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LE VALAIS

Derrière les lacs , et au pied des plus hautes montagnes de i'Helvétie, vivait isolée du reste du monde une antique peuplade, formée peut-être des derniers descendans des Cinabres échappés jadis au fer des Romains. Ni Allemand, ni Bourguignon, ni Franc, n'eût osé s'engager dans ces tristes et âpres solitudes. L'habitant de ces contrées faisait paître ses troupeaux sur des montagnes inconnues. La on ne voyait ni château-fort sur la cime des rochers, ni ville dans l'intérieur des vallées. Les Bruchemburen 1 (c'est le nom qu'on donnait primiti-

1 Dans l'allemand-suisse , paysans ou cultivateurs du ma?ttts. Voir plus haut, chap. 2, page 11. T.

vement à ces hommes simples) n'eurent longtemps Qu'une seule église, bâtie dans la vallée de la Muotta ; le peuple de Schwytz , d'Underwald et d'Uri y allait célébrer son culte. Les habitans de ces trois contrées avaient tous la même origine , et obéissaient à un gouvernement commun. Ils choisissaient dans leur sein des hommes distingués par leur expérience et leur loyauté, et les investissaient du pouvoir.

Dans la suite, quand leur population fut devenue plus nombreuse , chaque contrée eut son église particulière, son landammann « ou magistrat suprême du canton , son conseil et son tribunal. Ainsi Schwytz , Urî et Underwald s'administrèrent séparément, continuant toutefois d'agir de concert dans les affaires importantes, eomme des membres d'une seule et même communauté. Plus tard, les habitans de la partie d'Underwald située au-dessus de la forêt de Kern, séparèrent leurs intérêts de ceux des villages situés entre cette forêt et le lac des Quatre-Cantons , et ces deux districts eurent dès lors chacun leur conseil et leur tribunal. Ceux

» Altération du mot Umdsamtmann, employé du pays , principal fonctionnaire du paya. T .

de la partie supérieure , primitivement les plus nombreux, étaient assujettis, d'après un ancien usage, à contribuer pour les deux tiers aux dépenses publiques : celte charge leur était devenue onéreuse depuis que ceux du Bas-Underwald les égalaient en population et en richesse, et ils avaient voulu s'en affranchir. Malgré cette séparation, les deux peuples continuèrent a se réunir pour les affaires importantes, et à ne former qu'un seul canton.

Personne, hors l'empereur, ne prétendait à la souveraineté de ces montagnes, et le peuple s'y trouvait heureux sous l'égide de ce prince puissant. Quand il s'élevait quelque différend dans son sein, il s'en remettait pour le terminer à l'arbitrage d'un seigneur de l'empire, et choisissait de préférence un comte de la maison de Lentzbourg.

Il existait dans l'intérieur de ces contrées de vastes solitudes et de hautes vallées inhabitées qui n'appartenaient à personne. Ces terres étaient considérées par les empereurs comme un domaine impérial dont ils pouvaient disposer à leur gré. Ils les donnaient à titre de propriété ou de fief à des seigneurs et a des couvens.

Quand on vint à défricher ces terres désertes,

les cultivateurs eurent à en payer la rente foncière aux rois, aux comtes de Lentzbourg et de Rapperschwyl, aux chapitres de Notre-Damedes-Ermites, de Zurich, de Bcromunster , et à d'autres seigneurs ecclésiastiques ou séculiers auxquels elles avaient été concédées par les empereurs. Le baron Conrad de Seldenburen avait fondé dans une âpre vallée du Haut-Underwald, au pied du mont Titiis , couvert de neiges éternelles, un couvent qui reçut le nom SEngelberg. Le pape fut si édifié de cette œuvre pieuse, qu'il plaça le couvent sous la protection immédiate du Saint-Siège ( 1120).

