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CHAPITRE VII

ETABLISSEMENT DU CHRISTIANISME DANS l'hILYETIE.

Au sein des ténèbres de la barbarie dans laquelle était plongé l'Occident , de pieux missionnaires préchant l'évangile, pénétrèrent dans l'Helvétie pour y porter la lumière de la foi chrétienne. C'étaient des guerriers qui avaient recueilli dans d'autres contrées la parole du salut, des hommes d'un rang illustre, souvent des fils de rois , qui foulaient aux pieds les plaisirs du monde , pour aller, à l'exemple des apôtres, confesser le Christ au milieu des Païens.

On prétend que dès le temps de la domination romaine, à peine deux siècles après la naissance de Jésus - Christ, un prince nommé Lucius était venu dans les montagnes de la Rhélie apporter, au péril de sa vie, les précieuses semences de la foi. Plus tard, d'autres missionnaires étaient venus chez les Bourguignons

et chez les Allemands de la Thurgovie. Ils réunissaient autour d'eux des familles pieuses, baptisaient les vieillards et les jeunes gens au nom du dieu des Chrétiens , établissaient de petites communautés religieuses, élevaient des églises et des chapelles. Ils fondaient aussi des monastères pour la propagation des lettres , de la piété et de la foi, et instituaient des évêques, c'est-à-dire des inspecteurs chargés de surveiller les autres prédicateurs et les communautés chrétiennes. Déjà , avant l'invasion des Francs , il y avait des évêques à Coire dans la Rhétie, ville qui paraît dater de la (in de la domination romaine, à Àugusta, a Yindonissa, à Aventicum, à Octodurum et à Genève. Les désastres de l'Helvétie forcèrent à changer plus tard le siège de plusieurs de ces évêchés : celui d'Augusta fut transféré à Bâle après la destruction de la première de ces villes , celui de Vindonissa à Constance, celui d' Aventicum à Lausanne, et celui d'Octodurum à Sion.

Mais lorsque les Francs, déjà convertis à la foi chrétienne, eurent pris possession de l'Helvétie, l'œuvre du prosélytisme fut poursuivie avec zèle, les prêtres furent protégés, les évêques honorés, les églises et les monastères com-

blés de richesses. On imposa une dune sur les produits de la terre pour l'entretien des ecclésiastiques, et Ton subvint par des dons volontaires à la pompe du culte. A une époque où l'argent était rare, on préféra doter le clergé en productions du sol et en fonds de terre. Les fidèles, en donnant a des fondations pieuses, croyaient adresser leurs dons à Dieu ou aux saints qu'ils adoraient, et ces offrandes leur paraissaient moins un sacrifice qu'un prêt dont ils devaient être indemnisés avec usure dans le ciel, par un héritage de félicité éternelle : telle est 1 origine des richesses accumulées par les églises et les couvens , tant en fonds de (erre qu'en redevances territoriales.

Les missionnaires, chaque jour plus nombreux, qui accouraient des pays étrangers pour annoncer la foi aux peuples de l'Helvétie, finirent par extirper jusqu'aux derniers restes du paganisme. Car les épaisses forêts qui ombrageaient alors les rives du lac de Zurich, et les vallées les plus reculées des Alpes, furent encore long-temps le repaire d'hommes à demi* sauvages, étrangers à la connaissance du vrai Dieu. Là, sur la cime des montagnes et dans le fond de leurs bois solitaires, ils égorgeaient au pied de leurs

idoles des chevaux ou d'autres victimes choisies parmi leurs troupeaux. Au commencement de chaque année , ils faisaient entendre un effroyable bruit, poussant des cris alternativement aigus et lugubres , frappant à grands coups , heurtant des instrumens sonores , pour chasser les esprits malfaisans, les sorcières et les magiciens. A l'arrivée du printemps, ils allumaient de grands feux sur les montagnes, en l'honneur de leurs dieux tutélaires. Assiégés de mille terreurs superstitieuses , croyant aux sortilèges , aux présages , aux prédictions , à l'influence des bons et des mauvais jours , ils défendaient leur culte barbare avec le zèle du fanatisme, et repoussaient les hommes bienfaisans qui leur apportaient les dogmes consolateurs de la vraie religion. Arrêtons-nous quelques instans sur ceux de ces dignes prédicateurs du christianisme, dont le nom a acquis le plus de célébrité dans l'Helvétie.

Sigebert vint du pays des Francs , et prêcha dans les déserts de la Rhétie. Il avait bâti sa modeste chapelle dans l'âpre et étroite vallée où est aujourd'hui le couvent de Dissentis l .

" À l'orient du Saint-Gothard , prés de la source du Rhin

antérieur. T.

