‹ Histoire de la SuisseChapitre 29 sur 44 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

ftÊVOLlTlON DANS LA RHETIE. ORIGINE DE LA CONFÉDÉRATION DES

grisons. ( 1426- H 36.)

Tandis que les confédérés de la Suisse vendaient à prix d'argent des conquêtes payées du sang de tant de héros , un plus noble esprit animait les habitans des montagnes de la Rhétie. C'était le génie de la liberté, épuré par la justice et fortiûé par la concorde.

Depuis le temps de la domination des Francs , les Rhétiens étaient constamment demeurés tributaires et serfs de l'évêque de Coire , des abbés de Dissentis et de Pfeffers, et d'une multitude de seigneurs ecclésiastiques , de comtes , de barons et de gentilshommes. La ville de Coire jouissait, il est vrai, de divers privilèges; mais* Tévêque n'en appesantissait pas moins son joug sur elle. Les habitans des campagnes avaient à souffrir des guerres continuelles que se faisait

la noblesse nombreuse du pays, mais la domination de leurs cruels et avides seigneurs ne leur rendait pas la paix moins funeste. La Rhétie eut, comme la Suisse, ses Landenberg et ses Gessler; elle eut aussi ses Guillaume Tell;

Quand l'oppression est arrivée a son plus haut terme , quand nulle soumission ne peut plus désarmer un despotisme farouche, une voix s'élève au fond du cœur de l'opprimé, et lui ordonne de revendiquer les droits imprescriptibles qu'il tient de l'auteur de la nature. L'énergique résistance de quelques hommes isolés réveilla le courage de la nation tout entière, et le peuple s'insurgea pour reconquérir ses droits foulés aux pieds par d'odieux tyrans.

Dans la haute et verdoyante vallée de l'Engadine, près des lieux où l'Inn s'échappe en bouillonnant du sein des glaces, et court au loin attiré vers les campagnes du Tyrol > un antique château s'élevait sur la cime d'un rocher, au-dessus du hameau de Madulein. C'était le château de Gardowail , l'effroi de toute la contrée. Un jour le féroce châtelain fut frappé de la beauté d'une jeune fille du village de Camogask, situé vis-à-vis de son château. Il envoya ses gens au village avec ordre de lui ame-

ner dans la nuit même cette jeune beauté. La consternation du père ne put être égalée que par le désespoir de la fille. Néanmoins ce malheureux père (il se nommait Adam), recueillant toute sa force , dit aux gens du châtelain : « Annoncez à monseigneur que demain je lui conduirai moi-même ma fille. »

Eux partis, le père court chez ses voisins et ses amis, le feu dans les yeux , le cœur rempli de rage. U leur raconte ce qui s'était passé, et n'a pas de peine à leur faire partager son indignation. Tous embrassent sa défense; tous jurent dans l'ombre de la nuit de délivrer la vallée du monstre qui l'opprime, ou de périr tous ensemble.

Au point du jour, Adam se mit en route pour le château de Gardowall , conduisant sa fille parée comme une épouse qui marche à l'autel.

Quelques uns des conjurés suivaient comme pour former le cortège nuptial ; d'autres s'étaient embusqués autour du château, attendant le moment d'agir : tous étaient armés.

A peine le châtelain a-t-il aperçu de loin sa victime, qu'il descend précipitamment de son château , et veut, dans son brutal empressement, embrasser la jeune fille sous les yeux de son

père. Adam tire une épée et la plonge dans te sein du barbare. À ce signal la troupe force le château , égorge tout ce qui résiste , arbore aux fenêtres la bannière de la liberté, et les autres conjurés accourent. L'infâme repaire est livré aux flammes; l'Engadine entière ne larde pas a être affranchie du joug de ses tyrans.

La vallée de Schams, au nord -ouest de la précédente, traversée par le Rhin postérieur, gémissait sous la tyrannie des seigneurs de Baerenbourg et de Fardun. Ces brigands inhumains traitaient le peuple comme un vil troupeau , et lui faisaient subir les humiliations les plus cruels les. Leshabitans souffraient en silence : un d'eux donna l'essor à son indignation, et ce fut le signal de la révolte»

Cet homme énergique se nommait Jean Chaldar. Outré de ce qu'on avait fait paître dans son champ deux chevaux appartenant au seigneur de Fardun , il tua dans sa colère les deux chevaux. Il expia cet attentat dans les fers , où il resta jusqu'à ce que sa famille obtint son élargissement a force d'argent et de larmes.

De retour auprès des siens, il élait un jour à table au milieu d'eux, quand le seigneur dq Fardun entra dans sa chaumière. Tous les eon->

vives le saluèrent respectueusement : Fardun répondit à leurs hommages par un regard de mépris, et cracha insolemment dans la bouillie destinée à leur repas. A cette insulte, Chaldar n'est plus maître de sa colère. D'un bras vigoureux , il saisit le tyran à la gorge : « Mange la bouillie que tu as assaisonnée! s'écrie-t-il. » En prononçant ces mots, il lui plonge la tète dans le potage brûlant et l'étrangle. Il sort ensuite de sa chaumière et harangue le peuple.

On se lève en masse; le sang coule; les châteaux de Fardun et de Baerenbourg s'écroulent dans les flammes.

