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CHAPITRE XIX

ISftVMECTION D* imKtllL . BATAILLES DE 8PEICHER ET DU STOSS.

CONQUETES DES AITEHEELLOI8. (1403-141 1 .)

Le bruit des victoires remportées par les Suisses, et la renommée de leurs exploits, étaient parvenus jusque dans les montagnes du pays d'Appenzell. Les habitans de cette contrée , soumis à la domination de l'abbé de Saint-Gall, faisaient une triste comparaison de leur état d'oppression et de la liberté des Suisses. Leur abbé était dans ce temps-là un homme dur, qui augmentait le tribut qu'ils étaient censés payer à l'empire, et leur déléguait des baillis aussi méchans que lui. Des impôts, tels qu'il était à peine possible de les payer, étaient levés avec une barbarie qui les rendait plus odieux encore. Le bailli de Schwaendi avait établi un droit considérable sur le lait et le fromage , et lorsqu'un homme essayait de passer devant les bureaux de péage sans acquitter l'im-

pot, deux chiens dressés exprès se jetaient sur lui. Le bailli d'Appenzell , voulant maintenir son droit de main-morte , en vertu duquel le meilleur vêtement du défunt lui appartenait, eut un jour l'indignité de faire ouvrir la tombe d'un mort , et dépouiller le cadavre de l'habit dont des enfans éplorés avaient voulu revêtir le corps de leur père.

Lassés de tant d'actes de tyrannie, les Appenzellois se décidèrent enfin à secouer un joug qui s'appesantissait chaque jour. Au jour fixé pour l'exécution de leur complot, ils surprennent le château et en chassent tous les baillis. Cuno, abbé de Saint-Gall, n'avait dans ce moment-là ni armée sur pied, ni argent pour en recruter une : il s'adressa donc à dix villes impériales de Souabe avec lesquelles il était allié, et leur demanda du secours. Ces villes envoyèrent aux Appenzellois des hommes chargés de les ramener au devoir. On répondit à ces envoyés : « Nous consentons à obéir à l'abbé dans tous les cas où nous lui devons obéissance : mais nous ne voulons plus supporter d'injustice. Nous prions l'abbé de choisir ses employés parmi des gens honnêtes que nous lui proposerons. » Les villes impériales tinrent conseil à Ravensbourg , rejetèrent les pro-

positions des gens d'Appenzel, et remirent en place les baillis destitués, qui appesantirent encore plus lourdement leur joug sur ce peuple dévoué à leur vengeance.^

L'abbé Cuno était aussi en différend avec la ville de Saint -Gall, à laquelle les empereurs avaient octroyé des franchises importantes et qui était alliée avec d'autres villes impériales. Cette cité, enrichie par son industrie et par son commerce, songeait à se rendre un jour indépendante de l'abbaye. Saint -Gall et Appenzell avaient à revendiquer les mêmes droits et à repousser le même danger. Cette communauté d'intérêt les unit : ils formèrent entre eux une ligue pour le maintien de leurs privilèges. L'abbé en fut instruit. Son ressentiment s'en accrut. Il redoubla de dureté envers les Appenzellois, ferma l'oreille à leurs plaintes , et menaça d'annuler leur traité d'alliance avec Sain t-Gall. Cette conduite mit le comble au mécontentement du peupie d' Appenzell ; on demanda à l'abbé de s expliquer ; on prit les armes. Cuno s'enfuit épouvanté dans son domaine de Wyl. Cependant les dix villes impériales s'assemblèrent de nouveau, et décidèrent que l'abbé choisirait ses baillis parmi les gens du pays, mais sans être

astreint à nommer ceux qu'on lui désignerait d'avance , que l'empereur fixerait l'impôt impérial, mais que l'alliance que les Appenzellois avait faite avec Saint-Gall serait mise à néant, et considérée comme nulle et non avenue. Les habitans de Saint-Gall se soumirent a cette sentence, mais les Appenzellois crièrent à la trahison. Ils virent bien que les aristocrates des villes de Souabe regardaient comme au-dessous d'eux de leur rendre justice, et préféraient les intérêts d'un prince-abbé à ceux de simples paysans. Les habitans de toute la contrée se réunirent en assemblée nationale; les districts 1 jurèrent entre les mains de leurs chefs, et toutes les communes ensemble jurèrent en présence du landammann dans le village d'Àppenzell de demeurer indissolublement unis pour la cause commune , et d'être prêts a verser leur sang pour la défense de leurs droits.

