DE NOUVELLES TILLES
De tous les chefs de la nation des Francs, aucun ne porta plus loin que Charlemagne les limites de la vaste monarchie fondée par ses prédéces* seurs. Il s'était fait couronner empereur à Rome. En annonçant le projet de relever l'empire romain d'occident, dont il se proclamait le chef, il s'était placé au-dessus de tous les autres rois, et les avait fait descendre du rang de souverains à celui de vassaux d'un prince jadis leur égal. Mais les fils et les petits-fils de Charlemagne se perdirent par leur incapacité et par leurs discordes. Chacun d'eux voulut avoir sa part de souveraineté , et ils morcelèrent ce vaste empire. L'un prit pour lui la France, un autre l'Italie, un troisième la Germanie, et ils se firent entre eux des guerres interminables. Une conséquence de ce
partage fut que la partie de l'Helvétie qui avait appartenu jusque là au duché de Souabe , relevant de la monarchie des Francs , fut incorporée à l'empire germanique, que nous appellerons aussi désormais empire d'Allemagne ».
La création de tant de nouveaux souverains, et les guerres continuelles qui en furent la suite, répandirent partout le trouble et la confusion. Cette anarchie fut favorable aux grands dignitaires de la couronne , aux ducs et aux comtes délégués par les rois pour administrer les provinces. Affranchis de la surveillance et de l'autorité du monarque , ils exerçaient un pouvoir arbitraire , transmettaient à leurs héritiers les charges dont ils avaient été revêtus , et considéraient leurs duchés et leurs comtés comme des fiefs héréditaires, ou même comme des propriétés patrimoniales.
Le duc de Souabe ne voulut plus reconnaître de souverain; le duc de Bourgogne prit le titre de roi. De même que les ducs bravaient la puissance des rois , les comtes à leur tour bravaient celle des ducs , soudoyaient des gens de guerre , et
* Les mots d! Allemagne et à? Allemands seront employés dorénavant dans l'acception habituelle qu'il* ont en français.
cherchaient à se rendre absolus. Les évêques eux-mêmes travaillaient à accroître leur puissance. Forts et révérés dans leurs évêchés et au sein de leurs domaines, ils suivirent l'exemple des ducs et des comtes, se rendirent indépendans du pouvoir séculier , et se montrèrent plus d'une fois a la tête d'une armée , couverts du casque et de la cuirasse. Ce que les évêques firent k l'égard des ducs et des comtes , le pape le fit envers les empereurs et les rois ; U s!arrogea la suprématie sur eux et sur tous les évêques et eCcléV siastiques de leurs états , et enfin sur leurs peuples eux-mêmes.
Ce désordre universel amena des changemens dans l'Helvétie. Les seigneurs et les comtes qui y résidaient cessèrent insensiblement de rendre hommage aux ducs de Souabe, s'érigèrent chez eux en souverains indépendans , et ne reconnurent plus d'autre pouvoir au-dessus d'eux , que celui des rois ou empereurs d'Allemagne dont ils captaient la faveur par quelques marques extérieures de déférence , lorsqu'ils espéraient la faire tourner k leur propre agrandissement. Ils vivaient entre eux dans un état habituel de discorde. L'ap* proche d'un péril commun pouvait seule faire taire les haines particulières, et rattacher cettç
noblesse turbulente et factieuse à l'intérêt général du pays.
Cette union, commandée parla communauté du danger, fut le salut de PHelvétie au temps de Fempereur Henri , surnommé F Oiseleur.
(924.) Les Hongrois ouMadgiares, peuple barbare venu de l'Orient par la mer Noire, avaient pénétré dans l'Europe occidentale en remontant le Danube, et s'étaient tour à tour répandus dans l'Allemagne et dans l'Italie. Leurs hordes innombrables, montées sur d'agiles coursiers, portaient partout sur leur passage la flamme et la dévastalion. Ni fleuve ni montagne ne pouvaient arrêter leur marche rapide. Les forteresses et les châteaux étaient seuls a l'abri de leurs attaques , parce que l'art des sièges leur était inconnu. Ces irruptions se répétaient à diverses reprises dans le commencement du dixième siècle; mais elles furent particulièrement désastreuses pour l'Helvélie à l'époque que nous venons d'indiquer.
