HISTOIIWC DE LA T A HL K
Rome, afin de leur faire régulièrement la charité, 1111e fois par semaine.
Aussi j comme on reçoit ces pauvres recherchés avec tant de zèle ! Dans la première Épitre de saint Pierre, on lit : « Exercez entre vous l’hospitalité sans murmure. » Saint Paul est plus explicite quand il écrit aux Hébreux : «Ne négligez pas l’hospitalité : car, par elle, quelquesuns ont reçu des anges sans les connaître. » Dans une homélie, saint Jean Chrysostome commente ainsi ces conseils : « Il faut recevoir les étrangers avec empressement, avec joie et libéralité. Ayez dans votre maison une chambre pour recevoir Jésus-Christ quand il viendra. Dites : « Voici la petite chambre que je réserve à mon divin Maître; il ne la méprisera pas, quelque pauvre qu’elle soit. » Oui, Jésus est dans la rue sous la figure d’un étranger qui arrive. Il est nuit; il demande un logement, un misérable abri : ne le lui refusez pas, gardez-vous d’ètre cruel et inhumain.))
Saint Wollfgand, évêque de Ratisbonne, regardait les pauvres comme ses maîtres et ses frères, et voulait qu’ils fussent traités en cette qualité. Charlemagne donnait aussi le titre de maîtres aux pauvres qu’il admettait dans son palais. Saint Jean, surnommé l’Aumônier à cause de ses immenses charités, appelait les pauvres ses seigneurs, malgré sa dignité de patriarche de Jérusalem. Saint Nicolas de Tolentino baisait les pieds et les mains de ceux qui venaient demander l’aumône à la porte de son couvent. A Jérusalem, saint Jérôme allait visiter les pèlerins à l’hôpital ; il les servait à table et leur lavait les pieds, non-seulement à eux, mais aussi à leurs chameaux. L’impératrice Jeanne d’Albert de Bavière, femme de l’empereur Wenceslas, servait aussi et soignait les pauvres de ses propres mains. Sainte Elisabeth, reine de Portugal, se rendait à l’hôpital pour soigner les pauvres ; elle faisait leur lit, leur préparait les viandes à la cuisine et remplissait les emplois les plus vils. Sainte Iladegonde n’était pas moins assidue
dans les hôpitaux ; elle y pansait les plaies et nettoyait les ordures ; elle ne trouvait pas de plus noble occupation que de passer son temps au milieu des haillons et des maladies.
Le nombre des pauvres augmentait la charité, au lieu de la fatiguer et de l'éteindre, de sorte que les ressources suffisaient presque toujours aux besoins. Pendant une famine, Raban Maur, archevêque de Mayence, suffit aux besoins de trois cents pauvres. A Antioche, saint Jean Chrysostome nourrissait trois mille pauvres avec son patrimoine, qui n’était pas considérable. Saint Jean l'Aumônier faisait tous les jours l’aumône à cinq cents pauvres. Les trois mois qui précèdent la moisson et qui sont affreux pour ce pays, saint Pierre, archevêque de Tarantaise , tenait table ouverte pour tous ceux qui se présentaient, et iL leur faisait distribuer chaque jour un pain et du potage. Tous les mercredis et vendredis de Tannée, Dom Barthélemy des Martyrs, archevêque de Brague, accordait un secours d’argent à plus de mille indigents, qui attendaient à la porte de son palais. Pendant une famine, qui dura sept ans, on sonnait tous les jours une cloche au moment de son dîner : à cette heure il y avait ou de la monnaie, ou pain, viande et potage, pour tous ceux qui venaient demander. Saint Thomas de Villeneuve recevait habituellement quatre ou cinq cents pauvres, auxquels il offrait à manger dans son palais.
Les jours de deuil, comme les jours de fêtes, on ne comptait plus avec les pauvres qu’on traitait. Après la mort de sa femtne, nommée Pauline, laquelle était tille de sainte Paule, Pammachius, ami de saint Paulin, donna, dans la basilique vaticane, un repas à tous les pauvres de Rome. Le jour de son installation comme archevêque de Rouen, saint Ansbert prit à cœur de réunir dans un banquet tous les assistants, les riches comme les pauvres ; il ordonna de dresser deux tables : il fit asseoir à Tune tous les nobles, chacun selon son
rang; mais il se plaça à la table des pauvres. Quand il transféra les reliques de saint Ouen à l’abbaye de Saint- Pierre, laquelle a depuis conservé le nom de ce pontife, il eut la même idée et l’exécuta, avec cette différence que cette fois il servit les pauvres de ses propres mains.
