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CHANGE LA CONSTITUTION DE ZURICH

Vers le même temps, la ville de Berne eut à soutenir une guerre à mort contre la noblesse des environs et ses alliés. Cette noblesse souffrait de voir au cœur de son territoire une ville florissante par ses armes, son industrie et son agriculture, puissante par le patriotisme de ses citoyens, et qui venait de recevoir un accroissement important par l'achat des pays de Hassli et de Laupen. Les Bernois , refusant de recevoir la monnaie que le comte de Kybourg frappait à cette époque avec l'autorisation impériale, et de reconnaître l'empereur Louis de Bavière lui-même , parce qu'il avait été excommunié par le pape , les nobles du voisinage virent dans cette résistance un prétexte heureux pour châtier un peuple qu'ils qualifiaient de rebelle. Le comte

Rodolphe de Neuchâtel réunit dans son château de Nidau 1 tous les ennemis des Bernois. Dans cette réunion il fut convenu de détruire de fond en comble la ville de Berne : à cet effet, on leva des troupes dans la Savoie, dans la Haute-Bourgogne, dans l'Argovie, dans l'Alsace et dans l'Uechtland a . Toute cette armée réunie se composait de sept cents seigneurs armés de casques couronnés, de douze cents chevaliers cuirassés, de quinze mille hommes de pied et de trois mille chevaux.

Les Bernois ne perdirent point courage à la vue de ces formidables préparatifs , et ne se livrèrent pas non plus à une orgueilleuse sécurité. Ils résolurent de satisfaire à toutes les réclamations fondées de leurs adversaires, mais à repousser la force par la force. Lorsqu'ils virent que toutes les voies équitables d'accommodement étaient rejetées, ils recoururent aux armes.

L'ancien avoyer de Berne, JeandeBubenberg,

' Nidau et Erlach ou Cerlier, sur les bords du lac de Bienuc, appartenaient dans ce temps-là aux comtes de Neuchâtel. Le comte Rodolphe leur avait octroyé des franchises municipales et les avait entourées de murailles. T.

* Les environs de Fribourg et de Berne. T.

jura, les mains levées au ciel, de sauver la ville de Laupen, sous les murs de laquelle les forces de l'ennemi se rassemblaient, et de sacrifier ses biens et sa vie pour sa défense. Il y amena un corps de six cents hommes de troupes fraîches pour renforcer la garnison. Tandis qu'on délibérait à l'Hôtel-de-Ville de Berne sur le chef à qui on donnerait le commandement de l'armée nationale , le chevalier Rodolphe d'Erlach, fils de cet Ulrich d'Erlach qui, quarante et un ans auparavant , avait défait l'armée de la noblesse à la bataille du Donnerbuhl, enlra à cheval dans la ville, et fixa à l'instant sur lui le choix de l'assemblée. D'une voix unanime, on le nomma général en chef. C'était un capitaine expérimenté, qui avait contribué au gain de six grandes batailles dans les pays étrangers. A la réquisition des Bernois , neuf cents braves des cantons de Schwytz, d'Uri et d'Underwald passèrent le Brunig, et vinrent grossir leurs rangs; le Hassli et le Simmenthal leur envoyèrent un secours de six cents hommes. Solcurc envoya à Berne quatre-vingts cavaliers armés de toutes pièces : elle n'avait pas oublié le secours généreux qu'elle avait reçu des Bernois, lorsque le duc Léopold d'Autriche assiégeait cette

ville trois ans après la bataille de Morgarten I .

Avec ces renforts et un corps de quatre mille hommes tant citoyens que simples habitans de Berne , Rodolphe d'Erlach alla camper en face de l'ennemi , a peu de distance de Laupen , sur une éminence d'où il pouvait promener ses re • gards sur toute l'armée de la noblesse. Bientôt l'action s'engage. L'ennemi cherche à s'emparer des hauteurs ; d'Erlach donne le signal ; les frondeurs commencent l'attaque. Des chariots de guerre armés de fer se précipitent avec le fracas du tonnerre du haut de la colline, et rompent les rangs ennemis. A la suite viennent les bannières , les hallebardes , les massues hérissées de pointes de fer. Les derniers rangs des Bernois plient seuls à l'aspect de cette hor-

1 Solcure, assiégée par Léopold (1318), avait du son salut moins à la valeur de ses habitans et aux secours de ses alliés qu'à une circonstance unique peut-être dans les fastes militaires. Les Autrichiens donnaient l'assaut à la ville du côté de l'Aar, lorsqu'un pont de bateaux vint à se rompre tout d'un coup sous les pieds des assaillans. Les assiégés, cédant à un élan sublime d'humanité , s'empressèrent de secourir leurs ennemis entraînés par les eaux. Léopold, louché de tant de grandeur d'ame , ne voulut pas être vaincu en générosité , et accorda la paix à des termes honorables à une ville dont il avait naguère juré la ruine. ( Extrait de l ouvrage. )

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riblc mêlée. « Tant mieux ! s'écrie d'Erlach dont la prudence égale l'héroïsme; que les lâches ne partagent pas la victoire avec les braves. C'est la vile écorce qui se détache du bon grain î »

Berne vainquit : le comte Rodolphe fut au nombre des morts ; quinze cents des siens tombèrent à ses cotés. Cette mémorable bataille eut lieu dans Tannée 1339. Néanmoins la guerre se prolongea encore pendant quatre ans par une suite d'escarmouches et d'incursions armées. Il y eut beaucoup de pillages et d'incendies. Fribourg eut considérablement a souffrir parce qu'il avait été contraint de prendre parti contre Berne avec la noblesse : enfin l'on fit la paix. Cette paix fut surtout glorieuse pour Berne, quoiqu'elle ne lui valût pas un seul pouce de terrain a titre de conquête ou d'indemnité. Mais cette ville , naguère menacée de disparaître de la surface de la terre, avait vaincu ses ennemis, et commençait à les faire trembler à son tour. Ses citoyens avaient combattu contre des forces dix fois supérieures , et avaient fait preuve d'esprit public, de concorde, d'abnégation d'eux-mêmes, et d'un dévouement sans bornes pour la pairie. C'est avec ces sentimens que les peuples font des prodiges.

