CHAPITRE XVIIL
BATAILLE DE NAVELS ET SES SUITES. (I 388- l 402 .)
Cependant l'Autriche et la noblesse conservaient encore en plusieurs endroits des partisans nombreux et dévoués.
Quoique les Glaronnais gouvernassent avec douceur la petite ville de Wésen , conquise dans la dernière campagne, les habilans étaient cependant loin d'avoir abjuré l'antique haine qu'ils nourrissaient contre leurs voisins, et leur orgueil souffrait moins sous la domination d'un prince puissant que sous celle d'un peuple leur égal. Ils jurèrent de venger l'Autriche. Dans ce but, ils se concertèrent secrètement avec la noblesse du voisinage, introduisirent jusque dans leur ville des soldats autrichiens travestis ou enfermés dans des tonneaux, et les cachèrent dans leurs caves ou dans les réduits de leurs maisons en attendant le moment d'agir. Pour
mieux endormir les Glaronnais, ils leur demandèrent un renfort de garnison. Ceux-ci, ne se doutant de rien, leur envoyèrent cinquante hommes.
Tout d'un coup, au jour convenu (c'était la veille de la Saint -Mathias) (1388), environ six mille hommes de troupes autrichiennes se reunissent inopinément pendant la nuit sous les murs de Wésen , et investissent la ville par terre et par eau. Un profond silence régnait dans les rues et dans les maisons où les bourgeois et les soldats cachés attendaient le signal du massacre. Le signal est donné. Soudain toutes les fenêtres des maisons sont illuminées; toutes les portes de la ville sont ouvertes pour recevoir les troupes qui arrivent; le carnage commence. On égorge Conrad d'Au d'Uri, bailli et commandant de la ville, et avec lui trente confédérés. Vingt-deux sautèrent par -dessus les remparts et s'enfuirent en traversant le lac à la nage.
Glaris fut dans la consternation. On envoya un faible corps sur la frontière pour arrêter la marche de l'ennemi qui s'avançait. Les chemins des montagnes, fermés par les neiges, empêchaient les secours d'arriver du côté de Schwytz et d'Uri. On se battit plusieurs jours de suite sur
la frontière. Enfin les Glaronnais , réduits à l'extrémité , prirent le parti d'envoyer des députés à l'ennemi, pour obtenir la paix à des termes équitables. La réponse des seigneurs autrichiens au landammann et aux conseillers de Glaris fut hautaine et impérieuse : « Reconnaissez - vous , « leur dirent-ils , les serfs du duc d'Autriche , « votre maître légitime ? n'obéissez à d'autres « lois qu'à celles que vous recevrez de lui ; payez- « lui les tributs et les impots ; soumettez- vous aux « corvées, au droit de main-morte, sous telle « forme qu'il lui plaira de les exiger; qu'il n'y « ait plus désormais parmi vous de familles « exemptes de payer les impositions; livrez au « duc l'acte de votre alliance avec les Suisses; « servez-le contre ce peuple; indemnisez la ville a du Wésen des pertes qu'elle a souffertes à cause a de vous ; enfin expiez votre rébellion par votre « pénitence, jusqu'à ce que vous ayez méritp la « grâce de votre souverain. »
Les Glaronnais répondirent : « Nous consen- « tons à reconnaître la princesse abbesse de Sec- « kingen comme la souveraine de notre pays , et « le duc d'Autriche comme l'avoué de ce mona- « stère. Nous paierons les impôts accoutumés ; «nous indemniserons la ville de Wésen, mais
« nous prions qu'on nous laisse en possession de « nos anciens droits et qu'on respecte notre al- « liance avec les Suisses. »
Les chefs autrichiens rejetèrent ces propositions avec d'amères railleries, et se portèrent à Tins tant même , à la tête de six mille hommes , sur le village de Naefels, où le capitaine Mathias Àm-Buel commandait un poste de deux cents Glaronnais. A leur approche, les femmes et les enfans cherchèrent un refuge dans les montagnes ; des exprès furent dépêchés à Uri et à Schwytz; les habitans se levèrent en masse.