Une fois que la table des pauvres fut imaginée, il y eut bien des maisons où elle fut servie régulièrement tous les jours, ou du moins très-fréquemment.
Aux fêtes de Notre-Seigneur, à celles des Apôtres et pendant tout le Carême, saint Fulcan, évêque de Lodève, servait lui-même à table les douze pauvres dont il avait lavé les pieds.
A peine saint Pierre Damien eut-il quelque chose, qu’il se plut à traiter les pauvres ; évêque et cardinal, il faisait dresser des tables pour donner à manger aux indigents qui se présentaient.
Saint Taraise, patriarche de Constantinople, aimait traiter les pauvres.
A Rome, on vénère encore dans l’Église Sainte-Praxède la table sur laquelle le cardinal-archevêque de Milan, saint Charles-Borromée, servait les pauvres.
11 arrivait très-souvent au bienheureux Amédée d’en traiter une multitude, et à saint Stanislas, évêque de Cracovie, d’en servir à table.
Saint Julien, évêque de Cuença, et saint Léon IX, lorsqu’il était évêque de Toul, avaient coutume de donner tous les jours à dîner à plusieurs pauvres. De même, tous les jours aussi, sainte Brigitte en nourrissait douze, et saint Louis, évêque, vingt-cinq.
Saint Udalric, évêque d’Augsbourg, avait la même • coutume pour un grand nombre de pauvres, de malades, d’estropiés, et il ne mangeait point qu’ils ne fussent servis. lien était de même de saint Anselme, archevêque de Hambourg.
Évêque de Noyon, saint Éloi avait un endroit particulier pour recevoir les pauvres par troupes, et leur donner à boire et à manger.
Saint Yves avait une table ouverte pour eux; il recevait aussi bien ceux qui prévenaient que ceux qui acceptaient son invitation.
Saint Gérauld, comte d’Aurillac, avait toujours à côté de sa table une autre table réservée aux pauvres. Eupliémien, père de saint Alexis, dressait tous les jours trois tables pour les veuves, les orphelins, les malades et les pauvres.
Sainte Élisabeth, reine de Portugal, se plaisait à donner à manger à des enfants et à des religieuses.
Sainte Marguerite, reine d’Écosse, ne se mettait jamais à table sans avoir fait manger neuf petits orphelins et vingt-quatre grands pauvres; souvent, avec l'agrément du roi, elle en faisait venir trois cents, qu'ils servaient tous deux avant leur propre repas.
Sainte Isabelle, sœur de saint Louis, faisait tous les jours entrer quantité de pauvres dans sa chambre avant son dîner, et les servait à table, après leur avoir fait l'aumône.
Dans sa jeunesse, sainte Radegonde assemblait et traitait souvent, après les avoir nettoyés et lavés, des compagnies de petits mendiants ; plus tard, lorsqu’elle eût renoncé au monde, elle prit à cœur d'avoir tous les jours, pour les pauvres, une table ouverte, dont elle ne manquait pas de faire les honneurs, excepté le dimanche, où ses occupations la forçaient de se faire remplacer par des religieuses.
L’impératrice sainte Mathilde regardait les pauvres comme ses enfants, et leur donnait à manger deux fois par jour.
Saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, servait trois fois par jour la table des pauvres : aux deux premiers repas il en recevait treize, et au dernier une centaine. 11 servait lui-mème le déjeuner; ses aumôniers le remplaçaient au dîner et au souper.
Ordinairement, saint Louis donnait à dîner et à souper dans son palais à cent vingt pauvres ; aux vigiles
HISTOIRE DE LA TAREE
et aux jours de fêtes, il grossissait ce nombre jusqu’à deux cents, les servant lui-même fort souvent, avant de se mettre à table.
Charlemagne ne passait pas de jour sans avoir, près de sa table, des tables plus basses, où l’on servait à manger à une multitude de pauvres.
