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On constitua une garde impériale et des gardes du corps. Pour mieux inculquer à chacun le respect du principe d'autorité , une hiérarchie sévère, minutieuse, fut établie entre les fonctions et les rangs. Cette hiérarchie fut considérée comme une condition si essentielle de l’ordre, du pouvoir, qu’elle fut proclamée divine , et que les infracteurs à ses règles furent déclarés coupables du crime de sacrilège, sans être admis à invoquer pour excuse leur ignorance Enfin une institution nouvelle compléta cette organisation politique ; ce fut celle de la police. De nombreux agents eurent pour mission de tenir le prince au courant de la conduite, des pensées de chacun, et des moindres symptômes de mécontentement *.
11 serait trop long d’entrer ici dans le détail de la hiérarchie et de l’administration de l’empire3. Disons seulement que le premier rang appartenait aux patrices, et par ce mot il ne faut pas entendre les descendants des anciens patriciens de Rome, caste depuis longtemps éteinte , mais un litre viager que l’empereur conférait aux anciens ministres et aux favoris. Au second rang venaient les hauts fonctionnaires qui portaient le titre d' illustres ; après eux les fonctionnaires d’un ordre moins élevé qui jouissaient de celui de respectables; enfin, au dernier rang, les clarissium. L’empereur recevait la qualification de Majesté, et- les plu* hauts fonctionnaires celles d’Altesse, d’Excellence, d’Éminence, etc. La splendeur était une des conditions de ce régime ; les préfets des provinces avaient un nombre prodi-
' Cad. Just., lib. XII, lit. un. leg. 1.
1 On peut voir dans le Code les dispositions relatives aui agentes in rebus , nom pur lequel sont désignés ces espions.
5 On trouvera ce détail dans Gibbon, cliap. xvu, dans le Cod. Just., liv. I et XII, dans le Code Théodosien, liv. VI, et surtout dans la Xotitia ilignitatum imperii, à la (in du Code Théodosien. On peut voir aossi les commentaires de Pancirolle et de Godefroy.
gieux d’officiers subalternes. Tous les hauts fonctionnaires recevaient de« appointements élevés pour l’entretien d’une maison considérable.
Les emplois publics étaient la source de la noblesse. Ils changeaient la nature sociale de celui qui en était investi ; ils lui conféraient la qualité que les lois désignaient par le mot dignitas. Cette qualité se transmettait aux descendants des deux sexes , mais elle n’avait pas d’effet rétroactif. Ainsi les enfants d’un sénateur, d’un clarissime, nés avant qu’il fût revêtu de ces titres, restaient dans la roture ; ceux , au contraire , dont la naissance était postérieure à ces honneurs, héritaient de la qualité paternelle ' : tant était grand le changement que les dignités apportaient dans la condition de l’homme.
Les lois pénales durent nécessairement être mises en harmonie avec ce surcroît de prestige dont le régime nouveau s’efforcait d’investir l’autorité publique. On érigea donc en crime de sacrilège le fait de douter si le fonctionnaire était digne de son emploi; c’était mettre en question le jugement du prince qui l’avait choisi *. Les lois de majesté, ce formidable instrument de tyrannie, cette source féconde des crimes des Césars , de l’abaissement de toute supériorité , de toute grandeur d’âme , de tout génie , reçurent un surcroît d’énergie et d’extension. La question, cet horrible et mensonger moyen d'instruction, jadis réservé contre les seuls esclaves, et que les plus cruels Césars n’avaient jamais osé infliger à un citoyen romain , fut déclarée applicable en matière de lèse-majesté à tout accusé , sans distinction de naissance ni de qualité. On alla plus loin. La loi, poussant à ses dernières conséquences l’exaltation du pouvoir, étendit le crime de lèse-majesté jusqu’aux attentats contre les ministres , contre les mem-
1 L. XII, tit. i, Cod. Ju.it. De dignilalilnu.
* L. III, Cod. De crimine tacrilegii.
