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munissant contre les excès possibles du pouvoir des rois, en réservant à l’assemblée de la nation , aux grands corps politiques et religieux dont les germes se trouvaient dans les institutions de Moïse, unejuste part d’autorité. Le droit du royaume que Samuel avait rédigé ne fut jamnis invoqué dans la suite, et le contrat qui intervint entre les anciens et David ne fut par le fait qu’un pacte de servitude. Knliu, si l’on admet l’authenticité des préceptes moraux prescrits aux rois par le Deutéronome , ces préceptes, dépourvus de garantie et de sanction, ne semblent avoir été tracés que pour être plus audacieusement violés.
Prononcer seul et sans aucune forme protectrice sur la vie de ses sujets, les frapper d'impôts arbitraires, disposer des propriétés publiques et privées , tels furent les droits tyranniques que s’arrogèrent les rois hébreux, et qu’ils exercèrent sans résistance. Leurs moeurs furent dignes de leur politique. David avait déjà sept épouses lorsqu’il régnait à Hébron sur la seule tribu de Juda. Quand il vit tout Israël soumis à son sceptre , il se choisit encore à Jérusalem des femmes et des concubines , ce qui ne l’empêcha point de concevoir pour licthsabé un amour criminel. La royauté hébraïque se hâtait d’adopter les coutumes des autres princes de l’Orient , et de se plonger dans les funestes délices du harem. Klle ne tarda pas à y être assaillie par les intrigues et les rivalités de femmes, les crimes domestiques et les révoltes , hôtes habituels de ces tristes demeures du despotisme. L’inceste vengé par le fratricide souille la famille de David. Absalon, meurtrier impuni de son frère , se révolte contre son père, le chasse de Jérusalem, et déshonore ses concubines à la vue du peuple. David ne remonte sur le trône qu’après une sanglante bataille. A peine est-il rétabli, que onze tribus, jalouses de la préférence accordée à celle de Juda, se soulèvent de nouveau. Le.pouvoir de David ne se soutient que par la force mili-
HISTOIRE DK LA SOIVER AIXKTK.
taire. Il a recours à la ressource ordinairedcs despotes, et s’entoure d’une ;(arde étrangère composée de Philistins aguerris. Devenu vieux, il se laisse dominer par Bethsabé, et assure la couronne à Salomon , fruit de son amour adultère, au mépris des droits d’Adonias, son fils aîné. Ainsi, la royauté ne procura pas même aux Hébreux les avantages qui résultent de l’observation de règles fixes et incontestées dans la transmission du pouvoir.
Le règne de Salomon fut plus despotique encore que celui de son père. Il s’affermit sur le trône par le meurtre de son frère aîné Adonias, de Joab, général de l’armée, et par la déposition du pontife Abiathar, tous deux favorables aux droits de la primogéniture. lise livra aux plus ruineuses profusions, écrasa le peuple d’impôts , s’entoura de sept cents épouses et de trois cents concubines pour la plupart étrangères. Sa postérité porta la peine de ses débauches, de ses prodigalités et de scs exactions : une révolution populaire sépara pour jamais dix tribus d’Israël de celles de Juda et de Benjamin , qui seules restèrent fidèles à la race de David.