La charité, qui créa la table des pauvres, fut assez ingénieuse et assez puissante pour leur trouver place à côté du maitre, et les mettre sur le même pied que les convives les plus considérables.
« Saint Grégoire le Grand donnait chaque jour, dit Mgr Gerbet, un repas à douze pauvres dans son couvent de Cœlius. La table consacrée à ce repas évangélique se voit encore dans la partie du monastère qui garde le nom de Triclinium , ou salle à manger des pauvres. Lorsque saint Grégoire eut été promu à la Papauté, il régla que le palais pontifical aurait une salle du même genre. Cet usage, interrompu je ne sais à quelle époque, avait été rétabli par Léon XII. » Heureusement la Chronologie seplennaire de Palma-Cayet nous fournit, eu 1600 sur Clément VIII, quelques lignes qui interrompent la prescription ici regrettée : « Il avoit un ordinaire, et l’a toujours entretenu, de servir les pauvres ; et par exprès on lui en présentoit toujours avant que de s’asseoir à table un certain nombre, auxquels il bailloit à laver, et puis iceux ayant mangé, il leur présentoit à boire pour la première fois, et après cela il s’asseoit. » Quant à saint Grégoire, il avait l’habitude de faire manger quelques mendiants à table à côté de lui; un jour il voulut eu avoir une
douzaine. Outre cet ordinaire, il envoyait tous les jours quelque plat de sa table à des malades ou à des pauvres honteux. Il lui arriva une fois de présenter l’aiguière et le bassin à un pèlerin pour le lavement avant le repas.
Suivant la tradition, Dieu récompensa et glorifia la charité de l’illustre pontife en envoyant un ange se mêler, sous la ligure d’un jeune homme, aux douze pauvres habituellement traités à la même table.
C’est pour consacrer ce miracle que s’élève toujours à treize le nombre des prêtres, de différentes natiops, auxquels le Souverain -Pontife a l’habitude, le Jeudi-Saint, de laver les pieds, puis de servir lui-même à table un festin où les fleurs les plus odoriférantes et les plus belles et les pièces d’orfèverie les plus riches du Vatican sont employées à rappeler la magnificence de la Cène.
Romain Lecapène, empereur de Constantinople, faisait tous les jours manger à sa table trois pauvres, auxquels il distribuait une aumône.
Saint Jean de Rentin, ayant rencontré un pauvre étendu sur la neige, presque nu et mourant, lui donna ses habits et l’emmena manger avec lui. En mémoire de ce trait de charité, chaque professeur de Varsovie était autrefois obligé, une fois par an, de faire diner un pauvre avec lui.
Saint Gérard, évêque de Toul, cherchait les pauvres et les conduisait dans son palais pour les faire asseoir à table.
Saint Wollfgand ne mangeait presque jamais sans en avoir quelques-uns à ses côtés ; il choisissait les plus malheureux de ceux qui se trouvaient à la porte de son palais. Il en était de même du bienheureux Jean de Montmirel, de Raban Maur, archevêque de Mayence, de saint Thomas de Cantorbéry, de sainte Hedwig et de sainte Élisabeth de Hongrie.
Sa nt Pierre, archevêque de Tarentaise, avait une
HISTOIRE DE LA TARLE
table qui servait plus aux pauvres qu’à lui ; et, comme il les faisait servir les premiers sans vouloir qu’on éconduisît personne, il lui arrivait souvent de n’avoir plus rien pour lui.
Saint Louis ne prenait point de repas qu'il n’eût à ses côtés trois pauvres vieillards ou estropiés.
Chaque jour saint Éloi, évêque de Noyon, admettait à sa propre table douze pauvres ; on en voyait treize à celle de saint Godefroy, évêque d’Amiens; on en comptait tantôt trente, tantôt quarante et jusqu’à soixante à celle de saint Laurent, archevêque de Dublin.
Les voyages ne changeaient rien aux habitudes.
