I.B PEUPLE HÉBREU
et qui recevaient le prix des réponses qu’ils rendaient au nom de l’Eternel Après Samuel, le premier prophète que l’on voit mélé aux affaires politiques est Nathan , qui vient reprocher à David son adultère. Bientôt paraissent Ahija, l’un des principaux auteurs de la séparation des dix tribus, Elie, Elisée et une foule d’autres que l’Ecriture mentionne sans citer leurs noms. A partir du retour de la captivité de Babylone, le génie prophétique s’éteignit avec l’indépendance nationale, et les prophètes furent remplacés par les docteurs , qui , dépourvus d’influence politique, se renfermèrent dans les subtilités de l’interprétation juridique et religieuse du texte de la loi.
Ksdras. — (.‘alliance renouvelée. — Le sanhédrin — Les Machabées. — Retour au despotisme. — Ruine de la nation. — Conclusion.
L’histoire des Juifs depuis la captivité de Babylone n’offre plus qu’un intérêt secondaire au point de vue politique. La nation avait perdu son indépendance et ne fit que changer de maîtres pendant près de quatre cents ans. Elle conserva cependant scs lois et son administration intérieure, à laquelle présidèrent le grand pontife et le sanhédrin. Ce n’est en réalité que depuis son rétablissement par Ksdras que cette assemblée eut une part importante au gouvernement. Son existence sous les rois est extrêmement douteuse. On a cru la reconnaître dans le tribunal des anciens rétabli à Jérusalem par le roi Josaphat, dans le sénat qui jugea Jérémie, dans les soixante-dix anciens dont É/échiel flétrit les prévarications *. Si cette opinion est fondée, il faut du moins avouer que ce corps n’exerçait alors que des fonctions purement judiciaires, les seules
1 Rois , I, ch. », v. 9.
J Éréchiel, ch. vin, v. 11.
qui fussent compatibles avec la toute-puissance des rois.
Le rétablissement du temple, auquel présidèrent Esdras et Néhémie, fut signalé par une solennité qui fait reparaître une fois de plus ce principe du contrat, de l’alliance entre Dieu et le peuple , qui forme la base de la constitution civile et politique des Hébreux. Cette alliance fut formellement renouvelée. Après s’être humiliés devant l’Etemel, et avoir reconnu que tous les malheurs de la nation étaient le juste châtiment de ses fréquentes apostasies, les exilés revenus des rives de l’Euphrate contractèrent envers le Dieu de leurs pères un ferme engagement. L’acte en fut dressé par "écrit, et les principaux d’entre eux , les lévites et les sacrificateurs y apposèrent leur seing '. Ils furent, ainsi que leurs descendants, plus fidèles à ce pacte que ne l’avaient été leurs aïeux. Tant que les Hébreux avaient conservé leur indépendance, ils s’étaient montrés peu attachés à la loi de Moïse et avaient été pour ainsi dire en état d’apostasie permanente. Lorsqu’ils l’eurent irrévocablement perdue, le sentiment national se réfugia tout entier dans l’observation de celte loi, si souvent négligée dans les siècles antérieurs. Par elle, les Juifs, soumis à la suzeraineté des Perses, des Grecs, des rois d’Egypte et de Syrie, enfin à la domination romaine, continuèrent d’être une nation homogène et distincte de toutes les autres. Par elle ils restèrent encore un peuple, même après que la destruction de leur capitale et de leur temple, la dévastation de leur pays, leur eurent ravi pour toujours leur patrie et les eurent dispersés par toute la terre.
La valeur des Machabécs fit briller pendant quelques années pour la Judée une lueur d’indépendance. Trahis par des grands pontifes simoniaques et apostats qui les livraient aux rois de Syrie, les Juifs trouvèrent dans le sacrificateur Mathathias, petit-fils d’Asmonée, et dans ses fils,
* Néhémie, ch. ix, v. 38.
