MORT DB JEAN WALDMANN
Les succès brillans que les Suisses avaient obtenus dans la dernière guerre , la chute et la fin tragique du plus redoutable de leurs ennemis , avaient exalté au plus haut degré l'orgueil militaire de la nation. Pleins du sentiment de leur force, les Suisses se crurent trop facilement dispensés de ménager leurs voisins , du moment qu'ils eurent cessé de les craindre.
Des habitans du Milanais étaient allés couper du bois dans une forêt de la vallée de Lévantine. Des jeunes gens d'Uri, usant de représailles, passèrent le Saint-Gothard, entrèrent sur le territoire milanais, pillèrent les villages voisins de la frontière et en maltraitèrent les ha-
bilans. Le canton d'Uri, au lieu de châtier ces jeunes gens, les prit sous sa protection, déclara la guerre au duc de Milan et réclama le secours des confédérés. Ceux-ci reconnurent que le canton d'Uri avait tort, et cherchèrent à interposer leur médiation; néanmoins ils ne crurent pas devoir abandonner Uri dans cette situation périlleuse : ils firent promptement marcher un corps de troupes à son secours.
Le duc de Milan, instruit de ces dispositions, envoya le comte Borelli à la tête d'une armée considérable occuper les rives du Tésin et remonter ce fleuve pour se porter à la rencontre des Suisses. L'avant-garde de ces derniers était postée près du village de Giornico : elle se composait en tout de six cents hommes d'Uri, de Lucerne, de Schwytz et de Zurich. Le reste des confédérés, au nombre d'environ dix mille hommes , était encore à une grande distance en arrière. Borelli voulut marcher sur Giornico avec l'élite de ses troupes. On était au 28 décembre 1 478 ; le froid était rigoureux. Les Suisses firent refluer les eaux du Tésin sur les prairies qui les séparaient de l'ennemi, et qui se couvrirent en
1 Jean-Galéas-Marie Sforcc.
peu d'inslans d'une croûte de glace ; puis ils attachèrent à leurs pieds des crampons de fer.
Tandis que les Milanais s'avançaient d'un pas mal assuré sur cette surface glissante et inclinée, les Suisses affermis sur leur chaussure ferrée fondirent sur eux avec impétuosité. Malgré leur petit nombre, ils eurent bon marché de cette multitude d'ennemis chancelans et ayant peine à se tenir sur leurs jambes. Frischhans Theilig, s'avançant Fépée à la main à la téte des Lucernois, en fit un affreux carnage. Quinze mille Milanais fuirent en désordre devant un corps de six cents Suisses. Il en périt plus de quinze cents : depuis le champ de bataille jusqu'à Bellinzona la neige porta des traces de leur sang. Ce fait d'armes presque incroyable rendit le nom des Suisses fameux dans toute l'Italie. Milan acheta la paix, paya des indemnités, et confirma au canton d'Uri la possession de la vallée de Lévantine et de celle de Brugiasco à titre de fief perpétuel , à la seule charge d'envoyer chaque année à la cathédrale de Milan un cierge du poids de trois livres.
Dans la plupart des guerres précédentes, Soleure et Fribourg avaient été pour les Suisses des alliés aussi zélés que fidèles. Ils leur avaient donné
en particulier dans la guerre de Bourgogne , des preuves multipliées de leur dévouement et de leur valeur. Aussi Berne s'efforça-t-elle , après la paix , de faire admettre ces deux villes dans la confédération; mais les habitans de Schwytz, d'Uri et d'Underwald, s'y opposèrent vivement: ils craignaient que les villes qui leur étaient supérieures en civilisation et en lumières, et qui étaient sans cesse occupées à augmenter leur territoire et leur puissance , ne finissent par prendre la haute main , et diriger à leur gré et selon leur intérêt les affaires de la confédération. Ils répugnaient par un sentiment de jalousie et de défiance à voir augmenter dans la confédération le nombre des villes dominatrices. Les villes, de leur côté , avaient d'autres sujets d'ombrage contre les habitans des cantons démocratiques. Dès l'époque des désordres commis par la confrérie des extravagans , Zurich, Berne et Luceme, avaient formé une ligue entre eux et avec Soleure et Fribourg pour leur défense commune. Ces villes craignaient que les habitans des petits cantons ne formassent le projet d'appeler tous les Suisses à la liberté, d'exciter les sujets des villes à se soustraire à la domination de la bourgeoisie de ces villes, et d'introduire dans toute la confé-
