‹ Histoire de la Table, curiosités gastronomiques de tous les temps, etcChapitre 16 sur 39 · DE L’ÉMINENTE DIGNITÉ DES PAUVRES DANS L’ÉGLISE · texte numérisé non relu

DE L’ÉMINENTE DIGNITÉ DES PAUVRES DANS L’ÉGLISE

Quand Sénèque s’avisa de recommander le malheureux comme une chose sacrée, res sacra miser , sa voix ne trouva point d’écho. Virgile avait donné le dernier mot du paganisme sur la pauvreté, en la qualifiant de honteuse : turpis egestas.

De toutes les révolutions opérées par le Christianisme, Pune des plus admirables et des plus singulières, celle qui excitait le plus Pétonuement et la jalousie de l’empereur Julien, c’est le nouvel état des pauvres, que Bossuet a si nettement et si éloquemment défini et glorifié dans son Sermon sur l’éminente dignité des pauvres dans l’Église .

En élargissant le cercle des devoirs, le Christianisme n’a pas méconnu les droits; il les a définis, fixés et limités. Les pouvoirs du maitre, du père, de l’époux, ont connu leur origine et leur fin. Toute propriété a été respectée ; toute acquisition illégale, déloyale, immorale, a dû retourner ou au fisc ou aux personnes lésées, ou être distribuée aux pauvres.

Aussi le détachement le plus absolu a-t-il pu se concilier avec l’usage déboutés les dignités et des plus grandes richesses. Tertullien ne croyait pas que les dominateurs du monde pussent même devenir chrétiens, et voilà que l’Église compte au nombre de ses Saints les empereurs Charlemagne et Henri 11 ; Étienne et Ladislas, rois de Hongrie; Éric, roi de Suède; Canut IV, -roi de Danemark ; Olaüs, roi de Norwége; Ferdinand III, roi d’Espagne; Louis IX, roi de France; Herménigilde, roi des Wisigoths ; Élesban, roi d’Éthiopie ; Sigismond et Gontran, rois de Bourgogne; Édouard II, Edmond, Ethelbert, Richard, AYistan, Lucius, Edwin, Oswald, Sebbi, Oswein, rois en Angleterre; Judicaël, roi de Domnonée en Bretagne; Sigebert et Dagobert II, rois d’Austrasie; AVenceslas I, duc de Bohème; Léopold d’Autriche, fils de Léopold dit le Bel, cinquième marquis d’Autriche ; Humbert III, duc de Savoie, et le Bienheureux Amédée VIII, troisième duc de Savoie. Il y a beaucoup plus d’impératrices et de reines qui ont mérité les honneurs de la canonisation. Quant aux princes et aux princesses, la liste en serait infinie. Lorsqu’on jette un coup d’œil sur la Vie des Saints , on est étonné de voir que le plus grand nombre provient des premières classes de la société.

Il y a des conditions qui n’ont point fourni leur contingent. Aussi la plupart des corporations ont-elles pour patrons des personnages qui sont tout à fait étrangers aux arts et métiers. Et cette remarque est même applicable au clergé, soit séculier, soit régulier. Dans les couvents, les fondateurs, les réformateurs et les plus scrupuleux observateurs de la règle appartiennent généralement aux familles nobles, riches ou aisées plutôt qu’au tiers état. Le tableau des saints pontifes l’emporte tellement sur celui des saints prêtres que la disproportion est presque comique. L’auréole brille sur la tète de soixantedix papes et les curés de campagne ne l’ont guère obtenue que de la bienveillante imagination de Balzac.

La résignation serait-elle plus difficile que le détache-

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ment? La satiété suit de près la jouissance, mais la privation engendre et entretient le feu perpétuel du désir. Le monde a été tellement retourné qu’au point de vue religieux le nombre des mauvais pauvres parait dépasser celui des mauvais riches. 11 est certain que dans une classification de saints par conditions, le petit nombre des élus serait représenté par les domestiques et* les indigents, les deux catégories de la société moderne pour lesquelles le Christianisme a été le plus utile et le plus prodigue.

Le Christianisme obtint plus que le détachement des richesses : il fit de la pauvreté l'un des vœux de religion. Et cette pauvreté volontaire eut pour objet de soulager la pauvreté involontaire. Sainte Fabiola fut la première personne qui établit un hôpital à Home. L’exemple une fois donné, les hôpitaux se multiplièrent dans tous les endroits où la religion se propagea. Des ordres se fondèrent, et leur unique ambition était de soigner les malades et de soulager toutes les plaies de la misère. Il n’y a pas un besoin de l'humanité auquel il ne fut pourvu avec grandeur et délicatesse. On dirait que le riche ne vit que pour remplacer le pauvre.