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des libérateurs tels qu’avaient été jadis les juges guerriers. Judas Machabée et ses trois frères furent successivement élevés par la reconnaissance de la nation à la grande sacrificature et au commandement de l’armée. Ce double fardeau fut glorieusement porté par les quatre premiers princes asmonéens. C’est pendant cette trop courte période que le gouvernement des Juifs fut le plus libre et le plus régulier. Le grand sanhédrin, formé depuis Iisdras de cent vingt-cinq membres, s’éleva à la dignité d’un véritable sénat national. Ce fut lui et l’assemblée générale du peuple qui décernènèrent successivement aux fils de Mathathias, par un libre choix, la dignité de grand pontife et de chef du pouvoir exécutif. Entraîné par la reconnaissance, le peuple rendit cette double dignité héréditaire dans la famille de Simon. Mais cette mesure, qui semblait devoir assurer l’avenir, fut précisément la cause des plus grands désastres et de la ruine du gouvernement libre. Les membres de la famille princière conspirèrent et s’entr’égorgèrent pour s’assurer l’hérédité du pouvoir. Aristobule, fils d’Hyrcan, prit lo titre de roi et ceignit le diadème. A partir de ce moment l’histoire des princes asmonéens n’offre plus qu’une série de crimes, de fratricides, de révoltes, de massacres et de guerres civiles, qui amenèrent la décadence complète de la nation et sa soumission d’abord à la suzeraineté, puis a la domination directe des Romains. Ainsi, tant que le pouvoir militaire et religieux fut conféré directement par la nation , tant que son exercice fut soumis au contrôle d’un sénat, d’un grand conseil national, le gouvernement marcha dans les voies de la justice, de la victoire et de l’intérêt public. Tout fut perdu, au contraire, quand le peuple, dans un élan irréfléchi d’admiration pour une race de héros, abdiqua en leur faveur toutes ses garanties et posa sur leur front une couronne héréditaire et irresponsable.
Nous avons suivi le développement politique du peuple
7V HIST01 RK DK LA SOUVF.R A1NF.TK.
hébreu pendant la durée de son existence indépendante , et l’on peut maintenant apprécier complètement le caractère de ses institutions.
De même qu’il fut, dans l’ordre religieux, le dépositaire et le conservateur de l’idée de l'unité de Dieu , le peuple hébreu fut dans l’ordre social et politique l’incamation du principe du contrat entre le supérieur et l’inférieur, entre Dieu et la nation, entre la nution et le prince. Il fut le peuple de l’alliance, du pacte, et se distingua par là de toutes les autres sociétés antiques dans lesquelles la loi fut considérée soit comme un ordre impérieux de la Divinité, soit comme la prescription irrésistible de la force brutale, soit comme l’expression de la volonté libre d’une classe de citoyens égaux entre eux.
Ce principe du contrat, inauguré par l’alliance conclue entre Dieu et Abraham , rappelé par Moïse au début de sa mission , se manifeste avec éclat dans l’établissement de la loi proposée nu nom de Jéhovah et librement acceptée par le suffrage universel du peuple, dans l’option donnée par Josué aux tribus de rester fidèles ou de renoncer au pacte conclu avec l’Eternel. Il réparait dans la translation de la couronne sur la tête de David , dans la restauration de Joas, dans le rétablissement de la nation par Esdras et Xéhémie. Toujours il s’agit d’établir ou de renouveler un pacte, une alliance entre Dieu et le peuple, entre le peuple et le roi.
Ce principe du contrat impliquait la liberté cl la souveraineté originaire de la nation hébraïque. Dans l’établissement de la constitution civile et religieuse, cette liberté et cette souveraineté n’apparaissent un instant que pour s’enchaîner à tout jamais par un engagement irrévocable envers la Divinité. Mais il n’en est pas de même dans l’organisation politique. La loi ne trace pas de constitution, ne détermine pas les formes et les conditions d’exercice du
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pouvoir suprême. Elle se borne à prévoir la possibilité de l’établissement de la monarchie par la volonté populaire , et à tracer hypothétiquement les préceptes que le roi devra observer. Ainsi en matière politique , la liberté et la souveraineté de la nation demeurent entières, soit que Moïse, satisfait de la dictature religieuse et politique qu’il exerçait , ait négligé de régler les institutions de l’avenir, soit qu’il ait volontairement abandonné à la nation le soin de déterminer et d’organiser elle-même son gouvernement définitif.
