CHAPITRE XXI
TftOlBLES DANS LE VALAIS. LE SEIGNEUR DE RARON MIS AU BAH.
BATAILLE d'aRBEDO , ET ESTERS DBS SUISSES AU DELA DES ALPES.
Un siècle s'était à peine écoulé depuis que GuiU laume Tell avait appris aux Suisses à briser leurs fers , et déjà ces peuples , jadis sujets , dictaient à leur tour des lois à leurs voisins , et portaient la terreur chez ceux qui les avaient fait trembler autrefois. Les descendans de ces nobles si redoutés , qui , du haut de leurs châteaux inaccessibles , menaçaient autrefois les villes d'alentour, cédant maintenant à la destinée , venaient humblement leur demander le droit de cité, ou leur vendaient leurs domaines, et allaient s'établir dans une terre étrangère, pour ne pas subir l'humiliation d'obéir à des bourgeois. Tant de succès avaient donné aux confédérés le sentiment de leurs forces, et avaient porté leur or-
gueil militaire à un degré d'exaltation qui les rendait sensibles aux provocations les plus légères. Ni amis ni ennemis ne blessaient impunément leur fierté : on en eut une preuve dans les troubles qui éclatèrent à l'occasion de Guichard, seigneur de Raron , capitaine-général ou grandbailli du Valais.
Dans le temps où les confédérés aidèrent au canton d'Uri à faire la conquête de la vallée de Lévantine, ils s'emparèrent aussi de la vallée d'Ossola voisine de la première , et y laissèrent une faible garnison. Le duc de Milan, Philippe-Marie Visconti, décidé à ne pas abandonner cette vallée aux Suisses, la vendit au duc de Savoie. Celui-ci envoya des troupes à Domo-d'Ossola , chef-lieu du pays, et les fit passer par le Valais. Le seigneur de Raron leur montra le chemin à travers les montagnes. La garnison suisse évacua Domo-d'Ossola après une faible résistance ( 14 14). Non content d'avoir favorisé les ennemis des Suisses, le seigneur de Raron eut l'imprudence de dire que s'il eût commandé l'expédition pas un seul Suisse n'eût échappé. Ce propos orgueilleux blessa au vif les gens d'Underwald et d'Uri : ils adressèrent leurs plaintes contre Raron à la ville de Berne ,
où ce seigneur avait le droit de cité. Cette démarche ayant été inutile, ils soulevèrent contre lui les habitans du Valais. Ces derniers avaient déjà des griefs particuliers contre ce seigneur; ils lui reprochaient d'avoir contracté une alliance avec le duc de Savoie; ils l'accusaient lui et les principaux personnages du pays d'attenter aux libertés héréditaires du Valais et de vouloir asservir le peuple. Les hommes de Brigg s'écrièrent qu'il était temps de mettre un frein à l'ambition des grands , et que tous les bons citoyens devaient concourir à cette œuvre patriotique.
Conformément à une antique coutume du pays, quelques hommes apportèrent une pièce de bois sur laquelle ils avaient grossièrement sculpté un visage humain avec l'expression de la tristesse; ils l'entourèrent de verges et d'épines. Cette statue informe représentait la justice opprimée , et portait dans le langage du pays le nom de Alatze. On l'érigea au milieu de la place publique; le peuple accourut en foule; un homme plus hardi que les autres s'avança , et se chargea d'interpréter la pensée de cet oracle. Les assistans adressèrent la parole à l'image de bois, et lui demandèrent : « Malze, pourquoi estu ici? Matze, pourquoi es-tu triste? » L'image ne
fit aucune réponse. D'autres lui dirent ensuite ; « Matze, nous te secourrons ; mais dis-nous contre qui? Crains-tu Sillenen? serais-tu irritée contre Asperling ou Hennegarten ? Ces seigneurs t'ontils offensée? » La Matze resta immobile et se tut. Mais lorsqu'on vint à nommer le capitaine-général elle s'inclina profondément en signe d'approbation. Alors on enleva la terrible Malzc, on la porta de village en village dans tous les dizains du Valais, en disant qu'elle s'était déclarée contre le capitaine-général, contre tous ses adhérens, et contre l'évéque de Sion, son neveu.
Quand le seigneur de Raron vit tout le peuple ameuté contre lui, il s'enfuit en Savoie, et implora la protection du duc. Mais les Valaisans réduisirent en cendres son château de Sierres et la forteresse de l'évêque au-dessus de Louè«p che ; ils assiégèrent son château-fort de Beauregard, bâti sur un rocher au-dessus de Chip pis, et dévastèrent toutes ses propriétés , sans que le duc de Savoie osât rien faire pour sa défense.
