PERPETUELLE DES HUIT ANCIENS CANTONS. (1340-13GO
Les émigrés de Zurich et leurs partisans dans l'étranger méditaient de cruelles vengeances. Ces exilés s'étaient retirés à Rapperschwyl et dans les châteaux-forts de leurs amis, d'où ils faisaient une guerre sourde aux Zuricois, et les inquiétaient de mille manières. Mais les Zuricois étaient des hommes de cœur, et leur nouveau bourgmestre était aussi brave que prudent.
Voyant toutes leurs tentatives échouer, les exilés résolurent de se débarrasser de leurs adversaires par un massacre nocturne. A cet effet, un certain nombre de nobles du voisinage s'introduisirent sous divers prétextes à Zurich, ou s'y glissèrent furtivement. Ils devaient, après s'être rendus maîtres de la ville a la faveur des ténèbres et de l'effroi général , ouvrir les portes
à un corps de troupes nombreux qui était attendu de Rapperschwyl. La nuit vint; les conjurés se réunirent dans la maison d'un de leurs partisans. Le hasard voulut qu'ils fussent entendus d'un jeune garçon boulanger qui était demeuré à moitié endormi derrière le poêle. Ce jeune homme découvrit tout à son maître, le maître alla en faire son rapport au chevalier Brun. Celui-ci endossa sa cuirasse et courut nu-pieds au palais du conseil. On sonna l'alarme. Tous les citoyens furent sous les armes en un clin d'œil. Les conjurés, se voyant démasqués , songèrent à s'évader; mais les femmes leur lancèrent du haut des fenêtres des pierres, des ustensiles de terre et tout ce qui leur tombait sous la main. Brun, à la tête de la bourgeoisie, les rencontra sur la place du marché. Un combat long et meurtrier s'engagea. Les conjurés eurent le dessous ; tous ceux qui purent échapper s'enfuirent : le reste fut tué ou fait prisonnier.
Brun fut dès lors tout entier à la vengeance. Les cadavres des vaincus demeurèrent trois jours entiers étendus sans sépulture sur la place , foulés sous les pieds des chevaux et sous les roues des chariots au point d'en être devenus mé-
connaissables. Trente-sept citoyens, complices de la conjuration, et parmi eux de vieux magistrats , furent décapités ou roués vifs devant leurs maisons. Ensuite Brun marcha contre Rapperschwyl : la citadelle fut prise et démolie , les habitans de la ville furent chassés , les murailles abattues, tout, jusqu'à la derrière maison, fut réduit en cendres. La vengeance de Brun frappait indistinctement lïnnocent et le coupable (1350).
L'année suivante, le duc Albert d'Autriche menaçant la ville de Zurich de lui faire éprouver de terribles représailles, le bourgmestre s'adressa aux confédérés des cantons forestiers, pour obtenir d'eux du secours et l'admission de Zurich dans la confédération. Cette demande fut favorablement accueillie. Uri, Schwytz, Underwald et Lucerne, dès long-temps affectionnés à la ville de Zurich , qui était tout à la fois leur boulevart et leur marché, l'admirent avec joie dans leur alliance. Le pacte d'union fut juré le 1 er mai 1351. Les parties contractantes s'engagèrent à sacriûer leurs biens et leurs vies pour leur défense mutuelle, et à soumettre tous les différends qui pourraient survenir entre eux à la décision d'un conseil d'arbitres. Tous les droits
tant de l'empereur que de l'empire furent maintenus intacts, mais il fut décidé qu'à l'avenir aucune nouvelle alliance ne pourrait préjudiciel* au pacte fondamental de la confédération.
Sur ces entrefaites le duc Albert se présenta devant Zurich, et adressant aux habitans la sommation la plus impérieuse, leur demanda satisfaction de la destruction de Rapperschwyl, et des mauvais traitemens infligés à tous les serviteurs et sujets de l'Autriche. Il était à la tète d'une armée de seize mille hommes , et somma le peuple de Glaris de lui envoyer un renfort d'auxiliaires. Mais les Glaronnais s'y refusèrent en alléguant leurs droits : « Vivant sous la proo tection de l'empire , dirent-ils , nous sommes « tenus de prendre les armes pour l'abbaye de « Seckingen, à laquelle appartient notre pays, « mais rien ne nous oblige à prendre part aux « autres guerres de l'Autriche. » Cette réponse blessa le duc. Il résolut d'envoyer des troupes à Glaris , en se prévalant de sa qualité de patron et avoué du couvent de Seckingen, dans le double dessein de réduire ce petit peuple et d'être mieux en position d'empêcher les habitans de Schwytz et d'Uri de porter du secours à leurs alliés de Zurich. Mais les confédérés le prévin-
rent par leur promptitude, et occupèrent, au cœur même de l'hiver, le pays de Glaris , dans l'intérêt de leur propre sûreté. Les Glaronnais se déclarèrent pour les Suisses , envoyèrent trois cents hommes de leur vallée au secours de Zurich , battirent Walther Stadion , qui avait amené de Rapperschwyl un corps de troupes autrichiennes pour envahir leur pays , et rasèrent le château de Naefels.
Cette conduite énergique valut à ce peuple l'estime des Suisses. Le pays de Glaris fut admis dans sa confédération , et maintenu dans la jouissance de ses anciennes libertés, sous la réserve toutefois des droits de souveraineté et des revenus du duc et de l'abbesse de Seckingen. Cette alliance fut conclue dans l'année
Les autres cantons confédérés poussaient la guerre avec une égale vigueur. Ce fut cette même année que Roger Manesse, à la tête d'environ quinze cents Zuricois , défit à Taetwyl un corps autrichien de plus de quatre mille hommes; du côté du lac des Quatre-Cantons quarante-deux Suisses tinrent tète à plus de mille Autrichiens, près de Kussnacht, et vengèrent l'incendie de cette ville par la destruction du
château de Habsbourg sur la colline du Rolhenflue , au bord du même lac.
