CHAPITRE III
LA GRÈCE
Le qouvernement héroïque source du développement politique de la Grèce.
La royauté. — Le conseil des chefs. — L'assemblée du peuple.
Nous avons cherché dans le monde oriental les institutions et les idées sur lesquelles se sont élevées les plus antiques sociétés humaines. I .a loi politique indissolublement unie à la loi religieuse et participant il son immobilité ; le régime des castes transmettant héréditairement dans les mêmes races le droit de commander et le devoir d’obéir; la force et la conquête sources du pouvoir ; le succès mesure du droit ; de vastes empires s’élevant sur les ruines les uns des autres ; les despotes succédant aux despotes ; un peuple prédestiné renonçant volontairement à la liberté républicaine ; partout les crimes des tyrans et les vices des esclaves; nulle aspiration vers un ordre politique meilleur; aucune idée, aucune doctrine sur le but de la société ni sur l’organisation du gouvernement : tel est le tableau que nous ont présenté les races asiatiques. La Grèce déroule à nos yeux un nouvel horizon. .A l’immobilité succèdent l’activité et le progrès ; à la monotonie , la variété des institutions et des événements; au culte du despotisme, le fanatisme de la liberté; à la soumission instinctive de l’esclave, l’obéissance raisonnée du citoyen; aux révoltes d’une foule abrutie , les luttes savantes des partis ; au mystère et au silence, 1a publicité et la parole. Les individualités se dessinent; les classes se distinguent ; les intérêts s’opposent aux intérêts ; les diverses formes- de gouvernement se
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produisent ; les effets de chacune d’elles, ses avantages et ses inconvénients sont reconnus. Les idées politiques se dégagent du sein des événements ; elles passent de l’étal concret à l’étal abstrait; le peuple des cités ne les applique plus instinctivement et sous la seule impulsion des passions du moment, mais avec réflexion et conscience de ses actes. La plupart des combinaisons applicables au gouvernement des hommes sont tentées et expérimentées ; les mots de servitude et de liberté, de tyrannie et d’indépendance, d’aristocratie et de démocratie, d’oligarchie et d’ochlocratic , inconnus aux dialectes de l’Orient, sont créés et entrent dans la langue usuelle. Au milieu d’une longue série de révolutions , de troubles, de guerres civiles, on déméle des doctrines parfaitement nettes, des idées arrêtées , dont l’application est poursuivie avec une constance réfléchie. Les partis, leurs chefs savent habilement subordonner leurs moyens à leur but.
Des hommes célèbres par leur sagesse, par l’étude de l’esprit et du cœur humain, reçoivent de leurs concitoyens la haute mission d'apaiser les troubles civils et de donner des lois à leur patrie. Enfin , après de longues et douloureuses expériences enregistrées par l’bistoire, apparaissent des écrivains de génie qui de la pratique de la politique déduisent la théorie et l’élèvent à la hauteur d’une science, la plus grande, la plus difficile de toutes. Là se posent et se formulent nettement les grands problèmes que font naître les rapports des hommes entre eux et la nécessité de soumettre à une direction commune l’indépendance des volontés individuelles. La raison de l’existence de la société, son but, sa forme, la constitution du meilleur gouvernement, les avantages et les inconvénients de la monarchie et de la république, de l’aristocratie et de la démocratie, sont savamment discutés. Ces graves questions sont portées à une hauteur, à une généralité, traitées avec
une profondeur qui n’onl guère été dépassées dans les
temps modernes.
Ii’élude des solutions données au problème de la souveraineté dans le monde grec se divise naturellement en deux parties, l’une relative aux faits historiques, à la politique appliquée, l’autre à la politique théorique, aux écrits des philosophes. Comme la pratique a précédé et engendré la théorie pure, comme cette théorie serait difficilement comprise et appréciée si elle était isolée des faits où elle puisa ses éléments et ses exemples, le mouvement général des événements politiques de la Grèce, la constitution de ses principales cités, leurs révolutions, le développement qu’elles révèlent dans les croyances et les idées doivent appeler d'abord notre attention.
