‹ Histoire de la Table, curiosités gastronomiques de tous les temps, etcChapitre 18 sur 39 · DE LA CUISINE DES COUVENTS · texte numérisé non relu

DE LA CUISINE DES COUVENTS

Il est impossible de faire une histoire sérieuse de la littérature, sans convenir que ce sont les couvents qui nous ont conservé les débris de l’antiquité. Partout le mot de bénédictin est synonyme d’érudition.

L’archéologie pleurera éternellement la destruction totale ou partielle des temples et des édifices construits par les religieux. Non-seulement l’art moderne n’a rien produit de comparable à l’église de Cluny, mais il peut à peine restaurer convenablement les ruines du style ogival. -

Madame de Genlis a remarqué que c’est Huet qui a le premier conçu l’idée de modifier les jardins. Addisson s’empara de ses plans, les développa dans son Spectateur ; les Anglais se hâtèrent de les exécuter et donnèrent leur nom à l’invention d’un évêque français.

Si Huet, qui préféra se démettre de son évêché pour vaquer plus longtemps à l’étude, a pu être capable d’une révolution dans les jardins, qu’on juge de l’attention des moines pour l’agriculture qui partageait leur temps avec la copie des manuscrits, après les heures consacrées à la prière ! Aussi le peuple a-t-il cru devoir choisir saint Fiacre pour patron dos jardiniers.

Tous les saints ont été favorables à l’agriculture, tous les ordres religieux s’y sont livrés avec ardeur. Saint Thomas Beeket, archevêque de Cantorbéry, avait coutume, lorsqu’il se trouvait dans un monastère, d’aller avec les religieux dans les champs et de les aider ù recueillir les grains ou faire les foins.

L’un des hommes les plus compétents en agriculture, M. de Lavergne nous dit: « Les Anglais parlent peu des services que leur ont rendus les anciens monastères; il est certain que, dans leur ile cumine ailleurs, les seuls monuments de quelque valeur qui subsistent des temps les plus reculés, proviennent du culte catholique; l’agriculture en particulier a dû ses premiers succès aux ordres religieux. Lors de la réformation les grandes familles reçurent en don les abbayes et se firent les continuateurs des moines. Dans la région marécageuse, les moines avaient poussé assez avant leurs dessèchements, quand ils furent chassés, laissant pour trace de leur passage leurs canaux et leurs cultures. » M. de Lavergne constate que, dès le douzième siècle, les Chartreux de Lillers avaient creusé un puits artésien et que les Oratoriens de Maubeuge connaissaient le drainage vers 1600; il rend ce témoignage à nos couvents, autrefois si riches et si nombreux : « Presque tout ce qui exige en culture de la richesse et de l’esprit de suite a pris naissance

chez nous à l’ombre des cloîtres ; nos principaux vignobles ont été créés par des ordres religieux, et n’ont pu que perdre à sortir de leurs mains; T horticulture leur doit ses plus heureux trésors, tant en fleurs qu’en fruits; le bétail, enfin, cet élément principal de toute prospérité rurale, a trouvé partout dans leurs étables les conditions nécessaires à la conservation et au perfectionnements des races. »

Des marais insalubres, des montagnes inaccessibles, des plaines stériles, des forêts inabprdables, voilà le berceau de tous les ordres et l’origine de la plupart des abbayes. C’est donc à la sueur de leurs fronts et par des essais de tous les genres que les religieux sont arrivés à la jouissance des propriétés qui ont excité l'envie de tous les ennemis de l’Église. Mais, comme ils étaient au courant de toutes les nouvelles et de toutes les découvertes, grâce à l’hospitalité qu’ils offraient généreusement aux voyageurs, et qu’ils avaient entre eux de sincères et fréquentes relations, soit par la tenue régulière des chapitres, soit par les rapports incessants du prieur avec le provincial et de chaque provincial avec le général, il n’est guère possible de 11e pas leur reprocher de 11’avoir songé qu’à l’agrandissement de leurs maisons et d’avoir totalement négligé d’établir, entre les provinces où ils étaient disséminés, un échange de toutes les productions indigènes et exotiques du règne animal et du règne végétal. L’esprit mercantile x provoqué et dirigé par les récits et les aventures des voyageurs, leur enleva cette initiative.

Dans son Histoire générale de la nouvelle France , le P. Charlevoix n a pu s’empêcher de dire : « II faut convenir que si les Anglais font paraitre dans l’établissement de leurs colonies une habileté qu’on ne remarque en aucune autre nation d’Europe, communément ils prennent assez peu de précautions pour les garantir d’une surprise ou d’un effort de leurs voisins % De sorte que, si les Français avaient autant de constance et pre-

naient aussi bien leurs mesures pour conserver leurs conquêtes dans le Nouveau-Monde qu’ils montrent de hardiesse et de promptitude à les . faire, la couronne d’Angleterre ne posséderait peut-être pas un pouce de terre dans le continent de T Amérique septentrionale. »

Le reproche que ce Jésuite fait aux conquêtes des Français pourrait être appliqué à toutes les missions religieuses. Tous les ordres ont tellement oublié l’hygiène des masses, mécpnnu la force et la séduction qu’ils auraient attachées à leurs prédications, en les appuyant sur le parti que leur offraient les sciences et le génie civilisateur des Romains, et si peu deviné combien il leur eut été plus facile de convertir et de captiver les âmes en augmentant le bien-être de la vie matérielle et en alliant partout la richesse avec la vertu, que, dans la Revue du monde catholique , du 10 octobre 1865, M. l’abbé Puech a été amené à donner pour préface à ses Lettres sur la Guyane Française, cette remarque aussi profonde que juste : « Je voudrais, tout en vous faisant connaître le pays, son climat, ses ressources et les intéressantes tribus qui l’habitent, laisser entrevoir l’abondante moisson qui attend, dans ces contrées, les ouvriers qui se dévoueraient à cette œuvre apostolique. Je voudrais encore — et c’est là surtout la pensée pratique qui a présidé à la rédaction de ces lettres — démontrer par mes récits l’utilité, pour atteindre sûre-meut au but poursuivi, de fonder un ordre religieux spécial, à la fois missionnaire, agriculteur et un peu marin, qui, en demandant au soi fécond de l’Amérique du Sud sa subsistance et ses moyens d’action, pût se suffire à lui-même, initier les Indiens aux travaux agricoles, côtoyer le littoral de la mer, remonter le cours des Üeuves et évangéliser ces peuples assis à l’ombre de la mort. »

La table ne doit donc rien d’essentiel aux couvents.

Ce fut aux noces de Charles IX que les dindons parurent pour la première fois sur la table, en France.