Le duc d'Autriche ne s'était encore signalé par aucun exploit , et déjà la renommée publiait partout les victoires des Suisses. On admirait en eux un peuple aussi magnanime que brave.
Vainqueurs généreux , ils faisaient la guerre , non à la manière des souverains animés par la vengeance ou par la soif des conquêtes, mais en hommes libres qui combattent pour leur indépendance. Au lieu de ravager les pays dont la victoire leur avait ouvert l'entrée , d'imposer aux vaincus des tributs onéreux ou un joug humiliant, ils appelaient les peuples à la liberté et se les attachaient par les liens d'une alliance indissoluble.
Une politique si loyale leur avait gagné Paffec tion des habitans des bords du lac de Zoug , et des plaines et des montagnes qui entourent cette petite ville. La ville de Zoug , au contraire , était demeurée fidèle à la maison d'Autriche. Elle avait fermé ses portes aux confédérés , et s'était mise en état de défense a leur approche. Plusieurs familles nobles y possédaient le droit do cité. On dit même que ce furent les anciens comtes de Lentzbourg qui en furent les fonda-
teurs, ou du moins qui l'entourèrent d'une enceinte de murailles. Mais lorsque les Suisses , au nombre d'environ trois mille hommes, se présentèrent au pied de ses remparts , et qu'ils furent joints par des auxiliaires accourus de toutes les parties de cette contrée, les habilans de la ville , soutenus par une faible garnison autrichienne, furent saisis de terreur. Ils envoyèrent en hâte informer le duc Albert de leur situation critique, et lui demander de prompts secours.
Leur exprès trouva le duc à Kœnigsfelden ; mais ce prince daigna à peine faire attention à ses plaintes, et continua à parier de chasse avec son fauconnier pendant que cet envoyé déplorait les malheurs de son pays. Les bourgeois de Zoug, indignés de cette insouciance, ouvrirent leurs portes aux confédérés , et entrèrent dans leur alliance aux mêmes conditions et avec les mêmes réserves que les habitans de Glaris (1 352).
Le duc avait répondu à l'envoyé de Zoug qu'il ne tarderait pas à soumettre les insurgés et à leur enlever toutes leurs conquêtes. Il comptait sur les forces considérables dont il pouvait disposer. La noblesse de l'Argovie, de la Thurgovie, de l'Uechtland courut se ranger sous ses
drapeaux ; les villes de Schaffouse , de Bâle , de Strasbourg et de Berne même lui envoyèrent les renforts auxquels elles étaient tenues par les traités. Les princes de l'Allemagne, et jusqu'à l'électeur de Brandebourg, lui fournirent des troupes. A la tête de cette armée, forte de plus de trente-quatre mille hommes, il mit le siège devant Zurich. Les confédérés redoublèrent de courage et d'activité pour défendre celle ville.
L'électeur de Brandebourg ne tarda pas à reconnaître qu'il était inutile de songer à réduire un peuple aussi énergique, aussi uni et aussi intrépide que les Suisses. Il vit que cette armée nombreuse ne tarderait pas a manquer de vivres, et qu'elle était menacée de succomber a la famine. Il offrit donc sa médiation au duc, et députa auprès des Suisses pour le même objet deux hommes de confiance. Les Suisses renfermés dans la ville avaient à peine envoyé leur réponse, qu'ils virent l'ennemi se retirer de devant leurs murs; il ne resta que les Bernois, plus dévoués aux confédérés qu'au duc. Ce fut à Lucerne que l'électeur conclut cette paix. Le traité contenait les réserves d'usage pour le maintien des anciens droits et des anciennes al-
liances (1352). L'année suivante Berne fut aggrégée a la confédération suisse (1353).
Après cette paix , le duc d'Autriche pressa les habitans du pays de Zoug de renoncer a leur alliance avec les Suisses. Mais ces gens lui répondirent que la confédération suisse avait été reconnue dans le traité de paix , et qu'ils étaient décidés à n'obéir au duc que dans les limites de ses droits. Le duc réclama auprès de l'empereur 1 ; celui-ci se prononça contre la confédération elle-même, en disant que des membres de l'empire ne devaient pas se liguer sans l'autorisation du chef de l'empire. 11 vint lui-même à la tète d'une nombreuse armée pour réduire la Suisse , et campa sous les murs de Zurich ; mais quand il eut reconnu la force , l'union et la loyauté des confédérés, et qu'il eut compris que le duc n'avait d'autres vues que l'agrandissement de l'Autriche, il revint a des sentimens plus modérés , laissa les Suisses en repos , fit la paix et reconnut la confédération ( 1 358 ) a .
• Charles IV de Luxembourg. T.
* Cette paix n'était proprement qu'une trêve. Elle fut appelée Paix de Thorberg du nom d'un seigneur Tassai de l'Autriche qui l'avait négociée. T.
Deux ans après cette paix, le bourgmestre Rodolphe Brun mourut , détesté pour son ambition et son despotisme. Son intérêt privé était la seule règle de ses actions. Un an avant sa mort , il s'était engagé par serment à servir le duc d'Autriche et ses agens, sans toutefois rien faire de contraire aux intérêts de la confédération. Il avait reçu de cette puissance un don de mille florins et une pension de cent florins, pour prix de son dévouement à l'Autriche.