‹ Histoire de la SuisseChapitre 34 sur 44 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

issue de la. uobree de bourgogne. affranchissement

de fm bourg. ( 1 47 6- 1 47 7 .)

Quand le duc de Bourgogne eut passé le Jura, d trouva déjà ses troupes maîtresses de la ville d'Yverdun , dont la trahison de quelques bour • geois leur avait ouvert les portes. Le château, vaillamment défendu par un faible corps de Bernois, bravait encore les efforts des assaillans. Lorsqu'il se présenta devant Granson, la petite garnison de cette ville ne se laissa point intimider par son attitude menaçante , et par le feu meurtrier qu'elle avait à essuyer le jour et la nuit. Irrité de s'être vu arrêté pendant dix jours entiers devant cette bicoque , il ordonna un as* saut général, menaçant les Suisses, en cas de résistance prolongée, de les faire tous pendre après la prise du château ». Cette menace ébranla

• La ville aTait été livrée, dès les premiers jours du siège, par la trahison d'un moine. T.

le courage d'une grande partie des défenseurs , et notamment de leur lâche commandant, Jean Wyler. Sur ces entrefaites, un gentilhomme bourguignon qui parlait l'allemand arriva du camp ennemi auprès d'eux, loua leur bravoure, leur assura que le duc leur rendait la même justice , et leur promit de sa part qu'ils auraient la liberté de se retire^ s'ils renonçaient à une résistance qui n'était plus qu'une folle témérité. Les Suisses se laissèrent persuader, et firent même un présent de cent florins au négociateur pour lui témoigner leur reconnaissance. Mais à peine étaient-ils sortis du château , rassurés par cette promesse, qu'ils furent saisis par l'ordre du duc , dépouillés et mis à mort de la manière la plus barbare. Les uns furent pendus à des arbres , les autres garottés et noyés dans le lac 1 .

A cette hortible nouvelle, les confédérés au nombre de vingt mille hommes marchèrent sans balancer sur Granson , où l'ennemi avait à leur opposer une armée trois fois aussi nombreuse. Le 3 mars , au point du jour, une avant - garde formée de soldats de Lucerne, de Schwytz et del'Oberland bernois, se montra dans les vi-

1 Ils étaient, en tout, environ quatre cent cinquante. T.

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gnobles situés entre le Jura et le lac. Leur prière faite, ces gens commencèrent l'attaque . Les Fribourgeois et les Bernois s'avancèrent d'un pas ferme pour les soutenir, sous les ordres de Jean de Hallwyl , capitaine expérimenté , et de Nicolas de Schamachthal , avoyer de Berne. Cette brave avant-garde se battait depuis plusieurs heures , et la terre était déjà baignée de sang , lorsque le corps d'armée des confédérés se déploya tout d'un coup sur les hauteurs voisines, à la clarté d'un brillant soleil. Le lugubre son des instrumens guerriers des montagnards d'Uri et d'Underwald 1 est répété par les échos de la vallée. Les bannières de Zurich et de Schaffouse frappent les premières les regards de l'ennemi. « Qui sont ces gens-là? s'écria le duc. — Ce sont, « lui répond le seigneur de Stein a , les hommes « devant lesquels l'Autriche a fui. — Malheur à « nous! dit Charles; une poignée de ces braves « nous tient en échec depuis le point du jour ; « que ferons-nous quand nous aurons sur les « bras toute cette armée ? » Cependant le com-

' Le taureau d'Uri et la vache d'I'nderwald , espèces de cors imitant le mugissement de ces animaux. T.

* Brandolphe de Stein, de Berne, fait prisonnier à la première attaque de Granson. T.

bat recommence avec plus de furie : l'épouvante saisit l'armée des Bourguignons. Le prince essaie en vain d'arrêter la déroute ; il est entraîné lui-même par les fuyards. Les confédérés poursuivirent jusque assez avant dans la nuit les débris de l'armée vaincue. Quand les guerriers de Berne et de Fribourg eurent aperçu les corps de leurs compatriotes pendus à des arbres devant les murs de Granson, ils ne furent plus maîtres de leur fureur; ils se précipitèrent dans le château dont les Bourguignons tremblans s'empressèrent de leur ouvrir les portes. Mais ils furent à leur tour impitoyables , et presque tous les défenseurs du château furent pendus a la place des cadavres des Suisses que leurs frères d'armes s'empressèrent d'enlever.