On en attribue généralement l’importation aux Révérends Pères Jésuites; mais ce n’est qu’une opinion probable, car on a fait des dissertations pour leur enlever ce mérite. Mais, heureusement, il est incontestable qu’on leur doit la connaissance du quinquina qui, dans beaucoup de pays, fut qualifié de poudre des Jésuites. 11 est vrai, selon la remarque de l’abbé Pluche, que c’est le chevalier anglais Talbot qui en a rendu l’usage plus commun, en apprenant la façon de l’utiliser.

Pour ceux qui se souviennent que Rabelais, qui connaissait si bien l’esprit monastique, a pris soin d’intituler l’un de ses chapitres : Pourquoi les moines sont vo luntiers en cuisine , cette disette d’inventions et de recettes doit paraître bien étonnante. Tout ce qui regarde la réfection était prévu et fixé jusqu’aux plus petits détails dans les couvents. Dés qu’une maison était assez nombreuse, le service de la bouche était compliqué comme dans les cours les plus fastueuses; on y distinguait le dépensier, le réfectorier, le boulanger, le cellerier, le cuisinier et les aides cuisiniers. Afin que le service de la bouche se fît avec plus de ponctualité et ne souffrît en rien, la règle de Saint-Benoit permettait au lecteur, aux semainiers et à tous les cuisiniers de manger avant la communauté. Dans tous les ordres, même dans les congrégations exclusivement vouées à l’étude, chaque religieux devait à son tour, pendant une semaine, sous ie titre de semainier, soit servir au réfectoire, soit vaquer à tous les travaux de la cuisine. C’est peut-être le seul point de la règle qui n’ait jamais suscité de réclamations ni de scandales et n’ait été violé nulle part. Naissance, âge, études, dignités, aucun prétexte ne fut invoqué comme une cause de dispense. Humilité, obéissance ou charité, tout portait les personnages les plus considérables, les plus instruits, les plus pieux à s’acquitter de ces obscurs devoirs. Ce zèle fut souvent récompensé du ciel.

Quand ou lit la Vie des Saints , on trouve autant

d'extases et de miracles au réfectoire, à la boulangerie et à la cuisine qu’au chapitre et à la chapelle.

Après le sac de sa ville épiscopale, saint Malachie, qui devait être primat d’Irlande, se retira au monastère d’Ibrac qui comptait plus de cent vingt religieux; il ne dédaigna point de porter et de placer les tables au réfectoire. Saint Louis de Gonzague demandait, comme une faveur, de servir au réfectoire. Fondateur et général des Minimes, Saint-François de Paule se plaisait à servir ses frères avec le même zèle que dans sa jeunesse. Malgré sa qualité de supérieure, sainte Claire voulait servir les sœurs et leur donner à laver ; elle demeurait debout pendant tout le repas. En revenant du château de Saint-Germain où il était allé recevoir des mains de la reine le chapeau de cardinal, de Bérulle, fondateur de l’Oratoire, s’empressa de servir les Pères au souper de la communauté. Eu se rendant à Marseille dont il avait été sacré évêque, Mgr J. B. Gault, de l’Oratoire, s’arrêta à Aix dans une maison de son ordre et voulut qu’on l’y laissât servir ses confrères à table.

Le bienheureux Herman de Steinfeld, dit Joseph, de l’ordre des Prémontrés, parait être un type du frère servant: « Après sa profession au couvent de Steinfeld, lit-on dans la Vie des Saints du P. Giry, on lui donna la charge de disposer les tables pour le repas et de servir les frères au réfectoire. Il s’acquitta admirablement bien de cet emploi, ne manquant eu rien de ce qui était dç.son devoir, et faisant cette action, le matin et le soir, avec autant de modestie, de présence d’esprit et de recueillement que si c’eut été quelque mystère ecclésiastique. Mais comme cette occupation de Marthe l’empêchait de jouir du repos et de la contemplation de Marie, et que, pendant qu’il s’appliquait à l’économie avec Lia, il était privé des chastes embrassements de Bachel, il commença à s’ennuyer et à désirer d’être délivré de îette sollicitude, pour ne plus s’employer qu’à la méditation des vérités éternelles. Dans cette inquiétude, la

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Sainte- Vierge daigna l’honorer d’une de ses visites; et, lui ayant fait dire à lui-mème quel était le sujet de sa tristesse, elle le consola et lui dit qu’il était dans Terreur et qu’il ne pouvait rien faire de plus agréable à Dieu que de servir ses frères en esprit de charité. Il se porta avec tant d’allégresse à cet humble ministère de réfectorier qu’il ne semblait pas tant y aller qu’y courir et même y voler. »

Il n’y a guère que saint Joseph de Gopertino dont l’obéissance, l’humilité et la charité ne furent couronnées d’aucun succès. Il fut renvoyé d’un couvent de Franciscains où il s’était présenté comme frère convers. Il n’était bon à rien. Ses supérieurs lui confiaient-ils le soin du réfectoire, il laissait tomber les assiettes et les plats ; on avait beau lui en attacher les morceaux sur la poitrine ou sur les épaules, en signe de pénitence, il n’en était pas plus attentif et moins élevé au-dessus de toutes les choses de la terre. Réprimandé maintes fois pour avoir mis du pain noir au lieu de pain blanc sur la table, il répondait qu’il ne savait pas distinguer l’un de l’autre. De pareilles fautes ne pouvaient être pardonnées. Néanmoins plus tard on fut tellement édifié de toutes ses vertus qu’on finit par l’admettre au nombre des frères et qu’on lui conféra la prêtrise, malgré son défaut d’études. Mais il fallut l’exclure du réfectoire, car dans un ravissement on le vit se soulever de son siège et s’élever dans l’espace, emportant avec lui un hérisson de mer.

Occupation plus humble que le service de table, le lavement de la vaisselle excita un zèle inouï dans tous les couvents. Les Pères de l’Oratoire et les premiers prêtres du séminaire de Saint-S ulpi ce crurent devoir faire leur tour de vaisselle, comme les Jésuites, les Franciscains et tous les ordres.

Ce n’est pas seulement saint Joseph de Copertino, saint Camille de Lellis, saint Louis de Gonzague, sainte Melchtide, diteTElphienne, qui méritèrent une mention

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pour leur zèle à laver la vaisselle. Saint Antoine de Padoue ne se présenta dans plusieurs couvents que pour accaparer cet office. Pendant de longues années, sainte Marine ne voulut pas d’autre occupation.