Ce n’est pas seulement dans les temps modernes que l’on voit des gouvernements aveugles et obstinés courir à une catastrophe que des concessions prudentes et opportunes eussent aisément conjurée. Dix siècles avant l’ère vulgaire, l’histoire sacrée nous présente un exemple de cette fatale opiniâtreté. Roboam venait de succéder à Salomon son père. Le peuple d’Israël s’assemble à Sichem pour le reconnaître comme roi. Jéroboam, l’un des principaux officiers du royaume, est choisi avec les anciens pour être auprès du roi l’organe des griefs de la nation. « Ton « père, disent-ils au prince, a mis sur nous un pesant joug; » mais toi, allège maintenant cette rude servitude de ton » père , et nous te servirons. » Le roi demanda trois jours pour répondre. Dans cet intervalle, il consulta les vieux
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conseillers de Salomon, qui l’engagèrent à accéder aux vœux du peuple; mais il fut sourd à ces sages avis, et préféra les folles excitations de son entourage intime , des jeunes gens qui avaient été élevés avec lui. Au jour fixé, il fit à Jéroboam et au peuple cette dure réponse : « Mon n père a mis sur vous un pesant joug ; mais inoi je rendrai k votre joug encore plus pesant. Mon père vous a châtiés k avec des verges ; mais moi je vous châtierai avec des » fouets » Ces insolentes paroles sont rapportées au peuple, qui s’écrie avec indignation : « Qu’il n’y ait plus rien •> de commun entre nous et l’héritage de David ! » Un ministre envoyé pour calmer le soulèvement est lapidé, et le roi doit monter à la hâte sur sou chariot pour s’enfuir à Jérusalem.
Alors fut irrévocablement accomplie la scission de la grande famille hébraïque en deux États distincts et souvent ennemis, dont l’un, composé des tribus de Juda et de Benjamin, resta soumis à la famille de David, et l’autre , comprenant dix tribus, se donna de nouveaux chefs. Us sont célèbres sous le nom de royaumes de Juda et d’Israël. Cette division se préparait depuis longtemps. A la mort de Saül , on avait déjà vu onze tribus se soumettre au sceptre de son fils, tandis qijc celle de Juda embrassait seule le parti de David. Plus tard, ces onze tribus s’étaient encore soulevées contre ce prince. Ces faits semblent dénoter entre ces tribus et celle de Juda une opposition permanente d’intérêts ou d’opinions, dout la raison se trouve peutêtre dans la prédominance que l’influence sacerdotale parait avoir obtenue chez la dernière.
Les dix tribus d’Israël élevèrent sur le trône Jéroboam. Le principe de la souveraineté nationale se manifeste dans cette transmission de la couronne. Le nouveau roi ne s’em-
' Rois, lit, ch. xii, v. 1 1. — Paraliponièncs , II, ch. x, v. If.
para point du pouvoir suprême pur force ou par ruse. Il ne le dut pas aux oracles d'un prophète ou d'un pontife, mais au choix libre des tribus. Il s’élail éloigné après avoir rempli sa mission, u Aussitôt que tous ceux d'Israël l'eu- •’ rent appris, ils l’envoyèrent appeler dans l’assemblée et " rétablirent roi sur eux " Ces expressions ne permettent pas de douter que le premier monarque des dix tribus n'ait tenu la couronne de l’élection populaire. Mais le peuple d’Israël, soulevé contre le despotisme, ne sut prendre aucune mesure ellieace pour prévenir le renouvellement des mêmes excès de lu part du chef qu’il se donnait. Ses idées politiques, comme celles de tous les peuples orientaux, ne s’élevèrent point au-dessus d’un simple changement de personnes. Il eût été facile aux dix tribus de revenir a l’ancienne forme républicaine, de la perfectionner et de la régulariser par l’établissement d’un conseil analogue à celui qu’avait formé Moïse, et déjuges ou consuls élus suivant des formes déterminées. Elles pouvaient aussi tempérer le pouvoir absolu du prince en lui adjoignant un sénat aristocratique, dont les anciens du peuple et les princes des tribus, jouissant d'une influence traditionnelle, offraient tous les éléments ; il ne tenait qu’à elles de soumettre les actes du roi au contrôle d'assemblées populaires périodiques, semblables à celles qui se tenaient du temps des juges, à celles-là même où elles rejetaient le lils de Salomon et élevaient un simple particulier sur le trône. Elles crurent avoir assez fait pour l’avenir en transférant d’une tête sur une autre le pouvoir absolu dont elles avaient tant souffert, cl ne prévirent pas que les mêmes abus, les mêmes excès renaîtraient bientôt des mêmes institutions. Ainsi, tandis que la constitution sociale du peuple hébreu , ses antécédents historiques étaient émi-
