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CHAPITRE XIII

rREMlER JOCR DE l'an DE 1308. BATAILLE DE MORGARTEN. —

l.UCBRRE ACCÈDE A LA CONFEDERATION. (1308-1334.)

Cette mémorable nuit arriva. Un des jeunes gens qui avaient prêté le serment du Grutli , se rendit au château de Rossberg dans le Haul- Underwald : il aimait une jeune fille qui servait dans ce château. La jeune fille, à Paide d'une corde qu'elle avait laissée tomber dans le fossé, introduisit son amant dans sa chambre. Vingt autres conjurés attendaient encore au pied du mur; le premier les fit monter après lui.

Lorsqu'ils furent tous entrés, ils s'assurèrent de la personne du châtelain , firent ses gens prisonniers et s'emparèrent du château.

Le jour venu , Landenberg sortit du château impérial de Sarnen pour aller entendre la messe. Vingt hommes du pays d'Underwald se rendirent au devant de lui, apportant de la volaille,

des chevreaux , des agneaux et d'autres présens d'usage à l'occasion du jour de l'an. Le bailli les invita amicalement à entrer dans son château. Lorsqu'ils furent arrivés à la porte, l'un d'eux sonna du cor, c'était le signal connu pour agir. En un clin d'œil, tous tirent de dessous leurs habits un fer pointu, le fixent au bout de leurs bâtons et se rendent maîtres du château, tandis que trente autres de leurs associés, embusqués dans un bois voisin, accourent à leur secours. Landenberg, saisi d'épouvante, s'enfuit à travers les prairies à Àlpnach. Les conjurés l'y atteignirent et lui firent jurer solennellement , à lui et aux siens , d'évacuer à jamais le sol des trois cantons. Après ce serment, il lui fut permis de se retirer a Lucerne. Personne n'eût à essuyer de mauvais traitemens. Des feux de joie annoncèrent au loin ce triomphe.

Stauf fâcher, à la tête des hommes de Schwytz, marcha vers le laq de Lowertz et détruisit le château de Schwanau. Les gens d'Uri s'armèrent et se rendirent maîtres de la forteresse où avait résidé Gessler. De ce jour commença à dater la nouvelle ère de la liberté.

Le dimanche suivant, les députés des trois pays se rassemblèrent et jurèrent de nouveau

pour dix ans l'ancienne alliance : ce pacte , souvent renouvelé dans la suite, finit par devenu* perpétuel. Les confédérés avaient reconquis leurs anciens droits sans répandre une goutte de sang, et sans porter la plus légère atteinte aux propriétés que l'empereur et la maison de Habsbourg avaient sur leur territoire.

A la nouvelle de ce soulèvement, Albert ne put contenir son courroux. 11 rassembla des troupes , et partit pour l'Argovic accompagné de la fleur de sa noblcsse^Parmi les princes de sa suite était le duc de Souabe , son neveu et son pupille, dont il retenait injustement l'héritage paternel. On était au premier de mai; Albert était parti de Bade et traversait la Reuss près de Windisch, lorsque le duc Jean, saisissant sa lance, l'enfonça dans la gorge de l'empereur el s'écria en le frappant : o Tiens, reçois le salaire de l'injustice ! » D'autres seigneurs , ses complices, suivirent son exemple. Le chevalier Rodolphe de Balm enfonça sa lance dans le corps d'Albert; Walther d'Eschenbach lui fendit la tête. Les assistons, consternés à la vue de ce forfait, demeurèrent immobiles; enfin tout le monde se dispersa. Le chef de l'empire expira dans les bras d'une pauvre femme du peuple,

DE LA SUISSE. tOl

que le hasard avait conduite en cet endroit.

Cet attentat excita une indignation générale. Les meurtriers menèrent une vie errante, et furent jusqu'à leur mort l'objet de l'exécration des hommes. Zurich leur ferma ses portes. Les cantons forestiers refusèrent un asile aux assassins de leur ennemi. Mais les enfans d'Albert , Léopold, duc d'Autriche, et Agnès, reine de Hongrie, ainsi que leur mère l'impératrice Elisabeth , enveloppèrent sans choix dans, leurs vengeances sanguinaires les coupables et les innocens . Agnès surpassait sa mère et son frère en cruauté : sur de simples soupçons de complicité, elle réduisit en cendres un grand nombre de châteaux , tels que ceux de Wart, de Fahrwangen, de Maschwanden et d'Altburen. On prétend qu'à Fahrwangen, voyant ruisseler à ses pieds le sang innocent de soixante-trois chevaliers, elle s'écria : « Je me baigne avec délices dans la rosée de mai ! » En vain l'épouse du chevalier Rodolphe de Wart se prosterna-t-eile à ses genoux dans la poussière pour obtenir la grâce de son époux : il fut attaché à la roue sous ses yeux , et livré vivant aux oiseaux de proie. Au milieu des horreurs du supplice , il consolait encore d'une voix mourante sa compagne dévouée, qui de-