La plupart des écrivains modernes qui ont le plus profondément pénétré dans l’histoire intime des peuples s’accordent à proclamer l’immense influence qu’exercent sur tout le cours de leur existence les faits qui en ont signalé et caractérisé les premiers instants. C’est dans leur enfance que les peuples , comme les hommes , reçoivent ces fortes impressions qui se perpétuent pendant toute la vie , et que le progrès de l’àge peut modifier et altérer, mais jamais effacer complètement. Croyances, idées, coutumes, mœurs, institutions , se trouvent en germe dans les premières habitudes contractées par la famille , par la tribu originaire. Le temps ne fait que développer ce germe et mettre en lumière, par une évolution successive, les divers éléments qu’il recélait. Ainsi le point de départ d’une société détermine le plus souvent la direction et le terme de sa marche à travers les siècles; le secret de son génie, le type originaire de son caractère se trouvent dans les premiers temps de son histoire, ou même dans les âges anté-historiques, connus seulement par de vagues traditions ou par les monuments de la poésie. La Grèce n’échappe point à
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celle observation générale. C’esl dans les siècles héroïques qu’il faut chercher les principaux trails de son caractère national , les premiers rudiments de ses institutions , les causes éloignées des événements et des révolutions des âges subséquents. Sans doute cette recherche n’est pas dépourvue de difficultés, car l’interprétation et 1a concordanccdes premières traditions grecques sont l'un des sujets qui ont donné lieu aux plus nombreux dissentiments entre les érudits. Déjà, dans l'antiquité, Plutarque, désespérant de porter la lumière au sein de ce chaos , s’écriait : « Ils k ont vraiment à dessein embarrassé de fables les avenues » de leur histoire ; jamais on ne connaîtra leurs antiquités. » Cependant lorsque , renonçant à démêler des événements positifs, à établir un ordre chronologique dans les traditions fabuleuses , on se borne à y chercher des indications sur les mœurs, les institutions, le gouvernement des premières tribus grecques, il est possible de constater quelques faits généraux et caractéristiques , d’établir quelques principes qui jettent un grand jour sur les périodes ultérieures et sur la marche progressive des sociétés helléniques.
Les temps les plus anciens auxquels se rapportent les récits mythologiques sont entourés d’épais nuages, qui défient les efforts de la plus pénétrante critique. Si la théogonie grecque, suivant l’ancienne hypothèse d’Évhémère, n’est qu’une tradition défigurée de l’histoire des premiers âges , elle correspond à des siècles de profonde barbarie , où des chefs farouches exerçaient un empire fondé sur la terreur et la violence, et s’abandonnaient sans frein à leurs passions brutales. La première période de l’âge héroïque, qui s’étend jusqu’à la guerre de Thèbes, est encore trop enveloppée de fables et d’allégories pour que l’on puisse en tirer aucune induction historique. Une critique éclairée et sévère a démontré l’inanité des interprétations et de 1a L 6
chronologie qu’une érudition trop confiante avait cru pouvoir élever sur cette base fragile '. C’est dans cette catégorie que doivent être rangés la plupart des récits relatifs aux origines de la nation hellénique et de sa civilisation.
Mais , si cette antique période est fermée à toute investigation rationnelle, il n’en est pas de même des derniers siècles de l’âge héroïque compris entre la guerre de Thèbes et l’aurore des temps historiques. Là, nous trouvons des sources précieuses , des documents presque contemporains dans les poèmes homériques, dans les ouvrages d’Hésiode, antérieurs au moins d’un siècle à la naissance de la chronologie grecque. Sans doute les événements et les personnages chantés dans les poèmes épiques appartiennent encore au monde fabuleux et légendaire et sont hors du domaine de l’histoire ; mais il n’en est pas de même des mœurs, des coutumes, des institutions qui y sont retracées. Ces poèmes peignent évidemment d’après nature l’état social et politique de leur temps; et cette peinture est d’autant plus fidèle et naïve que l’absence de documents historiques , le défaut de communications avec les peuples étrangers ne permettaient pas au poète d’emprunter scs couleurs à d'autres époques et à d’autres contrées. L’imagination humaine, quelle que soit sa fécondité, est toujours contrainte d’emprunter à la réalité les éléments de ses combinaisons. Le chantre d’Achille ne pouvait puiser à d’autres sources qu’à celle de son expérience et de ses observations personnelles, et c’est là ce qui donne à ses tableaux tant de fraîcheur, de charme et de vérité.
