‹ Histoire de la Table, curiosités gastronomiques de tous les temps, etcChapitre 19 sur 39 · INFLUENCE DU CHRISTIANISME SUR L’HYGIÈNE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DU CHRISTIANISME SUR L’HYGIÈNE

Les préceptes et les conseils de l’Évangile ont engendré une société permanente, dont l’austérité sera le régime et le caractère.

Les païens avaient fini par ne plus vivre que pour manger ; ils se provoquaient aux excès, ils les renouvelaient sans cesse, à l’aide de vomissements continuels. C’était un point d’honneur pour eux de jauger l’appétit, et d’expérimenter combien l’estomac peut absorber d’aliments et de boissons sans s’exposer à une mort subite et certaiae. Toutes les productions de la nature suffisaient à peine à leur nécessaire.

Pour les chrétiens, ce fut un principe, ramarque Clément d’Alexandrie, de ne manger que pour vivre ; ils jouissent de leurs privations, et leur nécessaire consiste à n’accorder qu’à regret à la nature ce qui lui suffit pour la soutenir.

Ce besoin même n’obtint pas grâce; c’est ce qui a poussé saint Augustin à dire dans, ses Confessions , traduites par M. Moreau :

« Le jour me suggère un autre ennemi, et plût à Dieu qu’il pût lui suffire 1 Nous réparons, par le boire et le manger, les ruines journalières du corps, jusqu’au moment où détruisant l’aliment et l’estomac, vous éteindrez mon indigence par une admirable plénitude, et revêtirez cette chair corruptible d’une éternelle incorruptibilité. Aujourd’hui, toutefois, cette nécessité m’est douce, et je combats cette douceur pour ne pas m’y laisser prendre : guerre

de tons les instants que je me fais par le jeûne et les rigueurs qui réduisent le corps en servitude. Et pourtant je ne puis éviter le plaisir qui chasse les douleurs du besoin : car la faim et la soif sont aussi des douleurs, brûlantes et meurtrières comme la fièvre, si les aliments ne les soulagent, et votre bonté consolante mettant à la disposition de notre misère les tributs du ciel, de la terre et des eaux, nos angoisses deviennent des délices.

« Vous m’avez enseigné à ne prendre les aliments que comme des remèdes. Mais, quand je passe de l’inquiétude du besoin au repos qui en suit la satisfaction, le piège de la concupiscence m’attend au passage : ce passage lui-même est un plaisir, et il n'est pas d’autre voie, et c’est la nécessité qui m'y pousse. L’entretien de la vie est la seule raison du boire et du manger, et néanmoins un dangereux plaisir marche de compagnie, esclave qui trop souvent cherche à devancer son maître, revendiquant pour lui-même ce que je ne veux accorder qu’à l’intérêt ligitirne. Et puis les limite^de l’un ne sont pas celles de l’autre , ce qui suftit à la nécessité ne suffit pas au plaisir, et parfois il devient difficile de reconnaître si nous accordons un secours à la requête du besoin ou un excès aux perfides sollicitations de la convoitise. Notre pauvre àme sourit à cette incertitude, charmée d’y trouver une excuse pour couvrir du prétexte de la santé uno complaisance coupable.

« Aux tentations, je résiste chaque jour avec effort, et j’appelle à mon secours votre bras salutaire; et je vous remets toutes mes perplexités, car j’ai sujet de récuser sur ce point ^a stabilité de mon conseil. J’entends la voix de mon Dieu : « Ne laissez pas appesantir vos cœurs par l’intempérance et l’ivrognerie; » La sensualité s’insinue quelquefois chez votre serviteur. Que votre miséricorde la tienne éloignée de moi I

« Votre grâce m’a fait entendre cette parole que j’aime : « Que nous mangions ou que nous ne man-

gi'ons pas, rien de plus pour nous, rien de moins, » c’est-à-dire que je ne trouverai là ni mon opulence ni ma détresse. Et cette parole encore : « J’ai appris à me contenter de l’état où je suis ; je sais vivre dans l’abondance, et je sais souffrir le besoin. Je peux tout en celui qui me fortifie. » Voilà comme parle un soldat du ciel; est-ce notre langage, poussière que nous sommes?

« Vous m’avez enseigné, 6 mon Père, « que tout est pur pour les cœurs purs, mais que c’est un mal de se mettre à table au scandale de son frère; que toutes vos créatures sont bonnes; qu’il ne faut rien refuser de ce que l’on peut recevoir en actions de grâce ; que ce n’est point notre aliment qui nous rend recommandables à Dieu ; que l’on se garde de juger sur le manger et le boire ; que celui qui mange ne méprise pas celui qui s’abstient ; que celui qui s’abstient ne méprise pas celui qui mange. » Délivrez- moi de toute tentation.

« Non que je craigne l’impureté de l’aliment, je crains l’impureté de la convoitise. Je sais qu’il a été permis à Noé de se nourrir de toute chair; qu’Élie a demandé à la chair l’apaisement de sa faim ; que l’abstinence admirable de Jean n’a pas été souillée de sa pâture de sauterelles. Je sais aussi qu’Esaü s’est laissé surprendre par un désir de lentilles ; que David s’est accusé à luiinème d’avoir désiré un peu d’eau ; que notre Roi a été tenté, non de chair, mais de pain.

