‹ Histoire de la SuisseChapitre 12 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'helyktie est envahie par les peuples du nord, (de l'an 300 à l'an 650.)

On était arrivé au temps où un concours d evénemens extraordinaires changea la face de l'Europe et du monde. L'empire que Rome s'était acquis sur l'univers était tombé avec les vertus sur lesquelles elle avait élevé l'édifice de sa puissance. Le paganisme, discrédité, avait fait place a une croyance nouvelle, et les hommes désertaient les autels de leurs fausses divinités pour embrasser le culte du vrai Dieu. La lumière du christianisme brillait du sein de l'Orient comme un astre nouveau, et allumait déjà dans les cœurs le feu d'une religion toule divine. On eût dit qu'une puissance céleste voulût confondre tous les peuples de la terre , comme la poussière que l'orage accumule en noirs tourbillons , pour faire jaillir de cet ébranlement universel les étincelles

de la foi chrétienne, et les répandre au loin dans toutes les contrées du monde.

Une masse effrayante de peuples bientôt suivis d'autres peuples accourus comme eux des régions inconnues du globe, fondit sur l'Occident, chassant ou exterminant par le fer tout ce qui se trouvait sur son passage. Ces barbares venaient des extrémités de, l'Orient et des âpres contrées du Septentrion. Les premiers qui se présentèrent furent les Allemands », peuple belliqueux et féroce de race germanique. Pendant deux siècles et demi de guerres non interrompues, ils s'étaient continuellement avancés dans le territoire romain, et avaient fini par s'établir sur les frontières de l'Helvétie; enfin (l'an 304) ils forcèrent, comme un torrent dévastateur, le passage des gorges du Bas-Jura, et se répandirent dans le pays. Depuis la Forêt-Noire jusqu'au pied des Alpes, ils portèrent partout la désolation; la terre se changea en un désert sous leurs pas ; les florissantes villes de Vindonissa et d'Avcnticum n'offrirent plus qu'un amas de ruines.

Les Romains et les Helvétiéns, qu'épargnait le

1 Allemamd, nom propre d'une tribu ou d'une réunion de tribus de la grande famille germanique. T.

fer des vainqueurs , étaient réduits au plus dur esclavage. Les Allemands se partagèrent entre eux tout le pays , avec ses terres et ses habitans, depuis le Rhin et le lac de Constance , jusqu'au lac des Quatre-Cantons et aux rives de l'Aar. Ces barbares aimaient la guerre , étaient jaloux de leur liberté, et ne faisaient cas que de leurs troupeaux. Ils dédaignaient les villes comme des prisons indignes d'hommes libres. Tout ce qui pouvait rappeler Rome et l'antique Helvétie tomba dans un honteux oubli ».

Bientôt après cette première invasion, les Huns, sortis des vastes déserts de l'Asie centrale, se précipitèrent en hordes nombreuses sur l'Occident. On eût dit qu'ils avaient te dessein "d'embrasser le monde entier dans leurs dévastations. Leurs traits hideux rappelaient à peine la figure humaine ; leurs mœurs étaient encore plus féroces que leur aspect n'était effrayant. Le meurtre et l'incendie avaient, signalé leur passage dans la Germanie, dans l'Italie et dans les Gaules. Quelques bandes, détachées de leur grande armée,

' L* Helvétie fut délivrée pour un temps considérable de la présence de ces barbares par les armes de l'empereur Constance-Chlore (305), et jouit pendant prés d'un siècle d'une assez complète tranquillité. T.

entamèrent le territoire helvétique, pénétrèrent dans la Rhétie, dans la vallée de l'Aar, et ravagèrent les campagnes d'Augusta et de Basilea , aujourd'hui la ville de Baie. Ils ne s'arrêtèrent nulle part, mais portèrent partout avec eux le carnage et la dévastation (400).