Abandonnés par la ville de Saint-Gall, les Appenzellois sollicitèrent l'alliance de tous les cantons confédérés, excepté Berne. Cinq cantons

« Rhodm, dans l'idiome du pays, formé probablement par altération du mot allemand Rotte (au pluriel Rotten), bande, troupe. T.

arrêtés par divers scrupules , rejetèrent leur demande ; mais Schwytz fit avec eux un traité de combourgeoisie, et Giaris fit publier que tous les amis de la liberté qui voudraient aller secourir les Appenzellois étaient autorisés à partir.

A la nouvelle de cette insurrection et de ces démonstrations hostiles, l'abbé de SainwGall et les villes de Souabe , après avoir adressé de nouvelles sommations menaçantes au peuple d'Appenzell , résolurent d'employer un grand appareil de force pour le soumettre. Les villes armèrent donc une infanterie et une cavalerie nombreuses qui furent dirigées sur Saint-Gall, où l'abbé les fit traiter somptueusement. De là cette armée continua sa marche vers les montagnes d'Appenzell. Un corps de cuirassiers revêtus d'armes brillantes formait l'avant-garde ; cinq mille fantassins marchaient à sa suite. Le 15 mai 1403. au point du jour, ces troupes franchirent d'abord la montagne du Linsenbuhel, et se portèrent de là vers les hauteurs de Vœglinseck, dans la direction du village de Speîcher. Les Appenzellois , renforcés de deux cents hommes de Giaris et de trois^ cents de Schwytz , avaient parfaitement bien combiné leur plan de défense. Lorsque leurs postes d'observation pla-

ces sur les montagnes curent annoncé par dos signaux l'arrivée des ennemis, tout s'ébranla. Chaque guerrier s'arracha des bras de sa femme et de ses enfans pour voler à la mort ou à la victoire; les vieillards, trop faibles pour suivre leurs fils au combat, les accompagnaient de leurs bénédictions. Deux mille hommes coururent occuper le sommet du Vœglinseck. Quatre-vingts Appenzellois se postèrent au haut du chemin creux qui conduisait au pied de la montagne; ceux de Schwytz et de Glaris s'embusquèrent dans les bois à droite et à gauche du chemin.

La cavalerie ennemie gravit hardiment la montagne. Les quatre-vingts Appenzellois la chargèrent de front avec leurs lances et leurs frondes; les hommes de Glaris et de Schwytz sortirent de leur embuscade, et prirent les cavaliers en flanc. Les cavaliers, resserrés dans un ravin étroit, ne pouvaient ni manœuvrer ni agir. Ils pressèrent leurs chevaux pour atteindre l'esplanade qui est au haut de la montagne; mais, là, toute la population d'Appenzell, commandée par le capitaine Jacob Hartsch, accourut en masse a leur rencontre. A cet aspect, les chefs ennemis intimidés résolurent de rebrousser chemin, et d'aller attendre l'ennemi au bas de la mon-

lagne sur un terrain qui entraverait moins leurs mouvemens. Ils crièrent : « En arrière! Et ce cri de commandement en arrière ! fut répète dans toule 1 année. Les derniers rangs le prirent pour un cri de détresse, et se mirent k fuir. Le désordre et l'effroi gagnèrent de proche en proche. Alors les guerriers d'Appenzell , de Glaris et de Schwytz fondirent de tous les côtés à la fois sur la cavalerie ennemie engagée dans le chemin creux , et la menèrent battant jusqu'au pied de la montagne. La déroute fut complète ; les fuyards ne s'arrêtèrent qu'aux portes de Sain t-G ail. Six cents chevaliers armés de toutes pièces mordirent la poussière dans le chemin creux; les autres échappèrent par la fuite en passant par-dessus le corps de leur infanterie. Les vaincus furent poursuivis l'épée dans les reins, et laissèrent le champ de bataille couvert de leurs morts.

