TION DE I.A SAVOIE. CESSION DE LA THURGOVIE A LA SUISSE
Tandis qu'on travaillait à négocier la paix entre les deux partis qui divisaient la Suisse, la noblesse signalait par de nouvelles barbaries son pouvoir expirant. La ville impériale deRhinfeld, jadis hypothéquée à F Autriche , puis restituée à l'empire, avait été confiée à la protection de Bâle, de Berne et de Soleure. Chacun de ces états , plein de sécurité sur le sort de cette ville , se contentait d'y entretenir un gardien pour le représenter. Mais le chevalier Guillaume de Grunenberg , que l'empereur Frédéric avait autorisé à transférer sur la ville elle-même le droit d'hypothèque qu'il avait sur le château, hypothèque dont le gage avait péri depuis peu par la démolition de cette forteresse, désirait à tout prix
se metlre en possession de cette ville : il engagea Jean de Rechberg a lui aider a la prendre par stratagème; Thomas, comte de Falkenstein, l'incendiaire d'Arau , Fauteur des massacres de Broug, se montra également prêt à seconder cette entreprise.
Dans une matinée du mois de novembre 1448, pendant le service divin, une barque chargée de bois qui descendait le Rhin aborda devant la ville de Rhinfeld; elle était montée par quelques hommes en longs sarraux gris , qui se donnèrent pour des pèlerins revenant de Notre- Dame -des -Ermites, et qui ne devaient, disaient-ils , s'arrêter dans la ville que pour dîner. Mais, dès qu'ils eurent passé la porte de la ville, ces prétendus pèlerins jetèrent brusquement leurs sarraux , sous lesquels on vit des hommes armés de toutes pièces , et égorgèrent les gardes de la porte et les douaniers. Cent vingt autres hommes armés, cachés sous le bois de la barque, s'élancèrent hors de leur ambuscade, et entretient dans la ville le fer à la main. Grunenberg, à la tête de six cents hommes qui s'étaient tenus cachés à quelque distance, s'était fait jour dans la ville du coté opposé. Tout ce qui se trouvait dans les rues fut massacré, les maisons
furent pillées; le vainqueur se porta aux plus révoltans excès : hommes, femmes, enfans, furent chassés sans pitié, réduits au plus affreux dénuement ; ils se réfugièrent à Bâle, où la commisération publique leur ouvrit un asile dans les hôtelleries et dans les hôpitaux.
Les Bàlois ne se bornèrent pas a prodiguer à leurs voisins les secours de l'humanité : ils les vengèrent. Un corps nombreux sortit de Bâle , battit Rechberg et Falkenstein près du village de Hesingen, et incendia un grand nombre de châteaux • forts appartenant à la noblesse. Mais lorsque quelque temps après la paix eut rendu la ville de Rhinfeld a l'Autriche, ces mêmes brigands qui l'avaient prise ne la restituèrent qu'après en avoir brisé les portes et les fenêtres, enlevé tous les meubles et tous les ustensiles, et n'y avoir laissé que les murs.
Cependant les plaies que quatorze années de guerre et de dissensions avaient faites à la Suisse étaient loin d'êtres fermées : l'industrie et le commerce languissaient dans les villes ; l'agriculture était négligée dans les campagnes. Cette lutte insensée avait coûté à Zurich un million soixantedix mille florins ; les Zuricois furent réduits à retirer tous les fonds qu'ils avaient prêtés. Le duc
d'Autriche, Sigisniond, leur ayant hypothéqué le comté de Kybourg , et ne se trouvant pas en état de le dégager, leur céda ce comté en toute propriété , à titre de remboursement ».
La guerre avait fait naître une violente animosité entre Berne et Fribourg. Celte dernière ville, toute dévouée à la maison d'Autriche , s'était montrée ennemie de Berne et des confédérés; Fribourg avait passé de la domination des ducs de Zxhringen ses fondateurs, sous celle de la maison des comtes de Kybourg qui l'avaient ensuite vendu à l'Autriche. De la ce grand attachement des Fribourgeois pour les Autrichiens, et leur antipathie pour Berne. Aussi les Bernois ne manquèrent-ils pas d'épouser la cause du duc de Savoie dans les altercations qui survinrent vers le même temps entre ce prince et la ville de Fribourg, et qui se terminèrent par une guerre ouverte.
Après le rétablissement de la paix , l'Autriche
* Ce marche n'eut lieu qu'en 1467. Winterthour était le chef-lieu du nouveau territoire dont les Zuricois firent l'acquisition. L'auteur appelle le duc Sigismond l'empereur ( Kaiser) Sigismond. Mais l'empereur de ce nom était mort en 1438; le duc d'Autriche donl il s'agit était cousin de l'empereur Frédéric 111. T.
