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CHAPITRE XXIII

DIMENSIONS ET CUBE HE CIVILE AU SUJET DE LA. SUCCESSION DE TOGCENBOUEG. ( 1436-1443.)

La mort du dernier comte de Toggenbourg, qui avait eu des résultats si avantageux pour la Rhétie, en eut de funestes pour la Suisse. Chez les Grisons, elle avait fait sentir le prix de la concorde , développé l'esprit de liberté ; chez les Suisses, elle éveilla la cupidité, l'ambition, les haines, et finit par allumer les feux de la guerre civile.

A peine le comte Frédéric , déjà parvenu à un âge avancé, eut-il fermé les yeux, qu'une foule d'héritiers se présentèrent. Ses biens étaient considérables ; il avait de vastes domaines au delà du Rhin ; il possédait le Toggenbourg , la seigneurie dTJznach et la Haute-Marche, près des bords du lac de Zurich, Windeck dans le Gaster, le Rheinthal, la seigneurie de Sargans, et les dix juridic-

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tions de la Rhétie, outre de nombreuses propriétés disséminées dans la Thurgovie et ailleurs. Sa veuve, la comtesse Elisabeth, se croyait Phéritière légitime , mais des parens éloignés de son époux lui disputèrent cette succession. D'autre part, Zurich croyait aussi avoir des droits à l'héritage, parce que le comte, mort sans postérité, était bourgeois de la ville et du canton de Zurich; enfin le canton de Schwytz, auquel le comte avait tenu par les mêmes liens, élevait les mêmes prétentions appuyées sur des titres tout aussi équivoques.

L,a comtesse Elisabeth, pour s'assurer un appui , s'unit étroitement avec Zurich , et lui fit donation par acte authentique d'Uznach avec son territoire , et de Schmerikon ».

Schwitz en conçut de la jalousie , et engagea la famille du comte à interdire à sa veuve toute aliénation des domaines de son époux. Les sujets du comte dans le Haut et le Bas-Toggenbourg et sur les rives de la Linth adressèrent à Schwytz des réclamations pressantes. « Feu le comte Fré- « déric , notre maître , dirent les députés , son- « géant à assurer le sort d'un peuple qui lui était

i Village du canton de Saint-Gall, à l'extrémité supérieure du lac de Zurich, au midi de Rapperschwyl. T.

« cher, a voulu qu'après sa mort nous trouvas- « sions aide et protection auprès de vous. Re- « cevez nos sermens, et incorporez-nous a votre « république. » Les habitans du comté de Sargans, pays qui n'avait appartenu au comte de Toggenbourg qu'à titre d'hypothèque, supplièrent le duc Frédéric d'Autriche de les racheter et de les reprendre comme ses sujets. Le duc le fit ; mais ayant eu lieu de suspecter la loyauté de leurs intentions , il abandonna le Sargans au comte Henri de Werdenberg.

Quand on eut appris à Zurich que les habitans d'Uznach et d'autres lieux s'étaient donnés à Schwytz , l'exaspération fut au comble. Les Zuricois se répandirent en menaces, et revendiquèrent Uznach comme leur propriété. Les gens de Schwytz, de leur côlé , tirent occuper militairement Uznach et la Marche , pour les mettre à l'abri d'une invasion; offrirent aux Zuricois de soumettre la contestation à un arbitrage , et admirent Glaris à la co-régence des pays en litige , pour s'en faire un appui en cas de danger.

Depuis que les Suisses avaient fait la conquête de l'Argovie et s'en étaient partagé la propriété , ils avaient adopté les maximes égoïstes et hautaines des conquérans; amoureux de la liberté

pour eux-mêmes, ils refusaient d'en faire jouir les autres. Ils ne se souciaient plus de s'associer de nouveaux concitoyens admis à la jouissance des mêmes droits qu'eux ; ils aspiraient a avoir des sujets sous leur dépendance. Ils avaient refusé naguère aux Argoviens de les admettre sur un pied d'égalité dans leur confédération ; ils ne traitèrent pas avec plus d'équité le Toggenbourg : ils en firent un pays sujet.