Charles avait essuyé dans cette bataille une perte de mille hommes , outre celle de son camp rempli d'effets précieux évalués à plus d'un million de florins. Son costume de parade, orné de diamans , de rubis , d'autres pierres précieuses et de perles , tomba entre les mains du vainqueur. Un Suisse trouva sur le grand chemin un diamant gros comme la moitié d'une noix. Après avoir hésité s'il jetterait là cette pierre brillante dont il ne connaissait pas la valeur, il se décida

a la vendre à un prêtre qui lui en donna trois francs de Suisse ». Après avoir long-temps passé de main en main , ce diamant fut à la fin vendu au pape pour le prix de vingt mille ducats. Un autre diamant, qui faisait égalemqpt partie du butin , finit , après bien des ventes et des achats , par appartenir à la couronne de France.

Cependant le duc de Bourgogne reparut bientôt a la tête d'une nouvelle armée plus nombreuse que la précédente. Il rentra en Suisse par Lausanne au mois d'avril, et passa ses troupes en revue près de cette ville. De la il se dirigea sur les rives du lac de Neuchâtel, d'où il se porta ensuite sur Morat. Adrien de Bubenberg, a la tête de seize cents braves et des bourgeois de la ville, défendait cette place qui annonçait une plus vigoureuse résistance que G r an son. Pendant que le duc était arrêté devant les murs de Morat, les confédérés et leurs alliés rassemblaient leurs forces. Déjà la ville était vivement pressée, déjà ses murs et ses tours étaient battus en brèche. Les remparts s'écroulaient , mais le courage de Bubenberg et de sa vaillante troupe était à l'épreuve de tous les périls. Enfin on vit

1 Le fianc ou livre de Suisse est au franc de France dans le rapport exact de 37 à 25. Il vaut fr. 1 , 48 cent. T.

accourir de tous côtés les confédérés suivis des corps de troupes auxiliaires des villes d'Alsace , de Bâle, de Saint-Gall et de Schaffouse. Us furent promptement joints, malgré le mauvais temps et les mauvais chemins , par les contingens de Zurich , de F Argovie , de la Thurgovie ét du Sargans. Jean Waldmann, commandant des Zuricois , arriva à Berne le soir même qui précéda la bataille. La ville était illuminée : des tables abondamment servies étaient dressées devant les maisons pour la réception de ces braves guerriers. Waldmann, après avoir accordé quelques heures de repos a ses troupes excédées de lassitude, donna le signal du départ à dix heures du soir. Toute la troupe se remit en marche dans l'obscurité de la nuit , par un temps orageux et au milieu de torrens de pluie, et alla rejoindre l'armée fédérale près de Morat.

Le jour parut ; c'était le 22 juin : le temps était sombre ; le ciel était couvert de nuages : la pluie inondait la campagne. Les Bourguignons déployèrent une immense ligne de bataille à la vue des Suisses. Ceux - ci comptaient à peine trente-quatre mille combattans. Jean de Hallwyl, avant de donner le signal de l'attaque, fit mettre le genou en terre à son armée pour implorer la

bénédiction de l'Eternel. Pendant qu'on était occupé à la prière, le soleil perça les nuages, et répandit une vive clarté sur l'horizon. A ce spectacle Hallwyl agite son épée, et s'écrie avec transport : « Levons-nous, confédérés! Levonsnous; Dieu vient éclairer notre victoire. » Au même instant on entend tonner l'artillerie : toute la plaine depuis le lac jusqu'aux montagnes n'est bientôt qu'un vaste champ de bataille. Hallwyl commandait la gauche ; la droite, postée près du lac, se composait du gros de l'armée fédérale, aux ordres de Jean Waldmann.

