‹ Histoire de la SuisseChapitre 24 sur 44 · BATAILLE DE SEMPACH · texte numérisé non relu

BATAILLE DE SEMPACH

L'ordre des événemens nous appelle à reporter nos regards sur les lieux où la liberté suisse prit naissance et qu'elle arrosa du sang de ses premiers martyrs. Le sang va encore couler pour la cause de la liberté ; la tyrannie sera encore terrassée , et de nouveaux trophées élevés par les vainqueurs de l'Autriche aux champs de Sempach et de Naefels apprendront aux oppresseurs des peuples que les Suisses n'ont point dégénéré des héros de Morgarten.

La noblesse, irréconciliable ennemie de la liberté, opprimait les habitans des campagnes de ses domaines , et traitait avec hauteur les confédérés. Elle se croyait tout permis, sûre de l'appui du duc d'Autriche. Ce dernier exaspéra les Suisses en établissant de nouveaux droits de transit dans ses Etats, dans l'espoir de ruiner leur

commerce. Tout faisait prévoir une rupture prochaine : un concours imprévu d'événemens l'accéléra ; une troupe de Lucernois audacieux se porta sur le château de Rolhenbourg , où Ton avait établi un nouveau bureau de péage, et en abattit les murs. Le même jour, les habitans de TEntlibouch, poussés à bout par les vexations de leur bailli Pierre de Thorberg, qui venait de les charger de nouveaux impôts, s'étaient adressés aux Lucernois pour les supplier de les prendre sous leur protection en les recevant dans leur alliance, et les Lucernois avaient acquiescé à cette requête. Il n'en fallut pas davantage pour rallumer la guerre avec la noblesse et avec l'Autriche* (1386).

Thorberg fit ignominieusement périr ceux des habitans de l'Entlibouch qui avaient été les promoteurs de l'alliance avec Lucerne, et vint ravager les environs de cette ville. Le duc d'Autriche Léopold jura de tirer une vengeance éclatante de tout le mal que les confédérés avaient fait tant à lui qu'à sa maison. Le danger était imminent. Les confédérés assemblèrent sans délai une dièle. Berne seule n'y envoya point de député, parce que sa trêve avec Léopold n'était pas encore expirée. Cent soixante

seigneurs , tant séculiers qu'ecclésiastiques , déclarèrent successivement la guerre aux Suisses dans l'espace de quelques jours, vouant la nation entière à l'extermination et au massacre.

4^es Suisses, sans se laisser intimider par ces menaces , coururent aux armes. Ils prirent, et rasèrent plusieurs châteaux et places fortifiées , tels que Rumlang sur la rivière de Glatt, Mœrsbourg , Schenkcn sur le penchant d'une montagne , au nord du lac de Sempach , Windeck dans le pays de Gaster, entre les lacs de Wallenstadt et de Zurich. De leur côté, les ennemis, non moins actifs dans leurs opérations, s'introduisirent, à l'aide de la trahison des hahitans, dans le bourg de Mayenberg, et en égorgèrent la nombreuse garnison composée de gens de Zoug et de Luccme. Mayenberg même devint la proie des flammes. Reichenséc, fidèle aux confédérés , expia son dévouement par l'incendie de ses maisons et le massacre de la plupart de ses habitans. INi l'âge ni le sexe ne purent désarmer l'aveugle rage du vainqueur.

Le duc Léopold , accompagné d'une brillante noblesse, et à la tète d'une armée formidable grossie par les renforts qui lui arrivaient de tous les points de ses Etats, quitta son quartier gé-

néral de Bade , traversa l'Argovie orientale en se dirigeant sur la ville de Sursée , et s'avança jusqu'à Sempach, dont il voulait punir les habitans de leur attachement pour les confédérés. De là il comptait fondre sur Lucerne. Arrivé devant les murs de Sempach , il vit déjà les bannières des confédérés déployées sur les hauteurs qui couronnent cette ville. Alors Léopold, sans attendre son infanterie , ordonna à sa nombreuse cavalerie de mettre pied à terre, dans la crainte que ses chevaux ne causassent du désordre dans le combat à cause de l'inégalité du terrain, et ordonna à ces cavaliers de serrer leurs rangs de manière à former comme une muraille de fer, et de marcher dans cet ordre et la lance en arrêt contre les confédérés. La noblesse applaudit à cet ordre. Le seul baron Hans de Hasenbourg le désapprouva et dit à Léopold : « Prince ! l'orgueil nest bon à rien. » Le duc persista et dit : « Ceci est mon pays , je veux vaincre pour mon peuple ou mourir ! »

C'était le 9 juillet de l'année 1386; l'ardeur du soleil était extrême. Les Suisses tombèrent d'abord à genoux et firent une prière. Leur armée se composait de quatre cents hommes de Lucerné, de neuf cents des trois anciens cantons,

Schwylz, Uri et Underwald , et de cent fournis par Glaris, Zoug, Gersau, l'Entlibouch et Rottenbourg. Tous se précipitèrent avec fureur sur le bataillon hérissé de fer des ennemis ; mais leurs efforts furent vains : ils ne purent l'enfoncer. Les assaillans tombaient l'un après l'autre aux pieds des Autrichiens, Déjà soixante des plus hardis couvraient la terre de leurs cadavres sanglans. Tous commençaient à hésiter.