Prieure, la bienheureuse Marguerite de Savoie; abbesse et supérieure, sainte Claire de Montefalcone se plaisaient à faire leur semaine. Fondateur de l’ordre des Feuillants, dom Jean de la Barrière était aussi zélé. Fondateur de l’Oratoire, de Bérulle ne croyait pas avilir la dignité de cardinal en revendiquant son tour ; c’était la plus chère de ses occupations la veille des fêtes.

Ces noms aident à comprendre cette particularité, tirée d’une biographie de sœur Marie-Louise de France, fille de Louis XV, religieuse chez les Carmélites de Saint-Denis : « Novice, après de longues démarches, après avoir obtenu du roi un vêtement exprès, elle put laver la vaisselle à son tour. Joyeuse, elle se rend vite à la cuisine : elle examine attentivement ses sœurs et croit pouvoir les imiter. Suivant le mouvement d’humilité qui la porte toujours à choisir le pire, elle jette les yeux sur un chaudron fort lourd et fort sale; on ne peut le lui arracher, elle espère s’en tirer avec un succès satisfaisant. Elle applique à cet ustensile la méthode qu’elle a vu employer aux sœurs lavant des casseroles ; elle se met à frotter en dehors et en dedans ; s’imaginant qu’il ne s’agit pour un chaudron que de dépenser plus de force, elle use les siennes jusqu’au bout, mais sans succès. Son manteau rose a pris la couleur noire du chaudron, sans que celui-ci en ait acquis une autre. Les sœurs au voile blanc sont édifiées ; mais elles se récrient fort en voyant l’embarras de la princesse ; enfin elles lui expliquent que les chaudrons ne se lavent (pie d’un côté. « Je ne m’en serais pas doutée, répond Madame Louise, veuillez me pardonner mon ignorance, puisque c’est la première fois que je lave la vaisselle. J’espère, en m’appliquant, pouvoir y réussir et mieux vous aider dans la suite. »

Voici le type le plus célèbre du genre. Saint Bonaventure était déjà général des frères mineurs et se trouvait à Paris. Grégoire X eut l'heureuse idée de récompenser et d'utiliser ses vertus et ses talents, en le nommant cardinal et évêque d’Albane. Dans la crainte qu’il refusât ces deux dignités, il lui enjoignit de les accepter et de se rendre immédiatement à Home. En même temps, il dépêcha deux nonces chargés de lui remettre les insignes du cardinalat partout où ils le rencontreraient. Saint Bon aventure quitta donc la France pour revenir en Italie. Il s'arrêta quelques jours à quatre lieues de Florence, à Mngello, dans un couvent de son ordre. Ce fut là que les nonces purent le joindre. Lorsqu’ils arrivèrent ,il était à la cuisine et lavait gravement la vaisselle avec d'autres religieux. 11 ne fut ni embarrassé, ni troublé d’ime pareille surprise. Il fit attacher le chapeau de cardinal aux branches d’un arbre qui se trouvait à la porte de la cuisine et commanda de conduire les nouveaux hôtes dans une chambre. 11 continua sa tâche, et ce n’est que lorsqu’il eut iini sa vaisselle, qu’il se coiffa solennellement du chapeau de cardinal, répondit par une allocution touchante aux religieux qui étaient accourus le complimenter sur sa promotion, et alla recevoir les deux nonces avec le respect et l’honneur dus à leur caractère.

Le four et le fourneau eurent aussi leurs jours de gloire et n’eurent rien à envier à l'évier.

Religieux à Tabuley, dans le diocèse de Trêves, saint Paul, qui devint évêque de Verdun, travailla à la boulangerie. Se voyant un jour pressé par l’heure, parce que le four, qui était chaud, n’était pas encore nettoyé, et craignant que le pain ne fût pas cuit pour le diner des religieux, il entra bravement dedans, et, avec sa cuculle, il en retira les charbons et le nettoya, puis il enfourna le pain qui se trouva cuit à l’heure qu’il désirait. Prieure au monastère de Port, sur les rives delà Somme, sainte Anstreberte continua de faire le pain, comme

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lorsqu’elle était simple religieuse. Un jour qu’elle cuisait, elle voulut ôter quelques charbons qui étaient restés au four* le feu prit par malheur à son balai et mit la provision des religieuses en danger d’ètre calcinée. Heureusement la Providence vint à son aide et la préserva de tout dauger.

On peut citer encore une fille de sénateur* sainte Euphrasie, parmi les personnes qui illustrèrent la boulangerie. Dans un concours, c’est saint Eusice qui aurait remporté le prix» Chargé par saint Sé vérin, abbé du monastère de Patrice, tantôt de la cuisine, tantôt de la boulangerie, on remarquait qu’il faisait toujours mieux et à meilleur marché que les autres» Toutes les fois qu’il pétrissait, la farine rendait davantage et fournissait un pain supérieur. Son industrie lui valait maints éloges de l’abbé. Les religieux en devenaient jaloux et furieux* Souvent ils cassaient les vases de terre dont il était chargé par office. Un jour qu’il allait enfourner* ils cachèrent tous les instruments dont il avait besoin pour cette besogne»

Sainte Eupbrasie, saint Malacbie, saint Stanislas hotska, saint Louis de Gonzague, le bienheureux Bonaventure de Potenza, le bienheureux Pierre Glaver, dom Jean de la Barrière ont fait preuve de bonne volonté près des fourneaux. Frère Nicolas Sage fut cuisinier en titre dans un monastère de Calabre. Sœur Marie de l’incarnation regardait comme une faveur de pouvoir travailler à la cuisine. Saint François de Borgia y était si appliqué qu’il aimait mieux aider le cuisinier que d’aller recevoir une princesse qui l'attendait au parloir. Le bienheureux Crispino de Viterbe transforma sa cuisine en chapelle ; il y entretenait continuellement des fleurs et y allumait à certaines heures des cierges en rbonneur de la sainte Vierge. Frère Nicolas Sage tombait dans le ravissement lorsqu’il fonctionnait pour les pauvres. Le département des pots et des casseroles, qui lui était échu à son entrée en religion, au couvent de

HISTOIRE DE LA TADLE

Langeac, avait tant (Tattrait pour la vénérable Mère Agnès de Jésus que le démon, furieux de son dévouement, lui apparaissait souvent en forme de dragon, jetait feu et flamme pour l’étonner, la poussait dans le feu et mettait le désordre par tout son office.

