour combler cette lacune , Dioclétien se montra supérieur au sénat et aux Antonin. Mais ses mesures furent impuissantes : il eut le malheur d’assister, après son abdication, aux plus furieuses guerres civiles et aux déchirements de sa propre famille; mais, pour avoir été stérile en résultats , l’idée qui l’avait inspiré n’en fut pas moins grande et politique dans son principe.
Constantin fut plus heureux ou plus habile que Dioclétien. 11 discerna les véritables causes de la prédominance politique des armées et les moyens de la détruire. Depuis Auguste, les légions, devenues permanentes, avaient été toujours réunies en corps d’année sur les frontières. Ce
système de concentration et de campement, favorable au maintien de la discipline, des habitudes militaires, et à la sécurité extérieure de l’Etat , était funeste à son repos. Il donnait à chaque général assez ambitieux pour aspirer à l’empire un point d’appui formidable. Quand les années surent que pour parvenir au pouvoir la force constituait le droit , quand elles eurent commencé à recevoir le salaire de leur coopération , elles furent disposées à favoriser les compétitions , on les vit même les imposer. Chaque armée eut son candidat , et de là les terribles conflagrations plus funestes à la puissance de l’empire que toutes les agressions du dehors. Constantin comprit qu’une des principales causes du mal était le rassemblement permanent des troupes en corps d’armée. Il brisa donc leur cohésion en les disséminant dans des ga'rnisons. Mais , si les diverses fractions fussent restées trop nombreuses , l’ancien esprit aurait pu se perpétuer, les tronçons des armées se rapprocher ; il eût suffi, pour en reconstituer l’ensemble, de l’accord d’un petit nombre de chefs. Constantin prévint ce danger par un nouveau fractionnement. Il détruisit l’antique organisation des légions. A la puissante unité de ces corps , qui comptaient chacun six mille hommes , il substitua des subdivisions moins nombreuses comprenant, comme les régiments actuels , environ quinze cents soldats. Les corps d’armée permanents, la légion, cet illustre et formidable instrument de la conquête romaine, dont un dieu seul, suivant Végèce, avait pu inspirer l’idée , disparurent. Par là, la puissance militaire de l’empire fut gravement affaiblie , mais la sécurité des empereurs fut accrue.
Constantin ne comprit pas aussi bien la nécessité d’établir une règle fixe pour la transmission du pouvoir impérial , ou recula peut-être devant la difficulté d’en trouver une qui réunit des conditions suffisantes de stabilité. Chaque
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système présentait de graves inconvénients. Celui de Dioclétien venait d’être condamné par l’expérience. L’hérédité, outre les fruits amers qu’elle avait déjà portés , pouvait placer un enfant en bas âge sur le trône , chose inouïe dans l’empire , et chance à peu près certaine de bouleversements et d’avilissement du pouvoir. L’élection ouvrait de nouveau la porte aux rivalités. Fuis , à quel corps , à quel ordre de citoyens en conférer le privilège? Comment en faire respecter le résultat? Le sénat de Rome, placé loin du nouveau siège de l’empire , amoindri , dépouillé de toute participation au pouvoir , n’était plus qu’un illustre souvenir. Celui de Constantinople , corps de création nouvelle , composé de courtisans et de fonctionnaires , était sans pouvoir et sans autorité morale. L’ensemble des citoyens de l’empire n’avait jamais été appelé à exercer des droits politiques , se composait d’éléments hétérogènes, et se trouvait réparti sur de trop vastes étendues. Le système représentatif était inconnu et d’ailleurs incompatible avec le despotisme impérial. Enfin l’armée était réduite à l’impuissance par son fractionnement ; lui rendre l’élection , c’était ouvrir la carrière à peine fermée des guerres civiles. Cette situation, de nature à embarrasser de plus grands politiques que ne le furent en général les empereurs romains, prouve combien il est diilicilc de suppléer par une improvisation subite à l’oeuvre du temps, des traditions, des mœurs et du génie des peuples.