L'empereur ordonna que tous les grands chefslieux de communes fussent entourés de murailles , de remparts et de fossés, pour être à l'abri des incursions de ces redoutables ennemis. Ainsi Saint- Gall et Baie, tous deux voisins des frontières, furent enceints de fortes murailles. On en fit au-
tant à Zurich , important par sa position à l'extrémité d'un lac. C'étaient là comme autant de forteresses nationales, où tout habitant du pays pouvait, en cas d'invasion, se mettre en sûreté avec ce qu'il possédait. La neuvième partie des hommes libres , de famille noble, mais peu riches en fonds de terre, eut l'ordre d'aller s'y établir pour les défendre en temps de guerre et les gouverner en temps de paix. Ce fut ainsi que se formèrent les villes , et que furent institués leurs conseils. Les nobles à qui le gouvernement de ces villes fut confié prirent le nom de patriciens.
Ce premier exemple donné, on ne tarda pas à voir s'élever plusieurs autres de ces forteresses nationales ou villes, telles que Lucerne, Soleure et plus tardSchaffouse, bâtie au-dessus de la cataracte du Rhin , à l'endroit où l'on charge et décharge les embarcations qui voguent sur ce fleuve : elle doit son nom aux habitations de bateliers qu'elle a remplacées. Il en fut de même dans l'Helvétie bourguignonne, quand les empereurs l'eurent réunie a l'empire d'Allemagne (1032), et l'eurent confiée à l'administration des ducs de Zaehringen. (1 127.) Les villes de Genève et de Lausanne existaient déjà depuisbien des siècles. Le duc Berthold de Zaehringen, bailli impérial ou recteur de la Pe-
56 msToinr.
tite-Bourgogne, fonda la ville de Fribourg dans la contrée appelée encore aujourd'hui Nechtland, pour contenir la turbulente noblesse du voisinage. Son 61s, peu d'années après, bâtit la ville de Berne dans une presqu'île formée par les sinuosités de l'Aar.
Toutes ces villes et celles qui se formèrent en divers endroits, à mesure qu'on senlit le besoin de revêtir de murailles des places auparavant ouvertes , furent assimilées pour le régime politique aux cités qui existaient déjà en Allemagne. On leur conféra les mêmes droits et les mêmes privilèges. Le laboureur et l'artisan qui venaient s'établir dans une ville, s'engageaient, en recevant le droit de cité, à payer scrupuleusement les impôts , a être armés d'une hallebarde et d'une épée pour la défense de la patrie, et munis d'un seau pour éteindre les incendies , très communs et très dangereux dans des villes en grande partie bâties en bois. Les affaires importantes étaient, débattues dans l'assemblée générale des citoyens; mais le détail de l'administration était confié à un conseil nommé par la bourgeoisie et présidé par un avoyer ou un bourgmestre. Le conseil prononçait sur les causes de peu d'importance ; les causes capitales étaient portées devant le bailli impé-
rial , le délégué de l'abbé ou du comte , ou tout autre autorité représentant le souverain.
La sécurité dont on jouissait à l'abri de ces remparts attira une grande partie de la population dans les villes : cette affluence d'habitans fît fleurir les arts , le commerce et' tous les genres d'industrie; il s'établit des marchés où le cultivateur venait échanger le superflu du produit de ses champs et de ses troupeaux , contre les produits manufacturés par les artisans de la ville. Ces échanges enrichirent les habitans des cités et stimulèrent leur génie industriel. L'accroissement de bien-être qui en fut la suite eut une heureuse influence sur leurs mœurs ; leur union les rendit forts , et les fit respecter des seigneurs et des nobles qui résidaient dans les châteaux-forts du voisinage. Les ducs , les rois et les empereurs se plaisaient, dans leurs voyages, à s'arrêter dans les villes , y jouissaient des commodités de la vie, à peu près inconnues partout ailleurs , et témoignaient leur reconnaissance de l'accueil qu'ils y recevaient, par des concessions de franchises et de privilèges.
