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JACQUES. PACIFICATION DE LA SUISSE

La déclaration de guerre des Suisses ne causa aucune alarme aux Zuricois, qui comptaient sur le secours de l'empereur. Déjà, outre Thuring de Hallwyl , un grand nombre de chevaliers et de gens de guerre étaient accourus à la voix de ce monarque pour les défendre. Parmi les seigneurs réunis a Zurich se trouvait Guillaume, margrave de Bade. On comptait dans celte ville plus de cinq mille hommes de troupes autrichiennes.

Les hostilités recommencèrent. Les troupes de Schwytz battirent à Pfaeffikon et à Freienbach, près du lac de Zurich, les Zuricois deux fois supérieurs en nombre (1443). Celles de Lucerne, d'Uri et d'Underwald, attaquèrent, le 24 mai , une armée zuricoise postée sur les hau-

teurs du Hirzel *, forcèrent ses retranchemens, et lui firent éprouver une perte considérable. Des villages sans nombre furent dévastés et réduits en cendres. Les deux rives du lac de Zurich , les montagnes qui bordent les cantons de Schwytz et de Zoug, les bailliages libres a , offrirent en peu de temps le tableau de la dévastation et du carnage. La ville de Bremgarten s'honora par sa courageuse résistance , en voulant conserver aux Zuricois la portion de souveraineté qu'ils avaient sur elle. Elle fut prise , et le sort affreux qu'elle éprouva intimida la ville de Bade , qui eut préféré rester neutre , et qui fut forcée à ouvrir ses portes au vainqueur. Ni la tour de Rumlang , ni les forteresses de Gruningen et de Regensberg, ne purent résister à l'impétuosité des Suisses. '

Enfin, le 22 juillet, un corps de cinq mille hommes de Schwytz, Uri, Underwald, Glaris, Zoug et Lucerne , passe J'Albis , ayant Ital Reding a sa tête , et marche droit sur Zurich. Les Zuricois et les Autrichiens , infanterie et cavalerie, sortent de la place et volent à la rencon-

' Près des frontières du canton de Zoug. T.

a On désignait sous ce nom les districts de l'Argovio possédés en commun par plusieurs cantons. T.

li e de l'ennemi. Stussi les commande. La troupe se porte en avant de la Sihl 1 . Les deux armées, animées d'une égale fureur, se rencontrent dans les prairies qui séparent le village de Wiedikon de l'antique chapelle de Saint-Jacques; les combattans se chargent en poussant des cris affreux ; la plaine est bientôt couverte de morts. Les Zuricois , qui combattaient en désordre parce qu'ils étaient arrivés en désordre , perdent courage et plient. Ils fuient pêle-mêle du côté du pont de la Sihl, et repassent la rivière. Le bourgmestre Stussi , vénérable par ses cheveux blancs et par son héroïque bravoure , se place au milieu du pont , et, brandissant sa hache d'armes , s'efforce vainement d'arrêter les fuyards. Un homme du peuple s'avance en s'écriant : a Par les plaies o du Rédempteur! scélérat, c'est de toi que nous « viennent tous nos maux. » Et il lui enfonce sa lance au travers du corps. Stussi tombe baigné dans son sang : amis et ennemis passent par-dessus son cadavre, et se précipitent confusément dans le faubourg. Les citoyens barricadent les portes de la ville intérieure. Les ennemis mettent le faubourg au pillage; ils taillent

1 Rivière qui se jette dans la Limmal, sous les murs de Zurich. T.

en pièces le corps de Stussi, et le jettent dans la rivière, après avoir exercé sur cette dépouille sanglante des barbaries que la plume se refuse à retracer. On incendia les maisons et les villages environnans, et les vainqueurs, rassasiés de sang, se livrèrent à une brutale ivresse à la lueur des flammes qui éclairèrent pendant la nuit ce théâtre de carnage.

Les confédérés mirent ensuite le siéffe devant Rapperschw yl , dont la citadelle était défendue par une garnison autrichienne; un corps de Bernois assiégea Lauffenbourg : mais ces deux places tinrent bon. Ils furent plus heureux Tannée suivante ( 1 444 ) devant la ville de Greifensée « , qu'ils emportèrent d'assaut. Jean de Breitenlandenberg, surnommé Jean - le - Sauvage , avait vaillamment défendu cette place pendant vingt*six jours avec une faible garnison. Les confédérés perdirent beaucoup de monde dans ce siège. Exaspérés de leurs pertes, ils demandèrent à grands cris la mort de Jean-le-Sauvage et de sa troupe , qui s'étaient rendus à discrétion. « Point de quartier ! « s'écrièrent les féroces vainqueurs. La garnison « à mort ! les bourgeois à mort ! » Le capitaine

' Dans le canton de Zurich , sur les bords d'un pelit lac de ce nom. T.