L'immense supériorité du nombre donna d'abord l'avantage aux Autrichiens : les retranchemens de Naefels furent forcés. Am-Buel, ayant à peine avec lui cinq cents braves, se retira en combattant au pied du mont Ruti , auquel il adossa sa petite armée, laissant devant lui un terrain couvert de broussailles et de débris de rochers. Ce sol rocailleux entravait les mouvemens de la cavalerie autrichienne. Il favorisait au contraire les manœuvres des Glaronnais, qui firent pleuvoir une grêle de pierres sur les soldats ennemis et sur leurs chevaux, et jetèrent bientôt le désordre dans leurs rangs. On combattait encore avec un acharnement égal de part et
d'autre, lorsqu'un cri de guerre parti des montagnes voisines annonça aux Glaronnais l'heureuse arrivée d'un allié. C'était un corps de trente hommes de Schwytz qui venaient au secours de leurs frères de Glaris. L'ennemi, qui ignorait leur petit nombre, fut saisi d'épouvante ; sa cavalerie , déjà en désordre , commença à plier. A cette vue, l'infanterie autrichienne crut tout perdu et s'enfuit précipitamment. La déroute fut complète : on poursuivit les vaincus l'épée dans les reins ; tout ce qui fut atteint fut massacré. Plus de deux mille cinq cents hommes furent égorgés dans les vergers et les prairies voisines ; un grand nombre se précipitèrent dans la Linth. Le pont de Wésen rompit sous la masse des fuyards , et le lac engloutit des cadavres revêtus de leurs cuirasses. Cette bataille, appelée la bataille deNaefels, fut livrée le 9 avril 1388. Aujourd'hui encore le peuple de Glaris en célèbre l'anniversaire, et se plaît à entendre prononcer sur le théâtre de cette victoire les noms des héros qui y combattirent et de ceux qui y moururent pour la défense de la liberté.
Avant que la renommée eût publié le récit de cette glorieuse journée chez les confédérés, ceuxci s'étaient déjà rassemblés sous leurs bannières.
Les Zuricois, aidés par des renforts venus de tous les pays de la confédération , attaquèrent Ja ville de Rapperschwyl, nouvellement fortifiée; ils échouèrent dans leur tentative. Les Bernois, secondés par les gens de Soleure , prirent Bureti sur PAar, INidau et Unlerseen , remportèrent une victoire près de Fribourg, ravagèrent l'Argovie, prirent et rasèrent Pantique manoir de Pierre de Gauenstein, et revinrent par le Fricklhal chargés de butin.
A la nouvelle de ces revers, le duc d'Autriche, qui voyait d'ailleurs l'Argovie et la Thurgovie au moment de lui échapper, ses troupes battues et dispersées, et ses trésors épuisés , sentit la nécessité de faire la paix , et en conclut une pour sept ans. Par le traité, les Suisses conservèrent tous les pays qui étaient entrés dans leur alliance. Ils rendirent Wésen, mais à condition qu'aucun de ceux qui avaient violé leur serment envers les Suisses et trempé dans le massacre de la garnison suisse ne pût revenir habiter la ville , tant que durerait la paix.
Ce que Léopold n'avait pu opérer par la force des armes, il tenta de l'obtenir par la ruse. Il songea d'abord à semer la division parmi les Suisses, et gagna en effet à Zurich le bourgmestre
Rodolphe Schœn et quelques uns des membres du conseil. Mais les menées de ces traîtres furent bientôt démasquées et déjouées ; les citoyens de Zurich bannirent cet homme dangereux avec tous ses adhérens, et limitèrent par un édit solennel le pouvoir de leurs premiers magistrats , afin de prévenir l'abus qu'ils en pourraient faire à l'avenir.
Les huit états ou cantons de la Suisse rédigèrent de concert avec Soleure , dans une diète tenue à Zurich, le 10 juin 1393, un concordat militaire obligatoire pour toute la confédération. Les parties contractantes y prenaient l'engagement de s'abstenir de toute provocation injuste, mais de réunir loyalement leurs efforts en cas de guerre pour la défense commune. Il n'était permis a personne , même aux blessés , de quitter le champ de bataille jusqu'à la fin du combat. Il était défendu de piller sans l'autorisation des chefs, et ordonné de respecter les maisons religieuses, et d'épargner un sexe sans défense.
Ce concordat fut appelé la convention de Sempachy parce que ce fut à la suite de la guerre dont la journée de Sempach fut le premier acte, que les Suisses sentirent le besoin d'améliorer leur régime militaire et leur système de défense.