Cette sanglante défaite répandit la désolation dans la Souabe. Les villes se lassèrent de faire la guerre pour le compte de l'abbé de Saint-Gall , et conclurent la paix avec Appenzeli. L'abbé de son côlé fulminait contre ses alliés qui l'abandonnaient, et contre les Appenzellois qui démolissaient tous les châteaux qu'il avait sur leur territoire, et ravageaient sans ménagement ses

domaines. 11 implora le secours du duc Frédéric d'Autriche, et dit a ce prince : « Si l'on n'y met ordre, Appenzell deviendra une seconde Suisse, et si ce pays vient à s'allier avec les confédérés, c'en est fait de la domination de l'Autriche et de la noblesse dans ces contrées. »

Après de longues conférences, le duc promit son secours , et rassembla un grand nombre de chevaliers et de gens de guerre : le tout composait une armée formidable. Il divisa ses troupes en deux colonnes, dont l'une devait s'avancer par Saint>GaU, et l'autre par Arbon, afin d'attaquer l'ennemi de deux cotés à la fois. Mais avant qu'il fût arrivé, Rodolphe, comte de Werdehberg 1 , se présenta devant la Landsgemeinde , ou assemblée nationale d' Appenzell , et dit au peuple : « J'apprends que le duc d'Autriche lève des troupes et se dispose à vous attaquer : les mêmes dangers nous menacent; unissons nos intérêts : je combattrai pour vous et avec vous. Vous me connaissez tous : derrière ces montagnes est Werdenberg , l'héritage de mes pères ; mes ancêtres ont régné sur le Rhinthal. L'avi-

■ Petit pays situé près du Khin, dans la partie méridionale du canton de Saint-Gall. T.

dite de l'Autriche m'a tout ravi : mon cœur et mon épée me restent , je vous les offre. Souffrez que je demeure au milieu de vous , vivant comme votre concitoyen, comme votre égal, partageant vos périls et vos droits. »

11 dit, et se dépouillant de sa brillante armure, il revêtit le simple costume des bergers d'Appenzell. Cette noble franchise captiva l'assemblée. D'une voix unanime on confia a ce guerrier le commandement de toutes les troupes du pays. On s'occupa ensuite à fortifier les passages importons , et on renouvela l'alliance avec la ville de Sain t-G ail.

Le 17 juin 1405, le corps d'armée du duc d'Autriche se porta d'Alstœtten, village du Rhinthal , sur le passage du mont Stoss qui conduit de cette vallée dans le pays d'Appenzell. C'était un jour de pluie : le chemin était glissant, la marche pénible, sur un terrain en pente, détrempé par la pluie , ou couvert d'un gazon mouillé. Quatre cents Appenzellois, joints a quelques hommes de Glaris et de Schwytz, occupaient les hauteurs d'où ils roulaient des quartiers de rochers et des troncs d'arbres sur les assaillans. A peine ceux-ci avaient- ils atteint le milieu de la montagne , que le comte de Wer-

denberg donna le signal du combat. À l'instant les Appenzellois , poussant de grands cris , fondirent en masse sur les rangs déjà rompus de l'ennemi . Le comte Rodolphe combattait à leur tête, nu-pieds comme eux; ils marchaient ainsi avec plus de sûreté sur ce sol glissant. Les ennemis ne purent faire usage de leurs arbalètes , dont les cordes étaient détendues par la pluie; on se battit corps à corps à la lance et à Tépée. Les Autrichiens combattirent avec le courage du desespoir; tout à coup ils virent se déployer derrière eux sur les hauteurs une nouvelle troupe ennemie. C'étaient les femmes et les filles des Appenzellois , vêtues de sarraux de bergers, qui étaient venues pour être spectatrices du combat, et mourir avec leurs époux et leurs frères ou les aider à vaincre. Les Autrichiens crurent que c'était un corps destiné à leur couper la retraite. Saisis d'épouvante, ils redescendirent précipitamment la montagne. Les Appenzellois les poursuivirent et en firent un affreux carnage. Le sang rougissait les torrens dont la pluie inondait le vallon» Le combat et la déroute durèrent six heures. Les Autrichiens s'enfuirent dans le Rhlnthal. Les vainqueurs , abandonnant leur poursuite, revinrent sur le

champ de bataille , se jetèrent à genoux , et rendirent grâce au Dieu des années de la victoire qu'ils venaient de remporter.

Cependant le duc Frédéric, ravageant tout sur son passage, s'était avancé d'un autre côté, à la tête de sa brillante cavalerie, jusque sous les murs de Saint-Gall. Trouvant cette ville en trop bon état de défense, il retournait déjà du côté d\Arbon, lorsque les bourgeois de Saint- Gall, divisés en plusieurs petites troupes, fondirent à leur tour sur la colonne autrichienne qui marchait en désordre, et lui firent éprouver une grande perte près du Hauptlisberg. Le duc fut profondément navré de cet affront, mais il le fut encore davantage en apprenant la déroute du Stoss. Il jura de ne pas se retirer sans vengeance. A cet effet, il fit répandre qu'il retournait dans le Tyrol par Arbon, et se rapprocha effectivement du Rhin avec son armée.