La société que dépeignent les poèmes homériques est depuis longtemps sortie de la barbarie et s’est élevée à un
1 Voir le savant ouvrage intitulé lliitory oj Greecc , by G. («rote esq. London, t. II. — Je me plais à reconnaître ici combien les savantes recherches de M. Grotc m’ont été utiles pour la composition de ce chapitre et des deux suivants.
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degré de civilisation assez avancé. Déjà les villes sont entourées de remparts formidables et renferment dans leur enceinte des édifices somptueux. L’agriculture et la plupart des arts utiles sont pratiqués. Les mœurs sont encore simples et rudes, mais pourtant bien éloignées de la grossièreté des peuples sauvages. La propriété immobilière et individuelle est établie, les liens de la famille sont l’objet d’un respect religieux , la transmission héréditaire des biens est une coutume générale. Diverses classes se distinguent nettement au sein de cette société : au premier rang brillent les princes, les chefs, hommes riches et d’illustre origine. Viennent ensuite les hommes libres dont la subsistance est assurée parla possession d’un fonds de terre ou par l’exercice d’une profession, d’un art ou d’un métier, prêtres, hérauts, bardes, médecins, charpentiers, forgerons, cultivateurs et fermiers , navigateurs ou pirates , car ces deux professions se confondaient le plus souvent. Une troisième classe est formée par les mercenaires libres (thêtes) ou prolétaires , réduits pour vivre à louer leur travail journalier. Ce sont les plus malheureux des hommes libres, et leur sort est signalé par Achille commo le dernier terme de la misère humaine, comme la plus cruelle infortune que l’on puisse souhaiter à un ennemi. Hésiode recommandait de les employer aux travaux agricoles de préférence aux esclaves , comme plus économiques, parce qu’on était dispensé de les entretenir quand on ne les occupait pas. Enfin apparaissent les esclaves , moins misérables peut-être que les mercenaires. Ce sont en général des captifs faits à la guerre ou des hommes libfes enlevés par les brigands et les pirates et vendus aux riches propriétaires. Ils semblent avoir été relativement peu nombreux et assez bien traités, à l’exception des femmes condamnées aux travaux les plus pénibles , tels que la mouture du grain. Us pouvaient être affranchis, et recevaient alors le plus souvent une cabane,
un loi de terre et une épouse. C’est l’espoir que nourrit, dans Y Odyssée, le fidèle esclave d’Ulysse , Eumée, né dans une condition libre, mais vendu dès son enfance par des ravisseurs.
Le gouvernement de celte société se concentre dans la personne du roi , auquel Y Iliade décerne souvent le titre de pasteur du peuple. Les États sont peu étendus et ne comprennent qu’une ville et son territoire, ou le district occupé par une tribu qui n’a pas encore substitué à ses villages une demeure entourée de remparts. Leroi conduit son peuple à la guerre, le gouverne et le juge pendant la paix. Son pouvoir est absolu et n’est restreint par aucune loi positive. Il est de plus chef de la religion et offre aux dieux des prières publiques et des sacrifices destinés à appeler leur faveur sur la nation. Un vaste domaine lui est attribué comme une dépendance de sa haute position , et le produit de scs terres et de ses troupeaux est en partie consacré à une hospitalité grossière mais abondante. Une part considérable lui est réservée dans le butin pris sur l’ennemi , ses sujets lui offrent fréquemment des présents pour obtenir sa faveur, détourner son inimitié, ou se racheter de ses exactions.
