‹ Histoire de la SuisseChapitre 18 sur 44 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

l'hELTETIE SOIÎ8 l'bMPERECR RODOLPHE DE HABSBOURG t ET SO€S SON FILS ALBERT D* AUTRICHE. (1290-1307.)

De tous les seigneurs qui, à Pépoque où nous sommes parvenus, exerçaient leur domination sur l'Helvétie , aucun n'était plus considéré pour sa valeur, sa prudence et sa popularité que, le comte Rodolphe de Habsbourg. Son château était situé sur le sommet du mont Wulpel , dans l'Argovie. Il était bailli des villes d'Arau, de Bade, de Mellingen, de Diessenhofen et de plusieurs autres. Les habitans de Schwytz le sollicitèrent aussi d'être leur bailli, pour pacifier les troubles survenus à la suite des débats qui divisaient dans ce temps-là l'église et l'empire. Déjà , à cette occasion , Uri, Schwytz et Zurich avaient formé une ligue entre eux pour être en état de tenir tête à la noblesse des châteaux; et Zurich avait confié

au comte Rodolphe le commandement de son armée.

Rodolphe était loin d'être égalemeut aimé des citoyens de Baie, quoiqu'il fût moins mal vu d'eux que les autres gentilshommes de ces contrées. Un jour de carnaval , ces derniers s'étaient permis d'insulter grossièrement les dames de Bâle ; des rixes sanglantes en furent la suite ; un grand nombre de ces audacieux tombèrent sous les coups des Balois . Le comte de Habsbourg ressentit vivement le châtiment infligé à ses amis , et marcha contre la ville de Bâle à la tète d'une armée pour en tirer vengeance.

Mais une circonstance aussi heureuse qu'imprévue mit promptement un terme à cette guerre. Les ducs et les princes d'Allemagne , après de longues contestations au sujet de la succession au trône impérial, vacant par la mort de l'empereur Guillaume (1256), réunirent enfin leurs votes, au bout de dix-sept ans d'interrègne, en faveur du comte Rodolphe de Habsbourg (1273). L'électeur de Cologne décida celte nomination par les éloges qu'il donna aux hautes vertus de ce prince.

Quand les Balois eurent appris que leur ennemi avait été nommé empereur , ils sortirent de leur ville , se présentèrent à lui avec toutes les

marques possibles de respect, et l'invitèrent a entrer dans leurs murs à la tête de ses troupes. Les adversaires se jurèrent mutuellement amitié. Cet heureux événement remplit d'allégresse toute l'Helvétie. Les magistrats des villes et des campagnes accoururent de toutes parts à Brougg en Argovie, pour féliciter le nouvel empereur et l'impératrice son épouse.

Quoique éloigné de l'Helvétie, et placé sur le premier trône de la chrétienté , Rodolphe demeura jusqu'à la fin de ses jours l'ami des peuples de son pays natal. Il accorda de nouveaux honneurs a la noblesse de cette contrée, gratifia les villes de nouveaux privilèges, ou leur confirma ceux qu'elles possédaient déjà. Il octroya aux peuples de Zurich , de Schaffouse et de Soleure le privilège de n'être jugés que par leurs propres juges et d'après leurs propres lois; il donna aux habitans de Laupen et de Lucerne des franchises égales à celles de Berne, et décida que Lucerne relèverait directement de l'empire; Bienne obtint les mêmes libertés municipales que la ville de Bàle ; Arau n'eut plus à ressortir à aucun autre tribunal qu'à celui de son avoyer ; Winterthour, Diessenhofen et d'autres villes reçurent à peu près les mêmes privilèges. L'empereur con-

iirma aux habitans de Schwy tz, d'Uri et d'Underwald 1 le droit perpétuel de ne relever que de l'empire germanique; il éleva à la dignité de prince de l'empire l'évêque de Lausanne et l'abbé de Notre-Dame-des-Ermites. Dans l'Helvétie cidevant bourguignonne, où les comtes de Savoie s'étaient rendus tout-puissans , il rétablit à main armée l'autorité impériale , protégea Lausanne et Fribourg contre les usurpations de la maison de Savoie, et replaça sous la protection immédiate de l'Empire tout ce qui y avait été auparavant. Les villes et les campagnes lui en témoignèrent leur reconnaissance par l'abondance de leurs subsides en argent et en hommes.

