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CHAPITRE XX

CONQUÊTE DE I.'àltGOVIE PAR LES SUISSES. (1412-1418.)

Les Appenzellois avaient conquis leur indépendance; une alliance leur garantissait l'appui de la confédération ; ils étaient au comble de leurs vœux , et ne songeaient plus à sacrifier de solides avantages aux chances d'une nouvelle guerre. De son côté , le duc d'Autriche comprit qu'il y avait du danger à combattre un peuple uni pour la défense de ses droits et décidé à périr plutôt que de recevoir de nouveaux fers : en conséquence , il montra aux confédérés des sentimens plus pacifiques , et conclut, le 28 mai 1412, avec les huit cantons ou états libres qui composaient la confédération suisse, une paix de cinquante ans, par laquelle il les confirmait dans la possession de tous leurs droits et propriétés, tels qu'ils existaient de fait au moment du traité. Les Suisses , de leur côté , reconnurent les hy-

pothèques , les fiefs et les droits que le duc conservait encore dans leur pays. Le traité fut contresigné par seize villes des Etats héréditaires de Frédéric, savoir : Schaffouse, Waldshut, Laufenbourg, Seckingen, Rhinfeld, Diessenhofen, Bade, Rapperschwyl , Broug, Bremgarten, Zofûngue, Sursée, Lentzbourg, Mellingen, Arau et Fraucnfeld.

Mais cette paix dura à peine trois ans. Un concile général s'était assemblé à Constance (1414) pour terminer les schismes qui déchiraient le sein de l'Eglise chrétienne. L'empereur Sigismond 1 s'y était rendu en personne. Les prélats les plus éminens de l'occident y étaient venus siéger; la présence des ambassadeurs, des rois et princes souverains de tous les pays de l'Europe, ajoutait à la solennité de cette assemblée. Le concile se forma en tribunal pour prononcer sur le sort d'un prêtre bohémien nommé Jean Huss , qui avait prêché à Prague une nouvelle doctrine religieuse opposée à celle de l'Eglise catholique, et avait trouvé de nombreux sectateurs. Mais un sujet plus important avait fait naître de violentes divisions dans l'intérieur

» De la maison de Luxembourg. T.

même de l'Eglise. Trois papes se disputaient la tiare pontificale agitant la France et l'Italie, ^excommuniant et s'anathéniatisant mutuellement. Ces débats divisaient toute la chrétienté.

Tandis que les puissances spirituelles et temporelles de l'occident étaient assemblées a Constance , une grave querelle éclata entre le duc Frédéric d'Autriche et l'empereur Sigismond.

Le premier se refusa à venir à Constance pour recevoir, selon l'usage, l'investiture de ses fiefs des mains de l'empereur. Les pères du concile étaient d'ailleurs exaspérés contre lui, parce qu'il protégeait le pape Jean XXIII qu'on voulait déposer. Pour punir sa désobéissance obstinée, le concile prononça contre lui l'anathème et l'excommunication majeure. L'empereur de son côté le déclara coupable de lèse - majesté envers sa personne et envers l'empire, déchu de tous ses droits de souverain et de ses fiefs ; tous les fidèles sujets de l'empire furent sommés de prendre les armes contre le duc : la même sommation fut adressée aux Suisses. La ville de Schaffouse fut requise de prendre parti contre le duc son souverain avec la promesse

' Jean XXIII , Grégoire XII et Benoît XIII . T.

d'être récompensée, déclarée indépendante, c'està-dire d'obtenir la même faveur que les autres villes appelées libres , celle de relever immédiatement de l'empire. Les Schafïousois saisirent avidement cette offre avantageuse. Frauenfeld, Diessenhofen et la Thurgovie presqu'entière obtinrent aussi leur affranchissement pour prix de leur obéissance.

Mais les confédérés éprouvèrent de justes scrupules à l'idée de rompre une paix qu'ils venaient de conclure pour cinquante ans avec le duc. A la vérité, le concile les déclarait exempts de tout péché, et l'empereur cherchant à intéresser à la fois leur ambition et leur haine invétérée contre l'Autriche , leur promettait la propriété de toutes les terres qu'ils pourraient conquérir sur cette puissance. Mais les cantons forestiers, Zurich , Lucerne , Zoug et Glaris, lui opposaient la foi des traités; ils répugnaient à penser qu'on pût les contraindre, au nom de la religion et de l'honneur, à violer leurs sermens.