Holzach de Menzigen 1 essaya vainement de faire entendre la voix de l'humanité à cette soldatesque effrénée. «Confédérés! dit-il, craignez Dieu : « épargnez le sang innocent ; craignez de souila 1er l'honneur de la confédération ! » Reding lui imposa durement silence, en l'accusant d'avoir des sentimens autrichiens , et en ordonnant qu'on mit à mort tous les vaincus, a l'exception des citoyens de la ville. La horde sanguinaire applaudit par d'affreux hurlemens. Vieillards, hommes, pères , mères , s'efforcent en vain de fléchir les vainqueurs. Reding donne le signal: on forme le cercle; le bourreau de Berne v entre armé d'un glaive. Jean-le-Sauvage meurt courageusement; plusieurs autres têtes tombent après la sienne. Le bourreau s'arrête , et regarde Reding comme pour lui demander la grâce des autres. Reding furieux l'accable d'imprécations : o Fais ton métier, lui dit-il, ou un autre le fera sur ta personne. » Le supplice recommence : Félix Ott et Jean Escher, de Zurich , reçoivent la mort avec une foule de guerriers plus obscurs. Quand la cinquantième tête tomba , il était déjà nuit. Reding fit allumer des torches de paille pour éclai-

' Village du canton de Zoug, sur le Zugerbcrg. T.

rer cette boucherie. Quand le soixantième prisonnier eut été mis à mort, il s'éloigna, laissant les assistans pénétrés d'horreur.

Après cette expédition, les confédérés, au nombre de vingt mille hommes, allèrent pour la seconde fois mettre le siège devant Zurich. On était au milieu de l'été. Le siège dura soixante jours ; les Zuricois se défendirent vaillamment. Une* confrérie militaire de seize citoyens qu'on avait surnommés les Boucs, faisait des sorties fréquentes qui causaient beaucoup de mal aux assaillans.

La noblesse autrichienne de l'Argovie ne demeura pas oisive dans cette guerre : elle fit de grands efforts pour délivrer Zurich. Thomas de Falkenstein, comte du Buchsgau et du Sisgau, particulièrement animé contre les Bernois, envoya deux de ses gens à Arau, avec l'ordre secret de mettre le feu à cette ville pendant la nuit. Ce coup ayant manqué, il traversa à cheval la ville de Broug , accompagné des seigneurs de Baldegg , en annonçant qu'il venait du camp de Zurich, et s'en allait à Bâle chercher l'évêque pour aider à faire la paix. Le surlendemain au milieu de la nuit, il se présenta de nouveau à la porte de la ville : « Nous apportons la paix !

« s'écria-t-il; voici Monseigneur l'évéque : ouvrez- « nous. » Pour mieux tromper le gardien de la porte, il avait eu soin de faire prendre à deux de ses gens la livrée de Bàie. On ouvrit; Falkenstein entra avec quatre cents cavaliers , livra la ville au pillage, et fit emprisonner l'avoyer Effinger, les membres du conseil et les principaux citoyens. Il se proposait de les faire tous décapiter le lendemain matin ; mais la nouvelle de ce coup de main s'était déjà répandue dans les environs ; les paysans s'ameutèrent de toutes parts. Falkenstein fit mettre le feu à la ville et emmener les prisonniers. Une forêt de chênes peu éloignée de Broug fut choisie pour le lieu de leur supplice ; mais , à la prière de Jean de Rechberg, un des complices de Falkenstein, qui intercéda pour leur vie, ils furent transportés à Lauffenbourg, et détenus secrètement dans la tour de la ville bâtie sur un rocher au bord du Rhin. On eût ignoré éternellement le sort de ces prisonniers, si l'un d'entre eux, nommé Burgi Kuffer, ne fut parvenu à s'évader, en se laissant dévaler du haut de la tour, le long d'une corde faite avec les draps et les couvertures de son lit, et en traversant le fleuve à la nage. Sa fuite découvrit tout. Les femmes de Broug ob-

tinrent à force d'argent la liberté de leurs maris. Pour venger cet attentat, les Soleurois et les Bernois détruisirent le château de Gœsgen, et investirent celui de Farnsbourg, appartenant l'un et l'autre au comte de Falkenstein.