Mais le couvent de Notre-Dame-des-Ermites surpassait en antiquité et en richesse tous les monastères de ces contrées. Les nombreux troupeaux de l'abbé couvraient toutes les montagnes du voisinage ; car le couvent avait jadis reçu en don la vaste étendue de terrains incultes et montagneux au milieu desquelles il avait été fondé. Les bergers de Schwytz, étrangers à ce qui se passait hors de chez eux , ignorèrent long-temps cette donation. Ils n'en furent instruits que lorsque l'abbé de Notre-Dame en^ voya un jour ses troupeaux dans des pâturages qu'ils avaient regardés de temps immémorial

comme leur patrimoine. Une contestation s'éleva entre eux et l'abbé : ce dernier soumit ses prétentions à la décision de l'empereur, qui lui donna gain de cause. Les gens de Schwytz furent indignés de cet arrêt, a Puisque la protection de l'empereur et de l'empire, s'écrièrentils, nous est inutile pour le maintien de nos droits, sachons nous en affranchir. » Ceux d'Uri et d'Underwald épousèrent leur cause, et , à leur exemple , se déclarèrent indépendans de l'empereur. Ce monarque en fut violemment irrité : il mit ces peuples au ban de l'empire. L'évêque de Conslance lança contre eux les foudres de l'excommunication. Une pareille sentence interdisait l'usage des cloches , et emportait la défense d'administrer les sacremens aux vivans et aux mourans jusqu'à ce que les rebelles fussent rentrés dans l'obéissance. Les gens de Schwytz ne se laissèrent point intimider par ces menaces ; ils ordonnèrent à leurs prêtres de célébrer le service divin comme auparavant, et chassèrent du pays ceux qui s'y refusèrent. Leur bétail continuait à multiplier et leurs pâturages à verdir malgré l'anathème de l'évêque, et les produits de leurs troupeaux continuaient à se vendre avec la même liberté aux marchés de

Lucernc et de Zurich. Le courroux de Tempereur ne tarda pas à s'apaiser. Ce prince , ayant a faire la guerre, et sentant de quelle utilité lui serait le secours d'un peuple valeureux , chargea le comte de Lentzbourg de porter de sa part des paroles amicales aux habitans de ces vallées. « L'empereur aime les hommes vaillans , leur dit ce seigneur : combattez comme vos pères, et ne vous souciez pas des discours des prêtres !» À cet appel, environ six cents jeunes gens allèrent se ranger à sa suite sous les étendards de l'empereur, et revinrent ensuite dans leurs foyers chargés de butin et de gloire.

Dans une autre contrée , au sein des montagnes qui bordent la rive gauche du lac de Constance, habitait une peuplade nombreuse d'hommes libres, placée depuis des siècles sous la sauve* garde de l'empereur et de l'empire. Néanmoins, l'abbé de Saint-Gall avait eu de tout temps dans ce pays des domaines considérables et des serfs, chargés de cultiver leurs terres, qui portaient le nom $ Hommes de la Maison de Dieu. L'abbé avait une maison et une cellule sur les bords de la Siltcr, au pied de l'Alpstein ; ils s'y rendait sou* vent pour l'exercice de ses droits. Son séjour engagea beaucoup de gens à se fixer dans le voisir

nage; il s'y bâtit insensiblement un bourg qui fut nommé Appenzell (cellule de l'abbé), nom qui finit par être donné à toute cette contrée. L'abbé déléguait un bailli pour gouverner les serfs de ses domaines; mais les hommes libres , simples sujets de l'empire, d' Appenzell, de Hundwyl , d'Urnœschen et de Teufen , nommaient dans leur sein , à l'exemple des peuples du lac des Quatre-Cantons, leurlandammann, leurs conseillers et leurs juges, et avaient aussi leur bailli impérial qui résidait au milieu d'eux.

