‹ Histoire de la SuisseChapitre 10 sur 44 · I/HBLVÉTIE DEVIENT USB PROVINCE ROMAINE. (50 ANS AVANT J.-C · texte numérisé non relu

I/HBLVÉTIE DEVIENT USB PROVINCE ROMAINE. (50 ANS AVANT J.-C

Le spectacle des fertiles et opulentes contrées que les Helvétiens avaient parcourues dans leur expédition dans les Gaules , leur avait laissé de séduisans souvenirs. Long-temps après les exploits de Divicon , ses compagnons d'armes s'entretenaient encore avec regret de ce ciel doux , de ces campagnes délicieuses, couvertes de vignes et d'oliviers , dont les neiges de l'hiver blanchissaient à peine la surface. Les voyageurs et les habitans de l'autre rive du Rhin , avec lesquels l'Heivétie était unie par des relations de commerce, venaient encore confirmer ces descriptions qui allumaient la cupidité d'un peuple pauvre et sauvage.

Parmi les hommes les plus considérés alors dans l'Heivétie, était le riche et puissant Orgé-

torix ».Dix mille serfs des deux sexes cultivaient, dit-on, ses terres et faisaient paître ses nombreux troupeaux. Il jouissait d'une égale considération dans la partie de la Gaule voisine de l'Helvélie , et était même lié avec la noblesse de cette contrée. Orgétorix était ambitieux. Il s'adressa d'abord aux principaux personnages de son canton, puis aux autres chefs du pays, puis enfin aux simples membres des communes :

« Pourquoi, leur dit-il, fatiguer inutilement nos bras à fertiliser un sol rocailleux qui fournit à peine k la pâture des bestiaux et à la subsistance des hommes ? Osons pénétrer dans les Gaules ; là nous trouverons en abondance des champs fertiles dont la facile conquête coûtera peu d'efforts à notre valeur. » Ces discours enflammèrent les esprits; bientôt la fureur de l'émigration s'empara de toutes les têtes. Les communes assemblées décrétèrent unanimement les préparatifs du départ. Trois ans furent consacrés a cultiver les terres et à réunir les provisions nécessaires pour le voyage. On devait s'occuper dans l'intervalle à se faire des alliés

' En allemand ffordriek ou Hordreich, mol qui pourrait bien n'avoir été qu'un surnom. T.

et des auxiliaires, et à prendre toutes les mesures propres à assurer le succès de cette entreprise hasardeuse.

Orgétorix, flatté d'avoir fait goûter ses projets, n'en fut que plus ardent a en poursuivre l'exécution. Rien n'égalait son activité; il parcourut les cantons , alla négocier avec les peuples qui habitaient sur l'autre rive du Rhin et avec leurs chefs; leur demanda le libre passage pour les Helvétiens sur leur territoire, fit de fastueuses promesses, et laissa peut-être percer trop de jactance dans ses discours. Il donna même sa fille en mariage à un prince du voisinage, ayant déjà l'air de se regarder lui-même comme le chef suprême et le roi des Helvétiens.

Ces démarches ne tardèrent pas à donner de l'ombrage a ses compatriotes. On commença à soupçonner que ses projets ne tendaient pas à moins qu'à s'élever de ses propres mains un trône sur les ruines de l'antique liberté nationale. Une loi des cantons condamnait a périr dans les flammes quiconque oserait attenter aux droits et à la liberté du peuple. Orgélorix fut sommé de comparaître devant ses juges, et de répondre aux accusations portées contre lui. Il s'y refusa et voulut même armer ses partisans

pour sa défense. Alors les communes se déclarèrent contre lui. Voyant que tout espoir était perdu, il se donna la mort.

Lorsqu'on fut arrivé au terme des trois années destinées aux apprêts de l'expédition, le peuple des quatre cantons 1 se mit en mouvement et disposa tout pour le départ. Les hommes en état de porter les armes ouvrirent la marche. Le vieux Divicon, qui, cinquante ans auparavant, avait défait les Romains sur les rives du Léman, était à leur tête. On voyait défiler à la suite les femmes et les enfans , et un long convoi de chariots chargés de provisions et d'effets précieux. Les Helvétiens avaient brûlé en partant toutes leurs habitations, et réduit en cendres douze villes et quatre cents villages, afin de