meura seule auprès de lui, agenouillée, priant et versant des torrens de larmes , jusqu'au moment où l'ame chérie de son époux eut quitté cette demeure mortelle. Agnès et sa mère fondèrent, sur la place même où l'empereur avait été tué, le riche couvent de Kœnigsfelden* 1 . Elle-même s'y retira, avec le projet de finir ses jours dans la dévotion. Comme elle invitait les passans à entrer dans son église, un moine, le frère Berthold Strebel d'Oftringen , lui dit en se détournant avec horreur : « Femme! c'est mal servir Dieu que de répandre le sang innocent, et de fonder des couvens avec les dépouilles des familles. »

Léopold, second fils d'Albert, songeait de son côté à punir les cantons confédérés de leur révolte contre son père. Son ressentiment s'accrut, lorsque cinq ans plus tard (1313), le peuple de ces cantons reconnut Louis de Bavière comme empereur, préférablement à Frédéric, duc d'Autriche , frère de Léopold a . Il marcha contre eux a la tête d'une armée considérable , accompagné

■ Littéralement , le Champ du Roi. T.

* La couronne impériale avait passé à la mort d'Albert sur lu téle de Henri VU, comte de Luxembourg T.

d'une grande partie de sa noblesse. Le comte Olhon de Strassberg , un de ses généraux, passa

le Mont Brunig avec un corps de quatre mille hommes pour attaquer le Haut-Underwald. Les baillis de Willisau, de Wollhausen et de Lucerne armèrent plus de mille hommes pour faire une descente dans le Bas-Underwald , du côté du lac. Le duc en personne, à la tête de sa réserve, déboucha d'iEgéri sur Morgarten dans le pays de Schwytz. Il faisait porter avec lui des cordes pour servir au supplice des chefs de ces insurgés.

Les confédérés, pour repousser cette invasion redoutable, allèrent occuper, au nombre de treize cents hommes, les montagnes qui bordent le territoire de Notçe-Dame-des-Ermites. Quatre cents hommes d'Uri et trois cents d'Underwald, s'étaient joints aux guerriers de Schwytz qui formaient la principale force de cette petite armée. Cinquante hommes de ce dernier canton , bannis de leur pays, se présentèrent pour combattre sous les drapeaux de leur patrie , et effacer par leur dévouement le souvenir de leurs fautes passées. Dans la matinée du 15 novembre 1315, aux premiers rayons d'un soleil rougi par la brume de l'automne , plusieurs milliers de che-

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valiers, armés de toutes pièces, gravirent la montagne sur laquelle les confédérés étaient postés sur un tertre isolé, couvert de gazon, et s'avancèrent jusqu'au milieu d'une plaine au pied de cette éminencc. Les confédérés quittèrent au même instant leur position, et foncèrent sur cette cavalerie en poussant d'effroyables cris. Les cinquante bannis, après avoir roulé du haut d'une colline voisine d'énormes quartiers de rocs sur les assaillans, se tirent jour au travers d'un brouillard épais qui les dérobait aux regards, et déconcertèrent l'ennemi par leur attaque inopinée. Le désordre se mit dans les rangs des Autrichiens; ils plièrent; bientôt ce fut une déroute complète et un effrayant carnage. Les confédérés marchaient hardiment en avant, animés par la voix et par l'exemple de Henri d'Ospenthal et des fds du vieux Reding de Biberegg, qui avait donné le plan de la bataille. L'ennemi lut rejeté pèle-méle dans un chemin étroit qui conduit au lac d'^Egéri. La fleur de la noblesse autrichienne tomba dans les champs de Morgarten sous les hallebardes et sous les massues ferrées des bergers de ces contrées. Léopold put à peine se soustraire par la fuite à la poursuite du vainqueur. Animée par ce triomphe, l'armée des

confédérés traversa dès le lendemain le lac des Quatre - Cantons pour se rendre dans le pays d'Undervvald. Elle y défit un corps de Lucernois dont un grand nombre se noyèrent dans le lac. Strassberg, témoin de cette déroute, s'enfuit épouvanté. Après ces deux glorieuses journées, les confédérés s'empressèrent de renouveler leur ancienne alliance. Ce pacte fut solennellement juré dans une assemblée tenue à Brunnen, le 8 décembre. Aux termes de ce serinent, la cause de chaque citoyen devenait celle de tous, la cause de tous celle de chacun ; nul ne pouvait se lier par un engagement quelconque avec l'étranger sans le consentement général ; enfin tout confédéré devait regarder comme aussi sacrés que sa propriété les biens et les droits que les étrangers possédaient dans le pays.