Cependant le siège de Zurich continuait, et cette ville était réduite aux dernières extrémités. L'empereur, occupé à faire la guerre autre part, était hors d'état de la secourir. Il implora l'aide du roi de France, Charles VII, pour réduire les Suisses. Le royaume de France à cette époque était rempli d'une milice indisciplinée, principalement composée d'Anglais et de Gascons, qui avaient naguère combattu contre Charles sous les ordres du comte d'Armagnac , et que le roi était enfin parvenu à vaincre. Charles réunit trente mille de ces aventuriers , leur donna des chefs, et les envoya sous les ordres du dauphin Louis, son fils et son héritier, faire la guerre aux Suisses et secourir Zurich. Les Armagnacs (c'est le nom qu'on leur donnait) marchèrent sur Bâle , tandis que les Soleurois, renforcés par des auxiliaires de Berne , de Lucerne et même de Baie, étaient occupés à assiéger Farnsbourg. Ceux-ci envoyèrent aussitôt des courriers au camp des confédérés devant Zu-

rich , pouv demander du secours contre les nombreuses bandes d'Armagnacs qui menaçaient les frontières. Les Suisses ne firent presque aucune attention à cet avis, et dédaignant le nouvel ennemi qu'on leur signalait, se contentèrent d'envoyer a Farnsbourg un faible renfort de six cents hommes.

Lorsque les assiégeans eurent appris que les Français étaient déjà campés aux portes de Baie, dans les champs de Munchenstein, ils détachèrent neuf cents des leurs, et leur joignirent les six cents hommes nouvellement arrivés. Le 26 août au matin , cette troupe rencontra plusieurs milliers d'Armagnacs 1 en avant du village de Prattelen ; elle les attaqua, les repoussa à la suite d'un combat meurtrier jusque dans leurs retranchemens près deMuttenz, les en délogea, et les rejeta de l'autre côté de la Birse a .

Les Balois voyaient du haut des tours de leur ville la petite armée des Suisses charger vaillamment un ennemi si supérieur en nombre. Trois mille Bâlois vinrent au devant des con-

1 Huit mille, selon Mallet. T.

* Rivière qui prend sa source dans l'évéché de Bàle ( canton de Berne ), et se jctlc dans le Rhin à un quart de lieue audcfcsti* de Bâle. T.

fédérés pour les engager à se retirer dans leurs murs : mais ils ne purent y réussir. Les Suisses passèrent la Birse a la nage , sous le feu de l'artillerie ennemie, et à la vue de toute l'armée française rangée sur l'autre bord. Ils foncèrent sur les premiers rangs avec une impétuosité irrésistible. Bientôt rompus et enveloppés, ils ne perdirent rien de leur ardeur. Cinq cents d'entre eux continuèrent à combattre dans une prairie voisine, les autres se retranchèrent derrière le mur de clôture du lazaret de Saint Jacques : les uns et les autres se battirent en héros. Ceux de la plaine se firent tuer jusqu'au dernier , en laissant le champ de bataille couvert des cadavres de leurs ennemis. Les autres soutinrent trois assauts derrière leur muraille, firent euxmêmes deux sorties vigoureuses dans lesquelles ils firent reculer les assaillans. Enfin le mur croula , le lazaret et la chapelle furent incendiés. Les confédérés moururent les armes à la main : on en trouva quatre-vingt-dix-neuf étouffés dans les souterrains de l'édifice; mais la perte de Tennemi fut incalculable : hommes et chevaux jonchaient par milliers la campagne depuis Prattelen jusqu'à Saint- Jacques.

La bataille avait duré dix heures entières. Le

chevalier Burklianl Muncb, seigneur d'Auenstein et de Landskrone, mortel ennemi des Suisses, se promena à cheval sur le champ de bataille avec quelques autres chevaliers , et , foulant aux pieds les cadavres des Suisses, il s'écriak avec une joie féroce : « Je me baigne dans les roses ï » Cet outrage ranima un instant les forces d'un terrier expirant ; Arnold Sehik d'Uri se relève, el saisissant une pierre : « Prends encore cette roie, » dit-il, en lançant la pierre au front de Burkhard qui tombe mort à ses pieds.

Quinze cents confédérés perdirent la vie à cette journée de Saint - Jacques ; dix hommes seulement échappèrent, et sauvèrent leurs jours par. la fuite. Ils se couvrirent d'opprobre, et lurent repoussés , partout comme des lâches qui n'avaient pas voulu partager le glorieux trépas de leurs frères d'armes *.