< £ Entouré de ces tentations, je lutte chaque jour contre la concupiscence du boire et du manger ; car ce n’est pas chose que je puisse me retrancher pour jamais. Il me faut donc tenir à ma bouche un frein qui se relâche et se retire à propos. Et, seigneur, quel est celui qui ne s’emporte quelquefois au delà des barrières de la nécessité? S’il en est un, qu’il vous glonlie de sa perfection. »

Ce sentiment a enfanté des saints sous tous les cli-

mats, dans toutes les conditions, à toutes les époques et pour tous les âges.

La même idée du nécessaire a sans cesse ramené la pensée sur le régime le plus approprié à la nature humaine. Aussi le maigre a-t-il toujours été étudié et observé à tous les points de vue.

Les philosophes Plotin , Jamblique et Porphyre recommandèrent ce régime. En 1742, Burigny crut devoir traduire le traité de Porphyre touchant l y abstinence de la chair , écrit au milieu du troisième siècle.

En 1700, Barthélemy Linant, docteur et médecin, publia un volume intitulé : L abstinence de la viande rendue aisée ou moins difficile à pratiquer , ou régime de vie avec lequel on peut prévenir et rendre moins grandes les incommodités qui surviennent à ceux qui font maigre par le ménagement des tempéraments , le choix et le bon usage des aliments maigres simplement apprêtés .

J.- J. Rousseau s’est montré très-favorable à l’usage des aliments maigres.

Dans les Vœux d'un solitaire , à l’article Vœux pour une éducation nationale, Bernardin de Saint-Pierre parle ainsi du maigre : « Les peuples qui vivent de végétaux sont, de tous les hommes, les plus beaux, les plus robustes, les moins exposés aux maladies et aux passions et ceux dont la vie dure plus longtemps. Tels sont, en Europe, une grande partie des Suisses. La plupart des paysans, qui sont par tout pays la portion du peuple la plps vigoureuse, mangent fort peu de viande. Les Russes ont des carêmes et des jours d’abstinence multipliés, dont leurs soldats mêmes ne s’exemptent pas : et cependant ils résistent à toutes sortes de fatigues. Les nègres, qui supportent dans nos colonies tant de travaux, ne vivent que de manioc, de patates et de maïs ; les brames des Indes, qui vivent fréquemment au delà d’un siècle, ne mangent que des végétaux. C’est de la secte pythagorique que sont sortis Epaminondas, si célèbre par ses vertus ; Archytas, par sou génie pour la

mécanique; Milon de Crotone, par sa force, etPythagore, lui-même, le plus bel homme de son temps et sans contredit le plus éclairé, puisqu’il fut le père de la philosophie chez les Grecs. Comme le régime végétai comporte avec lui plusieurs vertus et qu’il n’en exclut aucune, il sera bon d’y élever les enfants, puisqu’il influe si heureusement sur la beauté du corps et sur la tranquillité de l’àme. Ce régime prolonge l’enfance et par conséquent la vie humaine. Les enfants des Perses, du temps de Cyrus, et par son ordre, étaient nourris avec du pain, de l’eau et du cresson ; iis se choisissaient entre eux des chefs, auxquels iis obéissaient ; ils formaient des assemblées, où, comme dans celles de leurs pères, on agitait toutes les questions qui intéressaient le bien public. Ce fut avec ces enfants, devenus des hommes, que Cyrus fît la conquête de l’Asie. J’observe que Lycurgue introduisit une grande partie du régime physique et moral

des enfants des Perses dans l’éducation de ceux de La-

cédémone. »

Une lettre de saint François Xavier nous fournit ce détail du même genre : « Le Japonais ignore l’usage de la viande, même celui de la volaille ; il ne vit que d’herbages, de riz, de blé, de poissons et de fruits, dont il fait ses délices : aussi ne connait-il aucune des maladies résultant de l’intempérance ; il jouit d’une excellente constitution. j>

Dans son Voyage de Laponie , Regnard ne laisse rien à désirer sur l’usage du poisson : « La rivière de Torno est si fertile en saumons et en brochets, qu’elle peut en fournir à tous les habitants de la mer Baltique. Ils salent les uns pour les transporter, et fument les autres dans des basses-touches qui sont faites comme des bains. Le brochet, qu’ils sèchent , leur sert de nourriture toute l’année. Il ne le prennent point avec des rets, comme on fait les autres ; mais en allumant du feu sur la proue de leur petite barque, ils attirent le poisson à la lueur de cette flamme et le harponnent avec un long bâton armé

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de fer, de la manière qu’on nous représente un trident.

Ils en prennent en quantité et d’une grosseur extraordinaire. 11 est inouï qu’on se soit jamais servi en France de bâtons pour chasser ; mais il n’en est pas de même dans ce pays : le gibier y est si abondant, qu’on se sert de fouets et même de bâtons pour le tuer. Les oiseaux J que nous prîmes davantage, ce fut des plongeons, et * nous admirions l’adresse de nos gens à les attraper. Ils les suivaient partout où il les voyaient, et lorsqu’ils les apercevaient nageant entre deux eaux, ils lançaient leur bâton et leur écrasaient la tête dans le fond de l’eau avec tant d’adresse, qu’il est difficile de se figurer la promptitude avec laquelle ils font cette action. Fin moins de deux heures, nous nous vîmes plus de vingt ou vingt-cinq pièces de gibier. Je ne crois pas qu’il y ait de pays au monde plus abondant en canards , sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages et autres oiseaux aquatiques, que celui-ci; la rivière en est partout si couverte qu’on peut facilement les tuer â coups de bâton. Nous en tuions quelquefois trente ou quarante dans un jour, sans nous arrêter un moment; nous ne faisions cette chasse qu’en chemin faisant. 11 est impossible de concevoir la quantité du poisson de Laponie. Fille est partout coupée de fleuves, de lacs et de ruisseaux ; et ces fleuves, ces lacs et ces ruisseaux sont si pleins de poissons qu’un homme peut, en une demi-heure de temps, en prendre avec une seule ligue, autant qu’il en peut porter. C'est aussi la seule nourriture .des Lapons ; iis n’ont point d’autre pain ; les os de poissons, broyés avec l’écorces des arbres, leur servent de pain ; et ils n’en prennent pas seulement pour eux, ils en font tout leur commerce, et achètent ce dont ils ont besoin avec des poissons ou avec des peaux de bêtes ; ce qui fait que la pèche est toute leur occupation. Ils mangent fort avidement et ne gardent rien pour le lendemain. Les mets les plus ordinaires des pauvres sont des poissons, et, malgré cette méchante nourriture, ces pauvres gens vivent dans une

