‹ Histoire de la SuisseChapitre 11 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'helvétie sous les empereurs romai.is. (defcis CkS I DE J.-C.

jusqu'à l'aji 300.)

Les Helvétiens et les peuples du voisinage survécurent à leur liberté , mais pour vivre en sujets soumis sous la domination de l'empereur Auguste , maître absolu du plus vaste empire qui eût encore existé sur la terre. Auguste envoya des préfets, des administrateurs et des soldats dans cette contrée asservie, et y fit construire des forteresses pour tenir le peuple dans l'obéissance. Il comprit quel important boulevart le pays renfermé entre les Alpes et le Jura offrait pour la sûreté de l'Italie et de Rome, siège de son empire. Il s'attacha donc à traiteravec ménagementle peuple conquis, et respecta ses mœurs et ses usages , pour l'habituer à sa domination, et effacer d'humilians souvenirs. Il permit aux Helvétiens de se régir par leurs propres lois , et de nommer eux-mêmes leurs autorités lo-

cales. Les intérêts de chaque canton étaient réglés par l'assemblée des délégués de chaque commune ; mais le droit de faire des lois générales , celui d'établir des impôts, celui de faire la paix ou la guerre, étaient réservés à l'empereur «.

Après la mort d'Auguste, les empereurs qui vinrent après lui suivirent pendant long-temps le même système de modération et de douceur envers les peuples de l'Helvétie. Ils fondèrent un grand nombre de villes , y établirent des colonies , et les unirent entr'elles par de larges et belles routes. Les administrateurs et les militaires romains, accoutumés à une vie plus douce que les simples et pauvres habitans de cette contrée , élevaient partout des habitations élégantes et des édifices consacrés aux divertissemens publics , faisaient germer sur le sol helvétique les fruits de l'Italie, enseignaient au peuple les arts, les sciences et le commerce, et faisaient insensiblement

1 L'Helvétie fut d'abord incorporée par les Romains à la Gaule centrale ou lyonnaise. Plus tard, en conséquence d'une nouvelle division, l'Helvétie presque entière, la Rauracic, la Séquanie (Franche-Comté) et quelques autres contrées de moindre importance , furent réunies en une seule province sous le nom de Grande* Séquanaisc. La portion de l'Helvétie qui n'y fut pas comprise fut annexée ;\ la Haulc-RUétie. T.

connaître aux Helvétiens une richesse et un bienêtre ignorés de leurs grossiers aïeux. De simples bourgs devinrent de grandes villes , ornées de palais , de temples magnifiques , de bains publics , de cirques et d'amphithéâtres. La ville d'Aventicum , Tune des plus florissantes de PHclvétie au temps des romains , avait environ dix fois l'étendue de la ville moderne d'Avenche qui Ta remplacée. Les barques du lac de Morat venaient aborder au pied de ses murs. Sur remplacement aujourd'hui occupé parles deux hameaux d'Augst-Bâlois et d'Augst-Argovien, au confluent de la petite rivière de l'Ergeltz et du Rhin , s'élevait l'opulente ville d'Augusta, chef-lieu du pays des Rauraques ; ses ruines attestent encore aujourd'hui son ancienne splendeur. Toutes ces cités étaient éclipsées par la grande et superbe ville de Vindonissa, dont le nom n'est plus rappelé aujourd'hui que par celui du chétif hameau de Windisch , près du confluent de l'Aar, de la Liramat et de la Reuss. Ses faubourgs , ses palais et ses remparts couvraient un espace occupé de nos jours par trois villages et par la petite ville de Brougg dans le canton d'Argovie.

Ces brillantes innovations , cette magnificence inconnue , captivèrent les Helvétiens : ils suppor-

taient sans répugnance un joug allégé par la douceur de leurs maîtres, payaient régulièrement les impôts , concouraient aux dépenses publiques par des contributions volontaires , et envoyaient leurs fils servir dans les armées romaines. Ce bien-être nouveau leur fit oublier l'antique indépendance pour laquelle leurs pères avaient prodigué leur sang.