1 Hou, lit, cli. vu, v. 20.
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nernmenl favorables il l'établissement d’un gouvernement tempéré; tandis qu'il jouissait de l’inappréciable avantage de rencontrer dans scs anciens les éléments d’une aristocratie politique fondée, non sur la conquête et l’inégalité des avantages sociaux, maissurles mœurs et sur la priorité dans une origine commune; alors que ses lois et son passé faisaient de lui une démocratie moralisée par une religion austère et dominée par l'imposante ligure de Jéhovah; enfin, au moment où ce peuple, éclairé par la dure expérience du despotisme, rentrait par une juste révolution dans le plein et libre exercice de sa souveraineté , il ne sut que tendre la tète k un joug nouveau, et arracher k la main de l’un pour la placer dans celle de l’autre la verge de la tyrannie. Aveuglement oii achèvent de sc montrer l’ignorance et l’incapacité politique de cc peuple, qui dans trois grandes circonstances maître de se donner une constitution libre, se lit par trois fois l’artisan de sa propre servitude.
Lui!» du sacerdoce et de la royauté. — Causes île l'idolâtrie des rois. — Les prophètes. — Leur râle politique.
L'histoire des deux royaumes d’Israël et de Juda offre, dans un cadre plus étroit, le même tableau que celle des grands empires asiatiques. C’est le despotisme avec son cortège ordinaire de crimes, de révoltes, de conspirations triomphantes, de régicides, de familles royales égorgées, de compétitions du trône et de guerres civiles. Les deux cent cinquante années qui s’écoulèrent depuis la fondation du royaume d’Israël jusqu’à sa destruction par Salmanasar présentent surtout un long tissu d’horreurs et de catastrophes.
Deux grands faits politiques dominent toute cette histoire : la lutte constante de la royauté el du sacerdoce et
la puissance des prophètes. La royauté avait été établie malgré l’inlluence religieuse personnifiée dans Samuel. L’hostilité qui ne tarda pas à éclater entre le premier des rois et le dernier des juges avait amené l’onction de David, qui fut dès le principe l’élu , le favori du sacerdoce , et qui sut maintenir pendant tout le cours de son règne la bonne harmonie entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Salomon fit fléchir le sacerdoce sous son despotisme, déposa un grand pontife et introduisit impunément le culte des idoles. Les prêtres et les prophètes ne furent pas étrangers à la révolution qui consomma la séparation des dix tribus d’Israël. C’était le prophète Ahija qui avait promis le trône à Jéroboam. Mais à peine celui-ci y fut-il monté qu’il s’efforça de briser l’unité religieuse de la nation qui survivait à son unité politique. Jérusalem, demeurée la capitale du royaume de Juda, était le centre du culte de Jéhovah, le lieu saint où tout Hébreu devait, trois fois paraît, aller se prosterner devant l'Eternel. Le souverain du nouveau royaumcjl’Israël construisit deux temples à l)au et à Béthel , y plaça des veaux d’or et les proposa à l’adoration du peuple. Cet exemple fut suivi par ses successeurs.
Ces efforts constants des rois d'Israël pour abolir dans leurs Etats l’ancienne religion nationale étaient inspirés par les nécessités de leur politique extérieure. Laisser le peuple qu’ils gouvernaient soumis à l’influence religieuse de Jérusalem, capitale des rois de Juda, c’était tolérer dans le royaume d’Israël le pouvoir de pontifes soumis à des princes rivaux et souvent ennemis ; c’était frayer la voie à la restauration de l’antique unité politique au profit de la famille de David. Ne pas résister à celte tendance naturelle des choses, c’eût été de la part du gouvernement d’Israël consommer son propre suicide ; mais il ne sut trouver d’autre moyen de défense qu’une grossière idolâtrie,
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et les luttes religieuses qu’elle occasionna furent pour lui la source des plus terribles désastres. Le massacre tantôt des lévites et des prophètes de Jéhovah , tantôt des prêtres des faux dieux, l'anéantissement de plusieurs races royales , furent les tragiques épisodes de cet antagonisme entre la politique et la religion.