1 Ces quatre cantons, que l'auteur a néglige de nommer, étaient celui des Tiguriens , qu'on a déjà fait connaître ; celui des Tugtniens, qui parait correspondre au canton de Zoug actuel qui en formait au moins le centre ; celui des Urbigènes ou Verbigèncs, que quelques auteurs placent dans le canton de Vaud, tandis que d'autres le placent dans le bassin inférieur de l'Aar, ou l'Argovie actuelle ; enfin celui des Ambrons, sur lequel il règne une telle incertitude, qu'il n'est pas même sûr qu'il ait fait partie de l'Hclvétie, quoique l'étymologie du mot Ambrons { Am-Rhon ) puisse faire soupçonner que cette peuplade habitait les bords du Rbonc. T.

s'ôter tout désir de retourner dans le pays qu'ils abandonnaient. De nombreux auxiliaires étaient venus les joindre des rives du lac de Constance et du pays des Rauraques, situé dans l'angle extérieur que forment le Jura et le Rhin, au nord-ouest de l'Helvétie. Ces nouveaux alliés, au nombre de plusieurs milliers , avaient voulu partager les périls et la gloire de cette expédition.

Cette troupe immense d'émigrans, franchissant les obstacles que la nature du terrain pouvait opposer à sa marche , ne tarda pas à arriver sur les frontières de l'Helvétie. Elle formait un total de trois cent soixante mille individus. Elle se dirigea sur Genève, ville alors habitée par les Allobroges , peuplade belliqueuse , alliée des Romains.

A l'époque où nous avons conduit cette histoire (58 ans avant J.-C), Rome était parvenue au faîte de la puissance. La liberté, l'héroïsme et la sagesse de ses citoyens l'avaient élevée a ce point de grandeur. Reine de l'Italie par ses armes et par ses lois , elle avait étendu son empire depuis la Gaule jusque dans la Palestine. Le plus grand de ses généraux, Jules-César, était accouru à Genève , à la nouvelle du danger qui menaçait les Allobroges.

Instruit de l'approche des Helvétiens, et de leur intention de passer le Rhône à Genève, César fît rapidement élever le long de ce fleuve , à partir de cette ville , une muraille longue de neuf mille pas sur seize pieds de hauteur, avec des tours fortifiées de distance en distance pour intercepter le passage à l'ennemi. Les Helvétiens , forcés de se détourner de leur route, se dirigèrent vers l'extrémité du Jura, et allèrent défiler le long de cette gorge étroite par laquelle le Rhône précipite ses eaux vers la Gaule. Des rochers à pic au-dessus de leurs tètes , d'affreux abîmes et le fleuve mugissant sous leurs pieds, rendaient cette marche aussi incommode que périlleuse.

A peine étaient-ils arrivés sur le revers de la montagne, à l'entrée des plaines de la Gaule, que César les atteignit. Il défit les Tiguriens demeurés à la queue de la colonne. Le vieux Divicon s'approcha de César, et lui parla en ces termes : « Qu'ai -je à démêler avec toi et « avec ton peuple? Laisse -moi poursuivre ma « route en paix , ou songe a la journée du Lé- « man , et tremble que je n'immortalise encore « ces heux par la destruction des Romains. »

César lui répondit : a Les Dieux t'ont donné ja-

« dis la victoire sur les rives du Léman, pour te « faire sentir doublement aujourd'hui l'amertume « de ta défaite. Je te laisserai néanmoins con- « tinuer ta route en paix , si tu respectes mes « alliés , si tu leur restitues ce que les tiens leur « ont enlevé , et si tu me donnes des otages pour « gage de ta foi. » — a Des otages ! reprit fiè- « rement Divicon, des otages! sache, Romain, « que les Helvétiens ont appris de leurs ancê- « très à recevoir des otages , et non à en donner « à leurs ennemis ». »

Les Helvétiens se remirent en marche. Ils avancèrent lentement et péniblement pendant quinze jours, toujours suivis de près et harcelés par les Romains. Enfin, ils se retournèrent tout d'un coup, et fondirent avec une fureur irrésistible sur l'ennemi. Une bataille générale s'engagea dans les plaines de la ville gauloise de Bibracte, aujourd'hui Autun ; l'action dura depuis le matin jusqu'au coucher du soleil. Une bravoure impétueuse , mais sans art , était tout ce que les Helvétiens avaient à opposer au cou-

1 Ces discours n'ont pas été précisément prononcés tels qu'on les rapporte ici. Voir les Commentaires de César, Guerre des Gaules, chap. xm et xiv. T.

rage calme et à la tactique de leurs adversaires. Ces avantages donnèrent la victoire aux Romains. Les Helvétiens fuirent dans le plus complet désordre vers une éminence où leurs femmes, leurs enfans et leurs effets précieux étaient renfermés derrière un rempart de chariots.