La paix conclue, les Bernois quittèrent leurs armes et retournèrent à leurs industrieux travaux. Le héros de Laupen, Rodophe d'Erlach, revint modestement cultiver son champ paternel, ne demanda ni récompenses, ni honneurs, ni titres , et vécut dans le sein du honneur jusqu'à un âge avancé. Sa fin fut tragique. Jobst de Rudenz d'Underwald, son gendre, entra un jour dans sa chambre , et engagea une discussion avec lui au sujet de la dot de sa fille. La querelle s'anime ; Jobst aperçoit l'épée du vainqueur de Laupen suspendue au mur ; dans sa fureur, il la saisit et la plonge dans le cœur du vieux guerrier. Il s'enfuit , poursuivi par les chiens de son beau-père. On ne le revit jamais depuis.

L'avoyer Jean de Bubenberg , qui avait rendu d'éminens services à sa patrie dans les circonstances les plus difficiles, était condamné à subir une destinée plus cruelle encore. Ses manières hautaines le faisaient haïr du peuple. On lui reprochait la morgue héréditaire de sa famille; on l'accusait de porter dans l'exercice de ses fonctions l'orgueil d'un prince, plutôt que l'affabilité d'un magistrat républicain ; on attaquait jusqu'à sa probité , et l'on disait qu'il ne se chargeait d'une affaire que lorsqu'il avait reçu

un présent d'avance. On le bannit de Berne à perpétuité arec tous ses amis. Néanmoins, au bout de quatorze ans d'exil, on eut pitié de lui quand on le vit affaibli par l'âge , et on lui permit de rentrer dans sa patrie. Dans un Etat libre , on voit souvent un citoyen effacer par ses vertus le souvenir de ses fautes passées, mais il n'arrive jamais que des services passés suffisent pour racheter des torts subséquens.

A peu près dans le temps où ces événemens se passaient à Berne, une importante révolution s'opérait à Zurich (1336). Jusque là le pouvoir y avait été entre les mains de quatre nobles de la ville et de huit notables qui gouvernaient pendant quatre mois , et nommaient leurs successeurs en sortant de charge. L'autorité se trouvait ainsi concentrée dans un petit nombre de familles nobles et militaires appelées KonstafY- 1er, dans l'idiome du pays. Les autres citoyens et les artisans distingués par leurs richesses , leurs lumières et leur énergie, souffraient avec peine la domination de ces familles patriciennes , dont l'administration donnait lieu à beaucoup de plaintes. On accusait ces magistrats de ne songer qu'a leur propre intérêt et à celui de leurs familles, de ne rendre aucun compte de leur

gestion des deniers publics , de traiter les simples citoyens avec hauteur, et de n'avoir d'autre règle que leurs caprices. Les murmures continuèrent jusqu'au moment où un des membres du conseil se joignit aux mécontens , et fit cause commune avec eux. C'était le chevalier Rodolphe Brun, homme habile, mais ambitieux a l'excès et qui aspirait à occuper la première place dans l'Etat. A son instigation , les citoyens sommèrent le conseil de rendre compte de l'emploi des deniers publics. Brun, Roger Manesse son ami, et quelques autres* membres du conseil, appuyèrent celte demande. Le reste de l'assemblée regarda au contraire la démarche des citoyens comme une effervescence passagère qui ne tarderait pas a se calmer d'elle-même, et mirent toute sorte de ruses en usage pour gagner du temps. Ils connaissaient mal l'esprit du peuple.

Six semaines s'écoulèrent sans amener aucun résultat. Brun fit répandre que le conseil se jouait de la nation. Le peuple, exaspéré, s'attroupa sur un pont voisin de la salle des séances. L'afûuence des insurgés et le tumulte jetèrent l'épouvante parmi les conseillers. Quelques uns se déclarèrent pour les citoyens , d'autres, tremblant pour leurs personnes, s'évadèrent de

la salle et s'enfuirent précipitamment de la ville. Alors on mit Brun a la tête du gouvernement en l'investissant d'un pouvoir discrétionnaire, et on décida de punir les anciens chefs de l'Etat dans leur honneur, leurs personnes et leurs biens. Ils furent condamnés eux et leurs adhérens à un bannissement perpétuel.

Cependant Brun, de concert avec quelques uns de ses amis , rédigea une nouvelle constitution. Il distribua tous les industriels en treize tribus, dont les chefs devaient siéger au conseil. Il réunit les nobles ou Konstaffler en une seule corporation à part, aûn de diminuer leur influence sur les autres tribus. Le conseil, composé moitié de bourgeois, moitié de gentilshommes et. d'anciens notables , devait être renouvelé tous les six mois. Brun se fit nommer bourgmestre à vie, et se réserva un grand pouvoir. Le peuple prêta serment avec enthousiasme à celte constitution. Les artisans eurent dès lors voix au conseil ; ils purent à leur aise écarter la concurrence des ouvriers étrangers, prohiber l'exportation des matériaux bruts et l'importa* tion des produits manufacturés , et asservir la ville entière a leur industrie à la faveur de leur despotisme mercantile.

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