CUILLMJ«E TELL, ET LES TUOIS HEROS OTJ GRUTLI
Tandis que les peuples de ces vallées gémissaient dans l'oppression, et que des despotes orgueilleux ajoutaient la dérision a l'outrage, une femme énergique , l'épouse de Werner - Stauffacher, de Steinen, allumait dans le cœur de son époux la haine de la tyrannie : « Combien de temps encore, lui disait-elle, -verrons-nous l'opprimé gémir, et l'oppresseur insulter à ses misères ? L'étranger sera-t-il le maître de cette terre et l'héritier de nos biens? Qu'attendent-ils pour agir, les hommes de nos montagnes? Mères, serons-nous réduites a allaiter des fils voués à la mendicité, et à élever des filles condamnées à servir en esclaves les oppresseurs de notre patrie? Loin de nous cette humiliante destinée ! »
Werner, pour toute réponse, descendit au village de Brunnen sur la rive du lac, s'em-
barqua pour le pays d'Uri, et se rendit chez Wallher Furst à Attinghausen. Il y trouva Arnold de Melchthal, qui, fuyant les vengeances de Landenberg, était venu y chercher un refuge.
Là, ils s'entretinrent des maux de leur pays, de la barbarie des gouverneurs étrangers qu'au mépris de leurs droits et de leurs libertés héréditaires, l'empereur avait envoyés chez eux. Us se rappelèrent les réclamations inutiles qu'ils avaient adressées à ce monarque contre la tyrannie de ces baillis, et les menaces par lesquelles il avait répondu à leurs plaintes. Ils en vinrent a dire que Dieu n'ayant donné à aucun roi le pouvoir de fouler aux pieds les droits des peuples, ils ne devaient plus attendre de secours que de Dieu et de leur propre courage , et que la mort était préférable à un joug si avilissant. Ils décidèrent donc que chacun d'eux se concerterait dans son pays avec des hommes sûrs et résolus , et sonderait l'esprit du peuple pour savoir ce qu'il serait disposé à faire pour la liberté et le salut commun.
Après cette première entrevue, les trois conjurés se réunirent souvent, à la faveur des ténèbres de la nuit , dans un lieu écarté , sur les
bords du lac des Quatre-Cantons. L'endroit choisi pour le rendez -vous était une prairie étroite et entourée de buissons épais , à peu près sur les confins des cantons d'Uri, d'Underwald et de Schwytz, au pied des rochers du Sélisberg, et en face du village de Brunnen. Il portait le nom de Rutli ou de Gratli (d'un mot allemand-suisse qui signifie défricher), à cause des broussailles qui en avaient été récemment arrachées. Là ils se trouvaient loin des regards et des habitations des hommes. Bientôt chacun d'eux apporta la joyeuse nouvelle qu'il n'était pas un seul de leurs compatriotes qui ne préférât la mort a l'esclavage.
La nuit du 17 novembre (1307), ils arrivèrent dans la prairie du Grutli, amenant chacun avec eux dix hommes, tous gens d'honneur et d'une fidélité à toute épreuve, résolus à sacrifier leur vie pour la liberté de leur pays. Les trois premiers, levant leurs mains vers le ciel, jurèrent devant le Dieu aux yeux duquel les rois et le reste des hommes sont égaux, de vivre et de mourir pour la défense des droits du peuple injustement opprimé, de ne rien faire et de ne rien souffrir qu'en commun ; de ne supporter ni de ne commettre aucune injustice;
de respecter les droits et les propriétés du comte de Habsbourg, de ne faire aucun mal aux baillis impériaux , mais de les empêcher de désoler le pays par leur tyrannie. Les trente autres conjurés levèrent aussi la main, et firent le même serment devant Dieu et devant tous les Saints de combattre en hommes de cœur pour la liberté. Ils choisirent la nuit du premier jour de Tan pour l'exécution de ce dessein. Puis ils se séparèrent; chacun s'en retourna dans sa vallée, se livrer en paix à ses occupations domestiques et au soin de ses troupeaux.