Tel était le roi des temps héroïques. Toutes les fonctions législatives, exécutives et judiciaires se réunissaient sur sa tète au caractère sacré du pontife. U avait recueilli son pouvoir comme un héritage de ses ancêtres et remontait par une longue suite d’aïeux jusqu’à un dieu fondateur de sa race. Souvent même l’un de ces amours qu’admettait la crédulité antique passait pour avoir plus directement encore versé dans ses veines le sang des immortels. Le peuple le respectait comme un être d’une nature surhumaine; attentif à sa voix , il applaudissait à ses propositions et s’empressait d’obéir à ses ordres, \on-seulement la résistance, mais encore la critique de ses actes était présentée sous un
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jour odieux. Bien que le pouvoir du prince n’eût d’au Ire base que les sentiments et les croyances du peuple , et que l’obéissance fût volontaire de la part des sujets , le roi n’était nullement considéré comme tenant son autorité de leur consentement ni comme leur devant compte de 1’usage qu’il en ferait. Il était réputé ne tenir son pouvoir que de sa naissance et de la faveur des dieux ; il était , s’il est permis d’employer cette expression moderne, roi de droit divin. Le sentiment général ne comprenait pas un autre gouvernement, et Homère résume les idées politiques de son temps dans ces vers : u Rien de pire que la multiplicité » des chefs. N’ayons qu’un seul chef, un seul roi , celui à s qui Jupiter a donné le sceptre et le pouvoir tutélaire »
Cependant l’illustration de la naissance n’aurait pas suffi pour entretenir dans le cœur du peuple le sentiment du respect et de l’obéissance. 11 fallait que le roi soutint sa dignité par l’éminence de ses qualités personnelles. 11 devait être brave dans le combat, sage dans le conseil, éloquent devant la foule et exceller dans ces exercices athlétiques que les Grecs aimaient déjà à contempler. La possession de talents moins relevés ajoutait encore à sa considération, et c’était chez lui un titre de plus au respect de ses sujets que de savoir construire un navire ou tracer avec rectitude un sillon *. Sans doute ces éminentes qualités ne pouvaient pas se trouver toujours réunies sur la tête du prince; mais du moins ne devaient-elles pas lui faire complètement défaut. La stupidité , la lâcheté eussent été des motifs de déchéance ; l’extrême vieillesse obligeait un chef chargé d’années, comme Pélée et Laërte*, à résigner son pouvoir à son fils. Du reste, les qualités morales , telles que le désintéressement , la modération et la
1 Iliade, II, v. 204.
s Odyssée, XVIII, v. 365-375; XXIII, v. 188. — Iliade, VI, v. 314.
‘ Odyssée, XI, v. 496; XXIV, v. 136-218.
justice, étaient moins nécessaires au prince que la force et le courage. La violence, la rapacité étaient tolérées de sa part, et n’empêchaient pas qu’on lui décernât par déférence les titres de bon et de juste , qu’il ne méritait guère par sa conduite. L’épithète opposée, méchant, mauvais, est appliquée dans le langage homérique à l’homme pauvre, humble et faible, fût-il d’ailleurs vertueux, dont ou n’a rien à craindre ni à espérer.
Ainsi l’illustration d’origine , la faveur des dieux , les qualités personnelles d’un chef militaire, voilà quelles étaient les conditions d’exercice de la royauté héroïque.