Dans ses pèlerinages, sainte Brigitte mangeait avec les pauvres. Dans son exil, saint Thomas de Cantorbéry voulut toujours en avoir à sa table. En quelque lieu quelle allât, sainte Hedwig était accompagnée de treize pauvres infirmes, qu’elle nourrissait ; elle les faisait conduire sur des chariots, et son premier soin, dès qu’elle descendait dans une maison, était de se préoccuper de leurs fatigues et de leurs besoins, et de leur servir les viandes les plus délicates qu’on lui avait préparées, ne réservant pour elle que des légumes. Dans ses voyages, saint Éloi envoyait chercher des pauvres malades et des pèlerins pour partager son repas; il allait souvent au-devant d’eux, pour les recevoir et leur témoigner plus d’amitié ; si les malades ne pouvaient pas marcher, il les faisait apporter et soignait leurs plaies ; comme il ne vivait que de pain et d’eau, il leur distribuait le vin et les viandes qu’on servait.
On ne lésinait pas avec les pauvres qu’on recherchait avec tant de zèle et qu’on accueillait avec tant d’égards. Saint Éloi traita toujours les pauvres splendidement, leur donnant et bon vin et des viandes excellentes. Saint Taraise, patriarche de Constantinople, en Usait de même. Saint Louis offrait à ses pauvres vin, pain, viande ou poisson de bonne qualité ; quant à ceux qu’il admettait à sa propre table, il 11e manquait jamais de leur pré-
senter ce qu’il y avait de meilleur. Sainte Radegonde soignait son potage et assaisonnait habilement ses viandes pour les pauvres. Sainte Marguerite, reine d’Écosse, les régalait des viandes les plus délicates, et sainte Mathilde, impératrice, des mets les plus recherchés. Frère Nicolas Sage leur préparait à manger, comme s’il eût eu des princes à satisfaire. La Vénérable Louise de Marillac, veuve Legras, établit pour eux et à leur profit une fabrique de gelées. Quand Madame de Maintenon descendait dans leurs cabanes, c’était pour les mettre à même de faire un repas copieux qui suspendit leurs maux. Les fêtes de la Vierge, le bienheureux Pierre Glaver, apôtre des nègres, donnait aux pauvres un festin auquel il prenait part, et, pendant tout le temps que durait le repas, il faisait faire de la musique.
L’amour-propre des pauvres n’était pas moins ménagé que n’était satisfait leur appétit.
Ce n’était qu’après avoir fait manger ou servi euxmèmes les pauvres, que se mettaient à table saint Grégoire le Grand, Clément VJ1I, le roi saint Louis, saint Udalric, sainte Hedwig, sainte Marguerite, saint Pierre archevêque, sainte Isabelle, Raban Maur.
Avant de faire asseoir les pauvres à table, saint Stanislas leur lavait les pieds, et sainte Hedwig, les mains comme les pieds. Mais c’était un soin quotidien pour saint Léon IX, lorsqu’il était évêque de Toul, saint Uldaric, saint Gérard, saint Jérôme, sainte Marguerite, saint Godefroy. Pour saint Éloi, il lavait tout, mains, pieds, visage, quelque sales et crasseux qu’ils fussent.
Saint Gérault, saint Stanislas, saint Ansbert, saint
Louis, ne servaient eux-mêmes les pauvres à table que quelquefois. Mais saint Léon IX, saint Pierre Damien, saint Thomas de Cantorbéry, sainte Brigitte, saint Ëloi, sainte Isabelle, sainte Radegonde , saint Taraise, saint Godefroy, saint Jérome, le faisaient toujours.
Cardinal et évêque d’Ostie, saint Pierre Damien n’avait pour plat habituel que le bassin dans lequel il lavait tous les jours les pieds aux pauvres. Sainte Élisabeth de Hongrie faisait manger les pauvres dans sa propre assiette, et sainte Hedwig ne buvait qu’après que le plus malade et le plus dégoûtant de ses convives s’était servi de sa coupe.
Le bienheureux Jean de Montmirel se servait à sa table des mets d‘un hôpital. Saint Éloi mangeait quelquefois le reste de ses pauvres. Saint Louis regardait aussi comme un honneur de se rassasier de la desserte des plats qu’il avait offerts à ses commensaux malades ou estropiés. Saint Anscliaire n’avait d’autre ordinaire que le reste de ses pauvres. Sainte Hedwig achetait le pain que les religieuses donnaient aux pauvres, et elle ne le portait à sa bouche qu’après l’avoir baisé comme le mets le plus délicieux de sa table.
Saint Grégoire le Grand servait les pauvres sur une table de marbre : c’est celle dont il a été parlé plus haut.