bres du conseil , les sénateurs et les hauts fonctionnaires. Enfin, en pareille matière, la pensée fut assimilée au crime et soumise aux mêmes peines
Tandis que l’autorité impériale s’appropriait ainsi et régularisait en les exagérant les funestes habitudes du despotisme asiatique, l’administration et le système financier subissaient une révolution correspondante et non moins fatale qui , poussant à ses derniers excès la centralisation et la fiscalité, eut pour conséquence la destruction de la classe moyenne, l’appauvrissement universel, l’abandon de la culture , l’émigration d’un grand nombre de Romains chez les barbares, et l’indifférence générale des habitants de l’empire pour sa conservation. « Le système du gouver- » neinent qui commença sous Dioclétien et finit sous Ho- » norias , dit M. Guizot , n’avait d’autre objet que d’étendre » sur la société un réseau de fonctionnaires sans cesse oc* » cupés à en extraire des richesses et des forces pour aller » ensuite les déposer entre les mains de l’empereur4. » La création d’un nombre immense de privilégiés, sénateurs, clarissimes , militaires, fonctionnaires publics, affranchis des charges municipales, de certains impôts, delà juridiction des tribunaux ordinaires, fit retomber tout
1 Constitué d'Arcadius et Honorine, I. V. Cod. ad leyem Juliam majeslatis. — Celle loi déclare en outre que les fils de l'homme coupable de lèse-majeslé devraient périr du même supplice que leur père. Mail par un effet spécial de leur douceur impériale, les deux empereurs leur concèdent la vie, en les privant toutefois de leurs biens, du droit d'hérédité, de l'accessibilité aux fonctions et aux dignités, eu les condamnant à une misère perpétuelle, afin que la mort soit pour eux une délivrance et la vie un supplice {ut his perpétua eyestate lordentibus sit et more solatium et vt ta supplieium). — Ce fut cette loi qu'on invoqua du» le procès de Cinq-Mars pour prouver qu’il s’était rendu coupable dn crime de lèse-majesté , en ayant voulu renverser le cardinal de Richelieu du ministère. — Esprit des lois, liv. XII, ch. vin.
1 Estait tur i Histoire de France, 1" essai , 3' époque
le fardeau des contributions publiques sur la bourgeoisie. On connaît la désastreuse organisation des curiales qui parquait toute la classe des moyens propriétaires dans les cités, où leurs personnes et leurs biens étaient spécialement affectés au recouvrement de l’impôt et aux vexations du fisc. L’interdiction du service militaire et des fonctions publiques dont fut frappée cette classe infortunée, ne laissait plus l’accès de l’armée et des dignités qu’aux hommes appartenant déjà héréditairement à l’ordre des fonctionnaires ou au bas peuple , enfin aux barbares , qui déjà s’introduisaient à la cour des empereurs. Par ce système, l’administration impériale ne tarda pas à anéantir la classe moyenne dans les provinces , de même que les vexations de l’aristocratie l’avaient autrefois détruite dans l’Italie. Alors il n’y eut plus de nation romaine, l’empire ne se composa que d’un empereur entouré d’une foule prodigieuse de dignitaires et de fonctionnaires, d’une armée mercenaire et d’une populace avilie et indifférente.
Qu’était-ce donc que cette exagération du principe d’autorité , cette adoration du pouvoir, cet acharnement contre la classe moyenne , cette prédilection pour le bas peuple , cet anéantissement systématique de toute dignité personnelle, de toute énergie, de toute liberté , cette hiérarchie officielle descendant de l’empereur au dernier des scribes, et ne laissant aucune place au génie , au talent , à la spontanéité individuelle? — En Occident, c’était la chute définitive de la domination et de la civilisation romaine; en Orient , c’était le commencement du Bas-Empire.