L'ennemi les y suivit, força le rempart et fit un affreux carnage : hommes, femmes, vieillards, enfans, furent impitoyablement égorgés par le vainqueur. Un grand nombre d'entr'eux se donnèrent la mort, pour ne pas survivre à leur honneur et à leur liberté; d'autres s'enfuirent çà et la en poussant des cris de désespoir, et furent ramenés à César par les Gaulois. Les vaincus se jetèrent à ses pieds et implorèrent sa clémence. « Helvétiens, leur dit-il, posez a vos armes ; retournez dans le pays d'où vous « êtes venus; rebâtissez vos maisons; vivez, « comme vous l'a>%z fait jusqu'ici , au sein de « vos montagnes , et selon vos lois. Toute terre « suffit à l'homme quand l'homme s'y affec- « tionne. Vous ne serez poinl les esclaves de « Rome, vous vivrez dans son alliance et sous « sa protection «. »

» Ce discours no se trouve point dans les Commentaires de

Accablés d'humiliation et de douleur, les Helvétiens , à peine au nombre de cent treize mille, retournèrent dans leurs vallées, et rebâtirent leurs habitations dévorées par les flammes. César, de son côté , pour surveiller et contenir les Helvétiens , fit construire une place forte sur les bords du lac Léman , à peu de distance de Genève. Cette nouvelle ville reçut le nom de Noviodunum ou Nevidunum ; elle porte aujourd'hui celui de Nyon. D'autres stations militaires furent établies en divers endroits de l'Helvétie. Une garnison romaine fut cantonnée dans un lieu nommé Octodurum », au pied des Hautes- Alpes , dans le pays appelé aujourd'hui le Bas- Valais, pour garder le passage qui conduisait, au travers des montagnes, en Italie. Les habitans de cette large vallée que le Rhône parcourt avant de se jeter dans le Léman , vivaient heureux au sein d'une sauvage indépendance. Ils riVvaient

César. Le général romain dit simplement qu'il ordonna aux Helvétiens de retourner chez eux et de rebâtir leurs villes et leurs bourgs incendiés, et imposa aux Allobroges une réquisition de blé , pour faire subsister les Helvétiens à leur retour dans leur contrée. T.

» Martigny, au pied du grand Saint-Bernard , passage alors très fréquenté par les Romains. T.

aucune relation ni avec les Helvétiens ni avec les Romains. Ils levaient un impôt sur les marchandises qui traversaient les Alpes, et subsistaient en partie du brigandage qu'ils exerçaient sur les voyageurs.

À la vue des armées étrangères qui venaient s'établir dans leur pays , ces peuples coururent aux armes , assaillirent la garnison romaine dans son camp retranché , et ne cessèrent de la harceler jusqu'à ce qu'elle eût évacué leur territoire. Mais les Romains revinrent bientôt dans leur vallée avec des forces qui rendirent toute résistance inutile. Près de dix mille habitans, armés pour la défense de leur liberté , furent défaits, et leurs villages devinrent la proie d'un vaste incendie. Le Valais tout entier ne tarda pas à tomber sous la domination romaine.

Retranchés derrière leurs lacs et leurs montagnes couvertes de neige, les Rhétiens s'étaient crus jusqu'alors invincibles. Le long du cours de l'Inn , dans les vallées du Tyrol actuel , et dans les plaines de là Vindélicie , au nord-est du lac de Constance, des peuples unis avec eux par une étroite alliance et par les liens d'une commune origine, veillaient, comme autant de postes avancés, à la sûreté de leurs frontières. Livrés à

un genre de vie brutal et féroce , ils pillaient les voyageurs, ou sortant brusquement en hordes nombreuses des gorges de leurs montagnes , ils surprenaient et pillaient les villes d'Italie voisines de leur contrée. Fanatiques autant que barbares, ils immolaient souvent leurs prisonniers sur les autels de leurs dieux.

Pour mettre un terme a ces brigandages, l'empereur Auguste, vers l'époque de la naissance de Jésus - Christ, envoya à la fois deux armées dans la Rhétie , avec Tordre de pénétrer dans le cœur du pays. L'une franchit les Alpes et descendit dans la vallée de l'Inn ; l'autre traversa le lac de Vindélicie ou lac de Constance. Toute la Rhétie fut soumise après de sanglans combats. On raconte que les femmes se précipitaient au milieu des combattans, et écrasaient leurs enfans à la mamelle sur les casques de leurs ennemis , comme si la vie n'eût eu plus de prix aux yeux de ces sauvages montagnards , après la perte de leur indépendance.

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