Mais cette liberté laissée au peuple hébreu dans le choix de son gouvernement fut un présent funeste. Il ne sut pas en faire usage pour se donner une constitution régulière, pour établir un pouvoir capable de faire régner l’ordre et de défendre son indépendance. Il lui eût été plus avantageux de recevoir de son législateur des institutions politiques tracées à l’avance , immuables et obligatoires comme sa loi civile et religieuse. Cependant le blâme doit atteindre l’incapacité de la nation autant que la négligence de son libérateur. En effet, une constitution écrite et immuable présente le grave inconvénient de ne pouvoir se prêter au temps, aux circonstances, de n’êtrc pas toujours en harmonie avec le génie et les conditions extérieures de l’existence d’un peuple. Il est assurément préférable que la constitution se forme par le libre développement du caractère national , par l’action naturelle des divers éléments sociaux. Or, si Moïse n’avait pas régulièrement organisé les divers pouvoirs politiques, il avait du moins mis les Hébreux sur la voie et posé les bases essentielles d’une bonne constitution. Il leur avait donné une organisation sociale fondée sur la justice et l’égalité , une religion austère , l’unité de doctrines et de croyances. Dans le conseil des soixante-dix anciens, il avait créé le noyau d’un sénat composé d’hommes d’élite; dans les princes des tribus et
les chefs des lignées d’Israël, les éléments d’une aristocratie conservatrice sans être insolente ni oppressive. L’établissement d’un sacerdoce national, le caractère essentiellement temporel de la loi religieuse, qui ne proposait point aux hommes la poursuite du bonheur dans une autre vie , mais plaçait ici bas la récompense de son observation et la punition de l’infidélité , semblaient garantir la société hébraïque des divisions toujours si funestes entre le pouvoir civil et l’autorité religieuse. Avec de tels éléments, un peuple doué de quelque sens politique n’eût pas manqué de se créer un gouvernement stable, régulier, protecteur des droits de tous et de l’indépendance nationale. Que fallait-il pour cela ? Pendant la période des juges, assigner à la dignité de ces magistrats une durée et des fonctions déterminées , établir une forme régulière d’élection , assurer la permanence du conseil des soixante-dix anciens créé par Moïse , le fortifier par l’adjonction des princes des tribus, l’investir des attributions qu’il eut plus tard sous la domination persane et sous les Machabées, en faire ainsi un véritable sénat ; enfin régulariser et rendre périodiques les assemblées générales du peuple, ou faire représenter le peuple lui-mêrne soit par des délégués spéciaux, soit parles chefs et les magistrats particuliers des tribus. Mais aucune de ces mesures ne fut adoptée. Loin de se développer, les germes d’institutions créés par Moïse semblent avoir péri dans l’anarchie de la période républicaine. La direction des affaires générales fut livrée au hasard ; le pouvoir, dépourvu d’organisation, échut par intervalles à des chefs d’insurrection contre la domination étrangère, à des prophètes, à des grands prêtres. Pour guérir ses maux , le peuple ne sut que provoquer rétablissement d’une royauté sans contrôle. Malgré les fréquentes révolutions auxquelles donnèrent lieu les excès de cette royauté, il ne chercha jamais à prendre des garanties contre le retour de la tyran-
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nie. Dans cette conduite des tribus on reconnaît toute l’imprcvoyance propre à la foule, aux démocraties aveugles, qui ne conçoivent d’autre pouvoir que celui d’un maître unique, ni d’autre remède aux abus du despotisme que le changement du despote. C’est seulement aux sociétés aristocratiques , où la direction des affaires est confiée à des classes éclairées , capables de réflexion et de concert, qu’il appartient de concilier l’énergie de la royauté avec les garanties de la liberté publique.
Le caractère le plus saillant du peuple hébreu pendant tout le cours de son histoire , c’est l’absence d’esprit politique , l’incapacité de se donner des institutions régulières , d'intervenir utilement dans la direction de ses destinées. Il ne sut organiser ni la république, ni la monarchie. Infidèle à sa religion quand elle constituait le palladium de sa nationalité et de sa puissance , il ne s’y rattacha avec ardeur qu’au moment où son fanatisme intolérant devait attirer sur lui les plus terribles désastres. Enfin, en méconnaissant la religion nouvelle née dans son sein à laquelle appartenait l’avenir, il donna une dernière preuve du défaut d’intelligence et de l’aveugle obstination qui éclatent dans tout le cours de son existence. Peut-être rencontreronsnous «aussi plus près de nous des nations qui , comme le peuple hébreu , se sont montrées inhabiles à se diriger par elles-tnêmcs , à développer les germes d’institutions déposés dans leur histoire, également incapables d’ordre et de liberté. Rechercher par quels moyens les peuples atteints de ce vice intellectuel peuvent s’en corriger et suppléer aux qualités naturelles qui leur manquent, est l’une des missions les plus utiles, les plus élevées, nmis aussi les plus difficiles que la science politique ait à accomplir.