Ces mesures violentes n'étaient pas faites pour rapprocher les esprits. En vain s'efforça-t-on , dans une diète générale assemblée à Lucerne, de terminer le différend a l'amiable ; les contestans se séparèrent plus aigris qu'auparavant. Deux hommes placés à la tête des cantons rivaux attisaient le feu de la discorde : c'étaient Rodolphe ' Stussi, bourgmestre de Zurich, et Ital Reding, landammann de Schwytz , tous deux ambitieux , entreprenans , pleins de talens et d'éloquence; ils se haïssaient et n'avaient en vue que l'avantage privé de leur canton , prêts à lui sacrifier la paix et le salut de la Suisse. Ils eurent l'art funeste d'exalter au plus haut degré les sentimens hostiles de leurs concitoyens.

La haine des deux cantons se manifesta à l'occasion d'une affreuse disette, survenue dans l'an-

née 1439, à la suite de pluies abondantes qui avaient détruit les récoltes. Zurich et Schwytz se fermèrent réciproquement leurs marchés, et augmentèrent ainsi leurs souffrances et leur animosité mutuelle. Tout annonçait que la guerre allait éclater.

Effrayés des maux qui menaçaient la Suisse, les confédérés ouvrirent des conférences à Berne. Schwytz se soumit à l'arbitrage qui fut proposé; Zurich s'y refusa : il accusait les cantons de partialité ; il leur reprochait d'avoir laissé occuper Uznach par ceux de Schwytz , malgré la donation formelle faite à Zurich par la comtesse de Toggenbourg, et de n'avoir fait aucune mention du Gaster et de Windeck, bien que Schwytz eut pris possession de ces deux pays avant la décision du procès et au mépris des remontrances des confédérés.

Le bourgmestre Stussi rompit la conférence , en disant que c'était maintenant au fer à décider la querelle. Toutefois, avant d'agir, il envoya à Schwytz une lettre ouverte, dans laquelle, sans qualifier ce canton du titre de confédéré, il lui proposait de soumettre la contestation au chef de l'empire , dont ils relevaient les uns et les autres. Les gens de Schwytz lui répondirent :

o Le droit impérial peut être bon , mais ce n'est « pas celui auquel les confédérés ont juré de se « soumettre. »

Là-dessus , les deux cantons entrèrent en campagne. Leurs troupes se rencontrèrent près du Mont Etzel 1 : celles de Schwytz occupaient les hauteurs ; les Zuricois , ayant Stussi a leur tète , se portèrent du village de Pfœffikon, situé au pied de la montagne, sur la Haute-Marche; mais ils en trouvèrent les abords si bien fortifiés et si bien gardés par les troupes de Schwytz et de Glaris , qu'ils furent forcés de revenir sur leurs pas. Les choses en étaient la lorsque Ital Reding vit arriver à lui , sur le Mont Etzel , des envoyés d'Uri et d'Underwald, qui le conjurèrent au nom de Dieu et de la patrie de tenter un dernier effort pour ramener la paix , et d'épargner à son pays la douleur de voir, pour la première fois , le sang des Suisses versé par la main des Suisses. Dans cet instant même le sang coulait déjà. Un corps de Zuricois s'était avancé jusque sous les avantpostes de Schwytz. Il eut onze hommes de tués , un grand nombre de blessés ; le reste se sauva en désordre.

1 Montagne du canton de Schwytz, entre Einsiedcln (Notrc- Dame-des-Ermites ) et Rapperschwyl. T»

Les confédérés réussirent encore à opérer un armistice et à renouer les négociations. Mais les Zuricois persistant à recourir à l'arbitrage de l'empereur et repoussant celui des confédérés, ces pourparlers n'aboutirent a rien. Alors tous les cantons neutres se déclarèrent unanimement contre Zurich. Zurich arma de nouveau, et Stussi, à la tète d'une armée de six mille hommes, marcha encore vers le Mont Etzel, où les troupes de Schwytz et de Glaris, renforcées par des corps auxiliaires d'Uri et d'Underwald, l'attendaient de pied ferme.

Les Zuricois étaient postés près de Pfaeffikon, quand une terreur panique, dont on n'a jamais su la cause, s'empara soudain de leur armée.

