DE LA MAISON DE KTBOUBG
Les confédérés goûtaient enfin les douceurs de la paix; mais le repos n'éteignit point chez eux les mâles vertus qui leur avaient assuré la victoire. La passion de la liberté, le mépris de For et des délices, la concorde intérieure, la loyauté envers l'étranger, le dévouement à la patrie , qui avaient fait la force et la gloire des Suisses aux jours du danger, survécurent aux circonstances qui leur avaient donné l'essor, et servirent encore pendant la paix à consolider l'indépendance de ce peuple. Tranquilles désormais dans leurs foyers , les Suisses se livrèrent avec une nouvelle ardeur à l'industrie. Une sévère économie, favorisée par des mœurs simples, leur permit d'accumuler des richesses dont leur pa-
triotîsmc sut faire un nouveau moyen de puissance. Ils se virent insensiblement en état d'acheter des droits et des revenus que la noblesse apauvrie était disposée à céder à vil prix. Ces acquisitions ajoutaient à leur force et à leur indépendance sans enfreindre les principes de la justice, qui seuls sanctifient la liberté.
Le bourg de Gersau, sur les bords du lac de Lucerne , habité par une population de bergers , fut reçu dans la confédération sous la réserve des privilèges qui garantissaient son indépendance municipale (1359). Hergiswyl et Àlpnach se rachetèrent de la dépendance de leurs seigneurs, et se réunirent au canton d'Underwald. Lucerne acheta du baron de Ramstein les droits de ce seigneur sur Weggis, village situé sur le lac de Lucerne. Zurich s'affranchit, au moyen d'une contribution levée pour cet objet, de plusieurs redevances et servitudes envers l'empire. Berne dut comme Zurich à la munificence impériale divers privilèges et franchises municipales. Elle acquit à prix d'argent la seigneurie d' Arberg et}plu~ sieurs villages. D'autres villes, situées hors des limites de la confédération et soumises à la domination de princes séculiers ou ecclésiastiques, telles que Schaffouse, Bàle, Lausanne, Saint-
Gall, Bienne et Soleure, reculèrent les frontières de leur territoire. La puissance des comtes et des évêques s'affaiblissait par l'effet de leurs discordes, et leurs richesses s'épuisaient par d'interminables guerres. Cette circonstance fut favorable à l'affranchissement des peuples, qui eussent peut-être inutilement attendu leur liberté du sort des armes. Déjà les Appenzellois s'étaient rendus à peu près indépendans de l'abbé de Saint-Gall. Les vallées voisines du lac de Thoune jouissaient de leurs libertés héréditaires sous la douce domination de leurs comtes, dont il n'était plus aucun qui exerçât un pouvoir illimité. Le pays de Gessenay avait acheté son indépendance pleine et entière des comtes de Gruyère, ses anciens maîtres. L'Oberhasli et Brienz se montraient disposés à secouer à main armée le joug des baillis de Rinkenberg; mais les confédérés, dont ils avaient sollicité l'appui, refusèrent de seconder leur affranchissement.
On jugerait mal les confédérés si l'on attribuait ce refus à leur timidité : il tenait à l'inflexibilité de leurs principes. Ce peuple loyal répugnait à s'engager dans une entreprise qu'il envisageait comme injuste. Rien n'égalait , au contraire, le zèle des Suisses à voler à la dé-
fense des Etals de la confédération, ou même de leurs alliés quand leur indépendance ou leur sûreté était menacée. Ils en donnèrent la preuve lorsqu 1 en 1366 Arnoul de Cervoles s'approcha de la ville de Bàle, à la tete d'une troupe de guerriers indisciplinés qui , après avoir combattu en France dans les rangs de l'armée anglaise, s'étaient rendus la terreur de ce royaume et des pays limitrophes. La bonne contenance des Suisses, accourus pour défendre Baie, les força à la retraite.