Au-dessous de la royauté prennent place deux institutions qui n’en sont que les annexes , ne jouent qu’un rôle très-secondaire, mais qui sont destinées à recevoir plus lard un grand développement, et forment le trait d’union entre le gouvernement héroïque et celui qui dominera dans les cités de l’ère républicaine. Ce sont le conseil des chefs (boulé) et l’assemblée générale des hommes libres (agora). Ces deux réunions n’ont nullement pour objet de partager ou de limiter le pouvoir du roi ; elles sont plutôt des moyens d’exercice de son autorité. Les chefs secondaires, les hommes distingués comme le roi , bien qu’à un rang inférieur, par la naissance et la richesse1, forment sous sa présidence un sénat investi d’attributions purement consultatives. Le roi s’éclaire de leurs avis respectueux et prend seul une décision souveraine. Puis on convoque l’assemblée générale des hommes libres, et le roi ou l’un des chefs qu’il a désigné lui notifie la décision qui vient d’être prise. Quelquefois l’agora est réunie pour assister aux discussions ou aux querelles des chefs, ou pour servir
* Us sont désignés , comme le roi lui-méme , par le titre de basileus, anax , qui sont des termes génériques appliqués à tous les membres de l’aristocratie. La race qui fournit lo chef suprême, est appelée la plus royale, basileutaton.
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de témoin aux engagements qu’ils contractent ou aux menaces qu’ils s’adressent. C’est ainsi que Télémaque , dons le second livre de Y Odyssée, convoque l’agora des habitants d’Ithaque pour enjoindre en leur présence aux poursuivants de Pénélope de cesser le pillage auquel ils se livrent sur les biens d’Ulysse. Mais dans aucun cas l’assemblée générale n’est appelée à voter, à prendre une décision sur une proposition des chefs. Son rôle est purement passif; il se borne à entendre et obéir.
Le second livre de l 'Iliaxle retrace une scène qui met bien en lumière le caractère de l’agora homérique. Agamemnon réunit les Grecs et leur annonce l’intention de lever le siège de Troie. Ce n’est qu’une fiction destinée à éprouver la constance de l’armée. Mais la foule prend la proposition au sérieux et se précipite vers ses navires pour les mettre à flot. Alors Ulysse détourne les chefs de ce dessein par des discours flatteurs, tandis qu’il réprimande le peuple avec rudesse, le frappe de son sceptre et le ramène aux sièges de l’agora. Le seul Thersite proteste et élève , suivant sa coutume, de violentes récriminations contre Agamemnon. Malgré leur justesse, Ulysse lui administre une correction manuelle aux applaudissements de la foule, et le contraint au silence. Puis, de concert avec Wstor, il ramène l’assemblée à la persévérance sans faire entendre aucun blâme contre la maladresse d’Agnmemnon. Ainsi le peupleobéit sans murmure aux ordres contradictoires deses chefs. L’opposition , la critique , même la mieux fondée , sont un objet de réprobation générale et personnifiées dansle type odieux et ridiculcde Thersite. Celte scène, qui, au dire de Xénophon 1 , excitait un vif déplaisir chez les démocrates d’Athènes , montre toute la différence qui sépare l’agora homérique de ces assemblées où les fiers
* Xénophon, Memorah. 1-2-9,
citoyens de la ville de Minerve décidaient la résistance au grand roi et la guerre du Péloponnèse.
Tel fut le gouvernement héroïque. Malgré la concentration du pouvoir entre les mains du roi et le rôle secondaire du conseil des chefs et de l’assemblée du peuple , ce gouvernement diffère profondément du régime des grands empires asiatiques et constitue un remarquable progrès. Là point de palais inaccessible dérobant aux yeux du peuple l’indolente idole du despotisme, point de vizir investi de la toute-puissance. Le roi exerce l’autorité par lui-mèmc et doit déployer des qualités personnelles pour conserver le respect de ses sujets. Le mystère et le silence sout remplacés par le grand jour et la publicité. L’opinion du peuple n’a pas encore d’organes avoués ni de puissance coercitive ; mais elle doit exercer une certaine influence sur des princes obligés d’agir et de parler toujours en présence de la foule. Le conseil des chefs a déjà une certaine participation au gouvernement, et l’on prévoit que l’assemblée des hommes libres sortira un jour du rôle passif où la retient la prépondérance des hautes classes.