récompensa mal la fidélité des Fribourgeois ; elle les traita avec dureté , destitua arbitrairement les avoyers et les membres du conseil, refusa de rembourser les avances que cette ville lui avait faites, et donna le commandement militaire de Fribourg au maréchal Thuring de Hallwyl , qui y exerça un pouvoir absolu. Cette conduite aliéna les cœurs des citoyens ; le mécontentement donna naissance à des conspirations , à des troubles ; le peuple songea à secouer le joug de l'Autriche. Berne s'en réjouit , espérant profiter de ces circonstances pour éloigner de son voisinage l'influence toujours redoutable de l'Autriche. Dans ces conjonctures , le duc de Savoie vint réclamer de la ville de Fribourg épuisée par les dépenses de la guerre une somme de deux cent mille florins qu'elle lui devait. Tel était le mauvais état des affaires, que l'Autriche elle-même vit clairement qu'il lui était impossible de conserver Fribourg; elle ouvrit des négociations avec la Savoie , et fut bientôt d'accord avec celle-ci. Elle donna à Hallwyl l'ordre de quitter Fribourg. Cet ordre mécontenta Hallwyl ; il annonça aux Fribourgeois que le duc Albert d'Autriche , leur souverain , se disposait à venir dans leur ville ; qu'il fallait lui préparer une réception conforme à la dignité de
sa personne et de son rang ; qu'il invitait en conséquence les citoyens a lui envoyer toute leur argenterie pour qu'il pût recevoir ce prince avec la magnificence convenable. Quand il eut cette argenterie entre les mains , il la fit emballer et expédier secrètement au dehors. Puis il fit semblant de sortir de la ville pour aller au devant du duc. L'avoyer et un grand nombre de conseillers raccompagnèrent avec les cavaliers de sa suite. Mais lorsqu'il fut arrivé à une lieue de la ville, il se retourna , remit à l'avoyer un acte par lequel le duc Albert renonçait à ses droits de souveraineté sur Fribourg, et ajouta : « Votre argenterie est le prix « de votre indépendance ; adieu ! » A ces mots Hallwyl s'éloigna au galop; les Fribourgeois s'en retournèrent stupéfaits chez eux.
De nouveaux troubles furent la suite de ce lâche abandon. Le peuple des campagnes était mal disposé en faveur de la ville ; la ville , de son coté, craignait de tomber sous la domination des Bernois. Cependant le duc de Savoie réclamait impérieusement le remboursement de sa créance.
Le conseil de Fribourg ne sut se tirer de cette situation embarrassante , qu'en se soumettant à la domination de la Savoie. Le 10 juin 1452, l'avoyer, le conseil d'Etat, le conseil des Soixante,
les bannerets, les Deux-Cents et tous les députés de la ville et des campagnes rassemblés dans l'église cathédrale de Saint -Nicolas, prêtèrent serment de fidélité au duc Louis de Savoie, qui de son coté confirma a la ville et au pays leurs antiques privilèges.
La Suisse était maintenant en pleine paix , et néanmoins une certaine agitation répandue dans tout le pays ne permettait pas d'espérer que ce calme fût de longue durée. Les guerres continuelles avaient donné aux esprits un caractère farouche et aventureux. L'homme du peuple aimait mieux combattre et piller que de labourer la terre, de faire paître des troupeaux, ou d'exercer une profession industrielle. Faute de guerre a faire dans l'intérieur, il courait au son du tambour se ranger sous les drapeaux de l'étranger. Un enrôleur venait recruter en Suisse pour Je service allemand , un autre pour le service d'Italie. Les chefs des gouvernemens , toujours occupés d'étendre leur domination , cherchaient a acquérir de la gloire , des richesses et un nom auprès des souverains, parce qu'ils se considéraient eux-mêmes comme les souverains de leurs administrés, et étaient disposés à ne voir dans ceux-ci que des sujets. Le roi de France
sut tirer habilement parti de ces dispositions, combla les Suisses de caresses , et conclut avec eux une étroite alliance en 1453. Un grand nombre de Suisses allèrent combattre sous ses drapeaux. Le duc de Milan, Galéas Sforce, en fît autant de son côté : il céda à perpétuité au canton d'Uri la vallée de Levantine, et conclut en 1467 avec les confédérés un traité d'alliance appelé le Capitulât, relatif au transit, à la liberté de commerce, aux droits sur les marchandises et aux contestations juridiques. Ce fut là l'origine des liaisons des Suisses avec ces voisins , et de ces honteux marchés dans lesquels nous les verrons bientôt trafiquer de leur sang et prostituer leur courage.
Les Suisses ne manquaient cependant pas d'occasions d'exercer près de chez eux leur humeur guerroyante. Cherche-t-on à tout prix des sujets de guerre? On en trouve, ou l'on en fait naître. La ville de Strasbourg s'étant plainte auprès des Zuricois des brigandages exercés sur des marchands strasbourgeois par le comte de Thengen, gentilhomme de Souabe, les Zuricois prirent fait et cause pour les Slrasbourgeois et coururent les venger. Ils prirent Eglisau et Rhcinau qui relevaient du comte de Thengen ,
et gardèrent la première de ces villes et le couvent de Rheinau en qualité d'indemnités pour les frais de la guerre, sous la garantie et la protection fédérales(l 457). En reconnaissance de ce service , Strasbourg invita la vaillante jeunesse de Zurich à une fête consacrée à la victoire et à l'amitié. Les jeunes Zuricois s'embarquèrent sur la Limmat, descendirent de cette rivière dans l'Aar, de l'Aar dans le Rhin , et arrivèrent le soir même à Strasbourg assez tôt pour prendre part au festin. On raconte qu'ils avaient pris avec eux en partant un potage de millet encore bouillant et des petits pains sortant du four, qui , soigneusement enveloppés, se trouvèrent encore assez chauds à leur arrivée pour pouvoir être servis à leurs convives.