Alors Raron courut à Berne pour solliciter le secours de ses combourgeois de cette ville. Les Valaisans de leur côté recoururent aux habitansd'Uriet d'Underwald, et conclurent avec
eux une alliance offensive et défensive , s'engageant à leur aider à reprendre la vallée d'Ossola qui est contiguë au Valais. Immédiatement après ce traité (1416*), les troupes d'Uri et d'Underwald passèrent les Alpes; les cantons de Schwytz , de Lucerne et de Zurich leur envoyèrent des renforts; les Yalaisans secondèrent cette opération, et toute la vallée d'Ossola fut reconquise.
Berne prit les intérêts du seigneur de Raron auprès des confédérés, et demanda qu'on lui rendit justice. On négocia long-temps : Berne voulut marcher contre le Valais, et requit la coopération des confédérés; mais Underwald, Uri et Lucerne s'y refusèrent. On fut même au moment de voir éclater à ce sujet une guerre dans le sein de la confédération. Pour écarter ce danger, les cantons neutres se réunirent en diète à Zurich , et là , après avoir entendu les accusateurs et les défenseurs de Raron , ils décidèrent que ce seigneur serait préalablement réintégré dans tous ses biens par les Valaisans; qu'ensuite il serait tenu de faire droit à leurs plaintes.
Mais les meneurs du Valais protestèrent contre cet arrêt et encouragèrent le peuple a la ré-
sistance. Ils firent une incursion armée dans l'Oberhasli, où ils enlevèrent des bestiaux, en représailles d'une incursion que Raron avait faite précédemment dans le Valais à la tête d'un corps d'hommes de l'Oberland. Berne envoya des troupes pour garder les passages qui conduisent du Valais dans son territoire. Schwytz et Zurich essayèrent encore d'interposer leur médiation , mais les Valaisans rejetèrent toute proposition d'accommodement , et ne voulurent attendre de décision que du sort des armes (1418).
Alors les Bernois , renforcés par des troupes de Fribourg, de Neuchâtel et de Soleure, et formant en tout une armée de treize mille hommes , s'avancèrent dans le Valais sur deux colonnes , dont l'une pénétra par les passages les plus élevés des Alpes dans le dizain valaisan de Conches, tandis que l'autre débouchait par le col de Sanetsch sur la ville de Sierre. Ils reçurent aussi un renfort de Schwytz : les cantons d'Uri et d'Underwald refusèrent leurs secours aux Valaisans dont ils blâmaient l'opiniâtreté. Cette invasion répandit la terreur dans le Valais. Une foule de villages devinrent la proie des flammes l .
• Sion , la capitale du Valais, fut consumée par un incendie.
Un simple paysan , Thomas Brantschen, ranima le courage abattu de ses compatriotes. Lorsqu'il vit l'ennemi s'avancer vers le village d'Ulrichen, portant avec lui le ravage et l'incendie : « Valai- « sans, s'écria-t-il, qu'êtes-vous devenus ? N'ètes- « vous pas les descendais de ces braves qui « dans ces mêmes lieux firent jadis mordre la « poussière aux guerriers du duc Zaehringen ? « A moi, compatriotes! Que ces champs soient « encore baignés du sang de nos ennemis, ou « sachons mourir pour la patrie et pour la li- « berté ! » En disant ces mots , il sort d'une embuscade a la tête de quatre cents Yalaisans dévoués, et fond a l'improviste sur une troupe nombreuse d'ennemis qui marchaient en désordre. Brantschen combattit lui-même en héros.
Quarante Bernois tombèrent sous ses coups ; il succomba enfin au nombre : mais l'ennemi était déconcerté; il chancelait déjà, quand le corps de troupes de Schwytz arriva et força les Valaisans à la retraite. On ne les poursuivit pas. Le lendemain même les Suisses évacuèrent le Valais , à la suite d'une bataille perdue près de Sion par les troupes bernoises du Gessenay.
Cette guerre désastreuse durait depuis deux ans : on rouvrit les négociations. Les Yalaisans
consentirent à la fin, non sans répugnance, à restituer à Raron tous ses domaines et ses droits seigneuriaux , à lui payer en outre dix mille florins d'empire à litre de dommages-intérêts pour les pertes qu'il avait essuyées, à payer la même somme à Berne pour les frais de la guerre, et quatre mille florins au chapitre de Sion. Cetté paix fut conclue en 1420, peu de mois après le dévouement héroïque de Thomas Brantschen 1 . Le seigneur de Raron mourut loin de sa patrie; son nom avait reçu une tache ineffaçable, et il ne pouvait rester au milieu d'un peuple dont il n'avait pas su se concilier l'amour.