Saint Éloi faisait asseoir les pauvres sur des sièges honorables.
Pendant que les pauvres mangeaient chez lui, saint Éloi s’asseyait quelquefois sur un petit banc au bout de la table ; le plus souvent il se tenait debout, comme devant ses seigneurs et maîtres. Saint Louis, évêque de Toulouse, et sainte Hedwig se mettaient à genoux pour les servir. Sainte Marguerite, reine d’Ecosse, et son époux Malcom servaient dans cette posture jusqu’à trois cents pauvres.
Sainte Hedwig baisait l’endroit où s’étaient assis les pauvres qu’elle avait reçus. Le bienheureux Jean de
Montmirel leur donnait souvent son lit, et il s’endormait à côté d’eux, sur le plancher.
Ce courant de charité était si fort, qu’il entraîna toute la société. 11 n’était guère possible d’admettre les pauvres à toutes les tables; on trouva le moyen de les intéresser, pour ainsi dire, à tous les festins : ils y furent représentés par les pots à aumône. « C’étaient des vases placés sur la table, dit M. Jérôme Pichon, ou sur un dressoir, et dans lesquels on faisait remettre une portion des mets qu'on avait devant soi, pour être ensuite donnée aux pauvres. C’était la même pensée, éminemment charitable et chrétienne, qui faisait donner aux pauvres la première part du gâteau des Rois, dite pour ce motif la part de Dieu. Les pots à aumône étaient de grande dimension : car on • en voit un, en argent, de douze marcs deux onces et demie, prisé quarante francs d’or, dans le compte de la reine Jeanne d’Evreux, en 1372; et un aussi d’argent, du poids de onze marcs, et prisé soixante livres parisis, dans l’inventaire de Richard Pique, archevêque de Reims, mort en 1389. On voit encore dans ce même document une grande escuelle à aumosne , et enfin un dressoir pour mettre la corbeille à Vaumosne. » Le vase était souvent en vermeil et désigné sous le nom de nef.
Dans toutes les cours, dans toutes les grandes maisons il y avait un aumônier, dont le titre indique suffisamment les fonctions. C’est une des places les plus anciennes. « De toutes les charges de cour qui existaient en Europe aux sixième et septième siècles, dit Mgr Gerbet, celle d’aumônier apostolique et celle de gardien de la bibliothèque pontificale sont, je crois, les seules qui soient restées debout jusqu’à présent, avec leur titre et leurs fonctions primitives. C’est une gloire de l’Église Romaine que, parmi les fonctions établies pour le service des palais dans le monde chrétien, il n’y ait rien de plus ancien et de plus stable que les deux titres qui représentent la charité et la science. )> Olivier
de la Marche nous apprend qu’à la table de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, l’amônier devait dire le Bénédicité et les Grâces et lever devant le prince la nef où était Y aumône.
Dans son Introduction à la vie dévote , saint François de Sales a dit avec raison : « B end ez- vous donc servante des pauvres, soyez leur cuisinière, et à vos propres dépens ; ce service est plus triomphant qu’une royauté. Je ne puis assez admirer l’ardeur avec laquelle cet avis fut pratiqué par saint Louis, T un des grands rois que le soleil ait vus; mais je dis grand en toute sorte de grandeur. »
Saint Vincent de Paul allait paraître et laisser à l’Église la Sœur de Charité. Il y a actuellement quinze mille Sœurs qui répondent, par toute la terre, au vœu de saint François de Sales, et justifient l’institution de saint Vincent de Paul.
Ce culte du pauvre a été tellement répandu, qu’on en trouve des traits jusque dans les sectes qui ont le plus affligé l’Église.
Les musulmans les plus rigides avaient blâmé Sultan Mohammed-Khan, vulgairement appelé Mahomet P r , d avoir violé le premier les lois somptuaires établies par Mahomet, en se servant de vaisselle d’argent. Ses successeurs, jusqu’au sultan Baiezed II, n’osèrent pas, dans l’espace de soixante ans, imiter son exemple. Pour suivre son penchant pour les arts et céder aux conseils de ses favoris, il avait fait faire un magnifique service de table en or et en argent. Pour se faire pardonner cette innovation et ce luxe, il 11e vit pas d s autre moyen que de l’employer au soulagement de l’indigence. Il nourrit dans son palais, pendant trois jours, un grand nombre de pauvres, que l’on servit dans cette belle vaisselle; une fois cet essai connu, les langues les plus méchantes se turent.