Neuf ans après , à l'approche d'un danger non moins imminent, les Suisses montrèrent quelque hésitation , et cette hésitation faillit les perdre. Enguerrand de Coucy, comte de Sois sons, réclamait de l'Autriche l'Argovie, qui avait été constituée en dot à sa mère \ et menaçait d'appuyer ses prétentions par la force. L'Autriche alarmée demanda du secours aux Suisses; mais Lucerne et les cantons forestiers avaient un trop profond ressentiment contre cette puissance
1 La phrase allemande ferait croire qu'il s'agissait ici de sa femme. Enguerrand réclamait l'Argovie comme dot de sa mère, Catherine d'Autriche, fille du duc Léopold, vaincu par les Suisses à Morgarten. Il était lui-même gendre d'Edouard III , roi d'Angleterre. T.
pour accéder a sa demande. Berne et Zurich, au contraire, proches voisins de FArgovie, comprirent que leur position leur faisait un devoir de mettre leurs frontières à couvert et armèrent sans perte de temps.
En guerrand entra en effet dans FArgovie à la tête d'une armée nombreuse ( 1375) Cette invasion répandit Falarmc chez les Suisses, même à Lucerne et dans le canton d'Underwald. Ce qu'il y avait de plus brave parmi les sujets autrichiens de FHelvétie courut aux armes. Les hommes de FEntlibouch 3 furent ceux qui montrèrent le plus d'ardeur. Leur exemple entraîna une partie de la jeunesse de Lucerne et d'Underwald à se joindre à eux. Trois mille Anglais s'étaient postés dans un bois nommé Buttisholz : une brillante noblesse figurait dans les rangs de ces guerriers. Cet aspect n'intimida point les hommes de FEntlibouch ni leurs braves frères d'armes. Ils n'étaient en tout que six cents, et n'hésitèrent pas à attaquer un ennemi si prodigieusement supérieur en forces. Ils le défirent; le carnage
1 On prétend qu'elle était de quarante mille hommes, parmi lesquels il y avait six mille Anglai^ T.
a Vallée fort étendue , qui fait aujourd'hui partie du canton de Lucerne, à l'occident de la Tille de ce nom. T.
fut affreux. Les vainqueurs retournèrent chez eux en triomphe, montés sur les chevaux des vaincus et revêtus de leurs brillantes armures.
Les Bernois, secondés par les habitans de Laupen et d'Arberg, remportèrent deux victoires non moins éclatantes sur les bandes d'Enguerrand de Coucy, l'une à Anet , entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne , l'autre près du couvent de Fraubrunnen, au nord de la ville de Berne. Découragé par ces revers, le comte de Soissons prit le parti de la retraite , et repassa le Jura pour retourner en Alsace, où il faisait sa résidence (1376) «.
Six ans après cette guerre, la ville libre et impériale de Soleure courut les plus grands dangers. Elle avait un redoutable voisin dans le comte Rodolphe de Kybourg, qui habitait le château de Bipp, hypothéqué entre ses mains par le comte de Thierstein. Ce seigneur voyait avec douleur les biens de son antique et opulente maison dissipés par la mauvaise administration de ses pères. Thoune, la ville de ses aïeux,
^ 11 ne garda de ses conquêtes dan» l'Helvétie que les seigneuries de Buren el de Ny}au, qui lui furent cédées en propriété par l'Autriche , et qui tombèrent dans la suite au pou- Toir des Bernois. T.
avait été hypothéquée à Berne ; Arberg avait eu le même sort. Il élevait des prétentions sur Soleure, en vertu de certains droits équivoques, et se flattait de pouvoir recouvrer toutes ces propriétés par un coup hardi. Il recruta secrètement de tous côtés des hommes capables de le servir énergiquement dans cette entreprise. Son projet était de surprendre Soleure au milieu de la nuit et de s'en rendre maître. Le prévôt de l'église de Saint-Ours, dans cette ville, était son oncle. Un chanoine, Hans Amslein, dont lé logement touchait aux remparts, devait introduire par sa maison les soldats du comte , et envelopper de linge le marteau de la cloche d'alarme.