Bubenberg avait pris position sous les arbres qui bordaient le rivage. Une action des plus vives s'engagea sur le point occupé par Hallwyl : ce commandant tint ferme ; sa bonne contenance donna le temps à Gaspard de Hertenstein , vieux guerrier de Lucerne sous les ordres de Hallwyl , de tourner les hauteurs et de revenir prendre l'ennemi en queue. Cette manœuvre habile décida la victoire : la mêlée fut horrible : les Bourguignons, chargés des deux côtés a la fois, furent égorgés par milliers. Le duc, pâle et muet de désespoir, voyant que tout était perdu , quitta ce théâtre de carnage , et s'enfuit précipitamment , suivi d'une trentaine de cava-

liers, jusque sur les rives du lac de Genève. Quinze mille hommes 1 jonchèrent de leurs cadavres la plaine qui s'étend du lac de Morat jusqu'à la ville d'Avenche. Un grand nombre, en cherchant à se sauver, se noyèrent dans le lac et dans les marécages qui en bordent la rive méridionale; le reste fut mis en déroute : lentes, munitions, effets précieux, tout tomba au pouvoir du vainqueur. On jeta les morts dans des fosses remplies de chaux vive , et on les recouvrit de terre. Quelques années après , les gens de Morat bâtiient un ossuaire qu'ils remplirent des os et des crânes des Bourguignons , pour éterniser le souvenir de cette victoire, fruit de la concorde civique des Suisses, non moins que de leur valeur.

La nouvelle de ce succès éclatant ranima le courage du duc René de Lorraine, chassé de ses Etats par Charles-le-Téraéraire. Profitant de l'humiliation de son ennemi, il poussa la guerre f avec plus de vigueur, et reprit sur les Bourguignons la ville de Nancy, sa capitale. Il demanda aux Suisses un renfort de six mille hommes ;

' Dix mille hommes, scion d'autres rapports plus croyables.

ceux-ci lui en envoyèrent huit mille, sous les ordres de ce même Jean Waldmann qui s'était signalé à la journée de Morat. Ce corps auxiliaire avait à peine joint l'armée de René , que Charles -le -Téméraire parut avec de nouvelles forces , et mit le siège devant Nancy. René, réunissant ses troupes à celles des Suisses , courut au secours de cette place. Une bataille s'engagea sous ses murs le 5 janvier 1477; mais l'armée de Charles était découragée. Le commandant de sa réserve, le comte Cola Campobasso, au heu d'attaquer, passa a l'ennemi avec une partie de ses troupes. L'armée de René était supérieure a celle de son adversaire en nombre et en courage; la victoire ne tarda pas à se décider en faveur du duc de Lorraine. Charles, s'en fuyant du champ de bataille, s'enfonça avec son cheval dans un marais recouvert d'une mince couche de glace , et fut tué par les ennemis qui étaient sa poursuite. Cinq cents de ses nobles et de ses chevaliers périrent à ses côtés, son armée eut plusieurs milliers d'hommes de tués. Sa mort délivra la Suisse d'un redoutable adversaire.

Les ennemis de Charles s'emparèrent à leur tour de ses provinces. Les Etats de la Haute-

Bourgogne députèrent auprès des confédérés, et leur firent demander la paix ; ils exprimèrent même le désir d'être admis dans la confédération suisse. Les Bernois avaient une politique trop éclairée , et des vues trop grandes pour ne pas accueillir leur demande. « Il convient aux Suisses , direntils, d'avoir désormais le Jura et les Vosges pour rempart contre la France. » Mais les autres cantons , les cantons forestiers particulièrement repoussèrent celte proposition. Ils craignaient , en étendant les limites de la confédération, de se voir entraînés dans des guerres étrangères, ou plutôt, par un retour sur eux-mêmes, ils craignaient de se voir éclipsés à l'avenir par tant de cantons supérieurs en étendue. On se borna donc à vendre la paix aux Bourguignons pour le prix de cent - cinquante mille florins. L'archiduc Maximilien d'Autriche obtint par un traité le duché de Bourgogne avec la main de la duchesse Marie, fille et héritière de Charles- le - Téméraire (1482). L'Autriche conclut avec Zurich , Berne , Lucerne , Uri et Soleure, une alliance défensive perpétuelle , à laquelle Underwald, Schwytz, Zoug et Glaris ne tardèrent pas à accéder. Le traité contenait de la part dû l'Autriche une cession formelle de toutes les

conquêtes que les Suisses avaient faites sur elle ».