Berne ne partagea pas ces scrupules ; elle ne crut pas devoir laisser échapper une occasion aussi favorable de s'agrandir aux dépens de l'Autriche. « L'honneur et la justice, dit-elle aux

Zuricois , permettent la guerre , puisque l'E- « glise et l'empire la commandent. L'heure de « la destruction de nos éternels ennemis a sonné. « Que leur destinée s'accomplisse ! » Les confédérés hésitaient encore. L'empereur les menaça de sa colère , le concile les menaça des foudres de l'excommimication ; ils cédèrent. Les Appenzellois seuls demeurèrent inébranlables dans leur refus.

Les préparatifs de la guerre furent poussés dès lors avec activité. Berne se hâta d'armer. Zurich , qui aspirait à avoir sa part des dépouilles de l'Autriche, ne voulut pas demeurer en arrière. Les autres cantons mirent successivement leurs troupes sur pied*

A la nouvelle de cet armement et du péril qui menaçait leur souverain le duc d'Autriche * les villes et la noblesse de PArgovie assemblèrent une diète à Sursée , au printemps de Tannée 1415. Les députés des villes ouvrirent un avis dicté par la prudence et le patriotisme : « Demeurons neutres, dirent -ils, entre l'Autre « che et les Suisses. Bornons-nous à défendre «les droits de notre prince et nos libertés « nationales. Le moment est arrivé où l'Argo- « vie entière doit se réunir pour sa défense cbm-

« mune. Forts de notre union, nous pourrons « espérer d'être reçus comme état libre et in- « dépendant dans la confédération des Suisses , « et associés aux destinées de ce peuple, sans « avoir à trembler devant un maître , ou à obéir « à des égaux. »

Mais l'orgueil des nobles leur fit repousser l'idée d'unir leur sort à celui des villes - y ils aimaient mieux être sujets d'un prince que les égaux de simples bourgeois : la diète se termina donc sans résultat. Les députés des villes, avant de se séparer, résolurent de se placer sous la protection de la confédération suisse: mais il n'était plus temps. Le lendemain matin, au moment où les députés venaient de se mettre en route pour négocier une alliance avec les confédérés, ils aperçurent sur toutes les hauteurs les signaux d'attaque des Suisses, et virent leurs colonnes s'avancer les enseignes déployées. Ils s'en retournèrent chez eux profondément découragés de l'inutilité de leur tentative.

Les troupes bernoises marchèrent sur Zoffingue. Au bout de quelques jours de blocus , elles forcèrent cette ville à se détacher de l'Autriche, et à prêter serment de fidélité à l'em-

pire et à Berne. A droite de Zoflingue étaient quatre châteaux-forts appelés les Wyken , bâtis sur la crête d'un rocher : les Bernois en prirent trois; les Lucernois emportèrent plus tard Je quatrième. A quelque distance sur la gauche de la même ville se trouvait Arbourg, petite ville avec une forteresse sur l'Aar. Les Bernois s'en rendirent maîtres , ainsi que des deux forts d'observation situés dans le voisinage. L'armée se dirigea de là sur Arau. Elle était grossie des renforts que Soleure , Neuchâtel , Bienne et La Neuve-Ville 1 , avaient envoyés aux Bernois. Arttu, malgré une forte opposition dans le sein de la bourgeoisie, se rendit aux vainqueurs, en se réservant ses franchises , et en se plaçant sous la protection de l'empire et des villes de Berne et de Soleure. Broug et Lentzbourg ouvrirent leurs portes à la suite de capitulations pareilles. On prit en outre un grand nombre de châteauxforts, tels que ceux de Ruod, de Brunegg, et celui de Trostbourg qui fut réduit en cendres. Ainsi, dans l'espace de quelques semaines les Bernois prirent dix-sept places, tantchâteaux-

1 Petite ville sur les bords du lac de Bienne , aujourd'hui à Bemc. T.

forts que villes fortifiées , el firent la conquête d'un pays vaste et riche. Celle invasion rapide ne leur coûta presque aucune perle. Ils n'eurent à regretter que quatre hommes , tués devant le château de Wildeck , vaillamment défendu par les barons de Hallwyl.