L'Autriche ayant demandé une prolongation
de la paix, on conclut avec elle une nouvelle trêve de vingt ans qui fut religieusement observée. Les Suisses mirent à profit cet intervalle de calme pour augmenter leur puissance, en se libérant de diverses charges onéreuses et en achetant de nouveaux droits. Tous les citoyens étaient riches quand il s'agissait de subvenir à une dépense qui intéressait l'honneur national, comme ils étaient prodigues de leur sang quand il s'agissait de défendre l'indépendance de leur pays sur le champ de bataille. Les Zuricois profitèrent de l'appauvrissement de la noblesse autrichienne pour acheter d'elle les baillages de Kussnacht, sur le lac de Zurich , de Hœng et de Thalwyl, les seigneuries de Grunenberg, de Regensberg et plusieurs autres. Les Lucernois acquirent tout le district de Rolhenbourg , Ebicon , et des droits sur Mérischwanden et divers villages voisins de leur ville sur les bords du lac des Quatre-Can tons. Ils reçurent à titre d'hypothèques les châteaux de Wollhusen , de Russwyl et d'Entlibouch. Les Bernois firent l'acquisition de beaucoup de districts et de droits iroportans dans les montagnes de l'Oberland », entre autres celle de la grande
■ Nom par lequel on désigne toute la partie méridionale du canton de Berne actuel. T.
Vallée de Frutigen , près des frontières du Haut- Valais. Ils devinrent possesseurs de la belle vallée de FEmme 1 et de tous les domaines qui avaient appartenu jadis aux comtes de Kybourg , depuis Thoune jusqu'au pont d'Arwangen, près de Soleure. Les villes de Soleure et de Baie étendirent leur territoire et leur juridiction plus rapidement encore par l'or que par le fer. Les habitans de la vallée d'Urseren, au pied du Saint- Gothard, se donnèrent au canton d'Uri, et, sans abjurer leur antique liberté a , ne formèrent plus dès lors avec lui qu'un seul et même peuple. A peu près vers le même temps (1402), une conquête plus importante ouvrit aux Suisses rentrée de 1 Italie, et préluda aux brillantes expéditions qui, plus tard , portèrent si haut la gloire de leurs armes dans cette contrée. Les douaniers du duc de Milan, Jean Galéas Visconti, ayant confisqué, à la suite d'une altercation au sujet du péage, des bestiaux que des gens d'Uri et du Haut-Under-
1 En allemand Emmenthal, district fertile et populeux sur les confins des cantons de Berne et de Lucerne. T.
* Cette réunion n'eut réellement lieu qu'en 1410. La vallée d'Urseren dépendait ayant ce temps-là de l'abbaye de Dissentis qui la possédait à titre de fief impérial , et y exerçait un pouvoir assez oppressif. T.
wald conduisaient à la foire de Varèse, et refuse de faire droit aux réclamations de ces marchands, les deux cantons insultés dans la personne de leurs citoyens envoyèrent un corps de troupes au delà du Saint-Gothard , et firent presque sans difficulté la conquête de la vallée de Lévantine 1 . Nul n'osa la leur enlever. Les seigneurs de Bellinzona , qui avaient appris à craindra les confédérés , conclurent même une alliance avec eux.
Ainsi les Suisses employaient les loisirs de la paix à agrandir leur territoire par des marchés avantageux et des traités , à embellir leurs villes et leurs bourgs et a améliorer leurs institutions. Fribourg abjura son ancienne inimitié envers Berne , conclut avec cette ville un traité d'alliance et de combourgeoisie , et forma de semblables liens avec la ville de Bienne. SchafTouse modela sa constitution sur celle de Zurich , en laissant toutefois plus de liberté aux citoyens. De graves débats s'élevèrent entre la ville de Zoug et les
1 La vallée de Levantine, en allemand Lhinenthal, au pied du Saint-Gothard , du côté du midi. C'est la vallée supérieure du Tésin. Les Suisses avaient déjà porté, soixante-un ans auparavant, leurs armes dans cette contrée , pour réprimer les brigandages exercés par les habitans contre les marchands qui se rendaient en Italie par la route du Saint-Gothard. T.
communes rurales de Baar, de Menzingen et dVEgéri , pour le privilège de garder la bannière et le sceau du canton. Une guerre civile était sur le point d'éclater. L'intervention armée des confédérés rétablit la paix et fit triompher la justice. Glaris s'affranchit à prix d'argent des dîmes et des droits de l'abbaye de Seckingen, de sorte que tous les citoyens se trouvèrent désormais exempts de tributs vis-à-vis de l'étranger, et jouirent d'une indépendance réelle.