Le peu d’étendue des Etats constitue encore une différence entre la royauté grecque et celle des empires asiatiques. Chaque vallée , chaque île ou presqu’île , chaque tribu forme un corps distinct gouverné par un roi , et ne se rattache aux autres Etats de l’Helladc que par l’unité de langage et le sentiment d’une origine commune. La configuration si accidentée d’un territoire hérissé de montagnes, creusé de golfes profonds, souvent insulaire, est la eau se prem ièr e de celle extrême division . On comprend qu ’au sein d’Etats aussi restreints le pouvoir d’un seul ne peut trouver les mêmes ressources , les mêmes moyens coercitifs que dans les vastes empires où chaque partie peut être comprimée par les forces réunies du tout, où s’établissent aisément des impôts, des troupes régulières. Dans les
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petits royaumes grecs tout homme libre est guerrier, le roi ne vit que du revenu de ses domaines. Son pouvoir ne repose donc que sur le consentement tacite des sujets, et l’on sent que, du jour où ce consentement lui manquera, il devra faire place à de nouvelles combinaisons. Là réside donc une cause de changement et de progrès.
Enfin l’organisation sociale et religieuse ne se distingue pas moins nettement de celle des peuples de l’Orient. Les hommes ne sont point parqués dans des castes fermées. Les armes ne sont pas aux mains d'une race distincte, ni les choses sacrées le privilège exclusif d'un ordre de prêtres héréditaires. De même que tous les hommes libres sont guerriers, tous peuvent participer au culte. Les rois, les chefs ont le droit d’offrir des sacrifices. Il y a bien des prêtres, des devins, des familles spécialement consacrées aux autels de certaines divinités; mais ils ne jouissent d’aucune exemption particulière, et ne se distinguent point par leur genre de vie du reste de la nation.
Les derniers temps de l’àge héroïque furent signalés par un événement dont l’unanimité des traditions grecques ne permet pas de mettre en doute la réalité , et qui exerça une grande influence sur le mouvement politique de la Grèce historique. Je veux parler de l’invasion générale de la Grèce méridionale par les tribus du Nord, célèbre dans la légende mythologique sous le titre de retour des Héraclides. A une époque impossible à déterminer, mais certainement antérieure de plusieurs siècles à la première olympiade, il s’opéra parmi les populations de l’Hellade septentrionale un déplacement général , analogue à ce mouvement bien plus vaste qui précipita plus tard les barbares sur l’empire romain. Les Ëpirotes envahirent l’Hémonie , à laquelle ils donnèrent le nom de Thessalie. Les Doriens, dont la patrie originaire n’est pas bien connue, et les Étoliens se jetèrent sur le Péloponnèse et renver-
sèrcnl le» ancienne» dynastie» achéenncs. Les envahisseur» constituèrent une aristocratie conquérante et réduisirent les anciennes populations libres au servage ou à une humiliante sujétion. Une partie de celles-ci alla chercher un refuge contre la servitude sur les rivages de l’Asie Mineure et y fonda ces colonies ionienne» et éoliennes, qui s’élevèrent à un »i haut degré de richesse et de puissance.
L’invasion doriennc ne changea pas les conditions du gouvernement héroïque. Elle ne fit que substituer aux dynasties des Pélopides celles des descendants d’Hercule et de Persée, et à l’aristocratie nobiliaire des Achéens celle des Doriens conquérants. Des dynasties héraclides s’établirent à Argos, à Sparte, à Mcssènc, à Corinthe et à Sicyone, et plusieurs d’entre elles se maintinrent jusqu’aux temps historiques.
Choie du gouvernement héroïque. — L’oligarchie nobiliaire. — I.’ère de» tyran». — La révolution républicaine.