Ce système, si fatal à l’Etat, ne le fut pas moins au pouvoir lui-méme. Tant que la dignité impériale avait conservé son caractère de suprême magistrature , de géneralat, tant que les noms, à défaut delà réalité, du sénat, du peuple romain, de la république, de l’intérêt public, avaient rappelé les souvenirs de l’ancienne liberté , de
l’antique énergie , les empereurs, malgré leur despotisme, avaient montré parfois de la vigueur et de la clairvoyance. Tant qtic le prince avait été entouré d’amis et de familiers au lieu de courtisans , de magistrats au lieu de dignitaires, qu’il avait conservé une image de l’ancienne simplicité, qu’il s’était mêlé au sénat comme l’un de ses membres, qu’il avait entendu des apparences de discussion, la vérité avait pu parvenir jusqu’à lui, et ses ordres avaient été fidèlement suivis, parce qu’il pouvait en vérifier l’exécution. Mais après l’établissement du régime des cours, du faste et de l’étiquette asiatique, l’empereur devint le premier esclave de ces mesures destinées à assurer la servitude autour de lui. La basse adulation , le mensonge intéressé épaissirent sur ses yeux le bandeau de l’illusion. L’infidélité, le vol, la vénalité souillèrent tout ce qui l’approchait. Dioclétien, dans sa retraite de Salone, reconnaissait ce vice du pouvoir absolu. « Il arrive souvent, » disait-il, que l’intérêt de quatre ou cinq ministres les » porte à sc concerter pour tromper leur maître. Séparé » du genre humain par son rang élevé, la vérité ne peut » trouver accès auprès de lui. 11 est réduit à voir par les » yeux de ses courtisans ; rien n’arrive jusqu’à lui que dé- » figuré par eux. Le souverain confère les dignités les plus » importantes au vice et à la faiblesse; il écarte le talent » et la vertu. C’est par ces indignes moyens, ajoutait-il, » que les princes les meilleurs et les plus sages sont ven- » dus à la corruption vénale de leurs flatteurs » Ces fraudes inévitables* des agents d’un despotisme impuissant à tout contrôler amenèrent de terribles désastres. Qu’il suffise . d’en rappeler un exemple. Lorsque les Goihs fuyant devant les Huns et acculés au Danube sollicitèrenten suppliants leur admission dans l’empire, Valens ordonna de les désarmer avant de les transporter sur la rive ' Vopiiou*, Kn. Aug., p. 223.
romaine. Ses agents, achetés par de houleux moy ens, laissèrent aux Goths leurs armes, dont ils devaient faire un si terrible usage. L’empereur avait ordonné que l’on distribuât du blé aux barbares ; les gouverneurs de la province le volèrent et amenèrent la révolte par la famine. L’effroyable défaite d'Andrinople vint couronner par la mort de Valens et la destruction de son armée cet instructif tableau des vices propres aux gouvernements despotiques.
C’est à partir du règne de Sévère que s’accéléra cette décadence des hommes et des choses qui, bien qu’attestée par les irrécusables témoignages de l’histoire , n’en paraît pas moins étonnante et presque inexplicable, lorsqu’on en considère la profondeur et l’étendue. Jamais on ne vit pareil avilissement, telle stérilité de talents dans la politique, la guerre , les lettres et les arts. De tout temps les empereurs, par crainte des révoltes, s’étaient systématiquement efforcés d’énerver les populations, et avaient ôté les armes aux habitants des provinces. Au lieu d’appeler successivement toute la jeunesse de l’empire sous les dra- •peaux, ils firent de l’état militaire une profession spéciale), et s’attachèrent à éteindre partout ailleurs que dans leurs troupes l’esprit guerrier. Sous Gallien , le sénat ayant osé armer les citoyens de Rome et repousser une invasion des Allemands dans l’Italie, l’empereur, épouvante de tant de courage , fit un édit pour interdire aux sénateurs de porter les armes , et même d’approcher du camp des légions. Par suite du même principe, on préféra les troupes barbares aux troupes nationales, et l’orateur Synésius, qui n’était pas encore chrétien, député par les habitants de Cyrène vers Arcadius, se plaignit éloquemment de ce qu’un empire puissant encore en hommes laissât à d’autres qu’à ses citoyeus le soin de sa défense '. L’énervement dea populations, résultat du système impérial , remontait très*
' Syncs. opiscop, O per., p. 22, ,
loin, et l’on peut en suivre les progrès dans l’histoire. Déjà , au temps de Tacite , les Gaulois , naguère si renommés par leur vaillance, étaient devenus d’une singulière lâcheté'. Les Bretons, qui opposèrent une défense énergique aux armes d’ Agricole, furent, trois siècles après, incapables de résister aux incursions des Pietés et sollicitèrent d’Aétiu3 le secours d’une légion romaine, par une lettre célèbre sous le titre de Gémissement des Bretons , où se peint toute la lâcheté des sujets de l’empire. Le talent militaire ne fut pas un moindre sujet de défiance pour les successeurs de Constantin que pour les premiers Césars. Aétius, le vainqueur d’Attila, fut poignardé par Valentinien III, et l’histoire a rapporté tous les dégoûts, tontes les humiliations dont fut abreuvé Bélisaire.