Mais , si Constantin négligea cette grande question , il •adopta avidement l’idée de Dioclétien sur le prestige monarchique. Le palais de Byzance , régi par l’étiquette , rempli d’officiers de la couronne et d’eunuques, reproduisit la fidèle image des cours asiatiques, leur luxe et leur mollesse, leurs intrigues et leurs flatteries , leurs bassesses et leur lâcheté. La puissance impériale, répudiant tout vestige du caractère mixte de magistrature, de généralat qui
l’avait distinguée, parvint ainsi, sous Constantin, au dernier terme du pouvoir d’un seul.
L’organisation du pouvoir telle que l’accomplirent ce prince et ses successeurs mérite d’arrêter l'attention. Elle est l’origine en Europe du régime des cours et de la fonctionnocratic. Son influence, perpétuée par les royautés barbares , que flattait une grossière imitation des titres et des pompes de l’empire, et par le corps du droit romain , ce vaste arsenal du despotisme , s’est étendue jusqu’aux temps modernes.
Avant l’époque de Dioclétien et de Constantin , les empereurs n’étaient point entourés d’une cour. Quels que fussent leur puissance et leur luxe, ils ne comptaient dans leur maison que des esclaves et des affranchis. Ni sénateurs , ni chevaliers n’y figuraient. Les emplois domestiques pouvaient bien être la source d’un immense crédit pour les Pallas et les Narcisse , mais ils ne conféraient ni titre , ni dignité , ni rang dans l’Etat. Ces derniers avantages étaient attachés aux magistratures. I’ar suite de la double organisation de l’empire , il y avait eu deux ordres de pouvoirs, celui du sénat et des magistrats , et celui du prince et des fonctionnaires. La véritable source des dignités, c’étaient les magistratures : l’accès au sénat était ouvert par la questure, le tribunal, le consulat.
Constantin et ses successeurs modifièrent profondément cette organisation. A la simplicité de la maison impériale, ils substituèrent la pompe d’une cour. Les emplois domestiques du palais perdirent leur caractère de servilité pour devenir les plus hautes dignités de l’Etat. Les magistratures disparurent, ou du moins si l’on conserva le litre de quelqu’une d’entre elles, ce ne fut plus l’élection, quelque illusoire qu’elle eût été sous les empereurs , qui le conféra, ce fut le prince. Tout devint fonction , tout dut émaner de l’empereur. La population fut divisée en deux
catégories distinctes superposées l’une à l’autre :les fonctionnaires et les sujets; l’une fut tout , l’autre ne fut rien. A la première , les titres , les costumes magnifiques , la noblesse, l’argent, les immunités , les privilèges judiciaires; à la seconde, l’obscurité, les labeurs, les charges, l'humilité , sans aucune compensation.
Quel but se proposaient Constantin et ses successeurs? D’accroître leur pouvoir ? Il était déjà sans bornes : c’était celui dont avaient joui les Tibère, les Caligula, les Néron. — De se faire respecter? Les peuples avaient toujours courbé docilement la tète sous le joug du despotisme. Si les soldats s’étaient ingérés dans la disposition de l’empire, ce n’était pas un vain appareil de pompe et de servilité qui pourrait leur imposer : Constantin avait su prendre contre l’armée des mesures plus efficaces. Le nouvel établissement fut la conséquence de la toute-puissance, de ce vertige qu’on a appelé la folie impériale, et qui, changeant d’objet suivant les temps, se traduisit en fureurs chez les premiers Césars, et en excès d’orgueil et de vanité chez les derniers.
Les empereurs proclamèrent leur autorité de droit divin ; ils qualifièrent leur personne de divine1; ceux qui l’approchaient durent l’adorer; tout ce qui servait à scs usages de près ou de loin fut réputé sacré. Ainsi , le pillais, l’appartement impérial, la pourpre, l’administration des empereurs, leurs dépenses, leur trésor, enfin leur écurie étaient également sacrés. Cette personne divine ne pouvait être dignement servie que par de nombreux officiers du rang le plus élevé. Alors furent inventées ces charges de cour qui, élevant au niveau des plus importantes fonctions ce qui était auparavant l’office des esclaves et des affranchis, se sont perpétuées, presque sous les mêmes dénominations, dans les monarchies qui ont succédé à l’empire romain 2.
1 Cod. Just. , lib. XII , tit. xxx, leg. 1 et 2.
1 On peut en voir la nomenclature dans Gibbon, chap. xvu.