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santé parfaite. Ils ignorent les maladies et vont jusqu’à une vieillesse si avancée, qu’ils passent cent ans, et quelques-uns cent cinquante. »

Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, l’Inde vit exclusivement de laitage, de légumes, de fruits et de riz, et doit à ce régime une grande douceur de caractère. Pendant fort longtemps, les disciples de Mahomet se sont abstenus de viande et de vin et, malgré ces privations, il ne leur a pas fallu un siècle pour se rendre formidables à toute la chrétienté. L’Irlande, ne se nourrit guère que de pommes de terre et de pain d’avoine ; cependant sa population a quadruplé depuis cent ans.

Saint Jérôme a noté que les prêtres égyptiens s’abstenaient communément de manger la chair de quelque bète que ce fût.

La plupart des ordres religieux ont adopté le maigre pour régime. Ce sont les plus austères qui se sont le le plus longtemps maintenus dans leur ferveur primitive, se sont propagés le plus vite et ont compté le plus graud nombre de religieux, comme le prouve la vie de saint François d’ Assise. Galiani a même remarqué que ce sont ceux qui ont enfanté le plus d’hommes éminents.

En 1607, Henri IV institua, avec l’agrément de Home, un nouvel ordre de chevalerie composé de cent gentilshommes qui s’obligeaient à ne pas manger de viande tous les mercredis.

Il est facile de se résigner ou de s’astreindre au régime maigre, car le règne végétal est toujours en harmonie avec les climats et les saisons, et par conséquent avec les besoins et les goûts de l’homme. L’eau qui couvre les quatre cinquièmes du globe peut suppléer à l’insufüsance ou à la stérilité de la terre et même nourrir le genre humain. La science compte actuellement près de six mille espèces de poissons et avoue que leur fécondité est

prodigieuse et n’est comparable cpi’à la facilité de leur acclimatation.

Le règne animal ne saurait fournir ni la même variété ni la même facilité. L’élève du bétail est partoutlongue, souvent difficile quelquefois impossible. L’Angleterre, si . avancée en agriculture, désespère d’avoir de la volaille.

En prescrivant le maigre certains jours de la semaine, l’Église n’allait donc point contre les lois de la nature. Mais était-elle compétente sur une question d’hygiène?

Fleury parle d’un prêtre qui fut, en 1307, nommé archevêque de Mayence, pour avoir guéri un pape. Les papes Pierre d’Espagne, Sylvestre 11, Jean XXt avaient étudié la médecine à Paris. Fleury a cité une Histoire des Saints qui avaient exercé la médecine.

Nous lisons dans les Médecins au temps de Molière , par Maurice Raynaud. « La plupart des médecins étaient en même temps chanoines. La médecine du moyen âge était dans les cloitres : elle demeura longtemps ecclésiastique. »

A Sainte-Hélène, Napoléon reconnut que le médecin de l’àme était le médecin naturel du corps, et se repentit de n’avoir pas exigé que les séminaires enseignassent la médecine en même temps que la théologie.

. Toutes les religions et toutes les sectes pourraient produire de grands exemples de sobriété et de longévité.

L’austérité ne fut même pas rare chez les hommes dont la force est regardée comme un prodige. Ainsi Andronic Gommène, qui fut l’un des empereurs les plus cruels de Constantinople, n’avait ordinairement pour toute nourriture qu’un morceau de pain et un peu de

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vin qu'il prenait à la fin de la journée. C’était à ce régime et à l’exercice continuel qu’il attribuait la vigueur de sa santé, qui ne se dérangea jamais. Au sortir d’une chasse, il dépeçait de ses propres mains les cerfs et les sangliers, les faisait rôtir lui-même, et, renonçant en ces circonstances seulement à ses principes, il en mangeait avec les chasseurs de sa suite.

Sauf Alexandre le Grand, Annibal, César, Napoléon et presque tous les fameux capitaines ont bu peu de vin, et ont été des modèles de tempérance pour les armées.

Le romancier Balzac devinait juste quand il regardait la sobriété comme l’école de tous les grands écrivains.

Les naufrages, les sièges, les disettes nous apprenent que la nécessité peut se contenter de tout, et que le nécessaire de l’homme se réduit à peu de chose.

Le nécessaire journellement et insensiblement réduit, reste à savoir combien de jours l’homme peut passer sans boire ni manger.

Il est convenable de remonter à une époque assez rapprochée de notre siècle, et de citer des faits qui n’ont été ni discutés, ni niés, comme impossibles et invraisemblables, par la science et l’esprit de parti, réduits à les enregistrer sans commentaires ni conclusions.