Si, dans ces vallées, ce fut l'inhumanité des seigneurs et leur perversité profonde qui donnèrent la première impulsion à la liberté, ailleurs l'affranchissement des peuples fut immédiatement l'ouvrage de l'ambition des seigneurs eux-mêmes. Hartmann , évèque de Coire, était en guerre continuelle avec la noblesse du voisinage. Comme ces éternelles hostilités lui faisaient éprouver des pertes considérables, et qu'il était hors d'état de défendre tous les domaines de son évêché disséminés dans le pays, et souvent enclavés dans le territoire de ses ennemis , il autorisa les sujets de ces domaines à se liguer pour leur dé-

fense , soit entre eux , soit avec les habitans des districts voisins. En conséquence, on vit dès Tannée 1396 les sujets que l'évêque avait dans les vallées de Domletschg, d'Avers, d'Oberhalbstein et de Bergun , former une alliance défensive avec les seigneurs de Werdenberg à Schams , à Domletschg et à Obervatz. Ce fut là la première origine de la ligue qui prit plus tard le nom de ligue de la Maison -de -Dieu *.

Cet exemple fut suivi par la noblesse de la Haute-Rhétie 2 . Les comtes et les seigneurs de cette contrée se liguèrent avec les habitans des campagnes déjà unis entre eux par une alliance, et formèrent de concert avec eux, dans l'année 1 400 , une ligue défensive avec les Glaronnais , pour résister aux prétentions hostiles de l'évèque de Coire.

Les habitans des campagnes avaient constamment eu soin dans leurs traités d'alliancè de stipuler qu'il ne serait porté aucune atteinte aux droits de toute espèce de leurs seigneurs suzerains;

1 En allemand Gotthaus, mot qui signifie indifféremment église, couvent, prieuré. T.

a Rhatîsches OberUmd, nom donné à la partie la plus élevée du pays des Grisons, voisine de la principale source du Rhin.

et cependant l'exercice de ces droits donnait naissance à mille abus : il n'y avait ni justice auprès des tribunaux, ni sûreté sur les routes.

Pour mettre un terme à ces désordres, les habitans de la Haute-Rhétie formèrent une as* sociation secrète composée d'hommes probes, résolus et d'un patriotisme éprouvé. Les assooiés tenaient leurs conférences toutes les nuits dans une forêt près du village de Truns, entre l'abbaye de Dissenlis et la petite ville d'Ilantz, sur le Rhin antérieur. De retour dans leurs communes , ils faisaient part des décisions qu'ils avaient prises dans leurs réunions mystérieuses, aux hommes qu'ils jugeaient dignes de leur confiance.

A un jour convenu, toutes les communes de ces vallées députèrent conjointement les hommes les plus considérés et les plus intelb'gens du pays auprès de leurs seigneurs, pour leur demander justice et sûreté, sous la sanction d'un contrat solennel dans lequel tous les droits des grands et des petits seraient réciproquement garantis et déclarés également inviolables.

Les seigneurs furent ébranlés par celte sommation si inattendue et si unanime de tout un peuple : ils se rappelèrent la révolution qui avait

éclate un siècle auparavant chez les Suisses. Ils comprirent que le règne de la tyrannie était passé. Le vertueux abbé de Dissentis, Pierre de Pultinga, acquiesça le premier aux justes • réclamations de ses sujets. Les comtes de Werdenberg et de Sax , les barons de Rsetzuns et d'autres, suivirent successivement son exemple, soit par l'effet de la crainte que leur inspiraient les insurgés, soit pour se fortifier de l'appui du peuple contre l'évêque de Coire.

Au mois de mai 1424, les nobles de la Haute- Rhétie , et les députés des communes , vêtus de leurs modestes sarraux gris , s'assemblèrent en plein air devant le village de Trouns à l'ombre d'un antique érable, et jurèrent par la sainte Trinité une alliance perpétuelle pour le maintien de la sûreté et de la justice , et la défense des droits de tous. Ainsi se forma la Haute-Ligue ou Ligue-Grise. Elle fut complétée dans la suite par l'accession des vallées de Misocco et de Calanca. Bientôt le nom de Grisons 1 s'étendit indistinctement à tous les habitans de la Rhétie, quoique la ligue de la Maison-de-Dieu

* En allemand Graubundner, membres de la Ligue-Grise, par allusion à la couleur du vêtement des premiers confédérés. T.

existât déjà séparément, et qu'une partie considérable de cette contrée fit encore partie des vastes domaines des comtes de Toggenbourg.

Mais la maison de Toggenbourg ne tarda pas à s'éteindre. Frédéric, le dernier comte, étant venu à mourir sans enfans, on put craindre que sa succession ne devînt un sujet de guerre.

Les habitans des districts de la Rhétie qui avaient dépendu de cette maison sentirent la nécessité d'unir leurs intérêts. On convoqua un congrès général auquel assistèrent les députés de Davos, de Klosters, de Kastels , de Schiersch et Seewis, de la juridiction canoniale de Schiersch, de Malans, de Maienfeld, de Belfort, de Churwalden, de Schalfik intérieur et extérieur. La résolution de ces députés fut telle que la prescrivaient les circonstances : o Puisque la mort a du comte de Toggenbourg , dirent - ils , a « rompu les liens qui nous attachaient à cette « maison, imitons nos frères de la Maison-dea Dieu et de la Haute -Rhétie; unissons - nous « par une ligue indissoluble; n'attentons aux « droits de personne, mais sachons défendre les « nôtres. Affrontons pour le salut commun les « périls et la mort. Que nul ne puisse citer un a autre citoyen devant un juge étranger, ni con-

« dure un traité au dehors sans l'autorisation « de tous. Quand l'héritier du comte de Togagenbourg aura été nommé, nous lui remeta trons intact son héritage , mais nous ne souf- « frirons pas qu'il dissolve l'alliance que nous « allons jurer. »

Telles furent les bases de cette troisième ligue qui reçut le nom de Ligue des Dix^Juridictions , et compléta le système fédératif de la Rhétie. Elle fut sanctionnée par un serment solennel le vendredi après la Fêle -Dieu de Tan 1436. Dès lors la Rhétie commença à porter le nom de Pays des Ligues, ou plus communément des Ligues-Grises, et les habitans prirent le nom général de Grisons.

Page 1