Les rois de Juda n’avaient pas les mêmes motifs de poursuivre la destruction de la religion nationale. Cependant les apostasies furent encore fréquentes de leur part, et il est probable que la politique ne fut pas étrangère à cette conduite. Sans doute ils n’avaient pas à redouter que les ministres de Jéhovah devinssent dans leurs Etats les instruments d’une influence étrangère; mais c’est le propre du despotisme de ne souffrir aucun frein , et de ne tolérer auprès de lui aucun pouvoir émanant d’une autre source. La loi de Moïse, immuable, inflexible, était une critique toujours vivante des excès de monarques absolus. Les grauds pontifes, les sacrificateurs et les lévites, organes de cette loi, ne tenant leurs droits que de l’hérédité, formaient un corps indépendant que son influence sur l’esprit du peuple rendait redoutable à la tyrannie. De là les efforts de plusieurs rois pour introduire un culte etranger dont les ministres fussent complètement soumis à leurs volontés. Le sacerdoce juif lutta énergiquement pour la religion nationale, et parvint à ramener quelques princes à l’observation fidèle de la loi. Malgré l’hostilité et l’apostasie du plus grand nombre d’entre eux, il ne chercha point à renverser le trône ou à le faire sortir de la famille de David. Son but constant parait avoir etc de dominer la royauté sans la détruire. Cette politique du sacerdoce se montre avec évidence dans l’un des épisodes les plus fameux de l’histoire du royaume de Juda, la déposition d’Athalie et le couronnement du jeune Joas, seul rejeton échappé auuiassacrcde la famillede David.
fiü HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ.
Les circonstances de ia restauration de Joas, outre qu’elles mettent en lumière les tendances du sacerdoce, ramènent de nouveau sur la scène le principe que nous avons déjà signalé comme formant la base du droit politique des Hébreux , celui du contrat, de l'alliance entre la nation et son Dieu , entre le peuple et son roi ’. Mais les clauses du pacte qui, cette fois encore, intervint entre le peuple et son chef sont passées sous silence et paraissent avoir été, comme dans les temps antérieurs, dépourvues de garanties et de sanction. Les Hébreux ignorèrent toujours l’art de prévenir par de sages institutions les excès de leurs rois, et ne surent que les punir |wr des révoltes et des conspirations, ou par l’exclusion de la sépulture royale infligée aux cadavres des mauvais princes. Cette exclusion, qui rappelle les coutumes de l’Égypte primitive , est souvent mentionnée dans les annales de Juda, mais elles ne nous apprennent pas qui avait le pouvoir de la prononcer. Ce tardif châtiment était-il le résultat d'un jugement, d’un unatlième sacerdotal ou de la manifestation spontanée et tumultueuse de l'indignation |>opulaire? C’est ce qu'il est impossible de décider.
On n’aurait tracé qu’un tableau incomplet des divers pouvoirs qui concouraient à la direction de la société hébraïque, si l’on négligeait de signaler et de caractériser le rôle politique des prophètes, dont l’influence constitue l’un des phénomènes les plus extraordinaires de cette histoire. L’Écriture distingue plusieurs sortes de prophètes, ceux des dieux étrangers et ceux de Jéhovah. Parmi ceuxci , il y en avait de vrais cl de faux , et le nombre de ces derniers parait avoir été considérable. Le Deutéronome 1 prononce la peine de mort contre les faux prophètes, et proscrit les devins, les pronostiqueurs de temps, les au-
* Paralipoinènes, II, ch. xxm. — Rois, IV, ch. xii, r. 17-20.