Or, Y Histoire de /’ Académie royale de médecine nous fournit le document suivant, p. 4o et 46 de son in-4 3 de l’année 1769.

«Un ancien officier d’infanterie, retiré du service et chevalier de Saint-Louis, fut mis au château de Saumur, à cause de quelques légères absences auxquelles on s’aperçut qu’il devenait sujet. La douceur et la noblesse de son caractère, soutenues de beaucoup de lecture et d’une heureuse mémoire, le firent bientôt désirer dans les meilleures compagnies : le gouverneur même du château le jugea si peu dangereusement affecté, qu’il obtint pour lui la liberté de la ville ; après avoir joui quelque temps de cette liberté, il apprit que sa famille

ne payait pas exactement sa pension ; l’honnêteté de son caractère en fut blessée, et sans faire attention à son état, il partit pour en aller accélérer le payement : à son arrivée dans sa patrie, il fut arrêté et ramené au château, et on lui ôta une liberté dont il avait abusé : cette clôture plus sévère augmenta son mal, et bientôt on ne put plus communiquer avec lui qu’en se prêtant à ses idées : il se croyait tour à tour prince, premier ministre, maréchal de France, faisait des projets, des traités, des déclarations de guerre; toutes les femmes qu’il voyait étaient des princesses et les moindres domestiques des , grands seigneurs.

« Dans cet état de délire assez complet, après avoir déjeuné à son ordinaire, le 25 décembre, il se mit dans l’esprit de ne vouloir plus absolument manger, et fut en effet depuis ce jour jusqu’au 9 février, c’est à-dire quarante-six jours complets, sans prendre aucune nourriture; seulement le cinquième jour il demanda des liqueurs et on lui donna un demi-setier d’huile d’anis qu’il but en trois jours ; il en redemanda et on lui en donna un second; mais sur l’avis qu’on lui donna d’en user plus sobrement, il n’en mettait que trois . gouttes dans chaque verre d’eau qu’il buvait, et cette bouteille lui dura jusqu’au trente-neuvième jour; il buvait à peu près, autaut qu’on en pouvait juger, une pinte et demie . d’eau par jour : le trente-neuvième jour il cessa de boire et ne prit absolument rien jusqu’au quarante-septième.

« Il s’était toujours levé jusqu’au trente-huitième jour, mais la faiblesse inséparable d’un jeûne si long et si sévère, l’obligea pour lors de se coucher : nous devons ajouter que vers, les huit derniers jours, il se priva entièrement du tabac dont il prenait près d’une once par jour, et que sa vue paraissait sur la fin très-alfaiblie.

« Dès qu’on se fut aperçu de ce ridicule projet, on essaya tous les moyens possibles de déterminer le malade à prendre quelque nourriture, mais ce fut toujours inutilement ; ni les soins du gouverneur, ni les attentions

des officiers, ni les pathétiques exhortations des ecclésiastiques vertueux qu’on lui envoya ne purent faire aucune impression sur son esprit; on essaya même, dans les derniers jours, de lui donner de l’eau panée ou de l’eau de poulet, au lieu d’eau pure ; niais ce breuvage lui occasionna un vomissement, en sorte qu’on le regardait comme perdu, lorsque la nature obtint de lui ce' que la raison avait jusqu’alors inutilement demandé.

« Le quarante-septième jour, voyant entrer chez lui une jeune fille qui tenait un gros morceau de pain, sur lequel elle avait étendu du fromage, il demanda vivement qu’on lui donnât une copieuse soupe; on s’empressa de lui en donner une, mais très-légère; et malgré l’envie qu’il témoignait d’avoir du pain et d’autres aliments solides, on le tint quelque temps au régime de quelques soupes et de quelques cuillerées de crème de riz, de deux heures en deux heures; enfin on le remit peu à peu à la viande et aux aliments ordinaires, et il revint, quoique lentement, à son état de santé.

« Dans les premiers jours qu’il commença à manger, sa tète était fort saine, il n’était plus prince, ministre, ni général ; il voulait qu’on le nommât par son nom et on espérait que l’acte de folie qu’il avait fait l’aurait rappelé à la raison; mais cette espérance ne fut pas de longue durée : à mesure que les forces revinrent, les disparates reparurent. »

A ce cas dont s’appuient les docteurs du jour, et tiré d'une collection dont la gravité n’est pas contestée des médecins, opposons un sacrifice aussi long et renouvelé plusieurs fois, et demandons-le à un livre qui n’a pas l’approbation de l’Église, et appartient à une secte qui s’inspirait plus de l’orgueil des stoïciens que de l’humilité et de la simplicité de la foi.

Dans une Vie de Monsieur de Paris, diacre du diocèse de Paris , in-12de 4 781 , il est dit pour l’année 1721 : « A Melun, il admira la tendre piété et la vie mortifiée de dom Claude Léauté, religieux bénédictin de la congre-