Les Bourguignons vinrent après eux (425). Ces hommes , d'une stature et d'une vigueur corporelle peu communes, s'établirent dans la Gaule orientale , s'étendant de là sur les deux côtés du Jura , dans la Savoie, dans la vallée du Léman , jusque dans le Bas- Valais, et s'avancèrent progressivement jusqu'à l'Aar *. Occupant ainsi tout l'espace où la langue française est aujourd'hui en usage , ils y construisirent des châteaux-forts ; ils relevèrent de ses ruines la ville de Genève , et bâtirent peut-être la ville d'Avenche sur les cendres d'Aventicum. Sur les hauteurs qui bordent le lac Léman, ils fondèrent Lausanne, près de

1 La rivière de la Reuss, qui coupe la Suisse actuelle en deux parties à peu près égales , du nord au midi , parait avoir séparé les Bourguignons des Allemands ou Souabes, qui avaient rc-" paru à peu près à cette époque dans l'Helvétie, et en possédaient la partie orientale depuis le Rhin jusqu'au pied des Alpes. T.

)gle

l'endroit où avait été naguère la ville romaine de Lausonium, ainsi que plusieurs autres villes et villages qui datent de l'époque de la conquête des Bourguignons.

Un autre peuple conquérant envahit à son tour l'Helvétie : les Goths, qui avaient déjà étendu leur domination sur l'Italie, traversèrent du midi au nord les Alpes rhétiennes, se rendirent d'abord maîtres de la Rhétie (489), s'avancèrent ensuite à l'occident , par-delà le lac de Wallenstadt, jusqu'aux deux Sitler, dans le pays d'Appenzell, et, se dirigeant sur le Saint-Gothard, occupèrent les vallées d'Uri et de Glaris.

L'histoire de l'Helvétie pendant toute celte période , n'est qu'une longue série de désastres et de misères. Tout vestige de l'ancienne civilisation disparut : les arts furent oubliés ; les lois , les usages et les mœurs d'un âge plus heureux firent place à d'autres lois, à d'autres usages, à d'autres mœurs , empreints du caractère de barbarie des nations qui avaient conquis l'Helvétie. Le langage subit la même révolution : les idiomes grossiers des conquérans succédèrent à la langue polie des Romains. Le nom même iïllelvétie s'éteignit; on n'entendait plus désigner les habitans

de cette contrée que sous les noms à' Allemands, de Goths, ou de Bourguignons ».

Partout où les) Allemands s'établissaient, ils détruisaient les villes. Retiré dans son manoir rustique, ne connaissant d'autres richesses que ses nombreux troupeaux , dont la chair et le lait formaient sa seule nourriture, l'Allemand vivait entouré d'esclaves , hommes , femmes et enfans , qui lui servaient de laboureurs , d'artisans et de bergers. Lorsqu'il voulait du bien à un de ses serfs , il lui donnait l'usufruit de quelque portion de terre inaliénable , en échange de redevances et de corvées. Tout le pays occupe par ce peuple était en pâturages communs , et ouvert au libre parcours. Le sol jadis labouré fut laissé en friche; des forêts couvrirent les champs que la charrue romaine avait autrefois sillonnés; une zone de bois épais , repaires des loups et des ours , s'étendit autour du lac de Constance.

Dans la Rhétie , les Goths conservèrent leur esprit belliqueux, mais ils prirent insensiblement des mœurs plus douces, Ils assujettirent, à la vérité , le peuple a la servitude de la glèbe ; mais ils

1 L'Helvétie avait perdu son nom dès le temps d'Auguste , lorsqu'elle fut annexée à une des provinces de la Gaule celtique . T .

lui laissèrent ses antiques usages. Au lieu de détruire les forteresses romaines qu'ils avaient trouvées dans le pays vaincu, ils en bâtirent encore de nouvelles. Leurs seigneurs et leurs comtes habitaient dans des châteaux- forts, et administraient le pays au nom de leur roi qui résidait en Italie.