Colomban et Mangold prêchèrent long -temps sur les rives de FAar et de la Reuss , el sur les bords du lac de Zurich. Gai lus, qui leur succéda dans cette mission , parcourut les mêmes lieux. Son zèle ardent attira des milliers de sectateurs à la foi chrétienne. Il se bâtit, sur la fin de sa carrière, un ermitage solitaire au pied des hautes montagnes qui bordent le lac de Constance, à l'endroit où a été élevé plus tard le couvent de St.-Gall, en mémoire de son nom. Le pieux Meinrad annonça la parole de Dieu sur les bords du lac des Quatre- Cantons, et se bâtit une cellule au milieu des sombres forêts qui couvraient alors les rives de la Sihl, la où Ton voit aujourd'hui le magnifique couvent de Notre -Daraedes-Ermites *. Un duc de Souabe fonda sur la colline voisine de Zurich , un collège de chanoines, et lui assigna en dotation des terres considérables près du mont Albis. Son frère bâtit un autre monastère à l'extrémité du lac des Quatre-Cantons , dans un lieu où il y avait eu anciennement , peut-être au temps des Romains , un fanal a destiné à diriger pendant la

« Einsiedlen, dans le canton de Schwytz, riche abbaye, cl lieu célèbre de pèlerinage. T.

2 Lucernaen latin.

nuit les navigateurs, et où est aujourd'hui la ville de Lucerne. Peu de temps après , le riche comte Béro fonda non loin de la un cloître ou monastère qui porte encore de nos jours le nom de Béromunster, du nom de son fondateur.

Il serait trop long d'énumérer tous les monumens de la piété de cette époque. Les Païens voyaient de toutes parts des édifices sacrés s'élever sous leurs yeux, entendaient le jour les prêtres prêcher la rédemption et le sacrifice de la croix , et la nuit les pieux cénobites faire retentir leurs couvens de leurs chants et de leurs prières : leurs cœurs étaient touchés, et ils allaient en foule recevoir le baptême.

Dans les premiers temps, il faut l'avouer, le christianisme ne produisit point tous les fruits qui devaient naître de cette semence salutaire : les conversions étaient trop nombreuses, trop précipitées ; les prédicateurs étaient trop souvent aussi ignorans et aussi grossiers que leurs néophites. Il suffisait d'avoir reçu le baptême, appris par cœur une oraison, de fréquenter l'église , et de savoir faire le signe de la croix , pour être appelé chrétien , sans qu'il fût nécessaire , pour obtenir ce titre , d'avoir renoncé aux

mœurs sauvages et aux absurdes superstitions du paganisme. On se contentait souvent de substituer les saints aux idoles , et l'on continuait à célébrer sous des noms chrétiens les anciennes fêtes païennes. La crainte du démon exerçait plus d'empire que l'amour de Dieu. Le pécheur, effrayé par la perspective des peines de l'enfer , croyait acheter son salut éternel par des dévotions et des dons faits à l'Eglise.

La nouvelle croyance ne demeura pas néanmoins sans quelques heureux résultats. Ce ne fut long-temps que la pâle clarté du crépuscule , mais cette lueur annonçait déjà le moment où une lumière vive et pure devait se répandre sur la terre. L'idée d'un seul dieu maître de l'univers , d'un dieu rémunérateur , père commun de tous les hommes, était déjà une doctrine morale et régénératrice. Les prèlres et les évéques vivaient en général avec leurs épouses dans la plus édifiante union; car, à cette époque, le lien conjugal n'était point interdit aux hommes d'église. Beaucoup de seigneurs , devenus chrétiens , commençaient a traiter leurs sujets avec plus d'humanité ; beaucoup de serfs obtenaient des droits qui leur procuraient un adoucissement à leur sort. Dans plusieurs cloîtres on établit des écoles , on

s'occupa à recueillir et à transcrire les écrits des auteurs de l'antiquité. En voyant les ermites et les moines défricher les forêts et mettre la terre en culture, le peuple apprenait l'agriculture et l'économie rurale. Les terres communales furent divisées. Les habitans du pays apprirent à préparer la chaux et à bâtir des maisons de pierre; jusque là, ils s'étaient contentés de misérables huttes de bois. Ils apprirent aussi à tisser la laine et à remplacer par des vêtemens de drap la toile grossière et les fourrures dont ils s'étaient vêtus auparavant. La vigne commença à être cultivée sur les coteaux des lacs de Zurich et de Genève

Ces diverses améliorations, à la vérité, ne furent pas dues uniquement aux moines : on en fut surtout redevable aux Francs auxquels leurs rois avaient donné des terres dans PHelvétie, et qui y introduisirent, avec leur économie domestique, l'usage de la charrue et des attelages de labour.

1 II existe divers monumens qui attestent que la vigne était cultivée dès le temps des Romains sur les rives du lac Léman.

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