C'est ainsi que le nom de Suisses (habitans de Schwytz) 1 , immortalisé par les trophées de Morgarten et d'Underwald , devint le nom collectif, tant des premiers confédérés que des peuples * qui se joignirent plus tard à la confédération.

' En allemand-suisse Schwytter; en haut-allemand Schweiticr. T.

Un jour viendra où nous serons dans le cas de l'appliquer à l'universalité de la famille helvétique.

La réputation militaire des Suisses s'étendit bientôt hors de leurs frontières. Dans les guerres de l'empire, on rechercha le secours de leurs armes ; leur intervention sauva l'indépendance des villes impériales de Zurich et de Saint-Gall, que l'empereur Louis de Bavière , dans la détresse de ses finances, songeait à engager aux ducs d'Autriche (1330). Néanmoins les villes de Schaffouse , de Khinfeld et de Neuchâtel , tombèrent comme hypothèques sous la domination autrichienne. Ces villes en ressentirent une profonde douleur. Luceme apprit à connaître à ses dépens combien cette domination était oppressive. La bourgeoisie de cette ville s'était trouvée engagée, malgré elle, dans l'expédition des Autrichiens contre les confédérés des cantons forestiers, et dans toutes les guerres étrangères auxquelles l'Autriche l'avait forcée à prendre part. Non contens des pertes qu'ils avaient fait éprouver aux Lucernois , en faisant peser sur eux pendant de longues années une bonne partie du fardeau de la guerre, les ducs d'Autriche, usant de leur autorité, avaient augmenté les impôts : les habitans ne purent plus supporter

a la fin un joug aussi accablant. Ils négocièrent d'abord , de leur propre autorité , une trêve de vingt ans avec les cantons forestiers; puis, apercevant que les notables et les gentilshommes attachés au parti du duc tramaient de dangereux complots contre leur ville , ils conclurent avec ces mêmes confédérés une alliance perpétuelle en vertu de laquelle chacun , selon les propres expressions du traité, devait concourir à la défense de tous, et tous à celle de chacun , sans préjudice toutefois du respect dû aux droits antérieurement existans ( 1 332 ).

Cette démarche hardie fut le signal d'une guerre avec l'Autriche. La noblesse de l'Argovie arma , au nom de cette puissance , contre la ville de Lucerne. Les citoyens combattirent avec énergie pour la défense de leurs droits ; les Suisses confédérés combattirent de concert avec eux contre la noblesse. Mais , à Lucerne même , les premières familles de la ville prenaient parti pour la noblesse étrangère , tant l'esprit de caste peut l'emporter sur les sentimens de la nature ! Les aristocrates de Lucerne firent une conspiration dont le but était d'organiser un massacre nocturne, et de livrer la ville au duc d'Autriche après avoir égorgé dans leur lit les parti*

sans des confédérés. Déjà les conjurés s'étaient rassemblés en armes, à la faveur des ténèbres , dans un caveau souterrain près du lac, au-dessous du réfectoire de la tribu des tailleurs, quand un jeune garçon entendit par basard leur complot. Ils saisirent ce jeune bomme et voulurent d'abord le faire mourir; ils ne le relâchèrent qu'après lui avoir fait jurer de ne révéler a personne ce qu'il avait entendu. Lié par son serment, il se rendit dans la salle de la tribu des bouchers, où il y avait encore des bourgeois occupés à boire et à jouer, et là, adressant à haute voix la parole au poêle qui servait à réchauffer la chambre , il raconta à ce meuble muet ce qu'il avait juré de taire à tous les hommes. Les assistans, confondus à ce récit, sortirent en hâte et donnèrent l'éveil à toute la ville. On s'assura des conjurés , on demanda du secours à Underwald , et l'on ôta pour toujours aux familles nobles le gouvernement de la ville dont elles avaient été investies jusqu'alors. Les patriciens furent exilés. On forma un conseil composé de trois cents citoyens. La commune fut chargée d'administrer les propriétés communales , de voter les impôts , de déclarer la guerre et de conclure les traités et les alliances. C'est

ainsi que la prudence el le patriotisme d'un enfant sauvèrent l'indépendance de Lucerne.

Cependant les ducs d'Autriche, accablés ou épuisés par d'autres guerres , consentirent enfin à faire la paix avec cette ville , sur une déclaration rendue par neuf arbitres de Baie, de Berne et de Zurich, d'après laquelle l'alliance perpétuelle des quatre cantons forestiers ne pouvait ni ne devait préjudicier en aucune manière aux droits de la maison d'Autriche et de Habsbourg » .

1 La reconnaissance définitive de l'indépendance de Lucerne par l'Autriche n'eut lieu qu'en 1 384. T.

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