gation de Saint-Maur. Ce moine a déjà passé onze carêmes sans prendre aucune nourriture. Son jeûne, dans le reste de l’année, est moins austère, mais presque continuel. »TJne lettre de 1731, écrite au moment où ce religieux vivait encore, nous initie à tous les détails de cette vie : « Le caractère de ce religieux est des plus aimables : dans les plus grandes austérités, il est toujours très-affable. Il a passé le carême dernier,* à commencer au jour du mardi gras jusqu’au mardi de la semaine sainte inclusivement, sans prendre aucune nourriture, excepté celle qu’il prend à l’autel, car il dit la messe tous les jours sans y manquer. On ne saurait même lui faire plus de plaisir que de lui laisser dire la grand’messe. On ne s’aperçoit point que sa voix diminue ; mais il n’en est pas de même de son visage, qui devient pâle et déssécbé ; ses yeux se rétrécissent, et, malgré tout cet abattement, sitôt qu’il a cessé son carême, il revient à son premier embonpoint. Le mercredi de la semaine sainte, il prit, selon sa coutume, deux soupes de lait, une à midi, l’autre au soir, et rien de plus. Le jeudi saint, il mangea à dîner une pareille soupe et le soir il collationna comme la communauté, qu’il imita le reste de la semaine dans sa manière de vivre. Pendant tout le carême, il ne paraît point du tout au réfectoire. Il passe le reste de la journée s’occupant, partie à la lecture, partie à la miniature, dans laquelle il est très-habile. Il ne couche que sur sa chaise ou sur le plancher de sa chambre. L’Avent, les Quatre-Temps, les Vigiles sont observés de sa part comme le carême, c’est-à-dire sans prendre aucune nourriture qu’à l’autel. Pour le reste de l’année, il jeûne de manière qu’il n’en perde pas l’habitude, car voici le onzième carême qu’il passe. Il choisit dans chaque semaine le mercredi ou le vendredi, qu’il passe sans boire ni manger. Il dort très- * peu, surtout en carême, ne faisant alors que sommeiller sur sa chaise, lorsque l’épuisement l’y contraint, et dormant à peine un quart d’heure de suite. Il a interrompu #

une fois son carême par obéissance pour son supérieur ; mais, en récompense, il a jeûné depuis la Sainte-Croix jusqu’à la Toussaint. Outre ces grands jeûnes, il porte secrètement une espèce de corselet de fer, oû sont représentés les instruments de la Passion, qui lui prend depuis les épaules jusqu’au dessous de la poitrine’. Pendant le carême, il ne peut guère marcher, ni sortir : le grand air lui fait mal. Pendant l’hiver, il se chauffe : il avoue qu’il a besoin de feu. On a voulu l’enfermer pour s’assurer qu’il n’y avait, point de fraude de sa part; il y a consenti volontiers, pourvu qu’on lui laissât la consolation de dire la messe et qu’on lui donnât du feu pendant le froid. 11 est âgé d’environ cinquante ans au plus. »

Ces faits nous mettent â l’aise avec la science et le schisme pour aborder les modifications que les préceptes de l’Église ont apportées dans le régime des nations modernes.

En lâchant la bride â toutes les passions et â toutes les convoitises, le paganisme avait fini par faire de l’estomac un puits perdu. La Bible justifie Homère, Y Histoire A uguste complète Suétone et Tacite, l’esprit de Sénèque confirme la bonhomie de Plutarque et la crédulité de Pline le Naturaliste.

Or, la science moderne n’admet point que la taille humaine ait diminué. La multitude, l’étendue et la solidité des édifices publics, la grandeur et l’élévation des églises attestent que la force physique n’est pas amoindrie. L’histoire des Croisades , les guerres de religion, l’héroïsme des Vendéens prouvent encore que,

dans le tableau des batailles , les forces morales n’ont pas dégénéré. Enfin le mouvement du commerce, les ressources de l’industrie, les découvertes des voyageurs, l’aisance de la vie privée , alFaires et intérêts, tout démontre que l’activité n’a pas reculé. Pour que les bombances des Romains ne nous paraissent plus qu’une charge et un amusement de l’érudition, le bon sens est forcé de tirer de l’histoire cette conséquence : Que l’appétit n’est plus le même et Que le chrétien mange moins que le païen.

Ce triomphe, que le christianisme a obtenu insensiblement du corps social et de la constitution humaine est si éclatant, qu’en brisant le joug de l’Eglise, la réforme n’a pas pu en enlever les traces. En Angleterre comme en Allemagne, partout où le protestantisme domine, on mange beaucoup et énormément de viande; néanmoins, malgré cette longue habitude de la chair qui a dû élargir les intestins, malgré l’ardent désir de braver les préceptes de l’Église, la liberté de conscience n’est pas encore arrivée à donner à l’estomac cette élasticité que le paganisme lui avait formée. Ce qui caractérise avant tout et surtout toutes ces tables dont la liberté religieuse est la Minerve, c’est le vin bu avec excès, bu jusqu’au défi, bu jusqu’à l’ivresse. La Collection des J/émoires relatifs à V histoire de France est pleine de débauches de ce genre.

Dans son Cours élémentaire d'hygiène, le docteur Rostan nous fournit ce précieux renseignement : « M. Muret ayant eu la curiosité d’examiner dans les registres mortuaires de la Suisse, combien de morts pouvaient être attribuées à l’ivrognerie, en trouva le nombre si grand qu’il estimait qu’elle tue plus de monde que toutes les maladies les plus perfides et les plus meurtrières. 11 faut ajouter que les registres mortuaires de la Suisse sQiit beaucoup mieuxteuus que ceux de Paris. En Suisse, c’est le médecin qui a soigné le malade qui donne lui-même les renseignements. »