Voici du merveilleux plus encourageant et plus agréable. Saint François de Paule était entré à treize ans chez les Cordeliers de la ville de Saint-Marc, près de Paule. Dépensier, réfectorier, infirmier, sacristain, cuisinier, c’était à qui pouvait profiter de sa bonne volonté ; on se l’arrachait. 11 suffisait à tous les besoins de la communauté, et remplaçait les malades et les absents. Le cuisinier se trouvant une fois indisposé, n’hésita pas à lui confier ses fonctions. 11 accepta, sans mot dire, comme de coutume. 11 s’agissait de surveiller le pot-aufeu. Il disposa donc la viande dans le pot pour le diner et le mit sur des cendres froides ; il fallait du feu, il alla en chercher à la chapelle. Mais à peine arrivé devant l’autel, il oublia si bien ce qu’il était venu prendre qu’il était encore en prière au moment où l’heure du repas allait sonner. Averti de sa distraction, et tremblant des suites que sa dévotion indiscrète allait causer parmi les frères , il courut allumer le feu ; il en fit tant que. Dieu aidant , les viandes se trouvèrent cuites à point et que personne ne se douta de sa faute.

A cause de son aptitude universelle, sainte Radegonde mériterait d’ètre invoquée et imitée, comme la patronne des cuisinières. Elle savait tout et se prêtait à tout. Elle portait le bois à la cuisine, elle allumait et entretenait le feu, elle apprêtait les légumes, les lavait et les accommodait, elle soignait un pot-au-feu et entendait les rots et les sauces ; elle servait et desservait, et nettoyait la vaisselle. Jamais elle ne consentit à être aidée, quand elle pouvait finir seule ce qu’elle avait commencé. Même mention pour une ancienne duchesse de Bretagne, la bienheureuse Françoise d’Ambroise, carméîte.

Les cuisiniers pourraient aussi choisir pour patron saint Benoit de Sainte-Philadelphie, surnommé le Maure. A peine entré chez les Franciscains réformés, il fut nommé cuisinier. Forcé, bientôt après, d’accepter la place de gardien du couvent, puis celle de vicaire et de maître des novices, il tint à reprendre ses humbles fonctions, à l’expiration de ses charges. 11 s’en acquitta si bien qu’elles lui furent conservées vingt-sept ans, er que la mort le surprit en exercice. Dieu récompensa son humilité en plusieurs circonstances. Ainsi, un jour qu’une trentaine de maçons travaillaient dans le coutvent à la construction d’un nouveau dortoir, le supérieus aperçut qu’il n’y aurait pas assez de provisions pour nourrir tant d’ouvriers, et parla de son embarras à notre perpétuel cuisinier. Plein de confiance en la Providence, celui-ci assura qu’il y aurait assez pour tout le monde et qu’on ne devait pas hésiter à ouvrir les portes du réfectoire. En effet, les ouvriers mangèrent autant qu’ils le voulurent et laissèrent même beaucoup de restes.

Après tous ces exemples, s’il restait encore des préjugés contre ces obscures fonctions de la cuisine, il faudrait se rappeler le cardinal Baronius, aussi savant qu’une académie, et dont les écrits ont mérité de nos jours une nouvelle édition qui aura de quarante à cinquante volumes. Prêtre de l’Oratoire, il lavait la vaisselle et faisait la cuisine à son tour, comme les autres religieux, avec la même ardeur qu’il rédigeait ses Annales ecclésiastiques. Il fut souvent surpris dans ces humbles exercices par ceux qui venaient lé consulter ; et c’est au milieu des pots et des casseroles qu’il éclaircissait les difficultés historiques et débrouillait les dates. Soit pour prouver que le talent n’est pas incompatible avec la vertu, soit pour apprendre que l’érudition ne saurait se noyer dans les plus petits détails de la vie pratique, il ne craignit point d’écrire, en grosses lettres, sur le manteau de la cheminée de son couvent,

cette inscription qui devint célèbre dans tout son o rdre :

César Baronius , cuisinier perpétuel .

L’histoire de la Révolution française suffirait pour démontrer combien les couvents ont dû, à toutes les époques, convertir ou du moins contenir d’individus qui auraient certainement déshonoré leurs familles et bouleversé la société . Ils revendiquent maintes têtes si complètes parmi une cinquantaine de sujets dont iis ont doté la papauté; ils ont fourni à divers diocèses un collège d’apôtres d’une activité si prodigieuse ; aux cours, un groupe d’hommes d’Etat si consommés dans les affaires et les négociations; aux arts, une cohorte de peintres et de sculpteurs si hardis et si originaux ; aux sciences, une légion d’inventeurs si utiles ; aux lettres, une phalange d’écrivains si instruits, si onctueux, si éloquents, si logiques ; et à l’Église, tant de myriades de saints, que l’histoire peut, sans injustice et sans scrupule, relever, dans leurs annales, les faiblesses inhérentes à la nature humaine.

On reste quelquefois dans un couvent, seulement parce qu’on y est entré* Mais par la raison qu’un homme a revêtu le froc, il est ridicule et cruel d’exiger de lui qu'il soit immédiatement et perpétuellement la personnification de la règle, et qu'il se tienne suspendu à la hauteur de la perfection chrétienne et religieuse de Rodriguez. Mais il n’est point défendu de lui reprocher de rechercher des douceurs et de s’enivrer de raffinements qu’il n’eût peut-être goûtés dans aucune condition du . monde*

HISTOIRE ÜE LA TABLE

Tous les hommes du monde ont sans cesse présent à l’esprit ce passage delà Physiologie du goût, de Brillat-Savarin : « Les meilleurs liqueurs de France se faisaient à la Côte, chez les Visitandines ; celles de Niort ont inventé la confiture d’angélique ; on vante les pains de fleurs d’orange des sœurs de Château-Thierry; et les Ursulines de Belley avaient, pour les noix confites, une recette qui en faisait un trésor d’amour et de friandise. » On peut ajouter que là vénérable coadjutrice de Saint-Vincent de Paille, madame Le Gras, monta une fabrique de confitures à l’usage et au profit des pauvres, et que la vicomtesse de Chateaubriand fonda à l’infirmerie Marie-Thérèse, qui sert de maison de retraite aux ecclésiastiques âgés et malades du diocèse de Paris, un établissement de chocolat. Le vin de Champagne est redevable à un bénédictin du goût, de la couleur et de la durée qu’on lui demande. Ce sont les Cisterciens qui ont donné au Clos-Vougeot toutes ses qualités exquises; ils ont eu l’habileté de lui ménager de la renommée, eu ne mettant en vente que la récolte des bonnes années. Les religieux de la Grande-Chartreuse sont parvenus à rendre tous les cafés et tous les amateurs de la table tributaires de leurs petites bouteilles de liqueur, connue sous le nom de chartreuse . Les Trappistes essayent de leur faire concurrence avec une nouvelle invention qu’ils ont fièrement baptisée du titre de trappisime .