1 Deutéronome, -ch. xvnt, v. 10, 11-20.
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gures, les sorciers, les enchanteurs, les hommes qui consultent l’esprit de Python , les diseurs de bonne aventure et les nécromanciens. Mais cette prohibition ne fut pas toujours observée, et la fréquente introduction de cultes étrangers amena la multiplication des prophètes des faux dieux. Au milieu de cette foule de gens faisant profession de prédire l’avenir, il devait être difficile de reconnaître ceux qui étaient animés d’une véritable inspiration. Le Deutéronome n’indique, pour discerner les faux prophètes de Jéhovah, d’autre moyen que la non-réalisation de leurs prophéties. Mais comme les prophéties étaient, en général, conçues en style obscur et sans indication d’époque déterminée pour leur accomplissement, ce moyen devait être de peu de ressource dans la pratique. Quoi qu’il en soit , les prophètes de Jéhovah sont ceux dont l’influence fut la plus puissante et nous est le mieux connue, et les seuls dont les ouvrages nous aient été en partie conservés, Ces prophètes ne constituaient pas, comme on l’a prétendu à tort, un accessoire du corps sacerdotal. Ils n’appartenaient point à la tribu de Lévi et sortaient indifféremment de toutes les classes de la nation. Indépendants de toute autorité , ils ne tenaient leur mission que d’eux-mémes et de l'inspiration réelle ou supposée de l’Éternel. Cette mission n’était pas exclusivement religieuse , elle était surtout politique, ou plutôt ces deux rôles se confondaient dans la |>ersonnc des prophètes , par suite du caractère essentiellement temporel et matérialiste de la loi de Moïse , à l’observation de laquelle ils rappelaient avec énergie les rois, les magistrats, le peuple et les pontifes eux-mémes. Ils ne se bornaient pas, en effet, comme leur nom semble l’indiquer, à prédire l’avenir, mais ils exprimaient le plus souvent leurs jugements et leurs avis sur les événements passés ou contemporains. Tantôt ils reprochaient aux princes leurs apostasies, leurs crimes, leurs débauches, leuf
négligence des intérêts publics ; tantôt ils gourmandaienl les anciens et les membres des tribunaux, et surtout les pontifes et les sacrificateurs , pour leurs prévarications. D’autres fois ils adressaient au peuple de véhémentes remontrances sur sa corruption et son infidélité aux lois de ses pères. Ils annonçaient les désastres qui devaient être la conséquence des vices des gouvernants et des gouvernés, et menaçaient les coupables des châtiments de Jéhovah. Souvent aussi ils lançaient l’anathème contre les faux prophètes qui , par leurs discours artificieux et leurs prestiges trompeurs , détournaient le peuple de la droite voie. Ceux-ci, de leur côté, ne devaient pas épargner à leurs censeurs les récriminations , et au milieu de ces prédications contradictoires , ceux à qui elles s’adressaient devaient souvent avoir beaucoup de peine à discerner les organes de la vérité des artisans de mensonge. Ezéchiel représente les prophètes comme les sentinelles du peuple et les compare à ces vedettes que les armées placent à l’avant-garde pour annoncer par le son du cor l’approche de l’ennemi. Lorsque leur vigilance et leurs conseils n’avaient pu prévenir les catastrophes , ils se faisaient les organes de la douleur nationale, exhalaient ce sentiment dans des plaintes poétiques, consolaient leurs frères affligés et leur promettaient un meilleur avenir. Telles furent les célèbres lamentations de Jérémie.
Le nombre des prophètes fut très-considérable. Chaque ville avait les siens. « C’est dans les assemblées publiques, n dit D. Calmet ', aux jours du sabbat, aux premiers jours » du mois lunaire, et dans les convocations solennelles, » que les prophètes haranguaient le peuple et reprenaient n les désordres et les divers abus qui se glissaient dans la » nation. » Leurs discours étaient tantôt improvisés, tan-
* Dissertation sur les écoles des Hébreux, §§ II , III.