Grâce aux Considérations sur l'usage et l'abus de l'eaude-vie et des autres liqueurs fortes , par M. J. Girardin, que nous trouvons dans les Mémoires de la Société impériale des Sciences , de l' Agriculture et des Arts de Lille , de l’année 1864, il est facile de dire le dernier mot sur l'état des pays qui continuent de vanter la réforme. « C’est dans les pays où Ton consomme le plus d’eau-de-vie, spécialement en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en Russie, en Amériqué, qu’il se commet le plus de suicides. — Un amateur de ces calculs de statistique dont on aime en Angleterre les formules bizarres, établissait dès 1835, que la masse des liqueurs fortes, bues chez nos voisins, pendant une année, aurait pu former une rivière de 9 kilomètres de long sur une largeur de 3“ 50, et une profondeur de 4 m 60 environ. — D’après les documents publiés par le gouvernement anglais, l’ivresse et les désordres qu’elle provoque tuent par an 500,000 habitants. La moitié des fous, les deux tiers des indigents et les trois quarts des criminels sont des individus adonnés à la boisson. On a constaté, d’après les relevés de la police, que le nombre des ivrognes cités en justice avait été, pour l’année 1862, de 94,978, dans lesquels il y avait 22,500 femmes. Sur ce chiffre, 6,000 environ ont été condamnés à J’emprisounement et 211 à la peine capitale par suite des crimes que l’ivresse leur avait fait commettre. — Dans les 211 condamnés à mort, il y avait 66 femmes. — Dans les États-Unis l’on compte 300,000 ivrognes, et 37,000 périssent, chaque année, victimes des excès de boissons spiritueuses. On a constaté que sur 781 aliénés admis dans les nospices, 392, de l’aveu de leurs propres familles, ont été réduits à cet état par l’abus des liqueurs. A Liverpool, sur 490 individus entrés à l’hôpital «les fous, 257 s’étaient attiré cette terrible fin par leur intempérance. Les sept huitièmes des condamnations prononcées à Boston, les trois quarts des crimes commis en Suède, les deux tiers de ceux qui ont lieu dans la Prusse Rhé-

HISTOIRE RE LA TABLE

nane, sont dus à l’abus de l’eau-de-vie et des autres boissons enivrantes. C’est la même cause qui remplit les prisons de la vieille Prusse. »

M. J. Girardin n’oublie pas la France dans ses statistiques. Il attribue à l’ivresse le sixième des suicides

relevés de 1818 à 1838 et trente sur cent cas d’aliénation

dans un département. Il nous apprend que la consommation annuelle d’un Parisien en liqueurs est de 14 litres, mais il porte celle d’un habitant des États-Unis à 27 et celle d’un Anglais à 29. Cette diflérence n’annonce-t-elle pas toute l’influence que l’Église a conservée dans notre pays ? « L’eau-de-vie, dès la fin du xv e siècle, est adoptée, continue M. Girardin, en Bohême, en Pologne, en Poméranie, en Russie et jusqu’en Sibérie. En 1581, les Anglais s’en servirent comme d’une sorte de cordial pour leurs soldats, qui faisaient la guerre dans les Pays-Bas, et dès cette époque, non-seulement l’usage, mais l’abus même de cette liqueur était devenu tel en Allemagne qu’une ligue s’y était déjà formée contre elle, dans la vue de prévenir les funestes résultats dont elle menaçait toutes les classes de la société, sans excepter la plus élevée. L’eau-de-vie devint en usage en France à partir de 1664, époque marquée par une invasion d’ouvriers étrangers attirés par Colbert. Ces ouvriers étrangers, venus des villes anséatiques, de la Hollande, de l’Angleterre, tous pays où l’eau-devie était depuis longtemps connue comme boisson usuelle, en propagèrent promptement l’usage dans les populations industrielles avec lesquelles ils se trouvèrent eu contact. »

Les canons des conciles et la rareté des livres ne permettent guère de révoquer en doute l’ignorance des masses avant la découverte de l’imprimerie. Mais ce qui remplaçait avantageusement les bibliothèques , c’était l’exemple qui vivifie , encourage et entraîne, l’exemple donné de haut, partout et journellement. 11 eût été facile à plusieurs saints de s’accorder tous les

plaisirs d’un Lucullus ; la plupart auraient pu vivre * comme des Apicius ; ils ont préféré regarder toute privation comme une jouissance ; quelques-uns se sont élevés si haut au-dessus de toutes les lois de la nature qu’ils ont paru plus admirables qu’imitables. C’est parce qu’ils ont été, sous tous les climats, et à toutes les époques, nombreux et même innombrables et qu’ils appartiennent, pour la majorité, aux premières classes de la société, qu’ils ont trouvé tant d’imitateurs dans toutes les conditions. Cette masse de vertus, sans cesse jetée, comme un levain, dans le cœur des nations, devait finir par renouveler tout le corps social et s’infiltrer dans tous ses membres.

La constitution humaine, telle que le christianisme est parvenu insensiblement et lentement à la former, at-elle gagné à la licence de la réforme? Mais c’est précisément l’époque où la force a été cassée, puis licenciée pour ainsi dire; dans les engagements, recrutements et levées, on n’a plus demandé, ni exigé que de l’habileté. La cartouche allait réserver tous les combats corps à corps pour les coups décisifs. C’est alors que l’emploi de la poudre devint général. L’exercice étant modifié et simplifié, le ‘costume fut à son tour mis à la réforme. Les musées d’artillerie, les cabinets d’antiquaires, 4 les faisceaux d’armes convaincront la postérité de la force des générations passées. Voltaire affecta de détourner les yeux, quand Buffon lui montra la collection des fossiles comme une preuve irréfragable du déluge. En face des anciens équipements militaires qui étonnent et effrayent les plus robustes soldats de notre teitips, qui oserait douter de la bonne constitution des hommes qui les ont portés dans toutes les régions, et qui, malgré la pesanteur et l’embarras de cette montagne de fer et d’acier qui les emprisonnait des pieds à la tète, manœuvraient, chargeaient, paraient, et entendaient l’attaque et la défense aussi bien que nos voltigeurs modernes? Cette constitution fut le résultat de toutes les

causes qui concourent au perfectionnement de la santé. Avec la réforme, la constitution humaine a perdu en durée aussi Lien qu’en force. Aussi M. Nisard a-t-il été amené à constater l’étonnement d’Erasme à la vue du petit nombre auquel il était donné d’atteindre à la vieillesse.