Les bénédictins n’ont pas voulu rester au-dessous de leur époque et perdre leur ancienne réputation ; aussi ein ploient-ils réclames, annonces, affiches, prospectus pour assurer un rang à leur récente liqueur bénédictine . Il ne faut pas oublier que les meilleures espèces de pruniers qu’on cultive avec tant de succès entre Agen et Manuande doivent toutes leurs qualités à d’anciens établissements religieux.

Ce contraste date de loin. Dans son Traité des devoirs des prêtres et des obligations des solitaires, saint Jérôme disait, avec une sainte indignation : « Il y a des prêtres

qui, nés et élevés dans l’indigence, sont aujourd’hui dégoûtés des mets les plus délicieux. Ils savent les noms et les différentes espèces de poissons, en quelle mer se pêchent les bonnes huîtres ; au goût du gibier ils connaissent d’où il vient, ne l’aiment que pour sa rareté et savent s'en priver quelquefois pour le trouver ensuite plus agréable. On dit qu’il y en a quelques-uns , qui ne boivent point d’eau, qui 11e mangent point de pain, et qui se servent de breuvages délicieux et artificiels qu’ils prennent non pas dans une tasse ou dans un verre ordinaire, mais dans une coquille: ne sont-ils point honteux de ces sottises et de ces superstitions, et veulent-ils encore passer pour des gens sobres au milieu de ces délices? » L’un des plus récents traducteurs de saint Jérôme, M. Benoit de Matougues, nous apprend que ces moines, qui, par esprit de pénitence et d’austérité, se retranchaient le pain et l’eau, se faisaient une boisson assez recherchée, composée du jus de quelques viandes et du suc de quelques plantes.

Saint Bernard ne manqua pas de s’élever contre les repas de moines où l’on entassait mets sur mets, assaisonnés avec tant d’art que l’on trouvait toujours de l’appétit après s’ètre bien rassasié, et où l’on servait encore des vins parfumés, emmiellés, coupés de tant de manières et en si grande quantité qu’il était impossible dégoûter de tous. Àbailard nous apprend qu’on exigeait des coupes précieuses et brillantes pour faire honneur à ces vin 3 si recherchés.

Ces raffinements sont inévitables dans une communauté. En obligeant tous les religieux défaire, chacun à son tour, son jour ou sa semaine de cuisine, la règle 11e pouvait pas empêcher un frère chez qui le génie de la cuisine se révélait et se développait, de tirer un meilleur parti des mêmes éléments. Une fois éludée par l’amour de l’art pour l’art ou par le désir de complaire à des confrères, on devait insensiblement se laisser aller à la violer.

Puis il est de la nature d’une communauté de s’enri-

chir promptement. Gomme elle bénéficie sur le travail par tête, qu’elle économise sur la nourriture et l’entretien par masse, qu’elle cumule apport, gain et héritages de chaque membre et les donations et legs des étrangers, et qu’au droit commun d’acquérir sans cesse elle joint le privilège de ne jamais aliéner, il lui suffit de quelques années pour s’élever de la pauvreté à la fortune et même à l’opulence. La propriété engendre naturellement le goût de la jouissance. Telle est l’histoire de tous les couvents. L’étroite observance est séparée par un intervalle fort court de la commune observance; l’austérité donne la main au relâchement; le même siècle est témoin de la grandeur et de la décadence. Les intentions de saint François d’Assise n’ont

pas même été exécutées et furent éludées, de son vivant. La transgression de la règle a été parfois jusqu’à l’oubli des commandements de l’Église; Pierre le Vénérable fut obligé de rappeler à des moines que la viande était prohibée le vendredi. L’Église crut devoir abolir l’ordre des Humiliés et l’État celui des Templiers. A différentes époques la papauté prit à cœur la réforme de tous les ordres ; après le concile de Trente, elle fut sur le point d’en supprimer une partie. De son côté, l’État intervenait aussi quelquefois ; ainsi Ximénès se fit un point d’honneur de régénérer les couvents d’Espagne, et, en France, Louis le Débonnaire donna plein pouvoir à saint Benoît d’Aniane d’assembler les supérieurs de tous les monastères et de s’entendre avec eux pour faire observer à la lettre la règle de saint Benoît. U n’y a que les Chartreux qui soient restés constamment scrupuleux observateurs de leurs constitutions.

Aussi comme la papauté, qui connaît si bien le cœur humain et les intérêts des âmes et des sociétés, qui est sans cesse appelée, soit à mitiger, soit à confirmer les constitutions, temporise et hésite chaque fois qu’un ordre nouveau attend de sa bienveillance l’encouragement d’une approbation !

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Dans tous les États, la plupart des lois somptuaires n’ont eu d’autre résultat que d’occuper et d’amuser un moment la curiosité avant d’aller s’engloutir dans les Archives où les jurisconsultes et les amateurs d’antiquités et de raretés s’avisent parfois de les déterrer pour grossir leurs collections.

Le premier mot de réforme était un cri d’alarme dans un couvent. <t Après avoir travaillé moi-mème pendant dix-sept ans, disait saint François de Saies, à former seulement trois pi ètres, tels que je les souhaitais pour m’aider à réformer le clergé de mon diocèse, je n’ai pu en former qu’un et demi, et je n’ai pensé aux Filles de la Visitation et à quelques séculiers que lorsque j’ai eu perdu toute espérance à l’égard des ecclésiastiques. » Qu’on juge, par cet essai sur des hommes isolés, des difficultés que devait rencontrer un réformateur dans une communauté nombreuse et par conséquent riche*! Le rappel ..à la règle, c’était une révolution, car « les passions vont loin, écrivait l’abbé de Rancé à l’abbé Nicaise, le 29 juin 1693, quand elles se trouvent parmi des gens qui n’en doivent point avoir. »

On ne connaîtrait ni les filles ni les petites-filles de la gourmandise, pour employer une expression théologique, si l’on dédaignait de raconter tout ce qu’ont souffert les réformateurs.

Profitons d’abord d’un des livres les plus connus de toutes les classes. Or, en ouvrant A bailard et Héloïse . Essai historique par M. et Mme Guizot } suivi des lettres d' Ab ailard et d'Héloïse, traduites par M. Oddoul , nous restons cloués sur ces passages d’Abailard :

« Cette abbaye (de Saint-Denis) était intérieurement déshonorée par la vie toute mondaine qu’on y menait. L’abbé lui-même, outre son rang, avait encore sur ses moines une autre supériorité dans la dissolution et l’infamie de ses mœurs. Ayant fait souvent, tantôt en public, tantôt en particulier, de violentes sorties contre le scandale de leurs déportements, je me rendis odieux et

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insupportable à tous. Ils saisirent avec empressement l’occasion de se délivrer de moi. Je me retirai dans un prieuré.