L’absence complète de liberté dans l’expression de la pensée, le règne exclusif de la hiérarchie des fonctionnaires furent les principales causes de la chute des arts et de la littérature. Tacite a énergiquement dépeint l’oppression de l’intelligence sous les mauvais empereurs : « Nous » nous ressentons encore du passé , disait-il après la chute' » de Domitien, la nature humaine voulant que les remèdes n soient plus lents que les maux ; et comme il faut des » années pour l’accroissement des corps, qu’il suffit d’un n moment pour leur destruction , de même les talents et » l’émulation s’étouffent bien plus facilement qu’ils ne se n raniment. En effet, il n’y a pas jusqu’à la paresse dont » les charmes ne nous gagnent insensiblement , et l’inacn lion qu’on haïssait d’abord finit par se faire aimer. Que » sera-ce si elle a duré quinze ans , espace énorme dans » la vie humaine, pendant lequel la plupart auront étéem- » portés par les accidents ou les maladies, et les plus coud rageux par la cruauté du prince? A peine sommes-nous » restés un petit nombre qui avons survécu non-seulement
* Tacite, Annal, liv. VI, S 18. — Agricola, § II.
n aux autres, mais pour ainsi dire à nous-mêmes, ayant » retranché du milieu de notre carrière tant d’années pen- » dant lesquelles nous sommes arrivés silencieusement, » les jeunes gens à la vieillesse, les vieillards presque aux r> bornes de la vie1. » Ces dernières paroles dépeignent l’état normal de la vie romaine à partir do Sévère. Jusquelà il y avait eu quelques intervalles où l’adoucissement du pouvoir, le respect des anciennes formes, les souvenirs de la liberté, l’influence du sénat avaient permis à l’esprit humain de se relever : Lucain , Sénèque , Pline et Tacite avaient encore produit des œuvres éminentes. Sous l’empire du despotisme asiatique et de la hiérarchie, l'intelligence tomba pour toujours. Rien de grand et d’élevé ne sortit de cette hiérarchie qui, courbant les hautes facultés sous le niveau de la médiocrité commune, usant l’ardeur de la jeunesse dans les travaux ingrats des rangs subalternes, n’ouvrait l’accès des fonctions supérieures qu’à des intelligences rétrécies, à des caractères détrempés par la longue habitude de l’obéissance. Vers la même époque, à l’autre extrémité du monde oriental , un empire plus vaste encore que celui de Rome s’engageait dans des voies semblables, et le mandarinat chinois condamnait trois cents millions d’hommes à une immobilité stérile. Grandes leçons
que doivent méditer les hommes d’Etat jaloux d’utiliser pour la prospérité et la gloire des nations les forces sociales et l’énergie qui résident dans l’élite de leurs membres.
L’établissement définitif du despotisme asiatique par Constantin coïncide avec l’avénement du christianisme à l’empire. Il semble que cette religion, par ses principes d’humanité et de charité, par l’austérité de sa morale, aurait dû apporter quelque tempérament dans l’exercice du pouvoir. Il n’en fut rien. On connaît les massacres domestiques,
* Vit. Agrieol., 8 3.
dignes des sérails de l’Orient, qui souillèrent la famille de Constantin. Ni les lois , ni l’administration ne furent adoucies ; l’intolérance religieuse , l’esprit de persécution introduisirent au contraire un nouveau principe de tyrannie. Les empereurs aspirèrent à la domination spirituelle, el poursuivirent des peines les plus cruelles quiconque s’écartait de leurs opinions religieuses. Knfin leur conduite personnelle se ressentit peu de l’influence du christianisme. Si le païen Caracalla avait livré au glaive de ses soldats les habitants d’Alexandrie , le chrétien Théodose fil massacrer ceux de Thessalonique. Comme pendant des supplicesd’HelvidiusetdeThraséas, qu’il me suffise derappeler saint Athanase persécuté et fugitif, et le plus grand des orateurs sacrés, le patriarche de Constantinople, saint Jean Chrysostome enfin , exilé dans uu lieu désert , forcé malgré sa vieillesse à faire à pied un long trajet, tête nue, à l’ardeur du soleil, et mourant d’épuisement sur la route où le traînaient les satellites du faible et cruel Arcadius.