Se coucher de bonne heure et se lever de bonne heure, est la première cause de la santé du corps comme de la santé de l’esprit. On citerait difficilement un homme d’Etat éminent ou un grand écrivain qui n’ait rendu cet hommage à la nuit. Cette loi de la nature fut un article de tous les règlements dans les ordres religieux. Les proverbes, les ordonnances des rois, le couvre-feu des communes attestent que toute la société se conduisait comme une communauté. On n’avait pas encore imaginé les fêtes de nuit ; mais les fêtes du jour ne manquaient pas; les ennuyés et les ennuyeux, les riches et les pauvres daignaient s’en contenter. Il en était même ainsi pendant le xvm e siècle où tous les théâtres commençaient en plein jour et finissaient à l’heure où le moyen âge sonnait dans toutes les localités l’heure du couvre-feu.

La réforme ne manqua pas d’oublier les lois de la nature en même temps que les commandements de l’Église. De là ce tableau de M. Nisard sur la vie des élèves de Mélanchthon à Wittemberg : « On reprochait aux élèves surtout la gloutonnerie, reproche très-ancien en Allemagne. Seulement la table était alors plus turbulente qu’aujourd’liui. Les orgies se prolongeaient jusqu’à minuit, énormité pour le temps : après quoi les jeunes gens se répandaient sur la place et parcouraient les rues de Wittemberg, criant et chantant à tue-tète, éveillant tout le monde, et faisant croire aux magistrats que l’ennemi était dans la ville. Un décret de l’Académie leur ordonne d’ètre rentrés chez eux à huit heures. Si quelqu’un est appelé au dehors par des affaires, qu’il les fasse en silence, et s’éclaire dans les rues avec une lanterne, pour qu’on le reconnaisse. Quiconque sera

surpris armé et sans lanterne, sera mis en prison. Un autre décret les menace d’une prison particulière, plus dure que la prison scolastique. Le premier décret n’avait pas réussi. On continuait à sortir armé, et on battait le guet. Plusieurs étudiants avaient pour domestiques des Mascarilles dont la comédie a fait un type, mais qui ont été d’abord des personnages réels. Ils étaient larrons jusqu’à rompre les cotfres et crocheter les portes, de complicité avec leurs maîtres, qui prenaient leur part de ces rapines ; ils soufflaient les discordes, excitaient les rixes, poussaient les moins braves à se battre et fournissaient les armes; ils entraînaient dans les orgies les jeunes gens sobres et troublaient de leurs chants, de leur ivresse, de leurs espiègleries, les noces et toutes les réunions publiques. »

Les soirées des villes sont devenues la ruine et la plaie des familles. Les indispositions qu’elles ont engendrées et qui sont inconnues dans les campagnes où l’on persiste encore à' croire que Dieu a fait la nuit pour protéger le sommeil de ses ténèbres, forment l’apanage des médecins; le reste est du casuel.

La seconde cause de santé est l’exercice.

Quand on examine attentivement la vie des saints et des saintes, on est étonné de constater que l’austérité a été poussée aussi loin et que les jeunes sont aussi communs et prolongés dans les deux sexes; mais il y a deux points sur lesquels on peut établir un parallèle : c'est que les maladies sont plus nombreuses et plus fréquentes chez les femmes, et que dans le tableau de longévité elles sont si rares qu’elles sont effacées par la multitude des hommes. 11 n’y a que le défaut d’exercice qui explique cette différence.

L’exercice aiguise l’appétit et facilite la digestion. Point de doute que, sans l’exercice journalier de la chasse, Louis XIV, Louis XV et tous les princes de la maison de Bourbon, accoutumés à la solennité de repas longs, abondants et variés, n’auraient pas conservé si

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longtemps le même appétit, ni absorbé si facilement tant d’aliments.

L’exercice produit, augmente et conserve la santé. Le moyen âge n’en a pas méconnu les salutaires effets. Dans les couvents, les heures de prière n’empêchaient pas les travaux manuels ; les religieux ont été plus cul tivateurs que copistes. La chasse et les tournois étaient des distractions pour la noblesse; son occupation, c’était de faire valoir la terre. C’était encore T agriculture qui faisait la vie des masses, car les arts et métiers étaient trop peu nombreux pour occuper beaucoup de bras. Les fêtes religieuses, les processions, les pèlerinages venaient arracher toutes les conditions à la vie sédentaire que l’agglomération des maisons aurait fini par rendre dangereuse. La milice demandait aussi des déplacements forcés. Avant toutes les révolutions politiques qui ont mis tous les Etats en demeure d’entretenir des armées permanentes, la société restait sur le pied de guerre. Chacun devait et payait l’impôt du sang, soit à la commune, soit au seigneur ; le clergé n’en a été exempté que sous François 1 er . Cette charge nécessita des revues, des manœuvres qui rompaient la monotonie des habitudes et donnaient au corps, accoutumé au grand air et fortifié par le labeur de chaque jour, la souplesse et l’allure qui lui manquaient. Vie publique, vie privée, fout concourait à développer et perfectionner par l’exercice la constitution physique.