Une fête militaire qui eut lieu l'année suivante à Constance entraîna de nouveaux malheurs.
Un particulier de cette ville refusa de recevoir d'un Lucernois une petite pièce de monnaie de Berne 1 , et la rebuta avec une expression de mépris. Les Suisses, outrés de cette injure, quittèrent tous la fête; mais ils revinrent bientôt au nombre de quatre mille hommes , et ravagèrent
« Un plappart, dont vingt-neuf faisaient un Horin d'empire.
les propriétés que Constance avait dans la Thurgovie. Constance fut obligée d'acheter la paix pour une forte somme d'argent. Cette guerre si frivole par son objet fut appelée la guerre des Plapparts, du nom de la pièce de monnaie qui avait fait le premier sujet de la querelle.
Au retour de cette campagne , trois cents hommes d'Uri, de Schwytz et dUnderwald, arrivés près de Rapperschwyl, demandèrent aux habitans le libre passage et un gîte pour la nuit. On les reçut amicalement et on leur procura les rafraîchissemens dont ils avaient besoin; car les bourgeois de Rapperschwyl , malgré le dévouement dont ils avaient fait constamment preuve pour l'Autriche , avaient toujours eu de mauvais traitemens a essuyer de la part de cette puissance. Aussi s'empresscrent-ils de faire accueil aux confédérés. On se jura des deux cotés amitié mutuelle, et sans égard pour Y Autriche, la ville de Rapperschwyl conclut la même nuit une alliance défensive avec les trois cantons forestiers (1448). Elle en forma six ans après une semblable avec Glaris.
Cet événement donna de justes sujets de ressentiment au duc Sigismond : mais des embarras plus sérieux le tenaient occupé ailleurs, et le
forçaient à ajourner sa vengeance. Le pape luimême était en différend avec le duc ; il excommunia Sigismond, et somma les Suisses de s'emparer des possessions que l'Autriche conservait encore dans l'Helvétie. Les Suisses, qui savaient que le duc avait contre lui non seulement le pape, mais encore l'empereur, n'hésitèrent pas a obéir a cette sommation. Ils armèrent tous , à l'exception de Berne, et envahirent la Thurgovie qui fut obligée de se soumettre à la domination des sept cantons , sous la réserve de ses droits et de ses institutions judiciaires. Diessenhofen ouvrit ses portes après une résistance inutile. Tout le peuple des campagnes était pour les Suisses. Dès lors les confédérés , hormis les Bernois et les Appenzellois, alliés de la confédération, possédèrent en commun cette province ci-devant autrichienne (1460). Berne et Schaffouse furent admises à l'exercice du droit de protectorat sur Diessenhofen. Le duc, voyant que tout était perdu pour lui dans cette contrée, vendit aux Zuricois la ville de Winterthour, à l'occident de la Thurgovie propre ».
• Celte cession, .comme il a été dit plus haut, n'eut lieu qu'en 1 4C7. T.
A peu près a cette époque, Mulhouse, vUle impériale de l'Alsace, unie par des rapports d'amitié avec les Suisses , avait beaucoup de peine à se défendre contre les incursions de la noblesse du voisinage. Un meunier de cette ville ayant fait subir une légère réduction de salaire a un de ses ouvriers , celui-ci avait imploré la protection d'un gentilhomme qui en prit occasion pour molester les Mulhousois. La querelle s'envenima et dégénéra en hostilités ouvertes ; les nobles des environs se liguèrent contre la ville. Celle-ci, trop faible pour résister a d'aussi puissans ennemis, sollicita l'assistance des Suisses qui s'empressèrent de la secourir. La noblesse de son côté sut se procurer l'appui du duc d'Autriche Sigismond (1466).
Après de longs et inutiles pourparlers, la guerre recommença et étendit ses ravages sur les rives du Rhin , depuis Schaffouse jusqu'à Mulhouse. Des flots de sang furent versés, nombre de châteaux et de villages furent détruits. Les confédérés, partout victorieux , mirent enfin le siège devant la ville de Waldshut". Berne
» L'une des quatre villes dites forestières, sur la rire droite du Rhin, aujourd'hui au duché de Bade. T.
voulait que l'on sacrifiât tout pour se rendre maître de cette place, et en faire un boulevart contre l'Allemagne. Mais les autres cantons avaient des vues moins larges ; ils consentirent à faire la paix , moyennant une indemnité à titre de frais de guerre, et à des conditions qui garantissaient Mulhouse et Schaffouse contre les attaques de l'Autriche et de la noblesse. Le traité fut signé à Waldshut, l'an 1468. La même année, le duc Sigismond fit aux confédérés une cession formelle de tous ses droits sur la Thurgovie.