Mais le bonheur d'un peuple esclave est sans garantie. Les douceurs de la vie sont un bien précaire pour les hommes privés de la liberté. Les jouissances du luxe dont l'indulgence d'un maître absolu laisse jouir ses sujets, peuvent leur être ravies en un instant par le caprice de celui qui dispose arbitrairement de leur sort. Soixante-dix ans s'étaient à peine écoulés depuis la naissance de Jésus-Christ, lorsque l'empereur Galba fut assassiné, et remplacé sur le trône impérial par Othon 1 . Un parti puissant s'éleva contre le nouvel Empereur. Les principaux chefs de Tannée romaine, instruits de bonne heure de ce qui s'était passé à Rome , réunirent leurs voix pour porter sur le trône leur frère d'armes Vitellius , et le

» Il faut lire Othon, et non VUellius comme le porte l'ori ginal. T.

proclamèrent empereur. Les Helvétiens ,' qui ignoraient encore la mort de Galba , ne comprirent rien à cette démarche de l'armée, et crurent que les chefs s'étaient révoltés contre un empereur qu'ils affectionnaient. Les troupes stationnées dans l'Helvétie, nommément celles qui avaient leurs quartiers à Vindonissa , s'étaient livrées à mille excès. Cette soldatesque indisciplinée avait poussé l'audace jusqu'à s'emparer de la solde destinée à la garnison des Thermes helvétiques (Bade), sur la Limmat , composée de jeunes gens du pays. Les Helvétiens se crurent autorisés à intercepeter les courriers et les dépêches d'Aulus Caecina, commandant de Vindonissa. Exaspéré de cette mesure hardie, Caecina sortit de la place a la tête de sa légion , qui s'était donné et avait reçu le surnom de rapace. Il prit d'assaut et détruisit la citadelle des Thermes et la ville de ce nom, que ses bains chauds avaient élevée à un haut degré de prospérité; il ravagea le pays d'alentour , battit dans un sanglant combat les Helvétiens qui s'étaient avancés à sa rencontre, et poursuivit les vaincus jusqu'au delà du Bœzberg, un des derniers chaînons du Jura. Là ces fuyards furent rencontrés par un corps de cavalerie thrace qui en fit un grand carnage. Ceux

qui échappèrent à la mort cherchèrent un asile dans les forets et les cavernes, où ils furent pris et réduits en esclavage par un impitoyable vainqueur.

Ces cruelles vengeances n'assouvirent point la fureur de Caecina : il étendit ses dévastations sur toute THelvétie , sans épargner la ville d'Aventicum elle-même , capitale de cette contrée. Là vivait un homme riche et considéré, helvétien de nation, nommé Julius Âlpinus : le féroce Romain le fit jeter dans les fers comme auteur de la révolte, et l'envoya au supplice. Ni l'âge avancé de sa victime , ni son innocence attestée par une foule de témoins , ni les larmes et les prières de sa fille , Julia Alpinula , sa jeunesse sa beauté , et le caractère sacré de prêtresse dont elle était revêtue , ne purent fléchir le cœur du barbare guerrier.

Un cri universel de désespoir retentit dans THelvétie. On apprit alors trop tard que Galba avait cessé de vivre , et que Vitellius l'avait remplacé sur le trône. On se hâta de lui envoyer une députation pour implorer sa clémence. Les Helvétiens se prosternèrent aux pieds de l'empereur , et s'abaissèrent aux plus humbles supplications pour désarmer son courroux. Ils obtinrent leur

grâce , mais comme de vils esclaves l'obtiennent d'un maître orgueilleux qui insulte en pardonnant. Ils purent apprendre à quel prix on acquiert un bien-être auquel on a sacrifié son indépendance. Mais tout sentiment d'honneur national était éteint. Ni les massacres du Bœtzberg , ni les désastres d'Aventicum , ni les humiliations subies au pied du trône impérial, ne purent réveiller Tantique énergie du peuple helvétique, énervé par les douceurs d'une longue paix. On eut bientôt perdu le souvenir des maux passés, et l'on se livra de nouveau avec la même irréflexion aux délices d'une vie efféminée , ou aux agitations de la cupidité.

Endormis dans une aveugle sécurité, sans défense contre des périls dont leur molle insouciance écartait l'image importune, les Helvétiens devaient se réveiller au bruit des orages qui s'accumulaient au-dessus de leurs têtes. Le jour de leur destruction totale arriva avant qu'ils eussent rien fait pour la prévenir.

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