Telle fut donc la puissance malfaisante du despotisme impérial, qu’au lieu d’être adouci et refréné par le christianisme , il corrompit la religion même , et en fit un nouveau théâtre pour ses excès ; qu’au lieu de céder à l’autorité morale de ses plus illustres évêques , il les poursuivit souvent comme des criminels
Enfin le Bas-Empire vient couronner cette longue tragédie par des scènes où le ridicule se mêle à l’horrible. On y voit l’autorité à la fois toute-puissante et faible, adorée et avilie, la pourpre donnée par la sédition et ravie par l’assassinat; nulle stabilité au milieu du despotisme, parce que tout repose sur la tête d’un homme, et qu’il
1 II n'est question ici du christianisme que par occasion. Ses doctrines sur la souveraineté seront exposées dans la seconde partie de cet ouvrage.
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n’existe autour du trône aucune institution tutélaire. Comme le gouvernement demeurait le domaine exclusif de l’empereur, de ses ministres, de ses eunuques, l’esprit public, qui a besoin d’aliment, se tourna vers les questions religieuses , et les querelles théologiques devinrent une cause de dissensions plus funestes et plus irréconciliables que les luttes des partis politiques. Ainsi le Bas-Empire se trouva réunir, par une alliance bizarre, tout l’avilissement de la servitude à tous les maux de l’anarchie.
L’empire romain nous montre quels sont le sort et le châtiment des peuples qui, après avoir joui d’une constitution libre, n’ont pas su , par un effort continu sur euxmêmes , se maintenir dignes de la liberté. L’aristocratie romaine, pervertie par l’excès de sa grandeur et de sa puissance, n’avait pas compris la décessité de conserver audessous d’elle la classe moyenne , d’élever et de moraliser le prolétariat. Dans son égoïsme , elle ne fit que spolier et corrompre les classes inférieures , créant ainsi une force irrésistible au service des factieux sortis de son sein. Elle devait donc succomber; les grands et nobles caractères qu’elle renfermait encore et qui la défendirent ne purent qu’illustrer sa chute. Comme il ne se rencontra pas audessous d’elle une démocratie douée d’intelligence, de moralité, en un mot de qualités politiques, il n’y eut plus de place que pour un gouvernement fondé sur la force, pour le despotisme.
Ce despotisme établi et maintenu par l’astuce et la violence, réduit d’abord à se dissimuler sous des formes mensongères, fut à son origine une usurpation heureuse, et ne reposa jamais sur aucune de ces idées de droit qui , dans d’autres Etats absolus, ont sanctionné le pouvoir et ennobli l’obéissance. Ce qui manqua toujours à l’impérialisme romain , ce fut Je sentiment de sa légitimité ; la conscience de sa faiblesse morale fut peut-êlre l’une des causes de la
violence de ses actes. De là aussi cette absence de règles pour la transmission de la dignité impériale. Comme elle n’était que la plus haute expression de la force, c’était une conséquence de sa nature que la force seule put la donner et la ravir.
Le principe d’autorité à son maximum de puissance, ne tirant son droit que de lui-même, tel fut le fondement du système impérial. Jamais expérience plus complète ne démontra combien un semblable principe, isolé de l’idée du devoir qui moralise le commandement, et de celle du droit qui en facilite et en régularise l’exercice et la transmission, est impuissant pour assurer la stabilité et la prospérité des Etats. Les intrigues de palais , les conspirations , les tumultes militaires , les guerres civiles disposant de l’autorité suprême, le bonheur ou le malheur du monde attaché aux qualités et aux caprices d’un seul homme , l’incertitude du pouvoir sans la liberté , le despotisme sans Insécurité : telles furent les désastreuses conséquences de cette apothéose de l’autorité isolée de tout principe moral et philosophique , destituée de tout contrôle , affranchie de toute responsabilité.