« Il y avait en Bretagne, dans l’évêché de Vannes, une abbaye de Saint-Gildas de Ruys, que la mort du pasteur laissait sans direction. L’élection unanime des moines, ratifiée par le duc de cette province, m’appela au siège qui était vacant. C’était un pays dont la langue m’était inconnue, et les moines ne dissimulaient nullement leur vie honteuse et leurs mœurs indomptables au milieu d’une population brutale et sauvage. Les moines m’obsédaient pour leurs besoins journaliers, car la communauté ne possédait rien que je pusse leur distribuer, et chacun s’en prenait aux débris de son propre patrimoine pour se soutenir, lui et ses femmes, avec ses fils et ses filles. Ils faisaient encore main basse sur tout ce qu’ils pouvaient emporte^, afin de compromettre mon administration et de me forcer ainsi, soit à relâcher la discipline, soit à me retirer tout à fait.

« Lorsque je suis renfermé avec mes fils, c’est-à-dire avec les moines qui me sont confiés comme à un père, en ma qualité d’abbé, il me faut lutter tout ensemble contre la ruse et la violence de leurs complots. Combien de fois n’ont-ils pas essayé de m’empoisonner ! Toutefois je me contentai d’employer toute la vigilance dont j’étais capable à me préserver des pièges de cette nature qu’ils me tendaient chaque jour. Je ne m’en fiais plus qu’à moi-mème dans le choix de ma nourriture et de ma boisson. Alors, ils tentèrent de se défaire de moi à l’autel même, pendant le saint sacrifice, eu jetant du poison dans le calice. Un autre jour que j’étais venu à Nantes, et que j’étais logé chez un de mes frères selon la chair, ils voulurent m’empoisonner parla main d’un serviteur de ma suite, persuadés que dans la maison de mon frère, je serais moins en garde contre une pareille trahison. Mais le ciel voulut que je ne touchasse point aux aliments qui m’avaient été préparés, et un moine que

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j’avais amené avec moi de l’abbaye en ayant mangé par hasard, mourut sur-le-champ. Le frère servant qui avait exécuté leur projet, épouvanté par le témoignage de sa conscience et par la preuve résultant du fait môme, prit aussitôt la fuite. Dès lors, personne ne pouvant plus douter de leurs desseins criminels, je commençai à prendre ouvertement toutes les précautions possibles contre leurs embûches : je m’absentais souvent de l’abbaye et je séjournais dans les obédiences au milieu d’un petit nombre de frères. S’ils apprenaient que je dusse passer en quelque endroit, ils apostaient, pour me tuer, sur les routes et dans les sentiers, des brigands gagés à prix d’or.

<( Quelquefois je tentai de réprimer par l’interdit leur insubordination farouche, et je forçai quelques-uns de ceux que je redoutais le plus à me promettre, sous la foi de leur parole ou d’un serment public, qu’ils se retireraient pour toujours du monastère et qu’ils ne m’inquiéteraient plus en quoi que ce fût. Mais ils violaient ouvertement, et sans la moindre retenue, et leur parole donnée et leurs serments jurés. Enfin, l’autorité du pontife romain Innocent, par l’organe de son propre légat, expressément envoyé, les contraignit, en présence d’évêques, à renouveler, par serment, la promesse la plus explicite de ne plus jamais attenter à mon repos. Rien n’a pu les contenir. Et dernièrement, après l’expulsion de ceux qui m’avaient paru les plus dangereux, étant rentré à l’abbaye, et me confiant au reste des frères qui m'inspiraient moins de soupçons, je les trouvai encore pires que les autres. Il ne s’agissait déjà plus de poison, c’était le poignard qui s’aiguisait contre mon sein, lorsque je parvins à m’échapper, à grand’peine toutefois et quoique ma fuite fût protégée par un des grands du pays. Tous les jours je vois un glaive levé sur ma tête et qui ne me laisse pas même respirer à table. »

Abailard ne trouva de salut que dans l’émigration.

La plupart des ordres et même des couvents abondent en scènes aussi révoltantes.

Si la vérité contraint, de confesser que les mauvaises religieuses ne valaient guère mieux que les mauvais religieux, la galanterie permet de n’emprunter au sexe dévot qu’un exemple pour mémoire. Ainsi, forcée d’accepter la charge d’abbesse de Pavilly, et canoniquement installée par saint Onen, archevêque de Rouen, sainte Austreberte eut beau donner à ses soeurs l’exemple de la plus profonde humilité, comme de toutes les autres vertus. Quelques religieuses ne purent lui pardonner cette condamnation de leur tiédeur; furieuses et jalouses, elles empoisonnèrent ce qui devait lui être servi à table. N’ayant pu la tuer, elles la calomnièrent tellement dans l’esprit du fondateur du couvent, qu’il fut sur le point de la percer de son épée.

La réputation de sainteté que s’était acquise saint Benoit, par la vie toute angélique qu’il menait dans une caverne près de Sublac, amena des religieux à jeter les yeux sur lui pour remplacer leur abbé qui venait de mourir. Ils l’élurent; mais, comme ils étaient accoutumés au libertinage et qu’ils ne pouvaient supporter Ja force de ses remontrances appuyées sur l’autorité de son exemple, ils ne tardèrent pas à se repentir de leur choix et résolurent sa mort. Ils mirent du poison dans la coupe qu’ils lui présentèrent. Saint Benoit s’aperçut de leur barbarie et se hâta de les quitter.

A peine entré dans l’abbaye de Chaumotisey, de l’ordre des chanoines réguliers, le bienheureux Pierre Fourier prit à cœur d’y faire revivre l’ancienne régularité par ses exemples plus que par ses remontrances. Indignés de sa résolution, plusieurs moines se liguèrent ensemble pour l’entraver; menaces, injures, railleries, outrages, voies de fait, ils épuisèrent tous les moyens. A la fin, ils jetèrent du poison dans le vase dont il se servait pour préparer les légumes qui faisaient son ordinaire. Sa pa-

tience ne les désarma et 11e les convertit point. Aussi fut-il obligé de s’enfuir.

Par les austérités extraordinaires qu’il pratiquait dans un couvent, saint Sainson devint un sujet de jalousie et de scandale pour la plupart des religieux. Deux en vinrent jusqu’à méditer sa mort. Ils jetèrent du poison dans la tasse où il avait coutume de boire. La prudence le poussa à changer de monastère.

Saint Guillaume, ancien duc d’Aquitaine, rencontra dans une forêt d’Italie des gens qui lui témoignèrent le désir de se placer sous sa direction pour remettre en vigueur l’ordre des ermjtes. Il accepta, et n’eut qu’à se féliciter de leur obéissance ; mais leur ferveur n’eut pas longue durée. A force de mauvais traitements et de calomnies, ils le forcèrent de les quitter.