Mais cette période de félicité finit pour l'Helvétie avec le règne de cet excellent prince (1292). Son fils aîné, Albert, duc d'Autriche, n'avait ni les mêmes vertus ni la même sagesse; son règne fut pour les peuples une suite de calamités que son insatiable ambition put faire prévoir de bonne heure. On le vit tourmenté du désir d'agrandir à

1 Ces trois peuplades portent, dans l'allemand-suisse, le nom collectif de Waldstœlten , états ou cantons forestiers. On étend aussi quelquefois cette dénomination au canton de Lucerne. Le lac des Quatre-Cantons s'appelle dans le pays Vier-fTalditalien sec. T.

DE LA SUISSE. 8i*

tout prix ses Etats héréditaires, également prêt a porter atteinte a l'indépendance de ses voisins, et à fouler aux pieds les droits de ses propres sujets. L'alarme devint bientôt universelle. Les peuples de Schwytz, d'Uri et d'Underwald, prévoyant les dangers qui menaçaient leur liberté , se réunirent en assemblée générale , et jurèrent entre eux une étroite alliance, s'engageant à se soutenir mutuellement contre tout agresseur, et à verser leur sang pour la défense commune. Ils prirent et reçurent à cette occasion le nom à'Eidgenossen (que la traduction française ne rend qu'imparfaitement par le mot de confédérés) , qui signifie hommes unis par un même serment, et qui a souvent servi dans la suite a désigner collectivement ces trois peuples. D'un autre côté, l'évêque de Constance se ligua avec le comte de Savoie et d'autres seigneurs pour s'opposer aux desseins ambitieux d'Albert , et l'abbé de Saint-Gall et la ville de Zurich s'empressèrent d'accéder à cette alliance. Les princes d'Allemagne ne conçurent pas moins de haine pour Albert , et se donnèrent un autre souverain dans la personne du comte Adolphe de Nassau, son compétiteur au trône impérial.

Cette nomination fut une source de divisions et

de guerres dans tout l'empire : peuples , villes , tout prit parti , tout s'arma pour ou contre Albert. Berne embrassa le parti du duc de Savoie, et conclut une alliance avec Fribourg et Soleure. Cependant Albert , à la tète d'une armée autrichienne , alla porter la dévastation dans le territoire de l'évêque de Constance; plus tard, dans une bataille sanglante (1298) , il arracha à Adolphe la victoire, la vie, et la couronne impériale. A cette nouvelle, les confédérés d'Uri, de Schwytz et Underwald lui envoyèrent une députalion à Strasbourg pour le prier de maintenir leurs antiques libertés, à l'exemple de son glorieux père : Albert leur répondit qu'il songeait à leur proposer incessamment un changement dans leur situation. Cette réponse consterna les confédérés.

Un cri de guerre avait déjà retenti dans toute l'Helvétie occidentale, depuis les murs de Soleure jusqu'aux rives du Léman ; les seigneurs de ces contrées , qui tenaient pour Albert, et étaient les ennemis des villes, dont ils voyaient d'un œil jaloux? la prospérité croissante , marchèrent contre Berne ; mais les courageux citoyens de cette ville, aidés du secours des Soleurois et d'autres peuples, et ayant à leur tête un guerrier expérimenté, Ulrich d'Erlach, défirent^ dans la sanglante jour-

née du Donnerbuhl (1298), un ennemi fort supérieur en nombre, prirent et rasèrent une multitude de châteaux et de manoirs fortifiés appartenant a la noblesse , et remplirent toute l'Helvétie de la gloire de leurs armes.

L'empereur Albert ne tarda pas à entrer luimême dans un pays qu'il était résolu a asservir. Il alla camper devant Zurich, sur une colline d'où il plongeait sur la ville. Les Zuricois ne fermèrent point leurs portes , quoiqu'ils eussent tout préparé pour une vigoureuse résistance , et lui firent annoncer qu'ils étaient prêts à le reconnaître comme leur souverain, s'il s'engageait, à son tour, à reconnaître leurs libertés. Albert, étant dépourvu de machines de siège, et voyant la ville remplie de défenseurs, car tous les habitans, jusqu'aux femmes et aux jeunes filles, avaient pris les armes, témoigna des dispositions pacifiques et confirma les libertés de la ville.