Cependant le duc de Milan n'avait pu oublier la perte de la vallée d'Ossola. Son ressentiment fut au comble quand il apprit le marché par lequel les barons de Sax, seigneurs de Bellinzona , venaient de vendre aux Suisses , pour la somme de deux mille quatre cents florins, la ville de Bellinzona et tout le territoire qui s'étend du lac Majeur à la vallée de Levantine (1419). Il arma secrètement, et reprit aux Suisses, nonseulement Ossola et Bellinzona, mais encore la vallée de Levantine elle-même ( 1422).
1 Le traité fut signé à Evian, ville du Ghablais. Le duc de Savoie , Amédée VIII , était au nombre des médiateurs. T.
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Les confédérés songèrent trop tard à réparer cette perte. C'était leur désunion qui avait causé leurs revers. Depuis la conquête de l'Argovie , on ne voyait plus régner entre eux cette concorde qui jadis avait fait leur force. Leurs discordes vinrent encore leur ravir le fruit d'une victoire remportée sur l'armée milanaise dans les champs d'Arbedo, près de Bellinzona ( 30 juin 1422). Dans cette bataille qui dura depuis l'aube du jour jusqu'au soir, les Suisses eurent à lutter contre un ennemi nombreux , commandé par un chef habile 1 , et combattant avec le courage du désespoir. Peu de journées furent plus meurtrières. Une foule de guerriers suisses y perdirent la vie : Jean Rott, landamman d'Uri, Henri Puntiner, qui portait l'étendard du même canton, le vieillard Pierre Kolin, ammann et banneret de Zoug, périrent en héros. Ce dernier tomba expirant à la tête de sa troupe, tenant encore sa bannière à la main. Un de ses fils la retira de dessous le corps de son père et la fit flotter toute sanglante au dessus des têtes des combattans. Il tomba lui-même percé de coups, mais la bannière
• Le comte de Carmagnole, un des plus savans tacticiens de l'époque. T.
ne tomba pas au pouvoir de 1 ennemi; Jean Landwing la sauva.
La victoire demeura aux Suisses, mais elle avait été trop chèrement achetée par le sang de tant de braves. Les confédérés repassèrent le Saint-Gothard , attristés de tant de pertes , s'accablant mutuellement de reproches , et s'imputant les uns aux autres les mécomptes qui avaient déjà tant de fois interrompu le cours de leurs succès. Ils laissèrent cependant une garnison dans la vallée de Levantine. Plusieurs années s'écoulèrent en récriminations réciproques, en contestations sans résultat, eq demi- mesures prises sans vigueur contre un ennemi redoutable, habile à profiter de l'irrésolution des Suisses.
Las de tant d'hésitation , un simple guerrier de Schwytz entreprit de relever seul l'honneur des armes de sa patrie. Le courageux Pétermann Rysig, à la tête de cinq cents braves dévoués à sa personne, passa le Saint-Gothard ( 1424), pénétra dans la vallée d'Ossola, en chassa les garnisons milanaises , et prit possession du pays. Le duc lui opposa vainement des troupes nombreuses. Rysig garda ses positions et tint l'ennemi en respect. Bientôt les confédérés eurent honte de laisser ces généreux aventuriers seuls
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aux prises avec toutes les forces du Milanais ; ils envoyèrent à Domo-d'Ossola une armée considérable, renforcée d'auxiliaires de Soleure, du Valais, du Toggenbourg et des Grisons. Le duc de Milan trembla a rapproche de cette armée , mais son adroite politique sut conjurer un danger qu'il désespérait de repousser par la force des armes.
Il communiqua ses vues secrètes à son chambellan Zoppo, mit ses trésors à sa disposition, et le chargea d'aller négocier avec les Suisses. Zoppo cachait sous les formes de la bonhomie et de la franchise la ruse d'un vieux diplomate. Il gagna les chefs des confédérés par un langage affectueux , et acheva par ses libéralités de captiver leur bienveillance. Il réussit insensiblement à semer la division parmi eux , engagea adroitement Uri et le Bas-Underwald à faire une paix séparée, et gagna ensuite les autres cantons au moyen de négociations secrètes. Enûn , les confédérés, dupés par ses artifices, rétrocédèrent au duc de Milan la vallée d'Ossola , Bellinzona et la vallée de Lévantine elle-même, pour la misérable somme de trente-un mille et quelques florins, sous la simple réserve de certains privilèges et de certaines exemptions de droits en fa-
veur de leurs marchands. Ce honteux traité fut conclu l'an 1426. Les confédérés s'en retournèrent chez eux, chargés de leur ignoble butin, triste dédommagement du sang versé dans les plaines d'Arbedo , et des lauriers que la victoire réservait au valeureux Rysig quand la trahison vint l'arrêter dans le cours de ses succès. Osons le dire : l'or et les intrigues de l'étranger ont été dans tous les temps plus funestes aux Suisses que ses armes.