De tous ces conquérans, les Bourguignons furent ceux qui se montrèrent les plus humains ; ils se contentèrent de prendre pour leur part le tiers des terres et des hommes attachés à la terre. Quoiqu'au commencement ils traitassent les habitans du pays conquis en sujets inférieurs en droits à eux-mêmes , le rapprochement qui s'établit à la longue entre les vainqueurs et les vaincus, la fusion qui s'opéra entre leurs langues et leurs usages, finirent par confondre les deux peuples en un seul. Aujourd'hui encore cette population se distingue du reste de la confédération suisse, par une langue dans laquelle on retrouve, au travers de toutes les altérations qu'elle a subies, le fond de la langue des anciens Romains. C'est le français et les différens idiomes d'origine latine qu'on parle dans les cantons de Fribourg, de Vaud , de Genève , de Neuchâtel , dans le Bas-Valais et dans une partie du pays ap-

pelé YEvêché de Bâle y qui appartient au canton de Berne ».

Mais la domination de tous ces conquérans ne fut pas de longue durée ; il en survint un nouveau plus puissant , plus audacieux et plus politique que les précédens : c'était le peuple des Francs , sorti primitivement des Pays-Bas , et qui, après avoir porté la désolation dans la Gaule, s'était emparé de cette contrée, dès lors appelée France, du nom de ses nouveaux maîtres. Lorsque leurs masses armées se trouvèrent en contact avec les établissemens que les Allemands avaient sur le Rhin , une longue et opiniâtre lutte s'engagea entre les deux peuples ; enfin, à la suite d'une des plus sanglantes batailles dont l'histoire ait conservé le souvenir a , les Allemands furent vaincus et effacés pour toujours de la liste des nations. Ceux d'entre eux qui habitaient les bords du Rhin , la Souabe et le territoire helvétique , subirent la loi du vainqueur. .

La monarchie fondée par les Bourguignons s'anéantit par l'effet de la discorde et les vices de

1 L'original dit seulement dans les pays de Vaud, de Fiibourg et de Neuchàtcl. T.

* La bataille de Tolbiac, l'an 496. Y.

langue d'origine latine, fut réunie à la Savoie, et reçut le nom de Petite-Bourgogne. Elle comprenait ce qui forme aujourd'hui les cantons de Vaud, de Genève, de Neuchâtel, deFribourg, de Soleure, et une grande partie de ceux de Berne et du Valais.

Les rois francs , chefs d'un peuple tout militaire, organisaient les pays comme une armée. Ils établissaient à la tête d'une grande province un duc ou commandant supérieur; ils nommaient des comtes ou commandans en second pour gouverner les arrondissemens ou sections de provinces *; enfin, le territoire de ces arrondissemens était subdivisé en grands domaines donnés gratuitement ou à titre de fief aux autres chefs moins élevés en grade. La rareté de l'argent forçait alors les souverains à s'acquitter par des donations de terres envers les guerriers dont ils voulaient reconnaître les services. En leur donnant ces domaines , ils leur conféraient en même temps la propriété des hommes , des maisons et des bestiaux qui se trouvaient sur les terres conquises; car les habitans devenaient alors serfs par le fait de la conquête. Le serf n'avait aucune

' En allemand Gauen.

propriété , et était tenu a payer une redevance pour tout ce dont son maître jugeait à propos de lui abandonner l'usufruit. La Thurgovie arec la Rhétie était soumise k la domination du duc de Souabe ou d'Allemagne; le reste de la ci-devant Helvétie dépendait du duc de la Petite- Bourgogne.

Ainsi , tout le pays avec ses habitans et tout ce qu'ils possédaient se trouva partagé entre les conquérons. Les terres que le roi n'avait pas données ou inféodées à ses comtes, a ses nobles ou k ses gens de guerre , demeuraient sa propriété , et étaient administrées pour son compte par les fermiers de la couronne. Les Francs libres, malgré la grande infériorité de leur nombre , formaient seuls la nation. La masse du peuple conquis n'était comptée pour rien dans l'Etat, était sans droits politiques et civils, asservie, avilie et sans défense. Le sort des serfs était si déplorable dans l'origine , que leur seigneur avait le droit de les punir, de les donner, de les vendre, et même de les mettre k mort sans autre loi que son caprice. On les considérait moins comme des hommes que comme un vil bétail. Aucune cérémonie religieuse ne so-

lennisait leur union nuptiale, et les enfans qu'ils mettaient au jour devenaient la propriété du maître de la mère, quand le père appartenait à un autre seigneur. Telles étaient les institutions et les mœurs de ces temps barbares.

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