‹ Histoire de la SuisseChapitre 33 sur 44 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

RKINION DBS TROIS LCGCES DE LA RHLTtE. DISSENSIONS A BBRKR. --

COtfNEIfCRMBKT DE LA GCERRE DE BOURGOGNE. (1469-1470.)

Les Grisons étaient demeurés étrangers à ces querelles et a ces guerres qui , trop souvent allumée* par les sujets les plus frivoles, entretenaient la Suisse dans une continuelle agitation. Ils commençaient à goûter les douceurs de la liberté et le bonheur attaché à la paisible jouissance des droits que l'homme tient de l'auteur de son être. Ils ressemblaient encore à ces premiers Suisses qui ne croyaient point que la liberté fut un privilège réservé à eux seuls, mais qui en étendaient libéralement les bienfaits aux autres peuples. Contens d'avoir fait respecter leur indépendance par une noblesse ambitieuse et despotique, ils ne pensaient pas que la force ou la richesse donnât à des hommes le droit d'imposer leur joug à d'autres hommes. Plusieurs vallées rachetèrent

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à grand prix les droits pécuniaires que leurs seigneurs avaient sur elles; nulle part cet affranchissement ne s'opéra par la sédition et la violence. Mais quand plus tard des seigneurs voulurent, au mépris de leurs engagemens, imposer de nouveau leur joug à des hommes légalement libérés , le peuple sut combattre vaillamment pour la défense de ses droits, comme Pavaient fait jadis les confédérés de la Suisse. La noblesse de la vallée de Schams expia cruellement, en 1450, une tentative audacieuse pour réduire les descendans de Jean Chaldar.

Afin de se fortifier contre les attaques de leurs adversaires , et faire régner la concorde dans l'intérieur, tous les districts et toutes les communes dans chacune des trois ligues nommèrent des députés qui se réunirent en congrès national dans le petit village de Vazerol , situé à peu près au centre du pays des Grisons (1471). La, les trois Etats jurèrent de demeurer indissolublement unis pour la défense commune , d'agir comme un seul et même corps de nation toutes les fois que l'indépendance du pays serait menacée , et de se réunir chaque année en diète ou assemblée générale pour délibérer sur leurs intérêts communs et prononcer sur leurs

différends. La diète devait s'assembler alternativement à Coire , dans la ligue de la Maisonde-Dieu ; à Ilantz, dans le pays de la Haute-Ligue, et à Davos, dans le territoire des Dix-Juridictions. Les députes à la diète ne devaient avoir, en aucun cas , d'autre pouvoir que le simple droit de proposition ; celui d'accepter ou de rejeter était réservé au peuple réuni en assemblées communales. Dans le cas où un différend viendrait à s'élever entre deux ligues , la troisième devait être prise pour arbitre. En revanche, toute décision prise par deux ligues devait être obligatoire pour la troisième. Quant à ce qui regarde le régime intérieur des ligues, elles étaient divisées en communes, dont chacune se gouvernait par ses propres lois, sous la présidence d'un chef de commune ou ammann. Plusieurs communes réunies formaient unejuridiction ( Hochgericht), gouvernée par un landammann , et exerçant dans son ressort la haute et la basse justice. Plusieurs de ces juridictions réunies formaient une ligue, et la réunion des trois ligues composait la république fédérative des Grisons. Le peuple nommait lui-même partout ses magistrats, tirés de son sein et choisis parmi les hommes qui jouissaient de la confiance publique.

Tandis que les Grisons s'occupaient à fonder leur Etat naissant sur les bases de la liberté et de la concorde civile, peu s'en fallut que la discorde ne plongeât la ville de Berne dans un abîme de maux. Cette ville, bâtie autrefois par les ducs de Zaehringen sur un sol libre, peuplée de citoyens libres et d'industrieux artisans, comptait parmi ses bourgeois un certain nombre de seigneurs justiciers établis dans le voisinage. Berne garantissait les droits que ces seigneurs possédaient sur son territoire; ceux-ci, de leur côté, avaient en toute occasion fait preuve de civisme. Un grand nombre de ces familles nobles siégeaient dans le conseil, et avaient consacré au service de l'Etat leurs lumières, leur bravoure et leur fortune. Ils avaient aidé à la ville de Berne à étendre ses conquêtes et ses acquisitions au dehors, et avaient puissamment contribué à l'élever au rang honorable qu'elle occupait dans la confédération. Néanmoins les simples bourgeois se considéraient comme les égaux de ces gentilshommes, tandis que ceux-ci à leur tour regardaient avec un insultant dédain les tanneurs, les bouchers, les boulangers et autres honnêtes artisans , et se targuaient sottement de leur noblesse. Cette con-