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lût écrits , et constituaient souvent, dans ce cas, de véritables pièces de poésie. La Bible cite plusieurs prophètes qui avaient écrit des livres, des mémoires, des chroniques , et dont les ouvrages ne sont pas parvenus jusqu’à nous. On se formait à l’art de la prophétie en suivant quelque prophète célèbre. Samuel présidait l’assemblée des prophètes à Rama ; Klisée était accompagné de cent disciples. Lorsque les élèves se sentaient sûrs d’eux-mêmes et saisis de l’inspiration, ils se rendaient dans la ville qu’ils avaient choisie , et là ils s’efforçaient d’agir sur l’esprit du peuple par des harangues, des hymnes, ou par des actions extraordinaires et symboliques.
« Mais parmi ces prêcheurs populaires, dit M. Salvador, il n’y eut qu’une faible minorité généreusement inspirée ; la foule parla sans discernement, sans raison, sans enthousiasme , et sacrifiant la voix de Dieu ou les intérêts du peuple à ses intérêts propres, vendit avec ignominie et sa conscience et ses discours. »
Malgré ces abus, tous les prophètes, aussi bien les vrais que les faux , étaient extrêmement jaloux de la liberté de la parole. Un prétendu inspiré, nommé Séma'ia, ayant proposé au grand pontife de prendre- autorité sur les prophètes et de réprimer l’audace de leurs discours par la prison et par les fers , Jérémie l’accusa de mensonge et l’accabla de malédictions '. La seule loi répressive qui restreignit la liberté de prophétiser était la disposition du Deutéronome déjà citée qui punissait de mort quiconque parlerait au nom de dieux étrangers, avancerait des choses matériellement fausses ou contraires à la loi , enfin prédirait des événements qui ne se réaliseraient point. Nous avons fait remarquer combien ce dernier chef d’accusation devait être difficile à établir. 11 fut imputé à Jérémie, lors-
' Jércmie, ch. xxix, v. 26, 27-32.
HISTOIRE DE I,A SOUVER.A IXETK.
qu’il annonça la ruine de Jérusalem. Traduit devant le tribunal des anciens, ce prophète fut renvoyé absous. Il nous a lui-mcmc transmis le récit de son accusation , qui est certainement le plus ancien procès pour manifestation d’une pensée religieuse ou politique dont l’histoire ail conservé le souvenir *.
Tels furent, considérés au point de vue politique, les prophètes hébreux. La nature de leur influence essentiellement populaire, la liberté avec laquelle iis s’exprimaient sur tous les sujets politiques et religieux, l’audace du blâme qu’ils infligeaient aux princes , aux pontifes , aux magistrats et au peuple, la spontanéité de la mission qu'ils se donnaient le plus souvent eux-mémes et qu’ils exerçaient sans contrôle et sans responsabilité : tous ces caractères permettent de les comparer, dans une certaine mesure, aux orateurs de modernes réunions populaires qui n’ont eu , en général , qu’une funeste influence sur les nations qui les ont tolérées, ou bien à l’institution tour à tour utile ou pernicieuse de la presse politique. Comme celle-ci , les prophètes , sans être un pouvoir régulièrement reconnu dans l’Etat , aspiraient à les dominer tous. Ils étaient les représentants de cette force redoutable et incompressible de la pensée humaine qui , à chaque époque, cherche et découvre pour ses manifestations une forme appropriée aux mœurs et aux circonstances.
C’est pendant la période de la royauté que les prophètes paraissent avoir été le plus nombreux et avoir exercé la plus grande influence. L’Ecriture n’en cite aucun nominativement sous le gouvernement des juges, à l’exception de Débora et de Samuel , que le don de l’inspiration éleva au suprême pouvoir. Il y avait cependant déjà des voyants, que l’on allait consulter sur les accidents de la vie privée,
• Jérémie, ch. xxvi.