Le culte de la pauvreté était devenu si général qu’il fit donner le nom à' aumônier e à la bourse qui était le
complément de la toilette pour les deux sexes. Il n’étonnait même plus les païens. Ainsi un prince saxon ne fut point surpris de trouver une table des pauvres dans la salle à manger de Charlemagne ; il fut presque scandalisé de la distinction des tables des courtisans et de celle des pauvres. Aussi ne put-il s’empêcher de faire cette représentation à l’empereur : « Comment pouvezvous ainsi traiter les pauvres, vous Chrétiens, qui croyez que votre Christ est dans le pauvre et que tout ce qu’on lui offre c’est à Dieu que vous le donnez ? »
Ce dévouement des Sœurs de Charité, ces fonctions d’Aumônier, cette portion du pauvre, cette table du pauvre, cette place du pauvre à toutes les tables, ce zèle des personnages les plus augustes à traiter le pauvre comme aucun potentat ne le fut jamais, ce culte du pauvre : voilà des spectacles qui terrasseraient d’admiration l’imagination d’un Aristote ou d’un Platon.
Le Christianisme aété assez puissant pour régénérer et agrandir le cœur humain et lui inspirer des abnégations qui étonnent même ses enfants les plus dévots et les plus éclairés.
11 s’agit maintenant de braver la nature humaine en mettant la charité non pas seulement en face de la décrépitude et des haillons, mains devant ce qu’il y a de plus infect et de plus dégoûtant, et même aux prises avec la contagion.
Sainte Fabiola fut la fordatrice du premier hôpital : elle soignait elle-même les malades et leur donnait à manger; elle lavait les plaies les plus dégoûtantes : rien ne la rebutait.
Gales, teignes, plaies, rien n’était capable d’éloigner sainte Radegonde des malades. Elle les peignait, les pansait, renouvelait leurs habits, leur donnait à laver, puis les faisait asseoir à sa table : elle les servait debout à jeun et leur otfrait trois plats qu’elle apportait elle-même et dont elle découpait les morceaux; elle versait aussi à boire. Elle ne manquait pas de donner à manger avec une cuiller aux aveugles et aux malades que leurs infirmités mettaient hors d’état de se servir eux-mêmes. Elle consacrait le jeudi et le samedi à ces réceptions.
Le bienheureux Pierre Claver réserva tout son zèle ])our les lépreux les plus horribles. Ceux qui n’avaient plus de bras, il les faisait manger ; en voyait-il qui étaient dégoûtés, pour les encourager à prendre de la nourriture, il enlevait un morceau de leur plat et le dégustait devant eux. Souvent il leur sacrifiait sa propre portion et se contentait de leurs restes ou de leurs rebuts.
Saint Édouard, roi d’Angleterre, lava les pieds à une femme dont la gorge était rongée d’écrouelles. La fille de sainte Marguerite, Mathilde, épouse de Henri 1 er , roi d’Angleterre, fut surprise lavant et baisant les pieds des lépreux.
Avant d’être évêque de Toulouse, saint Louis fit un jour assembler tous les lépreux de Barcelone pour leur laver les pieds et leur servir à manger. Il s’appliqua à laver et servir celui dont la lèpre paraissait la plus horrible.
Un Jeudi Saint, sainte Élisabeth de Hongrie rassembla un grand nombre de lépreux, leur lava les pieds et les mains, se prosterna devant eux et baisa humblement leurs plaies et leurs ulcères.
Tous les Jeudis Saints, sainte Hedwig lavait les pieds aux lépreux.
Tous les Jeudis-Saints saint André de Corsini, évêque de Fiésole, lavait les pieds à tous les pauvres, qu’ils fussent sains ou couverts d’ulcères.
HISTOIRE DE LA TAlILE
Le vénérable César de Bus s’approchait exprès des . malades les plus infects, et demeurait des heures près de leur lit, aün de mortifier son odorat.