Cependant le bailli Gessler commençait à éprouver des inquiétudes. Le trouble de sa conscience lui présageait un avenir funeste. Il croyait remarquer chez le peuple une agitation menaçante, une attitude plus fière. Pour s'assurer de la soumission des habitans et reconnaître les ennemis de l'Autriche, il fit arborer le chapeau ducal au haut d'une perche sur la place publique d'Àltorf , dans le pays d'Uri, et ordonna que tous les passans rendissent hommage à cet emblème de la puissance autrichienne.
Guillaume Tell de Burglen, archer habile, un des hommes du Grutli, passa devant le chapeau et ne s'inclina point : à l'instant on le saisit et
on l'entraîne devant le bailli. < Insolent archer î s'écrie celui-ci plein de colère, je veux que ton art soit ton supplice. Je vais faire placer une pomme sur la tête de ton fils; abats -la d'un coup de flèche 1 » On lie l'enfant à un arbre , on lui pose une pomme sur la tête , et l'on conduit le père à une grande distance de son fils. Il vise ; la corde de l'arc frémit - 9 la flèche perce la pomme : le peuple pousse des cris d'allégresse. Gessler dit alors à l'archer : « Que comptaistu faire de cette autre flèche que tu portes avec toi ?» — « T'en percer le cœur, lui répond Tell, si la première eût manqué le but. »
Le bailli frémit a cette réponse. Il ordonna qu'on saisît l'archer et qu'on le transportât prisonnier à Kussnacht, dans une barque sur laquelle il comptait faire ce trajet lui-même. 11 ne jugeait pas prudent d'emprisonner Tell dans le pays d'Uri, où cette violence eût pu soulever les habitans; mais en le traînant dans une prison étrangère, il portait atteinte aux droits du peuple. Pressé donc de se soustraire a la juste indignation de la multitude , il brusqua son départ, malgré un vent impétueux qui agitait dans ce moment le lac. Tantôt les ondes s'entr'ouvrent sous le frêle esquif, tantôt les vagues
soulevées inenaceni de le submerger. L'effroi est peint sur tous les visages, les bateliers désespèrent de leur salut. Le danger augmente à mesure qu'on avance, car le lac est bordé d'affreux rochers à pic qui s'élèvent comme des murs vers le ciel. Dans cette angoisse cruelle, Gessler fait ôter les fers à son prisonnier; il veut que Tell, nautonnier expérimenté, se charge de conduire la barque. Tell la dirige vers les flancs escarpés de l'Achsenberg , à l'endroit où un roc isolé se projette dans le lac et présente une plateforme peu élevée au-dessus des eaux; il s'élance sur le rocher et repousse la barque au milieu des flots.
Délivré du danger, Tell gravit la montagne et traverse en fugitif le pays de Schwytz. Tout entier aux tristes pensées qui l'oppressent, il se disait à lui-même : a Où, fuir le courroux du tyran ? Je puis me dérober à sa vengeance , mais ma femme, mais mon enfant, seront des otages entre ses mains. Quels cruels traitemens Gessler ne fera-t-il pas subir aux miens , si , pour deux doigts cassés à son valet, Landenberg a fait crever les yeux au père de Melchthal ? Où est le tribunal devant lequel je puis accuser Gessler, puisque l'empereur lui-même refuse d'é-
d'écouter les plaintes de tout un peuple ? Eh bien ! puisque les lois sont aujourd'hui muettes, puisqu'il n'y a plus déjuge qui prononce entre Gessler et moi , nous sommes tous les deux affranchis du joug des lois; je n'en reconnais plus d'autre désormais que celle qui arme l'opprimé contre l'oppresseur. S'il faut que ma femme , mon enfant et ma patrie périssent, ou que le sang d'un tyran coule en expiation de ses forfaits, que le tyran meure et que la liberté revive! »
Tout entier à la vengeance , Tell s'arme d'un arc et d'une flèche , vole vers Kusnacht et s'embusque dans un chemin creux qui conduit à cet endroit. Gessler arrive; le trait part et perce le tyran au cœur. À cette nouvelle , une joie mêlée d'effroi se répandit dans tout le pays. L'action de Tell remplit les cœurs d'un nouveau courage ; mais la nuit du premier jour de l'an n'était pas encore venue.