Saisis d'épouvante , ils se jettent malgré l'obscurité de la nuit dans leurs bateaux au nombre de cinquante-deux, et s'enfuient précipitamment à Zurich. L'armée ennemie, postée sur l'Etzel, se porta en avant, envahit et ravagea les rives du lac jusque sous les murs de Zurich, et engagea tous les confédérés à marcher contre cette ville.

La consternation des Zuricois hit au comble.

Abandonnés à eux-mêmes, privés de tout secours , ils demandèrent à rouvrir les négociations , et consentirent a se soumettre à l'arbitrage

fédéral. Zurich se vit condamné, non seulement à renoncer à toutes ses prétentions sur le Toggenbourg , mais encore à céder à Schwy tz et à Glaris , à titre d'indemnités, Pfaeffikon, Wolrau , Hurden et d'autres lieux, outre divers droits lucratifs ou autres (1440). On eut pour la première fois l'exemple de conquêtes faites par un canton aux dépens d'un autre canton.

La même année , Schwytz acquit d'une manière plus honorable le village de Merlischach , sur les bords du lac des Quatre-Cantons , qu'elle acheta des riches seigneurs de Moos. Uri avait retrouvé , vers le même temps , l'occasion de reconquérir la vallée de Lévantine, perdue à la suite de l'ignominieux traité de 1426. On avait fait essuyer diverses avanies à des gens dTfri, tant à Airolo 1 qu'à Bell inzona, et, au mépris des conventions existant entre les deux peuples, on avait refusé de faire droit à leurs plaintes. Les bannières d'Uri, qui venaient de porter l'ef froi dans Zurich , se montrèrent bientôt triomphantes de l'autre côté des Alpes. La vallée de Lévantine et Bellinzona elle-même se soumirent sans résistance. Le vieux duc de Milan , qui

1 Dans la vallée de Levantine, sur le revers méridional du Saint-Gothard. T.

n'était j>oint préparé à la guerre, fut réduit a acheter chèrement la paix en cédant en toute propriété au vainqueur la vallée de Levantine.

Sur ces entrefaites , le duc Frédéric d'Autriche, petit-fils du duc Léopold, tué a la bataille de Sempach , était monté sur le trône impérial d'Allemagne. Ce prince avait hautement annoncé l'intention de reprendre aux Suisses tout ce qu'ils avaient conquis sur les princes de sa maison. Afin d'assurer le succès de ses desseins , il ne négligeait rien pour sonder les dispositions de la noblesse et du peuple des villes et des campagnes de l'Argovie. Cette nouvelle fut agréablement reçue à Zurich : elle flattait le ressentiment du bourgmestre Stussi et du conseil, toujours exaspérés contre les cantons. Zurich, qui occupait le premier rang dans la confédération , se fût couvert d'une gloire immortelle en oubliant généreusement les torts de ses confédérés, et en leur révélant les désastreux desseins de l'Autriche. Mais Zurich n'avait point alors de grandes aines a la tête de ses conseils; il n'écoula que la vengeance , oublia la commune patrie , et négocia secrètement une alliance avec l'empereur Frédéric. Ce pacte honteux fut conclu dans l'année 1442.

Des que les Suisses eurent connaissance de ce traité , leur indignation fut au comble. On assembla diète sur diète; on tenta la voie des conférences ; Zurich fut sommé de rompre son alliance avec l'Autriche. Toutes ces démarches échouèrent : les Zuricois n'abandonnèrent point le parti de l'empereur. Celui-ci envoya dans leur ville le baron Thuring de Hallwyl, un de ses généraux, pour recevoir leur serment de fidélité à l'empire. A la demande de ce seigneur, les Zuricois quittèrent la croix blanche, signe de ralliement des Suisses à la guerre, pour prendre en échange la croix rouge de l'Autriche. Quelques uns se parèrent de l'aigle impériale et de la plume de paon, ornemens favoris des Autrichiens.

Cette trahison navra les confédérés ; tout le peuple ne respira que vengeance. Ce ne fut de part et d'autres qu'injures , que violences , que meurtres et qu'incendies. Enfin la confédération entière déclara la guerre à Zurich.

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