Cependant les abbés de Saint-Gall acquirent progressivement , par des achals ou par des donations , des droits de plus en plus considérables sur toute cette contrée. Ils finirent même par se fanre concéder par les empereurs le tribut dû à l'empire, la haute justice criminelle, et la souveraineté des quatre districts qui composaient ce pays. Jusque là le peuple vit avec indifférence un changement qui ne portait aucune atteinte essentielle à ses privilèges, et ne faisait que transférer à un abbé puissant la juridiction qu'un bailli impérial avait auparavant exercée sur lui. De son côté, le couvent de Saint-Gall , content de ses riches revenus, s'abstint d'empiéter sur les antiques droits de ce peuple de bergers; seulement, atin

de diminuer l'inégalité qui existait entre les serfs de ses domaines et les autres habitans, l'abbé octroya aux premiers le droit de se nommer un landammann , et plusieurs autres franchises importantes : ces concessions furent le prix de la bravoure et du dévouement dont ils avaient fait preuve à la guerre en combattant sous les drapeaux de leurs belliqueux abbés.

Le sort des pauvres habitans des montagnes de la Rhétie était loin d'être aussi heureux : d'innombrables châteaux-forts élevés sur les crêtes des rochers qui dominaient leurs vallées, étaient la demeure d'une noblesse oppressive , et retenaient le pays comme en captivité dans cette redoutable enceinte. La était le siège de la puissance de l'évêque de Coire, des abbés de Dissentis et de Pfeffers ; la régnaient les comtes de Brégentz , de Werdenberg, de Montfort, de Mœtsch et de Misox; les opulens barons de Rhaezuns, de Montait , de Vatz , tl'Aspremont, et d : autres obscurs tyrans de ces contrées. La ville de Coire jouissait seule de droits considérables sous la suprématie de son évêque; quelques vallées isolées, telles que celle de Rregaglia, sur les frontières de l'Italie, conservaient d'antiques privilèges. Tout le reste du peuple , particulièrement la population

parlant la langue romande *, était et demeura encore long-temps attaché à la glèbe , et soumis à toutes les rigueurs de ce régime affreux. Les seuls Valsois, qui parlent allemand, demeurèrent libres dans leurs villages et dans leurs métairies isolées , tels que les Francs les avaient trouvés à l'époque de leur invasion. On dit que ces Valsois étaient originairement une population de race allemande , qui se réfugia dans la partie la moins accessible du pays au temps de la domination des Goths , et défricha les vallées mon tueuses et écartées , telles que le Prettigau au nord , la sauvage vallée d'Avers et le Rheinwald , au pied du glacier du Rhin au sud-ouest a , furent aussi ceux qui habitèrent et cultivèrent les premiers les campagnes alors désertes de Davos, après les avoir reçues en fief des barons de Vatz.

Une multitude de comtes et de seigneurs exer-

1 Langue dérivée du latin , ou de même origine que le latin, qui se parle encore aujourd'hui, sous différens dialectes, dans la moitié du canton des Grisons. T.

* Leur nom allemand ffalscr, presque identique avec celui de Walliser, Valaisan , et l'autorité de Busching , qui dit positivement que ces contrées furent originairement peuplées par une colonie de Hauts- Valaisans , donnent lieu de regarder cette dernière opinion comme la plus probable. T.

çaient une domination à peu près aussi insupportable sur le Valais. La ville de Sion , gouvernée par un bourgmestre et un conseil de son choix, luttait péniblement pour le maintien de ses droits municipaux. La puissance des comtes de Savoie s'étendit long-temps sur une partie considérable du Bas- Valais ; les évêques de Sion exerçaient de leur côté une grande autorité dans le Haut-Valais $ mais les habitans de cette dernière contrée, tous d'origine germanique et parlant la langue allemande, défendirent avec une constante énergie la liberté dont ils avaient hérité de leurs ancêtres. Ils avaient divisé leur territoire en sept di* zains 1 ; les députés des dizains composaient le conseil - général du pays ou diète, présidé par un grand -bailli 3 pareillement nommé par les dizains. Affranchis de toute domination étrangère, ne voulant d'autre protection que leurs propres lois, les Hauts-Valaisans faisaient paître en liberté leurs troupeaux depuis les rives du Rhône jusqu'aux régions où ce beau fleuve jaillit du sein des glaces éternelles.

' Zehenten.

* En allemand Landshauptman , capilalne-gcnéral. T.

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