dération le régime démocratique en vigueur chez eux. Les habitans des villes ne pouvaient goûter de pareils changemens. Ils avaient conquis ou acheté leurs sujets , et étaient décidés à ne point abandonner leurs droits. Un événement imprévu sembla justifier leurs défiances. Un vaillant guerrier lucernois , nommé Pierre Am-Stalden , vivait retiré à Escholtzmatt, village de la vallée d'Entlibouch : ses cousins , Henri Burgler, ancien landammann du Haut-Underwald , et Kuhnegger , beau-frère de ce dernier, venaient fréquemment lui rendre visite. Là, au sein de l'intimité et le verre à la main, les trois amis se plaisaient à parler de liberté. Am-Stalden avait à se plaindre du bailli de UEntlibouch et des magistrats de Lucerne. Ses parens du Haut-Underwald l'encouragèrent à saisir l'occasion de la fête de Saint-Léger, qui allait se célébrer à Lucerne , pour tenter un coup hardi dans le sein même de cette ville. Des gens du Haut-Underwald devaient venir assister à la fête et seconder le mouvement. L'avoyer et les membres du Conseil des Cent devaient être mis à mort ; les tours et les murs d'enceinte abattus; la ville de Lucerne changée en un beau village , et l'Entlibouch déclaré indépendant. Ce complot atroce fut heu-
reusement éventé par les Lucernois. Am-Slaldeu se trahit par des propos imprudens : on l'arrêta, il confessa son crime et fut condamné à perdre la tête.
Dans le temps où cet événement se passait à Lucerne , les représentans de toute la confédération étaient réunis en diète à Stantz, dans le Bas- Underwald. Des députés de Saint-Gall, d'Appenzell, de Fribourg et de Soleure assistaient à cette assemblée. Le partage du butin fait dans la guerre de Bourgogne , l'admission des deux villes de Fribourg et de Soleure dans la confédération , et d'autres sujets encore, excitèrent entre les membres de la diète la plus violente animosité. On s'accabla de récriminations réciproques. Les trois cantons forestiers proférèrent d'épouvantables menaces contre les villes ; Lucerne et les autres villes y répondirent dans des termes non moins haineux. Fribourg et Soleure , voulant écarter un sujet de discorde , retirèrent modestement leur demande , et le bruit se répandit dans toute la Suisse que les deux partis allaient prendre les armes , et que la confédération était à la veille de se dissoudre.
A l'ouïe de ces débats , le pasteur de Stantz, Henri Im-Grund, sincère ami de son pays, son-
géant avec effroi au sort qui menaçait la Suisse entière, prend le bâton de pèlerin et se rend en hâte dans la solitude du Ranftobel, pour annoncer cette alarmante nouvelle au pieux ermite Nicolas Lœwenbrugger : cet homme vénérable , connu également sous le nom de Nicolas de Flue, du nom du heu qu'habitait sa famille près de Saxelen, dans le Haut-Underwald », vivait depuis plusieurs années dan9 une retraite profonde, livré à la prière et à la contemplation des choses célestes. Sa piété lui avait attiré la vénération de tout le pays ; le peuple allait jusqu'à prétendre qu'il n'avait pris d'autre nourriture depuis nombre d'années que l'hostie qu'il recevait tous les mois en s'approchant de la Table- Sainte. 11 couchait dans une étroite cellule , sans autre lit que des planches dures ; une pierre lui servait d'oreiller. Sa femme , qui lui avait donné cinq (ils et cinq filles, habitait sur la montagne , au sein de l'héritage qu'il avait abandonné. Lui-même avait servi jadis dans la guerre de Thurgovie et s'y était signalé par son courage et son humanité.
' Flue, en allemand-suisse, signifie rocher. Ce mot forme la terminaison de plusieurs noms de lieux en Suisse. T.