Aumônes, asiles, hôpitaux, les pauvres obtiennent tout. Quand il n’y a rien à donner, l’Église sait faire le sacrifice de tous les objets les plus respectables. Dans sa jeunesse, saint Grégoire le Grand, se trouvant dans l’impossibilité de faire l’aumône à un pauvre, lui céda généreusement l’écuelle d’argent dans laquelle sa mère lui envoyait des légumes au monastère où il demeurait. Pour racheter un captif, saint Césaire, archevêque d’Arles, laissa vendre son aube du jour de Pâques et la chape dont il se servait aux processions. Saint Ambroise vendit ses vases sacrés pour le même motif. Dans des moments dè disette, saint Landry, évêque de Paris, et saint Cyrille, patriarche de Jérusalem, n’hésitèrent pas à vendre les vases sacrés de leur église. Saint Odilon crut ne pas devoir réserver, dans une vente du même

genre, la couronne impériale de l’empereur Henri II. Saint Hugues, évêque de Grenoble, se défit aussi volontiers de sou anneau pastoral que de son calice d’or. Saint François de Sales donna une fois toute l’argenterie de sa chapelle ; son anneau pastoral était presque toujours en gage. Saint Exupère, évêque de Toulouse, se dépouilla si bien de tout ce qu’il y avait d’or et d’argent dans sa cathédrale, qu’il ne lui resta plus qu’un panier d’osier pour mettre l’hostie. Jeune étudiant à Paleneia, saint Dominique n’hésita pas un instant à vendre, pendant une famine, ses vêtements et ses livres annotés de sa main.

Les attentions les plus délicates répondaient à la grandeur des sacrifices. Le Jeudi-Saint, sainte Élisabeth, reine de Portugal* lavait et baisait les pieds à treize pauvres femmes ; tous les vendredis de carême, elle s’imposait le même devoir envers treize pauvres.

Tous les samedis, l’impératrice sainte Mathilde préparait des bains aux pauvres. Tous les jeudis, sainte Brigitte et saint André Corsini, évêque de Fiésole, lavaient les pieds aux pauvres. Tous les samedis, saint Louis en réunissait une troupe dans un lieu secret, pour leur lavér, essuyer et baiser humblement les pieds. Aux grandes fêtes de Notre-Seigneur, à celles des Apôtres et tous les jours de carême, saint Fiilcan, évêque de Lodève, lavait les pieds à douze pauvres.

Tous les jours, le cardinal saint Pierre Damien lavait les pieds à douze pauvres, qu’il choisissait sur la multitude de ceux qu’il secourait. Tous les jours aussi, saint Gérard, abbé, lavait les pieds à trois pauvres seulement; mais il les essuyait et les baisait avec dévotion et humilité. Saint Grégoire X ne passait pas de jour sans laver les pieds à plusieurs pauvres. De même saint Anschaire, archevêque de Hambourg. Saint Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, commençait sa journée par le lavement des pieds de treize pauvres.

<c Saint Grégoire le Grand ajouta sept diaconies aux sept anciennes, dit Mgr Gerbet dans son admirable Esquisse de Rome chrétienne . Les édifices appelés diaeonies se composaient d'une église et d’une maison. L’église avait un portique sous lequel les indigents se rassemblaient pour participer à la distribution Ses secours. Les portiques des diaconies étaient les forum de la charité. » Les confréries de charité entraient dans tous les détails qui échappaient, soit aux maisons, soit aux œuvres instituées pour la masse des pauvres.

La charité individuelle offre sans cesse des merveilles sans nombre.

Avant de renoncer au monde, saint François d’Àssise assistait les pauvres, les soulageait,, les nettoyait, les déchaussait et les couchait ; il leur donnait jusqu’à ses habits. Saint Liguori resta quelque temps les jambes nues, parce qu’il abandonna à un pauvre Tunique culotte qu’il possédait.

Le bienheureux Amédée VIII portait continuellement une bourse pleine de pièces d'argent, afin de faire lui— même l’aumône à tous ceux qui s’adresseraient à lui.

Saint Thomas de Villeneuve, archevêque de Valence, avait une liste de tous les pauvres honteux, afin de les soulager et de les visiter.

Saint Grégoire le Grand avait écrit sur un registre les noms des pauvres de Rome, de ses faubourgs et des lieux voisins, et il leur faisait l’aumône à tous, selon leur qualité et leur nécessité.

A peine intronise sur la chaire de saint Pierre, saint Pie V se ht apporter le tableau de tous les pauvres de

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