Mais les événemens prirent une tournure bien autrement sérieuse du côté des cantons forestiers. L'empereur envoya annoncer aux confédérés qu'il voulait (c'étaient ses expressions) les adopter comme les enfans chéris de sa famille royale, qu'il attendait d'eux qu'ils se soumettraient en fidèles et loyaux sujets a la maison

d'Autriche ; qu'à ce prix , il leur donnerait des fiefs, des richesses et des honneurs. Ces offres brillantes ne purent séduire les fiers montagnards : ils répondirent qu'ils préféraient à tous ces biens la conservation des droits imprescriptibles dont ils avaient hérité de leurs pères , et l'avantage de relever immédiatement de l'empire. Sur cette réponse courageuse, Albert leur envoya comme baillis impériaux des hommes durs et avides, tirés de son propre pays, et chargés de leur faire éprouver toutes les rigueurs de la tyrannie, afin de les contraindre, à force de vexations, à se détacher de l'empire pour embrasser le joug de F Autriche. Ces délégués de l'empereur étaient Hermann Gessler de Brunegget le chevalier Bérenger de Landenberg ; ils firent ce qu'aucun de leurs prédécesseurs n'avait fait, ils allèrent résider dans le pays même des confédérés (1301). Landenberg s'établit dans le château impérial de Sarnen , dans le paysd'Underwald, et Gessler se fit construire un château-fort dans celui d'Uri. Dès cet instant, les péages furent augmentés , les plus légers délits furent punis par la prison ou par de fortes amendes , les habitans du pays traités avec hauteur et mépris. Gessler, passant à cheval devant une maison que Stauffacher venait de faire bâtir dans le

village de Steinen, près de Schwytz, s'écria avec l'expression de l'insulte : « Peut-on souffrir de « voir de misérables paysans bâtir d'aussi belles « maisons! » Arnold Anderhalden, du village de Melchthal , dans le pays d'Underwald , ayant été condamné pour une légère faute à perdre un bel attelage de bœufs , un valet de Landenberg lui dit en les dételant : « Les paysans peuvent bien traî- « ner eux-mêmes la cbairue. » Outré de tant d'insolence, le jeune Arnold frappa le valet et lui cassa deux doigts de la main. Il s'enfuit lui-même dans les montagnes : Landenberg, exerçant sa vengeance sur le père d'Arnold, fit crever les yeux a ce vieillard.

Tandis que la masse du peuple gémissait sous l'oppression, les partisans de l'Autriche étaient assurés de trouver chez les baillis une indulgence sans bornes en échange de leur servile soumission aux caprices de ces despotes , et d'obtenir touj ours gain de cause devant leur tribunal. Néanmoins cette protection fut plus d'une fois impuissante pour garantir d'audacieux criminels de la peine due a leurs attentats. Le châtelain de Schwanaud 1 , s'étant permis de coupables violences envers une

' Château situé dans une île du lac de Lowertz, près du bourg de Schwyt*. T.

jeune personne d'Art, fille de paren s honnêtes, périt de la main des frères de celle qu'il avait vouée au déshonneur. Le jeune seigneur de Wolfenschiess , dans le pays d'Underwald , ami de Landenberg , avait vu, à Alzellen, la belle épouse de Conrad de Baumgarten : apprenant que son mari est absent de la maison, il exige qu'elle lui prépare un bain, et lui adresse des propositions outrageantes. A peine est-il entré dans le bain, que la femme court dans la campagne appeler son mari et lui adresser ses plaintes. A ce récit, Conrad ne peut contenir son indignation, et tue dans le bain même l'audacieux gentilhomme. Dans un état de société où il n'y avait plus ni loi ni recours aux tribunaux , il était naturel que chacun se fît justice soimême, et qu'on vît éclater de toutes parts les désordres qu'entraînent la vengeance et l'impunité. Mais les baillis, insultant au désespoir du peuple, persévéraient dans leurs mesures tyranniques : non contens d'attenter aux droits garantis par les chartes des empereurs et des rois , ils foulaient aux pieds ce droit mille fois plus sacré que les concessions du pourvoir ; ce droit dont Dieu a fait l'apanage de notre nature , et dont il a gravé le titre en caractères ineffaçables au fond de nos cœurs.

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