A la nouvelle des dissensions qui divisent les confédérés, Nicolas de Flue quitte son ermitage, se rend à Stantz , et se présente dans la salle où la diète était assemblée. A l'apparition de ce vénérable vieillard , maigri par les austérités , mais dont les traits conservent encore la mâle énergie de la jeunesse, tous les députés d'un commun mouvement se lèvent de dessus leurs sièges. Il leur adresse la parole avec la dignité d'un envoyé céleste, et leur prêche la paix et la concorde au nom de Dieu qui leur a tant de fois donné la victoire à eux et à leurs pères. « Vous « êtes devenus forts , leur dit-il, par la puissance « de vos bras réunis. Voudriez-vous aujourd'hui « les désunir dans l'intérêt d'un vil butin? Gar- « dez que cette honteuse délibération ne par- « vienne à la connaissance des peuples qui vous « environnent. Vous, villes, renoncez à des al- « liances qui blessent les anciens confédérés. « Vous, habitans des campagnes, rappelez-vous « avec quelle valeur les guerriers de Soleure et « de Fribourg ont combattu à vos côtés : recevez -les dans votre alliance. Gardez -vous « toutefois, confédérés, de trop étendre l'en- « ceinte qui vous renferme. Ne prenez aucune « part aux querelles étrangères ; fuyez les dis-
« sensions. Que jamais Suisse n'ait à rougir d'ace voir trafiqué à prix d'argent de sa patrie ! »
Les paroles du pieux ermite ébranlèrent si vivement l'assemblée , et causèrent une si profonde émotion dans tous les cœurs , que dans l'espace d'une heure toutes les difficultés furent aplanies. Le même jour (c'était le samedi 22 juillet 1481 ), Fribourg et Soleure furent admis dans l'alliance perpétuelle des cantons. Un nouveau pacte conclu dans la même session , et qui fut nommé la Convention de S tantz , confirma tous les traités d'alliance antérieurs, ainsi que les dispositions contenues dans la convention de Sempach, et statua , sur la proposition du pieux Nicolas de Flue, que les conquêtes faites à la guerre seraient partagées à l'avenir entre les cantons , et le butin entre les guerriers qui auraient pris part à la victoire. Il fut aussi décidé que nul ne pourrait assembler les communes sans l'autorisation des magistrats, ni présenter des propositions dangereuses. Dans le cas ou une révolte viendrait à éclater dans un canton, tous les autres cantons étaient tenus de prêter mainforte au gouvernement menacé, et de lui aider à faire rentrer les mécontens dans le devoir.
Ces arrangement terminés, le vénérable er-
mite retourna dans sa solitude, et les députés se séparèrent. La joie fut universelle dans la Suisse. Partout, des Alpes jusqu'au Jura, le son de l'airain sacré se mêlait aux accens de l'allégresse publique , et annonçait l'heureux retour de la paix.
Malheureusement la pacification de Stantz ne ramena parmi les confédérés ni les antiques mœurs ni l'ancienne soumission aux lois : les magistrats des villes devinrent avides et arrggans ; la vénalité s'introduisit chez les fonctionnaires publics ; la grossièreté et la violence régnèrent dans les assemblées populaires; le bas peuple prit le goût de la débauche et du brigandage. Les lois n'étaient trop souvent qu'un filet que le riche déchirait, et où le pauvre seul demeurait enlacé. La justice, trop long-temps endormie, signalait son réveil par des actes sanglans de rigueur. Dans la seule année 1480, il y eut dans l'espace de trois mois, jusqu'à quinze cents brigands et assassins de condamnés à mort par les tribunaux suisses ; car il avait été statué dans une diète tenue à Bade que quiconque volerait, fût-ce la valeur d'une corde, serait pendu sans pitié. L'émigration pour le service militaire étranger continuait sans interruption :
on voyait des bandes de cent et jusqu'à mille jeunes gens, des musiciens à leur tête, traverser le Rhin ou passer les montagnes pour aller servir sous les étendards des rois, et en rapporter du butin ou recevoir la mort dans les combats. Au reste, les Suisses trouvaient dans leur voisinage même de nombreuses occasions de déployer leur ardeur belliqueuse. Dans le cours d'une seule année ( 1 487 ) , on vit éclater quatre guerres du côté de l'Italie : la première fut celle des Grisons contre Milan ; la seconde celle des Grisons et des Suisses contre Venise , dont Roverédo fut le principal théâtre ; la troisième celle des Yalaisans contre les Milanais; la quatrième, enfin , fut une expédition que les Bernois et d'autres peuples de la Suisse occidentale firent en faveur du duc de Savoie contre les Piémontais insurgés près de Saluées.
Le même esprit d'inquiétude qui cherchait au dehors un aliment dans la guerre, se manifestait au dedans par des troubles politiques et des séditions. Les nobles et les prêtres de Zurich nourrissaient depuis long-temps une haine mortelle pour le sage et vaillant Waldmann , bourgmestre de cette ville, coupable à leurs yeux du crime d'avoir voulu restreindre leur pouvoir.