* D'autres historiens, notamment Ma lie t ( Hist. des Suisses , tome, n, pages 72-74), donnent 4cs détails un peu diflcrens sur cette bataille. Selon ce dernier, il y «ut au moins autant d'indiscipline que de bravoure dans le fait des Suisses,* qui passèrent la Birsc maigre la défense de leurs chefs. Leur ordre de bataille rompu, la plus grande partie repassa la rivière, et se défendit dans une prairie où elle fiit poursuivie par l'ennemi i

le reste, en plus petit nombre, n'ayant pu réussir à se jeter

Le dauphin s'arrêta sur le champ de bataille, et n'osa pas aller plus avant. Il avait appris que les confédérés venaient de quitter les murs de Zurich pour tourner toutes; leurs forces contre lui. « Sur mon honneur, s'écria-t-il , on n'a ja- « mais vu un peuple plus brave que ces Suisses; « je me donnerai bien garde de m'y frotter une «seconde fois. » Plein d'estime pour leur bravoure, il conclut avec eux un traité de paix qui fut signé à Einsisheim en Alsace, le 28 octobre de la même année.

Cependant la guerre intérieure continuait avec le même acharnement. Bâle se déclara alors franchement et cordialement en faveur des confédérés , leur envoya des troupes , et chassa de son sein tous les nobles qui avaient pris parti pour les Armagnacs. Les Bâlois marchèrent conjointement avec les Bernois et les Soleurois contre la ville de Rhinfeld (1445). Les habitans de cette ville étaient Suisses de sentimens, mais

dans Bâle, prit le parti de s'enfermer dans le Jaznret de Saint-Jacques, où il ne voulut point accepter de quartier. Seize seulement de ces derniers survécurent. Les Suisses étaient en lout seize cents à leur départ du camp de Farnsbourg. La perte des Français fut évaluée à six mille hommes , parmi lesquels étaient beaucoup d'officiers distingués. T.

leur citadelle , bâtie sur un rocher avancé dans le Rhin, était encore au pouvoir de Jean de Falkenstein , de Hallwyl et d'autres nobles , soutenus par une garnison autrichienne; ces gentilshommes s'évadèrent pendant la nuit. La citadelle fut prise et rasée. Rapperschwyl essuya un nouveau siège : la place était très forte; Jean de Rechberg et les Zuricois la soutenaient avec vigueur. Mais ces derniers furent complètement battus près de Wolrau dans un combat nocturne, le 16 décembre 1445. Le 6 mars de Tannée suivante , un corps de six mille Autrichiens, commandé par Rechberg, essuya une défaite encore plus sanglante à Ragatz, dans le Sargans, en cherchant a pénétrer dans le territoire des confédérés. Cette victoire décisive, remportée par onze cents et quelques hommes fournis par tous les cantons coalisés , eut pour résultat la pacification générale de la Suisse. '■• ■»■•

L'empereur Frédéric, absorbé par d'autres intérêts , était impatient de voir finir une guerre dont il n'avait retiré aucune gloire. La mort de Stussi, et celle de Reding qui eut lieu plus tard, firent disparaître le principal obstacle a la réconciliation des Zuricois et des confédérés. Les ra-

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vages de la guerre continuèrent encore, mais les négociations furent suivies avec activité. Enfin, l'avoyer de Berne, Henri de- Bubenberg , nommé médiateur entre les parties, prononça, le 13 juillet 1450, une sentence arbitrale en vertu de laquelle Zurich dut renoncer à son alliance avec l'Autriche , et être remis en possession de tout le territoire que les confédérés lui avaient enlevé, à l'exception des districts conquis au commencement de la guerre sur les Zuricois, le long des rives du Lac-Supérieur ». Les deux parties s'accordèrent pour laisser le Toggenbourg au seigneur de Raron , parent du feu comte , qui le vendit dix-neuf ans plus tard à l'abbé de Saint-Gall a .

1 Nom de la partie du lac de Zurich qui est au sud-csi de Rapperschwyl. T.

a La ville et le comté d'Uznach, ainsi que le Gaslcr, furent définitivement cédés aux cantons de Schwytz et de Glaris, sauf quelques droits réservés aux seigneurs de Raron. La Haute* Marche fut adjugée à Schwytz. Mallet dit positivement que le Haut-Toggenbourg eut le même sort qu'Uznach et le Gastcr. Ce dernier pays est souvent appelé par les historiens, Seigneurie de tVmdeck, du nom d'un chàteau-fort habité par ses anciens seigneurs.

Quant à la guerre avec l'Autriche , à laquelle la pacification

de la Suisse ôtait dès loi-* tout prétexte , l'histoire ne nous apprend pas par quelle transaction elle fut terminée. Nous savons seulement que les hostilités cessèrent de fait entre les deux peuples. T.

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