Railleries, mépris, outrages, épithètes de fou et d’exalté, telle fut la première récompense que reçut d’abord de son couvent saint Benoit d’Aniane pour toutes les vertus religieuses qu’il portait à la perfection.

La régularité exemplaire que saint Remuai d menait au couvent de Classé, scandalisa tellement les religieux, qu’ils conspirèrent sa mort, et ils eussent consommé lehr crime, si l’un d’eux ne l’eût averti. Il se tint sur scs , gardes, puis nommé plus tard par l’empereur Othon III, abbé de Classé, il n’y put pas tenir plus de deux ans, tant fut vive et acharnée la persécution qu’on organisa contre ses réformes.

Saint Albéric s’était retiré à Molesme pour vivre dans la plus grande austérité avec quelques religieux ; mais cette première ferveur ne se soutint pas. Plusieurs tombèrent dans de tels excès et dans un tel oubli de leurs vœux, que saint Robert, qu* Albéric avait suivi à Molesme, ne pouvant les voir s’écarter ainsi de leurs premiers sentiments, aima mieux se retirer dans un monastère voisin, nommé Aure, pour vaquer plus sûrement à la contemplation. Mais ne voulant pas abandonner complètement des moines dont il était prieur, il se démit

HISTOIRE DE LA TAREE

de sa charge en faveur d’Albéric, afin qu’il tentât plug heureusement de les contenir. Ils restèrent sourds à ses remontrances. Gomme il espérait contre toute espérance, ils le maltraitèrent, l’outragèrent et renfermèrent. En face d’un pareil endurcissement, Albéric n’eut rien de mieux à faire que de les abandonner à leur sens réprouvé. Mais, une fois libres, ils sentirent leur perte. A force d’instances et de repentir, et grâce à l’autorité du pape et de leur évêque dont ils employèrent la protection, ils parvinrent à faire reprendre à saint Robert les fonctions d’abbé et à saint Albéric celles de prieur. Il était à présumer qu’ils allaient persévérer; une nouvelle chute suivit de près ces nouvelles résolutions. Aussi nos deux saints, ennuyés des ménagements à garder en face de ces tergiversations, préférèrent aller ailleurs fonder un ordre. Gîteaux est leur gloire.

Saint Antoine de Padoue eut le zèle d’une armée à combattre le relâchement que le P. Élie avait introduit dans l’ordre des Frères Mineurs; mais sa qualité de général avait permis à ce dernier de gagner à sa cause la plupart des supérieurs de couvents. Quand saint Antoine de Padoue essaya de faire revivre l’esprit de saint François d’ Assise, le P. Ëlie ne manqua pas de le traiter de turbulent, de séditieux, de schismatique; il le fit maltraiter de coups et voulut l’enfermer. Saint Antoine se déroba à cette persécution par la fuite. Il ne trouva protection et justice qu’aux pieds du souverain- pontife.

Saint Bernard d’Abbeville était supérieur d’un couvent de Poitiers. Ses corrections paternelles, l’entière réforme qu’il avait à cœur d’établir, n’eurent d’autre résultat que d’irriter les religieux et de les pousser à le chasser. Il alla porter plainte au pape; la calomnie l’avait devancé ; une audience lui fut refusée. 11 ne se découragea point et tint tête à l’orage. Sa persévérance fut couronnée de succès. Le pape l’accueillit et lui donna gain de cause, tout en acceptant sa démission.

Le bienheureux Jean-Baptiste de la Conception était entré au couvent de Val-de-Pignos qui avait embrassé la réforme. Il voulut la faire suivre, mais il resta seul, les religieux ayant pris la fuite. Il se rendit à Rome pour y trouver lumière et protection. Ses supérieurs voulurent l’y faire enfermer dans leur couvent ; le pape s’y opposa. Alors ils le décrièrent et le diffamèrent au Vatican et à l’ambassade. Force lui fut de chercher asile dans un autre ordre. Muni d’un bref pour réformer les Trinitaires, il s’achemina vers le monastère où il avait primitivement prêché la réforme. Il fit quelques néophites. Mais voilà qu’un soir, sur les dix heures, les anciens accourent ; le bienheureux réformateur est en face de quatre religieux, munis de cordes; ils lui lient les mains et les pieds avec violence, le mettent en prison et s’enfuient. Heureusement les réformés le délivrèrent.

Saint Guillaume, de Paris, était sous-diacre lorsqu’il fut pourvu d’un canonicat à Sainte-Geneviève-du-Mont. Malgré sa jeunesse, il surpassait tous les autres en vertus et en piété; cette condamnation muette de leur tiédeur excita leur jalousie, au point qu’ils cherchèrent le moyen de le perdre. L’un d’eux, moins emporté ou plus rusé, se servit d’un stratagème pour lui faire quitter sa prébende : il feignit de vouloir entrer en religion et l’engagea à le suivre dans la vie régulière ; il se promettait, dès qu’il serait parvenu à cloîtrer son nouveau collègue, de revenir à son église. Saint Guillaume se laissa séduire et l’accompagna au couvent de la Charité. Mais bientôt détrompé, il retourna à Paris et reprit ses premiers exercices. Les chanoines n’en furent que plus irrités ; ne pouvant lui ôter la vie, sans exposer làleur, ils le diffamèrent auprès de l’évèque de Paris pour l’empècher de l’ordonner diacre. Ils ne réussirent point dans leurs calomnies. Cependant ils tenaient à s’en débarrasser. Ils lui proposèrent donc la cure et la prévôté d’Épinay, qui dépendait de Sainte-Geneviève. Il accepta pour les

apaiser. Plus tard, la renommée de sa perfection amena Waldemar, roi de Danemarck, à lui olfrir le gouvernement d'un monastère de chanoines réguliers dans File d’Eschil. Sairït Guillaume s’y rendit avec trois amis. Installé abbé, il établit l’observance régulière, de concert avec les trois religieux qu’il avait amenés et quatre autres indigènes. Soit mal du pays, soit dégoût de l’austérité, ses compatriotes s’ennuyèrent et parlèrent de partir. Les autres, accoutumés depuis longtemps à l’indépendance et à la licence, firent cause commune avec eux ; ils s’ameutèrent donc contre lui et employèrent toutes sortes d’artifices et de méchancetés pour l’obliger à vider les lieux.

Saint Berchaire, abbé, périt d’un coup de couteau que lui donna l’un de ses religieux qu’il avait puni pour une faute grave.