Tout à coup les mâles accens d'un guerrier raniment le courage chancelant des confédérés : o C'est moi, s'écrie-t-il , qui vais vous ouvrir un passage. Amis, prenez soin après moi de ma femme et de mes enfans î » Ce guerrier est Arnold Struthan de Winkelried, d'une noble famille d' Underwald. En prononçant ces paroles, il s'élance hors des rangs, saisit de ses bras nerveux autant de lances ennemies qu'il peut en embrasser, en appuie le fer sur sa poitrine et tombe percé de coups. Les Suisses se précipitent par- dessus son corps dans le passage qu'il vient d'ouvrir au travers de cette muraille de fer. Rien ne résiste à leur furie ; les casques et les brassards se brisent sous leurs massues. Les cuirasses étincelantes des ennemis sont rougies de sang. Trois fois la bannière de

l'Autriche échappe à des mains défaillantes, trois fois elle se relève sanglante au milieu des combattans. Ces nobles , naguère si surs du succès , jonchent la terre de leurs cadavres. Le duc, dans son désespoir, cherche la mort : il tombe sous les coups d'un guerrier de Schwytz. La terreur se répand dans les rangs des chevaliers. Ils veulent fuir et demandent a grands*cris leurs chevaux, mais leurs gens et leurs chevaux ont déjà pris la fuite. Accablés sous le poids de leurs armures de fer que l'ardeur du soleil rendait brûlantes, ils fuient lentement; les confédérés dont la vigueur n'est point abattue volent sur leurs pas. Plus de cent comtes, barons et chevaliers de la Souabe , du Tyrol et de l'Argovie périrent avec des milliers de leurs hommes d'armes. Schaffouse perdit sa bannière malgré les héroïques efforts de trente-quatre de ses nobles et de ses citoyens, qui versèrent jusqua la dernière goutte de leur sang pour la défendre.

Le banneret de Lentzbourg, Werner de Lo, l'avoyer d'Arau et Nicolas Thuet , avoyer de Zoffingue , périrent entourés des corps sanglans de leurs compatriotes qu'ils avaient conduits sur le champ de bataille. Le dernier, au moment de recevoir le coup fatal, déchira la bannière de sa

ville , afin que le vainqueur ne pût pas se vanter de l'avoir enlevée : mourant , il en tenait encore le bâton serré entre ses dents. Les bourgeois de Meliingen et de Bremgarten 1 succombèrent après des prodiges de valeur. Tels furent les glorieux résultats de cette journée de Sempach, immortalisée par le dévouement de Winkelried.

Berne ne tarda pas à réunir ses efforts à ceux de ses anciens amis et frères d'armes les confédérés, pour repousser l'ennemi commun. Elle s'occupa à réduire les adhérens de l'Autriche dans les montagnes de son voisinage, détruisit un grand nombre de châteaux-forts, repaires de la noblesse de ces contrées , prit sous sa protection le Haut-Simmenthal 2 , et battit à Bumplitz 3 un corps de Fribourgeois qui s'était avancé jusqu'aux portes de sa capitale. Zurich et Lucerne arborèrent leurs bannières victorieuses sur les terres de la maison de Habsbourg. La ville municipale de Wésen dans le Gaster, à l'extrémité occidentale du lac de Wallenstadt, cer-

» Deux petites villes du canton d'Argovie actuel , sur la Rcuss. T.

a Vallée riche en pâturages, à l'occident du lac de Thounc.

3 Village ù une lieue de Berne , sur la roule de Fribourg. T. i. 10

1HÎ HISTOIRE

née par terre et par eau, et réduite aux dernières extrémités par le fer et par l'incendie, fut forcée de se rendre a Zurich, à Glaris et aux cantons forestiers.

L'Autriche, découragée par tant de revers, négocia. On conclut une trêve de dix-huit mois. Les hostilités cessèrent, mais la haine subsistait toujours au fond des cœurs. L'animosité invétérée des Suisses contre l'Autriche et la noblesse, ennemies mortelles de leur liberté, éclatait dans les moindres circonstances et éloignait tout espoir d'une réconciliation durable.

1 Un Suisse eût exposé sa vie en portant sur son chapeau ou sur son casque des plumes de paon , parure ordinaire des ducs d'Autriche : on ne souffrit plus un seul paon dans toute la Suisse, et l'on cite le trait d'un Suisse qui, se trouvant dans une auberge , brisa son verre de fureur, parce que les rayons réfractés du soleil y reproduisaient les couleurs de la queue de cet oiseau . ( Extrait de t ouvragé.)

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