Sainte Gudule embrassa un enfant couvert de plaies et d’ulcères, saint Odilon un lépreux, saint Séveriu un lépreux extrêmement difforme, et saint Martin de Tours un autre encore plus difforme qui faisait horreur, et cela devant tout le monde. Sainte Odile ne put réprimer un mouvement de répulsion en face d’un lépreux dont l’aspect, les cris, l’odeur étaient horribles ; elle le serra dans ses bras en pleurant.
Saint Jean Colombino, ayant apperçu un lépreux' tout couvert de plaies, le prit lui-même et le porta à son hôtel, malgré la puanteur, l’horreur de ses plaies et le pus qui en coulait. Il le lava, le pansa et baisa tendrement ses plaies.
Sainte Elisabeth, reine de Portugal, se trouva une fois en présence d’une femme qui avait au pied un ulcère dont la puanteur était insupportable ; elle s’empara immédiatement de ce pied, lava, essuya et pansa t'ulcère, puis le baisa.
Un jour qu’il était à l’abbaye de Royaumont, saint Louis apprit qu’un religieux était tellement couvert do lèpre qu’il en avait les yeux, le nez et les lèvres déjà tout consumés, de sorte qu’on 11 e voyait presque plus en lui aucune forme de visage. Il voulut le voir et se ht conduire à sa cellule, qui était séparée de celles des autres frères. 11 le trouva à table, mangeant avec beaucoup de peine le pauvre diner qu’on lui avait apprêté. Il se mit incontinent devant lui, et prenant de ses propres mains les morceaux qui étaient dans le plat, il les porta à la bouche. 11 se lit apporter les mets qu’on lui avait fait cuire pour son propre repas et les lui servit. 11 ne le quitta qu’après l’avoir embrassé affectueusement.
L’impératrice sainte Mathilde appliquait ses mains sur les ulcères et les plaies des malades, et pansait volontiers les maux les plus infects et les plus dégoûtants.
Elle recevait même dans sa cliatnbre des malades de cette nature.
Saint Arnoult, évêque de Metz, recevait les lépreux, les déchaussait, nettoyait leur chaussures. Il prenait soin de les faire manger.
Saint Hugues, évêque de Lincoln, embrassait les lépreux avec autant de cœur qu’il les soulageait. Panser et baiser leurs plaies, c’était la même chose pour saint Jean de Matha et saint Basile le Grand.
Le bienheureux Jean de Montmirel avait une passion pour les lépreux. En ayant rencontré vingt-cinq dans un voyage, il descendit immédiatement de cheval, leur distribua ce qu’il avait d’argent, se prosterna devant eux et leur baisa à tous la main. En véritable amateur, il alla exprès à Provins pour visiter un lépreux, si infect et si horrible que tout le monde le fuyait et l’abandonnait. Quand il pansait les ulcères les plus répugnants, il en approchait la bouche et les narines.
Saint Elzéar, comte d’Arran, donnait tous les jours à dîner à douze pauvres ou lépreux, leur lavait les pieds, quelque infects qu’ils fussent, et les baisait tendrement à la bouche. En entrant dans une maladrerie, il aperçut six lépreux tellement défigurés qu’ils faisaient peine à voir, il courut les baiser affectueusement.
Saint Jeanne-Françoise Frémiot de Chantal soignait, traitait et embrassait avec la même ardeur les lèpres, les ulcères, les chancres. Elle adopta comme un fils un enfant perdu de lèpre et de teigne; elle fit autant d’accueil à une femme dont le visage était dévoré par un chancre.
Sainte Radegonde traitait les lépreux comme ses autres malades. A peine avertie de leur arrivée et de leur nombre, elle préparait des écuelles, des tasses, des couteaux pour chacun d’eux. Elle les introduisait dans la chambre qui leur était affectée. Là elle leur lavait le visage avec de l’eau chaude, pansaitet baisait les plaies.
HISTOIRE DE LA TAHLE
Après ce traitement préliminaire, elle leur servait ellemême à manger.
La première fois que saint François d’ Assises rencontra un lépreux, il en eut tant d’horreur qu’il détourna les yeux pour ne pas le voir ; bientôt il eut honte de sa répugnance, s’arrêta brusquement et descendit de cheval pour embrasser le malheureux lépreux. JDès lors il se prit de passion pour les lépreux ; il alla les relancer dans les hôpitaux, il commençait par les embrasser, puis * les faisait manger et leur rendait tous les services possibles. Leur laver les pieds et baiser les ulcères, c’était une bonne fortune pour lui.