Dans le même temps, les Lucernois s'étaient portés en avant dans la direction de Sursée, et avaient occupé tout le bassin supérieur de la Sour, de la Wigger, de PAa et de la Winna.

Ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils se trouvèrent sur les limites des conquêtes faites par les Bernois. Du côté de l'orient , ils prirent possession des beaux districts de Reichensée, de Mayenberg et de Vilmergen.

Les Zuricois, de leur côté, passèrent le mont Albis , et occupèrent le bailliage de Knonau , dont ils forcèrent les habilans à leur jurer obéissance. Un autre corps de leur armée, s'avançant le long de la Limmat, prit Dietikon et marcha sur Bade.

Les troupes des sept cantons coalisés opérèrent leur jonction à l'endroit où se réunissent les trois rivières de l'Aar, de la Reuss et de la Limmat, et firent en commun la conquête de ce qui restait encore à l'Autriche dans l'Argo-

vie; c'étaient les villes de Mellingen , de Bremgarten et de Bade. Mellingen, fidèle au duc, tint pendant quatre jours. Bade fit une plus longue résistance, parce que son château, bâti sur un rocher qui domine la ville et les environs, renfermait une forte garnison commandée par le seigneur de Mansberg. Mais, lorsque l'artillerie des Bernois 1 eut renversé une partie des murs, et que l'eau eut commencé à manquer aux assiégés , le château ne tarda pas à se rendre. Les confédérés le détruisirent, et les flammes de cet incendie éclairèrent au loin la campagne.

Les confédérés s'occupèrent ensuite à organiser les pays qu'ils venaient de conquérir. Berne, Zurich etLucerne, gardèrent chacun les conquêtes qu'ils avaient faites séparément, en y maintenant le régime qui y existait sous la domination autrichienne. Les pays conquis en commun furent adjugés par indivis a tous les cantons collectivement, à l'exception de celui de Berne, qu'on trouvait déjà trop agrandi.

1 On a cru devoir traduire ainsi le mot allemand de Buchsrn qui s'applique à toute espèce d'armes à feu , quoique rien ne semble prouver que l'usage de la poudre à canon fût déjà connu en Suisse. T.

Mais les gens d'Uri refusèrent d'entrer dans le partage. « L'empereur, dirent-ils , s'est récon- « cilié avec le duc Frédéric. Rendons plutôt à c l'empereur ce que nous venons de prendre , « afin qu'il restitue au duc ce qui lui appar- « tient. Ce n'est pas pour notre querelle , mais « pour celle de l'empereur que nous nous som- « mes armés. Quant à nous , ô confédérés ! nous « rougirions de nous approprier un bien auquel a nous n'avons nul droit. Nos . pères nous ont « appris à mettre au-dessus de tout la fidélité « inviolable aux engagemens. »

Les autres confédérés sourirent de ces scrupules qu'ils taxèrent de fausse délicatesse et de modération hypocrite. Ils décidèrent que , puisque Uri abandonnait ses prétentions, les cinq cantons de Zurich, Lucerne, Schwytz, Underwald et Glaris, délégueraient chacun tous les deux ans alternativement un bailli pour régir ces bailliages communs, et que tous les états co-partageans enverraient annuellement des députés sur les lieux pour contrôler l'administration et la comptabilité.

Ainsi les confédérés gardèrent leurs conquêtes, dont la propriété leur fut confirmée par l'empereur en 1417. Ils demeurèrent dès Jors

paisibles possesseurs de ces contrées, et les gouvernèrent comme l'Autriche lavait lait avant eux. Des républicains , naguèiie tout occupés du soin de défendre leur indépendance contre l'ambition des princes, eurent à leur tour des sujets, aspirèrent à s'agrandir, et firent de l'odieux droit de conquête un nouvel élément de leur politique.

MSTOIHE

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