Abbé près de Ratisbonne, saint Erminold voulait que la règle fût observée à la lettre ; réprimandes et corrections, il employait tout pour être obéi. Quelques religieux voulaient un peu plus de liberté ; comment l’obtenir d’un homme si ferme? Ils prirent le parti de l’assassiner. Ils le tentèrent, mais inutilement; sa présence les saisit d une terreur si soudaine qu’ils prirent la fuite. Mais le lendemain un des conjurés, guéri de sa frayeur, le guetta et l’assomma sans pitié avec un morceau de bois.

Nommé par Clotaire III abbé de Lérins, saint Ayou eut bientôt pour ennemis acharnés deux religieux qui essayèrent d’attenter à sa vie ; ils parurent convertis un an, mais lorsqu’on se croyait tranquille et à l’abri de tout danger, l’un d’eux vint bien accompagné de gens du dehors. Ils se jetèrent sur saint Ayou, l’outragèrent, le tinrent dix jours enfermé, puis lui coupèrent la langue, lui crevèrent les yeux et l’abandonnèrent sur un navire à la fortune des eaux.

Entré chez les Carmes de Sainte-Anne de Médine, saint Jean de la Croix donna des signes si positifs de vo-

cation qu’on le força de recevoir les ordres. Sainte Thérèse cf ut qu’il était appelé à une plus grande perfection et l’engagea h embrasser l’ancienne et étroite observance. 11 ne fallut pas le lui dire longtemps. II se rendit donc avec zèle à Valladolid pour prendre l’habit delà ré tonne et il la rétablit dans trois villes avant de se fixer a Avila où il dirigea sainte Thérèse. Ce fut durant son séjour dans cette cité que les religieux qu’il avait quittés pour suivre un régime plus austère, voulant faire passer ses innovations pour une rébellion contre les supérieurs de 1 ordre,, lui suscitèrent une horrible tempête et le traitèrent comme ils eussent fait un fugitif, un apos-, tal. Ils lancèrent une troupe de gens armés sur l’hôpital ou il était; on enfonça les portes, on se saisit de sa personne et on 1 emmena en tumulte dans la prison du couvent. Dans la crainte qu’il ne fût enlevé, on le dirigea sur Tolède où il fut enfermé dans une autre prison, extrêmement étroite, qui n’avait ni fenêtre, ni soupirad. On l’y laissa neuf mois au pain et à l’eau. Sorti miraculeusement de ce cachot, saint Jean de la Croix continua son œuvre dans tous les couvents où il put pénétrer. La multitude de ses réformes ne changea point 1 esprit de la masse. Dans le chapitre général de 1 ordre, il fut privé de tout emploi et chassé même ignominieusement de 1 assemblée comme une peste et un perturbateur. On l’exila à la campagne et on se détermina à 1 envoyer aux Indes pour purger l’Espagne. Il accepta la mission. Sa persévérance ne lit qu’allumer les passions. Il fut partout calomnié; tout commerce avec lui tut interdit; il fut même question de lui ôter 1 habit. La maladie n’ayant point permis de l’expédier, on le relégua au couvent d’Eubède pour se soigner, iout son corps n’est qu’une plaie; ses pieds sont travaillés par cinq abcès ; il ne peut bouger. Les chirurgiens frémissent des opérations qu’il lui faut subir.

1 oint de pitié pour lui. Le prieur lui refuse les soulage- . ments les plus nécessaires et défend aux religieux de

l’assister. Il ne le visite que pour l'outrager et l’injurier; il lui donne pour infirmier l’homme le plus dur et le plus impitoyable de la maison. C’est au milieu de ces souffrances, de ces persécutions et de ce délaissement que mourut l’illustre réformateur.

Le même sort était réservé aux étrangers qui se présentaient à la porte d’un couvent avec la mission et le caractère d’un réformateur.

\ Malgré ses qualités de neveu de pape, de membre le plus influent du sacré collège et d’archevêque de Milan, saint Charles Borromée fut reçu et outragé, comme un malfaiteur, lorsqu’il se présenta en habits pontificaux pour imposer la réforme à une bande de chanoines. Il lui fallut plusieurs années pour triompher des intrigues et des cabales des personnages de la ville et de la cour qu’ils avaient intéressés à leur cause, et pour les réduire sous le joug de la discipline. Il n’entreprit pas avec moins de fermeté la régénération des Humiliés dont le libertinage et la licence paraissaient les uniques vœux et la principale occupation. La plupart acceptèrent ses règlements, mais /quelques-uns persistèrent dans le relâchement et, pour le consacrer, résolurent de se défaire à tout prix de sa personne. Ils en chargèrent un apostat gagné au poids de l’or. Ce scélérat entra effrontément dans la chapelle du cardinal au moment où il faisait la prière du soir avec tous les gens de son palais et lui tira un coup d’arquebuse ; une balle ne fit que noircir le rochet du saint et tomba à ses pieds; une autre effleura légèrement la peau.

Ces crimes et ces délits se multiplièrent à mesure que l’opulence rendait la corruption plus générale chez les religieux. De là ce mot de Brantôme : « Ils élisoient le plus souvent celui qui estoit le meilleur compagnon, qui aimoit plus les gare.., les chiens et les oiseaux, qui estoit le meilleur biberon, bref, qui estoit le plus débauché; afin que l'ayant fait leur abbé ou prieur, par après il leur permist faire toutes pareilles débauches,

dissolutions et plaisirs, comme de vray l’en faisoient auparavant très bien obliger par bons sermens bt faloit qu’ils le tinssent par amour ou par force. Le pis estoit quand ils ne se pouvoient accorder en leurs élections, le plus souvent s’entrebattoient, se gourmoient à coups de poing, venoient aux braquemars et s’entreblessoient, voire s’entretuoient; bref, il y avoit plus de Ntumultes, ligues et brigues qu’il n’y en a en la création du Recteur de l’Université de Paris. De plus aucuns élisoient quelque simple bon homme de moine qui n’eust osé grouiller, n’y commander faire autre chose sinon ce qui leur plaisoit et le menaçoient s’il vouloit trop faire du galant etrogue supérieur. »

Ainsi s’expliquent dans les conciles les canons relatifs aux moines.

Ces crimes des couvents , qui sont le dernier mot de la gourmandise, ne proviennent point d’une enquête faite dans les livres de Rabelais, de Voltaire, ni même de Fleury aussi sincère et aussi complet, lorsqu’il flétrit la corruption et les abus que lorsqu’il admire les merveilles de la sainteté : il a suffi de rouvrir la dernière édition de la Vie des Saints , du P. Giry, qu’on n’a cessé de feuilleter, chaque fois que la nature de ce travail a eu besoin d’un guide sûr pour tout ce qui concerne l’Église.

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