Cependant les comtes , les chevaliers et autres seigneurs qui vivaient hors des villes, ne tardèrent pas à voir d'un œil jaloux cet accroissement de
prospérité ; Us travaillèrent de leur côté à augmenter, par tous les moyens , leur puissance et leurs revenus; ils redoublèrent d'empressement à servir les rois, les ducs et les couvens, dans l'espoir d'obtenir de nouveaux fiefs et de nouvelles terres, ou se mirent à guerroyer avec leurs voisins pour s'enrichir de leurs dépouilles. Il y en eut un grand nombre qui, entendant mieux leurs intérêts , adoucirent les rigueurs de la servitude de la glèbe dans les terres de leur dépendance et ne tardèrent pas à voir augmenter la population de leurs sujets. Comme, depuis l'époque de la conquête, ils possédaient en toute propriété ou en fief la totalité du territoire avec tout ce qui se trouvait sur le sol , ils divisèrent les terres labourables et les prairies entre les différentes familles de serfs qui vivaient dans leurs domaines, et qui furent assujetties en échange à des redevances en dîmes, en tailles et en corvées. On vit ainsi se multiplier de jour en jour les villages, les hameaux et les simples métairies. Chaque nouvelle maison bâtie sur la terre d'un seigneur payait un tribut de volaille et d'oeufs. Quand un serf père de famille venait à mourir , ses enfans étaient tenus de donner, ou au seigneur, ou au couvent , ou au maître quelconque dont ils rele-
vaient, le meilleur habit de sa garde-robe, le meilleur meuble de sa maison et la meilleure pièce de bétail de son étable. Après le prélèvement de ce tribut , les enfans du défunt conservaient le reste à titre de patrimoine et d'héritage.
Toutes ces redevances de différente nature augmentaient les revenus des seigneurs. Les terres non divisées demeuraient leur propriété ; c'était ordinairement de vastes forêts. Le maître de la terre, en s'en réservant la possession exclusive, permettait en tout temps à ses tributaires d'y couper le bois dont ils avaient besoin ; il leur accordait aussi, ou en pur don ou contre une redevance , la permission d'y récolter le gland nécessaire pour engraisser leurs porcs, et le droit de pacage dans l'intérieur des limites du village, du hameau ou de la métairie.
Il n'était permis à personne , sans l'autorisation du seigneur de la terre, d'élaguer, abattre ou arracher ces forêts domaniales, pour les convertir en champs ou en prairies. Toutefois, comme les seigneurs prenaient plaisir à voir les familles se multiplier et de nouvelles métairies s'élever dans leurs domaines , ils permettaient souvent à leurs paysans d'entamer ces hautes - futaies , moyennant un droit de mise en culture ou de dé*
frichement. On trouve encore aujourd'hui dans la Suisse un assez grand nombre de noms de lieux qui indiquent une origine pareille l . Néanmoins , ces défricheurs , à moins qu'ils n'eussent déjà reçu la liberté auparavant , demeuraient serfs comme leurs pères , et le seigneur considérait tout ce qu'ils avaient comme sa propriété. En effet, il ne se contentait pas de leur prêter l'usage du sol , mais encore il leur fournissait le bois nécessaire pour bâtir une maison et une éta-< ble, leur faisait l'avauce des instrumens et ustensiles aratoires, des semailles, du premier fonds de bétail de la métairie , et de tout ce qu'il fallait pour garnir l'étable et la basse-cour. Le paysan tributaire l'indemnisait de ces concessions et de ces diverses avances , en labourant ses champs et en voiturant ses récoltes , en lui payant la dîme et la rente foncière de ses propres moissons , outre un tribut en denrées et en produits de son industrie domestique.
Telle a été la faible et obscure origine de la plupart des villes et des villages qui couvrent
1 Schwandcn, Schwandi, Ruti, Reuti, et autres dérivés des mots allemands-suisses schwœnden , entamer, et ruten, extirper.
aujourd'hui le sol de la Suisse. Cette organisation sociale, tout imparfaite qu'elle était encore, contenait le germe de nos institutions actuelles , et était un premier pas vers raffranchissement des peuples.