Mais, arrivé au village de Thaï, il se retourna tout d'un coup du côté d'Appenzell s et fit prendre à ses troupes la montée de Wolfshalden qui conduit dans ce dernier pays. Il espérait trouver les Appenzellois sans défense, et comptait sur l'effet de la terreur que leur causerait son arrivée imprévue. Mais ils étaient déjà prêts à

le recevoir; quatre cents d'entr'eux se jetèrent, en poussant leur terrible cri de guerre, sur les Autrichiens qui s'avançaient sans défiance et sans ordre. L'ennemi se forma précipitamment , et prit une position avantageuse près d'une église. On combattit avec acharnement. Quarante Appenzellois étaient déjà tués, sans que l'ennemi fût encore entamé ; à la fin les Autrichiens se décidèrent à fuir, et redescendirent rapidement dans la plaine, après avoir perdu dix fois autant de monde que les Appenzellois. Le duc, poursuivi par la honte et les regrets, repassa dans le Tyrol.

Les Appenzellois avaient acquis k la suite de tant de succès brillans l'ascendant que donne la gloire militaire. Ils formèrent une alliance de neuf ans avec la ville de Saint-Gail ; cédant à la reconnaissance, ils vengèrent le comte de Werdenberg, et le remirent en possession de son patrimoine dont il avait été dépouillé par l'Autriche. Par le même sentiment ils aidèrent aux gens de Schwytz k conquérir sur l'Autriche la Basse- Marche et la vallée de Waegi ». L'année suivante,

1 Deux petits pays possédés par Schwytz, sur la rive occidentale du lac de Zurich, en face de Rapperschwyl et du pays de Gaster. T.

1406, ils pénétrèrent, par le Vorarlberg, dans le Tyrol jusqu'à Landeck, où ils battirent les troupes soldées du duc d'Autriche. On entendait déjà les habitans des campagnes arrosées par Tlnn et l'Adige, exprimer hautement le désir de voir triompher ces conquérans qui leur apportaient la liberté. Une fausse alerte arrêta le cours de ces victoires. Les Appenzeliois reçurent la nouvelle que le duc d'Autriche rassemblait contre eux les forces de l'empire, sur les bords du lac de Constance. Ils évacuèrent précipitamment le Tyrol pour aller défendre leur pays. La nouvelle était controuvée. Ils ne trouvèrent point d'ennemi ; mais la campagne n'en fut pas moins manquée.

Cette guerre se prolongea encore pendant le cours de deux années, avec des succès variés. Les Appenzeliois portèrent leurs armes victorieuses sur les bords du lac de Constance , sur les rives de la Thour et de llnn , prirent de vive force plus de soixante châteaux, en brûlèrent plus de trente, et mirent à la fin le siège devant la ville de Brégentz dans le Vorarlberg : mais ils échouèrent dans cette tentative, et cet échec fut le terme de leurs succès ( 1408).

On ne commença à songer à la paix que lors-

que le théâtre de la guerre ne présenta plus que désolation et que ruine. L'empereur d'Allemagne 1 voulut terminer lui-même le différend, mais les Appenzellois trouvèrent sa sentence partiale. Schwytz interposa sa médiation. L'abbé Cuno rentra en possession de ses revenus , mais il perdit pour toujours sa suzeraineté et ses droits seigneuriaux sur Appenzeli (1410). L'Autriche conclut, l'année suivante, une trêve de quelques années avec ce dernier pays, mais reprit le Rhinthal. Cette même année, 1411, le jour de la Sainte-Catherine , les Appenzellois consolidèrent leur liberté en se faisant admettre dans l'alliance des cantons suisses. Berne seule demeura étrangère à ce traité. Appenzeli s'engagea a ne plus entreprendre de guerre sans l'autorisation des Suisses , et à secourir ceux-ci en cas de guerre avec toutes leurs forces et à leurs propres frais. Les Suisses se réservaient, soit collectivement, soit pour chaque canton pris à part , le droit d'interpréter le traité , d'en étendre ou d'en restreindre les dispositions , et celui d'exiger des indemnités pour les secours qu'ils seraient dans le cas de donner aux Appenzellois.

• ' Robert, comte palatin du Rhin.

Ce traité, dans lequel les avantages étaient si inégalement balancés entre les deux parties contractantes, prouve quaucun sacrifice ne coûtait aux Appcnzellois pour assurer leur indépendance, et que les confédérés craignaient de se voir engagés dans des guerres étrangères par l'humeur belliqueuse de ce peuple.

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