Saint Félix de Valois n’estimait et ne soignait avec zèle que les pauvres les plus rebutants, chargés d’ulcères et de plaies. Après avoir pansé et traité un jeune homme qui n’avait plus que la peau et les os, tellement il était rongé de maux, il changea d’habit avec lui.
La sœur Marie de rincarnation partageait son lit avec des femmes infectées des maladies les plus honteuses.
Saint Gérard, évêque, embrassait les lépreux avec affection et les faisait quelquefois coucher dans son lit.
Saint Riquier se réserva le soin des lépreux et des épilectiques ; il les embrassait et se lavait avec l’eau qu’il avait employée à nettoyer leurs plaies.
Sainte Catherine de Gènes embrassait les malades atteints de la peste, de la lèpre ou des maladies les plus contagieuses. Si le cœur lui soulevait en voyant des cadavres en putréfaction, du pus sortant des ulcères, de vils insectes sortant de tous les pores, elle en approchait les lèvres et quelquefois s’en mettait dans la bouche jusqu’à ce qu’elle se fût accoutumée à cette vermine et à ces suppurations.
La vénérable Mère Agnès de Jésus, ayant un jour ressenti une grande peine à soigner une pauvre femme dévorée d’un cancer d’une odeur insupportable, porta à s a bouche du pus qui en sortait.
La bienheureuse Marguerite de Savoie, marquise de Monferrat, recherchait dans les hôpitaux les plaies les plus sales et les ulcères les plus anciens ; si la nature tentait de l’éloigner, elle prenait du pus à son doigt et le portait sur sa langue.
Lorsqu’il était installé chez les incurables de Venise, saint François Xavier, éprouva de la répugnance à panser un ulcère horrible avoir et dont la puanteur était encore plus insupportable que la vue. Pour se punir de sa délicatesse il embrassa le malade, attacha sa bouche sur son ulcère et en suça le pus. Saint Didace était aussi intrépide. Pus, eaux, le vénérable Frère Martin de Porras avalait tout ce qui sortait des plaies, des ulcères, des maladies les plus contagieuses, dès qu’il était tenté de s’arrêter.
En présence d’un ulcère extrêmement sale et repoussant, sainte Claire de Monte-Falcone recula et tomba presque en défaillance. A peine remise, elle résolut de braver la nature, eut la force de fixer ses yeux sur Tulcère, puis d’en approcher sa bouche et de sucer les gouttes de pus qui en jaillissaient comme d’une fontaine.
La bienheureuse Angèle de Foligny but avec ses compagnes l’eau dont elle s’était servie pour laver les mains d’un lépreux dont les chairs étaient toutes pourries et couvertes de sait tés, bien que cette eau fût pleine de croûtes qui étaient tombées des ulcères et des plaies du malheureux.
Sainte Catherine de Sienne traita une femme qui avait un cancer à la mamelle et dont le sein était si pourri que personne n’en pouvait supporter la puanteur. Elle baisa ce vieil ulcère pour se guérir des maux de cœur provoqués par cette puanteur et en approcha sa bouche, comme si elle eût voulu sucer toute l’infection. Une autre fois, l’ayant lavé, elle prit l’eau et l’avala avec une résolution telle qu’elle avoua n’avoir jamais rien bu • de pareil.
Saint François-Xavier but avec le même courage une partie de l’eau qui lui avait servi à laver les plaies d’utx homme couvert d’ulcères si repoussants que tout le monde l’avait abandonné et qu’il n’avait pu voir sans frissonner.
Sainte Élisabeth de Hongrie se condamna à un breuvage semblable avec autant de courage* à l’occasion d’un mendiant dont elle voulait laver les pieds et les mains, et pour lequel elle éprouva une répugnance qui ne lui était pas naturelle.
Pour se faire une idée de la multitude de ces dévoue* ments* il faut se rappeler que dans le treizième siècle on comptait deux mille léproseries en France et dix-neuf mille dans le reste de la chrétienté* et que la lèpre s’attaquait à l’empereur Constantin et à sa fille Gons* tance aussi bien qu’à l’esclave*