Il est probable que le gouvernement héroïque était encore généralement répandu dans la Grèce propre et dans le» colonies au temps d’Hésiode, c’est-à-dire vers la fin du ix* siècle avant J.-C. Mais il avait perdu son caractère patriarcal, ou plutôt, par suite du progrès général des esprits, ses abus étaient devenus plus sensibles, et déjà se préparait la révolution qui devait le renverser. On ne rencontre plus dans les ouvrages d’Hésiode cet enthousiasme, cette admiration sans mélange pour les rois, qui forment un trait si saillant des poésies homériques. Le chantre des travaux et des jours se répand en plaintes amères contre l’iniquité et la corruption dont les rois se rendaient habituellement coupables dans l’administration de la justice. Il prédit et appelle sur leur tête la vengeance
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de Jupiter '. U dépeint sous les plus sombres couleurs la perversité des hommes de son temps , et déplore l’altéra- Lion profonde des anciennes mœurs *. Ces plaintes du poëte prouvent que les institutions politiques avaient cessé de répondre aux besoins de la société, et que l’on en ressentait les imperfections qui étaient restées inaperçues ou tolérées dans les âges antérieurs. La révolution était déjà faite dans les esprits ; elle ne larda pas à s’accomplir dans les faits. Au moment où s’ouvre la période historique de la Grèce, vers le milieu du vin” siècle avant l’ère vulgaire, le gouvernement héroïque avait presque partout fait place à de nouvelles combinaisons politiques.
L’oligarchie nobiliaire , telle fut la forme du gouvernement qui se substitua, dans la plupart des cités grecques, à la royauté des héros. Le conseil des chefs, cet élément subordonné du gouvernement homérique, absorba le prince et se partagea ses attributions. Du rôle d’une réunion consultative, il passa à celui d’assemblée délibérante, de sénat souverain , et fit exécuter ses décisions par des magistrats électifs, temporaires et responsables. Nous ignorons comment cette révolution s’accomplit; il parait qu’elle s’opéra en général sans violence et par le cours naturel des événements. Tantôt la branche royale s’éteignit et ne fut pas remplacée; quelquefois, après la mort du roi, son fils ne fut reconnu que comme archonte ou fut écarté pour faire place à un magistrat élu parmi les principaux. A Athènes, s’il faut en croire la tradition, on abolit la royauté par estime pour cette royauté même, nul homme n’étant digne de succéder à Codrus ; on ne voulut reconnaître d’autre roi que Jupiter. A Corinthe, les membres de la dynastie héraclide des Bacchiades, s’étant élevés au nombre de deux cents, s’accordèrent pour ne pas donner
* Hésiode, Op. el di., v. 31, 200-203.
1 Idem, v. 182-199.
HISTOIRE DE LA SOl'VER AINETK.
de successeur au roi décédé et pour nommer parmi eux un prytane annuel. A Sparte, à Argos, les rois furent maintenus, niais leurs pouvoirs furent limités par l’établissement d’éphores destinés il les contenir et les surveiller.
Bien que cette révolution fût essentiellement oligarchique et n’apportât aucun changement favorable à la condition de la masse des hommes libres, elle n’en signale pas moins un progrès important dans les idées politiques de la Grèce. L’autorité perd son caractère divin et surnaturel, et devient uue institution purement humaine, établie dans l’intérêt de ceux qui y sont soumis. Pour la première fois nous voyons se former une communauté de citoyens , c’est-à-dire, suivant la définition d’Aristote, d’hommes capables tour à tour de commander et d’obéir. Pour la première fois nous voyons appliquer à l’administration des affaires publiques un système préconçu et réfléchi, et formuler quelque chose d’analogue à une constitution politique. La création du souverain collectif appelé la cité ; la division des pouvoirs en législatif et exécutif ; l’attribution du premier à un corps investi du droit non-seulement de délibérer , mais de décider , du second à des magistrats responsables : tels sont les principaux traits de cette grande innovation par laquelle le génie progressif de la Grèce se distingue si nettement de l’immobilité asiatique. Tandis que les Orientaux ne savaient que changer la personne investie du despotisme, les Grecs imaginèrent de changer l’institution elle-même , et ouvrirent ainsi la carrière à cette série de tentatives et de modifications qui devaient appeler successivement à la jouissance des droits politiques un nombre de plus en plus étendu de membres de la société. I.es oligarchies qui succédèrent à la royauté héroïque ne comprenaient que les familles distinguées par l’illustration de leur naissance et en même temps investies de grandes propriétés territoriales. On ap-
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l>clail leurs membres Eupatridcs , Géomores , c’est-à-dire nobles, propriétaires fonciers. Ils constituaient une classe fermée, inaccessible au reste des hommes libres, destitués de tout droit politique et réduits à la condition de sujets. La force militaire de cette aristocratie consistait en cavalerie, qu’elle montait au moyen de ses nombreux troupeaux. Son gouvernement, dirigé par des vues exclusives et égoïstes, ne fit guère que substituer pour la masse du peuple une oppression multiple à celle d’un seul chef. Dans la suite, la classe des petits propriétaires et des artisans s’enrichit par le travail cl le commerce ; sa milice se couvrit d’une armure et composa la redoutable infanterie des hoplites ; le développement de la marine forma de nombreux matelots également habiles à manier la rame et la pique. La classe inférieure ne supporta plus qu’impaliemment le joug de l’aristocratie.