duite hautaine leur attirait mille mortifications de la part des autres classes du peuple.

Un incident fit éclater cette animosité. Un magistrat de police de la seigneurie de Worb, près de Berne, ayant été condamné pour un abus de pouvoir, en appela au Grand-Conseil. Cette cause divisa ce corps en deux partis : celui des seigneurs ligués pour la défense de leurs droits et demandant que l'affaire fût portée devant un tribunal impartial, et celui des simples citoyens membres du Grand-Conseil , à h tête desquels était Pierre Kistler, boucher de profession. Les seigneurs perdirent leur cause, sans égard pour leurs prérogatives. En conséquence, ils quittèrent tous la ville de Berne , eux , leurs femmes et leurs cnfans, et s'en allèrent vivre dans leurs terres. Quelque temps après , Kistler, ayant été nommé avoyer de Berne (1470), prit plaisir à humilier les nobles et à leur ôter jusqu'aux marques extérieures de distinction qui pouvaient rappeler en eux une classe privilégiée. L'avoyer, les conseils et les citoyens rendirent une ordonnance rigoureuse contre le luxe des habillemens. Quand les femmes et les filles des nobles se virent condamnées à quitter les longues queues de leurs robes, elles se désolèrent et instituèrent leurs

maris et leurs pères à rejeter une loi qui allait les dépouiller du signe distinctif de la noblesse. De nouveaux troubles éclatèrent ; les confédérés en conçurent des inquiétudes assez sérieuses pour offrir leur médiation. Cela engagea le conseil de Berne à ne pas pousser plus loin la sévérité de ses ordonnances. Il pressa néanmoins l'exécution de la loi somptuaire; les nobles furent bannis de la ville et donnèrent en se soumettant à cet arrêt un bel exemple de civisme. Plus tard ( le 8 avril et le 1 7 mai 147 1 ), on publia des ordonnances somptuaires moins rigides, mais qu'on fit observer avec plus d'inflexibilité. Enfin , les Bernois virent renaître chez eux, après de longs débats , la paix intérieure trop long-temps troublée par ces misérables querelles.

A aucune époque la concorde n'avait été plus nécessaire entre les Suisses. Le moment approchait où ils allaient avoir besoin du concours de toutes leurs forces pour sauver leur indépendance. Charles , duc de Bourgogne , surnommé le Téméraire , prince ambitieux , entreprenant , également avide de gloire et de conquêtes , méditait l'asservissement de la Suisse. Ses vastes possessions s'étendaient des limites occidentales de cette dernière contrée jusqu'à la mer du Nord ,

couvrant tout l'espace qui séparait le cours du Rhin des frontières de la France. Il avait chassé de ses Etats René, duc de Lorraine, et portant ses armes jusque sous les murs de Paris , avait fait trembler le roi Louis XI. Louis avait pris le du^de Bourgogne en haine, et saisissait toutes les occasions de lui susciter de nouveaux ennemis. Il chercha , à force de cajoleries , à mettre dans ses intérêts les Suisses dont il avait appris jadis , n'étant encore que dauphin, à apprécier la valeur dans les plaines de Saint- Jacques. Les riches cadeaux , les chaînes d'or, furent adroitement prodigués aux principales autorités des villes suisses, pour obtenir leur secours contre le duc Charles. René de Lorraine sollicita leur assistance, et l'empereur d'Allemagne lui-même les encouragea à faire la guerre au duc de Bourgogne. A la vé-< rité , les Suisses n'avaient aucun grief positif à faire valoir contre ce prince. Tout au plus pouvaient-ils se plaindre de la négligence que son bailli , Pierre de Hagenbach , avait mise a poursuivre les auteurs des avanies qu'on avait souvent fait essuyer à leurs marchands sur le territoire de Bourgogne. Mais ils se laissèrent gagner par les sollicitations et la munificence du roi de