Tout était prêt pour l'exécution. La nuit vint, et l'ennemi s'avançait déjà vers la ville à la faveur des ténèbres : mais un paysan de Runnisberg, nommé Jean Rott, prit les devans et courut avertir la garde de l'une des portes des desseins meurtriers du comte de Kybourg. On voulut sonner le tocsin, il ne rendit aucun son. Alors des cris d'alarme se propagent de rue en rue; on s'arme, on court sur les remparts. Le comte, surpris à son tour par ces préparatifs de résistance, se retira honteusement. Hans Am-
stein , le perfide chanoine , lut condamné à être écartelé. On jugea que Faction de Hans Rott méritait une récompense : on décréta qu'il lui serait donné chaque année, et après lui à 1 aîné de ses descendans mâles , un habit neuf aux couleurs de la ville, qui sont le rouge et le blanc (1383).
Dès lors la situation du comte Rodolphe devint de jour en jour plus critique. Soleure et Berne se vengèrent de lui en envahissant ses domaines et ceux de ses amis. Le manque d'argent le privait de toute ressource; le chagrin abrégea ses jours. Ses frères combattirent vaillamment après lui pour leur héritage. Ils avaient de nombreux partisans parmi la noblesse : mais Berne appela les confédérés à son secours. Dès lors la maison de Kybourg n'essuya plus que des disgrâces : les comtes firent une paix désavantageuse. Ils cédèrent en propriété aux Bernois la ville de Thoune et le baillage de Gries^ senberg, et leur vendirent la ville de Berthoud, que les Bernois tenaient déjà assiégée. Berne indemnisa en argent les confédérés qui lui avaient fourni des troupes, et les Soleurois qui avaient supporté une partie des frais de la guerre (1384 y .
Telle fut pour les comtes de Kybourg la déplorable issue de leur entreprise contre Soleure. Berne sut, par son énergie et sa prudence, la faire tourner à son avantage. Mais dans le temps où elle obtenait à l'extérieur un triomphe préparé par sa politique, un danger plus sérieux que les tentatives impuissantes de ses ennemis, menaçait sa liberté au dedans.
Soit dérogation à la constitution, soit fausse interprétation de la loi fondamentale , soit indifférence de la part des citoyens, il s était organisé dans le sein du conseil un parti formé d'un petit nombre de familles qui avaient usurpé insensiblement tout le pouvoir. Ces familles usurpatrices gouvernaient arbitrairement les simples citoyens, se jouaient des lois, et disposaient des meilleurs emplois en faveur de leurs parens et de leurs créatures. Mais le sentiment de la liberté vivait encore au fond des cœurs ; dans les réunions, dans les ateliers, il éclatait sans réserve. Le jour du mardi-gras 1 384 , lorsque les citoyens, conformément à un antique usage, se réunirent- en assemblée générale pour procéder à l'élection des chefs de l'Etat et des membres du conseil , ils destituèrent tous les conseillers, à l'exception d'un seul qui n'avait pas encouru
leur haine. Cela fait, ils décidèrent et jurèrent pour eux et pour leur postérité , que les magistrats et les citoyens vivraient ensemble à l'avenir comme frères ; que les emplois avantageux passeraient chaque année dans d'autres mains; que la majorité du conseil serait renouvelée \ que chaque année les banncrels et leurs assesseurs choisiraient dans le corps des artisans de la ville deux cents hommes honnêtes pour en composer le grand conseil du pays, sans que deux frères pussent jamais siéger à la fois dans cette assemblée. Cette nomination devait être confirmée par l'assemblée générale du peuple , devant laquelle les nouveaux élus devaient ensuite jurer de faire exécuter toutes les lois et ordonnances consignées dans les registres publics.
Ce régime d'égalité qui devait faire désormais la loi fondamentale de l'Etat , et que les citoyens avaient sanctionné par leurs sermens, s'altéra avec le temps, et finit par disparaître. Le peuple négligea insensiblement le • renouvellement du conseil , dont les membres se perpétuèrent dans leurs places, et cessa d'exercer son droit de confirmer ou d'éliminer les candidats au corps des Deux-Cents.
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