Ils aigrissaient contre lui par leurs discours la bourgeoisie et la population des campagnes, le représentant comme un tyran qui ne connaissait d'autres lois que ses volontés , et foulait impudemment aux pieds les droits du peuple. Jean Waldmann, fils d'un simple cultivateur de Blikestorf, village du canton de Zoug, était venu s'établir à Zurich comme tanneur, s'y était élevé par ses talens supérieurs et sa bravoure militaire, s'était couvert de gloire dans les journées de Morat et de Nancy, et jouissait de la plus haute considération dans le sein de la confédération et dans les cours étrangères. Mais les confédérés lui reprochaient ses liaisons avec l'Autriche et avec Milan , et les Zuricois la partialité et la hauteur qu'il portait dans l'exercice de la magistrature. Peu inquiet des sentimens du peuple à son égard , il traitait sans ménagement quiconque osait l'accuser ou le contrarier. Frischhans Theilig de Lucerne , le vainqueur de Giornico, avait souvent blâmé sa partialité pour Milan , et s'était fait de lui un ennemi mortel; un jour qu'il était venu à Zurich pour y vendre de la toile, Waldmann le fit arrêter et décapiter sans autre forme de procès , malgré les instantes supplications des Lu-
cernoie qui le conjuraient d'épargner la vie de leur héros.
L'orgueil féroce de Watdmann souleva contre lui l'indignation universelle et hâta sa chute. On oublia ses grandes qualités pour ne plus voir en lui qu'un affreux tyran. Ses ennemis profitèrent pour le perdre d'un soulèvement qui venait d'éclater parmi les habitans des bords du lac de Zurich. Les communes de Meilen et de Herrliberg s'insurgèrent les premières, et entraînèrent par leur exemple plusieurs autres villages riverains qui se plaignaient comme eux de la dureté des lois et des vexations qu'on leur faisait essuyer. Ces paysans se présentèrent en armes devant les murs de la ville. « Souvenez-vous, « seigneurs, s'écrièrent-ils , qu'après la guerre « de Zurich, vous nous promites dans l'Eglise de <• l'Eau « de ne nous imposer aucune charge nou- « velle. »
Il survint sur ces entrefaites des commissaires fédéraux qui interposèrent leur médiation, et, décidèrent, aux termes d'un arrêté pris en dernier lieu par la diète, que les réclamations des communes seraient prises en considération, et
1 W nsserkarcke , ancienne église supprimée à la réformation, et convertie en bibliothèque publique. T.
que justice serait rendue à qui de droit. Mais Waldmann, croyant l'honneur de la ville de Zurich compromis par cette déclaration, la fit falsifier par le secrétaire du gouvernement, et rédiger dans des termes tels qu'il semblait que les paysans, ayant fait des plaintes mal fondées, et demandant humblement pardon de leurs torts, s'en remettaient pour le redressement de leurs griefs à ce qu'on voudrait bien décider dans la première occasion.
Quand le public fut instruit de la falsification de la sentence , un nouvel attroupement se dirigea contre Zurich. Dans la ville même l'effervescence fut telle que le bourgmestre n'osait plus sortir sans cuirasse , ni coucher ailleurs que dans le palais du conseil. Malheur aux chefs des Etats qui comptent pour leur défense sur d'autres armes que l'amour du peuple! Waldmann fut saisi dans le tumulte avec ses adhérens, conduit à la prison du Wellenberg, appliqué à la torture, et décapité le 6 avril 1489. Waldmann avait sans doute été coupable, mais la fureur de ses ennemis égala les crimes qu'on avait à lui reprocher.
Le joui» même de sa mort, les magistrats de Zurich et leurs ressortissans comparurent de-
vant une commission judiciaire fédérale , et plaidèrent respectivement leur cause. Les commissaires parvinrent à réconcilier les deux parties. Us publièrent un édit de pacification perpétuelle, par lequel il était enjoint aux habitons de la campagne de se soumettre en loyaux et fidèles sujets au bourgmestre et aux conseils de la ville de Zurich. En échange, cet édit leur assurait entre autres droits importans celui d'aller vendre leurs denrées partout où bon leur semblerait, de s'établir partout où il leur conviendrait, d'exercer des métiers dans leurs villages, de cultiver la vigne et d'exploiter leurs terres de la manière qu'ils jugeraient à propos, et de se nommer euxmêmes des sous-baillis dans leurs communes.
Dans le cas où ces communes des bords du lac auraient à se plaindre de quelque acte d'oppression de la part de la ville, deux ou trois paroisses devaient s'assembler pour conférer de leurs griefs, et dix ou vingt députés de chaque paroisse devaient porter leurs réclamations devant une commission fédérale, déléguée à Zurich pour leur faire rendre justice. Cet édit, qu'on appela la sentence de Waldmann , fut signé le 9 mai 1489 par les commissaires, et placé sous la garantie des sept cantons arbitres.