France, et entraîner par l'impulsion de leur jeu-

nesse avide de nouveaux exploits. L'Autriche, la Lorraine et d'autres Etats de l'Allemagne, s'étaient coalisés de leur côté contre le duc de Bourgogne, leur ennemi commun.

Les confédérés, encouragés par cet exemple, conclurent une alliance offensive avec le roi Louis XI (1474), et firent une irruption dans la Haute-Bourgogne 1 , avec une armée de huit mille hommes , brûlant et dévastant tout sur leur passage, tandis qu'une autre armée de dix mille hommes tant Autrichiens que Lorrains pénétrait de son côté dans le même pays. Des corps auxiliaires de Bâle, de Fribourg, de Schaffouse et de Saint-Gall, marchaient avec les confédérés. Celte armée exerça partout de terribles ravages; elle fit cruellement expier aux comtes et aux seigneurs du pays de Vaud leur dévouement à la maison de Bourgogne, et punit non moins rigoureusement le duc de Savoie a de l'alliance qu'il avait formée avec Charles- le -Téméraire. Les Bernois et les Fribourgeôis prirent Morat, qu'ils forcèrent à leur prêter serment de fidélité. Les

• La Franche-Comté et les contrées située» au pied du Jura, du côté de forient. T.

1 Philibert, alors mineur, sous la tutèie de la duchesse Yolande de France, régente de Savoie. T.

confédérés portèrent leurs armes triomphantes sur les rives du lac de Genève l . Une multitude de châteaux furent réduits en cendres. La citadelle de Granson , au bord du lac de NeuchâteU reçut une garnison suisse. Les Valaisans se joignirent aux confédérés, et agirent de concert avec eux contre la Savoie.

Mais dans le temps où les Suisses étaient sérieusement engagés dans cette guerre entreprise dans l'intérêt du roi de France et de l'empereur d'Allemagne, ces deux souverains les abandonnèrent inopinément par une noire perfidie. L'empereur fit le premier la paix avec le duc de Bourgogne, et trois mois après le roi de France conclut lui-même avec ce prince une trêve de plusieurs années ( 1475). Il avait auparavant promis aux Suisses de les secourir contre le duc ; maintenant , non content de violer ses promesses, il accorda le libi *e passage dans ses Etats aux troupes bourguignonnes qui marchaient contre les Suisses. C'était contre ces derniers que Charles était le plus vivement courroucé ; il avait résolu de les humilier , et

• Ils s'avancèrent jusqu'aux portes île Genève, donl l'évoque avait pris parti pour le duc de Bourgogne , et mirent cette ville à contribution. T.

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de faire tomber sur eux tout le poids de ses vengeances. Charles avait une fille unique, héritière de ses vastes domaines. Il sut éblouir le roi et l'empereur par la perspective d'une alliance qui eût puissamment contribué à l'agrandissement de leurs maisons. Il les flatta adroitement l'un et l'autre de l'espoir d'obtenir pour leurs fils la main de cette riche princesse. Il n'avait en cela, d'autre intention que de les tromper tous les deux.

Se voyant désormais les mains Hbres, il leva une armée formidable tant dans ses Etats qu'en France et en Italie. Les confédérés, réduits à leurs propres ressources , éprouvèrent de sérieuses inquiétudes ; ils députèrent au duc deux ambassadeurs chargés de lui demander la paix f en lui offrant en retour une alliance exclusive et toutes les satisfactions qu'il pourrait exiger. Mais Charles rejeta fièrement leurs propositions; il partit de Besançon au mois de mars 1476, à la tète d'une armée de soixante mille hommes d'excellentes troupes bien pourvues de tout, passa le Jura, et se porta sur Granson qui devait être le premier théâtre de ses vengeances.

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