Les Suisses firent aussi une alliance avec le roi de France a , et lui accordèrent le droit d'enrôler des troupes dans leur pays. A cet effet, ce prince répandit l'argent à pleines mains dans la Suisse, et prodigua les présens et les pensions. Les baillis , les gentilshommes et les magistrats enrôlèrent une vaillante jeunesse pour le service du roi de France , s'enrichirent des gratifications et de la solde qu'ils recevaient en leur qualité de capitaines et de colonels de ces troupes mercenaires, et ne rougiront pas de vendre à ce prix aux étrangers le sang de leurs compatriotes.

La Suisse se trouvait dans ce temps-là infestée d'une multitude d'aventuriers auxquels la vie

1 Le traité dont on parle ici ne peut être que celui qui fut conclu entre les Suisses et l'archiduc Sigismond, en 1474, et dont la guerre de Bourgogne fut le résultat immédiat. Il est connu dans l'histoire sous le nom à* Union héréditaire. T.

a 11 y eut deux traités d'alliance avec Louis XI : le premier, conclu en 1474, avant la guerre de Bourgogne; le second, en 1480, par lequel les Suisses s'engagèrent à lui fournir en permanence un corps de troupes auxiliaires. Celte convention fut le premier modèle des capitulations militaires si souvent renouvelées depuis. T.

militaire avait fait perdre le goût du travail, et donné des habitudes d'insubordination et de désordre; les violences et les rapines étaient devenues leur élément : un grand nombre d'entre eux allèrent s'engager pour leur propre compte dans les guerres étrangères , et ces émigrations continuèrent pendant long-temps. Beaucoup d'autres se livraient dans l'intérieur de la Suisse au métier de brigands; d'autres enfin commettaient d'autres excès presque aussi répréhensibles. A Zoug , dans le temps du carnaval, quelques uns de ces bandits étant réunis pour boire et pour jouer, la conversation vint à tomber sur le partage du butin fait dans la guerre de Bourgogne; ils se plaignirent de l'inégalité avec laquelle on avait procédé à cette répartition, et de l'avidité des grandes familles de Berne et de Fribourg qui, selon eux, s'étaient réservé la meilleure partie du butin pour ellesmêmes. Passant des plaintes aux menaces, ils jurèrent de se porter en masse auprès de ces prétendus malversateurs , et de les forcer à rendre compte. Afin que tout fût bizarre dans cette expédition, ils se donnèrent eux-mêmes le nom de Bande ou Confrérie des extravagans x . Li-

1 Bande der hlien Lcben.

vrée à la gaieté la plus effrénée, cette troupe traversa en armes les villes et les campagnes de la Suisse, pour aller à Genève exiger le paiement d'une contribution imposée à cette ville à l'occasion de la guerre de Bourgogne, qui n'avait pas encore été acquittée. Partout la jeunesse, amie de la licence, se joignait à eux et grossissait leurs rangs. Us ne faisaient d'ailleurs de mal à personne, et payaient tout ce qu'ils consommaient. A Berne , ils se présentèrent au nombre de sept cents, et à Fribourg au nombre de deux mille. Un pareil désordre fît concevoir des inquiétudes. Les magistrats enjoignirent a leurs administrés de ne prendre part à aucun armement illégal; la diète fut plusieurs fois assemblée; on parvint à ramener ces jeunes extravagans par le langage de la douceur. Toutefois on ne put les engager a rentrer paisiblement dans leurs foyers que lorsque les villes de Genève et de Lausanne eurent acquitté leurs contributions arriérées ; alors ils se séparèrent tous.

Vers le même temps , Berne fit un traité de paix et d'alliance avec la Savoie, et lui rétrocéda le pays de Vaud qu'elle en avait reçu en hypothèque, à l'exception du bailliage d'Aigle qui

demeura aux Bernois. En revanche, elle obligea cette puissance a reconnaître l'indépendance de Fribourg, et ses privilèges de ville libre et impériale. Le traité fut conclu le 23 août 1477. Berne était décidée à ne laisser à aucun prix entre les mains de la Savoie une place aussi importante et aussi rapprochée de ses frontières. Fribourg paya son affranchissement en se chargeant d'une portion considérable des dettes de la maison de Savoie.

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