Alors éclata une nouvelle révolution aussi générale que la première. L’oligarchie de naissance fut partout renversée. Mais ce ne fut pas l’aristocratie de la richesse ou la démocratie qui lui succédèrent , cc fut le despotisme d’un seul. Les septième et sixième siècles avant Jésus- CInisl sont l’àge des tyrans. On sait que les Grecs désignaient par ce titre tous ceux qui s’emparaient de l'autorité suprême dans une cité précédemment soumise à un régime républicain , quel que fût d’ailleurs le caractère de leur gouvernement. Ces tyrans furent des ambitieux sortis le plus souvent du sein de l’aristocratie, et qui profilèrent des dissensions publiques pour se saisir du pouvoir. Mais ils n’employèrent pas tous les mêmes moyens. La plupart se firent les champions des griefs et des souffrances de la classe inférieure, se concilièrent sa faveur, se mirent à sa tète pour renverser l’oligarchie les armes à la main , puis confisquèrent à leur profit personnel les bénéfices de la victoire. Tels furent les démagogues guerriers
HISTOIRE DE LA SOUVERAINETÉ, des premiers temps historiques , qu’il ne faut pas confondre avec les démagogues des siècles suivants, qui n’employaient que la parole pour exciter les passions de la multitude , et ne s’exposaient point aux dangers des combats Cypselus à Corinthe, Pisistrate à Athènes, Panætins à Lcontium en Sicile , Théagènc à Mégare , Aristodème à Cumcs en Italie, Orthagoras à Sicyonc, appartiennent à cette première catégorie de tyrans. Quelquefois un magistrat exécutif, nommé pour un temps par l’aristocratie ellemême, se perpétuait dans son pouvoir avec l’appui du peuple et en étendait les limites. Ainsi agirent Phalaris d’Agrigcnle , les tyrans de Milet et des autres cités ioniennes. On vit Phidon d’Argos , descendant des anciens rois , dont le pouvoir avait été réduit par l’oligarchie, renverser les limites posées à son autorité et reconquérir un sceptre absolu. D’autres, enorgueillis de leurs richesses, soldèrent des bandes armées et se saisirent de l’acropole ou citadelle. Telles furent l’entreprise de Polycralc à Samos, que couronna le succès , et la tentative malheureuse de Cylon d’Athènes. Enfin, quelques cités grecques instituèrent une magistrature extraordinaire, l’œsymnétie, qui dégénéra souvent en tyrannie. L’aesymnète était un dictateur, élu par les citoyens pour un temps limité , placé à la tête des forces militaires , et chargé de pourvoir à quelque péril urgent ou de mettre un terme à de ruineuses dissensions civiles. Pillacus, revêtu de cette dignité à Mitylènc sa patrie, lui donna des lois , apaisa les troubles civils et abdiqua le pouvoir entre les mains d’une aristocratie tempérée. Le poëte Alcée , chef du parti démocratique de Mitylènc , fut réduit à s’exiler, cl s’en vengea par une épigramme peu spirituelle qui est parvenue jusqu’à nous.
Le gouvernement des tyrans eut pour effet de consoin-
1 Aristote, Polit., li». V, ch. V.