L’excellence de cette constitution 11e provenait-elle pas aussi de la sobriété qui est l’une des autres causes de santé? Si cette vertu 11’était pas universelle dans la société, il est bien difficile d’expliquer comment les ordres les plus sévères se propageaient si vite et arrachaient tant de monde aux douceurs de la vie privée. A sa dernière heure, saint Maur pouvait donner sa bénédiction à cent vingt maisons dont il fut le fondateur. Saint Bernard se trouva le père spirituel de cent soixante couvents qui lui devaient leur existence. Il y avait à

peine dix ans que saint François d’Assise avait reçu les vœux des premiers Frères mineurs que cinq mille religieux assistèrent au chapitre général de Tordre. En cinq ans seulement, saint Dominique fonda soixante couvents. Le bienheureux Jourdain de Saxe donna l’habit religieux à plus de mille hommes qu’il avait gagnés, pour sa seule part, au cloître. Saint Macaire gouverna jusqu’à cinq mille moines, et saint Sérapion d’Arsinoé, ■ dix mille. La règle de saint Augustin a été adoptée par cinquante ordres. L’ordre de saint Benoît a Vu canoniser jusqu’à cinq mille de ses membres.

La sobriété universelle fut un bienfait du christianisme qui a rappelé l’humanité aux lois de la nature dont les besoins se réduisent- à n’avoir ni faim, ni soif, ni froid. La sobriété doit-œlle à la Religion le régime le plus approprié aux exigences des climats et des conditions? Bien que les préceptes de l’Église aient eu pour premier but un effet moral dont les Pères, et notamment saint Augustin et saint Ambroise nous dispensent de signaler tous les avantages, on ne peut nier qu’ils contiennent la meilleure hygiène pour tous les tempéraments. Ils font la part des nécessités et des goûts ; ils peuvent répondre à tous les désirs et prévenir la satiété ou le dégoût. Le jeûne et l’abstinence des Vigiles préparent l’estomac à recevoir une nourriture ordinairement plus copieuse les grandes fêtes. Le jeûne et l’abstinence des Quatre-Temps disposent l’appétit à la nouveauté deslégumes et des fruits, que chaque changement de saison occasionne. L’abstinence des vendredis et des samedis soulage du poids d’une alimentation plus substantielle, et préserve de tous les inconvénients de l’uniformité prolongée* L’Église se sert de tout et ne proscrit rien ; elle est arri vée à une si heureuse combinaison de l’emploi durègue animai et du règne végétal que la médecine et la philosophie sont forcées de donner raison à ses commande ments. Ainsi 1 Cours élémentaire d'hygiène du docteur Rostan nous fournit ces aveux : « Il est fort avantageux

Il '

pour la santé d’interrompre et de changer quelquefois son régime habituel. Quant à la qualité, à la nature des aliments, nous croyons qu’il est important de ne pas continuer toujours le même régime, ce qui ne manquerait pas de faire éclore quelques maladies funestes, ou du moins de modifier la constitution d’une manière fâcheuse. 11 est avantageux de se nourrir un jour par semaine de substances végétales. Lorsqu’on a fait un excès de table, il est fort convenable de jeûner le jour suivant. Lorsque la privation n’est pas complète et qu’elle est de peu de durée, elle peut avoir des avantages incontestables pour la santé. » Le philosophe de la Nouvelle Héloïse trouve dans la voracité carnassière des Anglais la cause de ce qu’ils conservent, jusque dans leurs inflexibles vertus, de dur et même de barbare. Au contraire, il attribue à la variété de la nourriture, en France, toute la souplesse et l'aptitude des caractères qui se plient à toutes les circonstances, et plaisent à tous les étrangers.

Ainsi les commandements de l’Église et les ordonnances de la médecine ne se contredisent pas. L’institution des Quatre-Temps peut tenir lieu de ces purgatifs dont les carnivores Anglais sont obligés, chaque renouvellement de saison, de se faire une habitude aussi sage qu’opportune, de l’avis des docteurs los plus éclairés. L’Église place le jeûne la veille des fêtes solennelles, et l’abstinence la veille et l’avant-veillc des dimanches qui ont été et seront les jours les plus ordinaires de réception pour la plupart des familles ; la médecine arrive le lendemain et n’a pas d’autre conseil à donner que la diète à qui a négligé ou le jeûne ou l’abstinence préparatoire. Le jeûne et l’abstinence de l’Église préviennent les indigestions et les maladies; la dicte tardive des médecins ne les guérit pas toujours. Dans sa rigueur apparente, l’Église tolère toutes les ressources et les délicatesses des ondes et de la végétation; la médecine n’emprunte ses remèdes, si souvent inutiles ou dangereux,

• qu’à tout ce qu’il y a de plus insipide, de plus amer et nauséabond dans la nature. Le jeûne et l’abstinence rompent la monotonie du régime et préservent du dégoût et de la satiété ; tous les ennemis du jeûne et de l’abstinence sont amenés à demander de l’appétit à l’absinthe et a épuiser toute la classe des excitants : après avoir payé la visite du médecin et les mémoires de l’apothicaire, iis sont forcés d’acheter jusqu’à la faim que l’Église leur donnerait gratuitement avec la santé. Tant que les commandements de l’Église ont été observés dans la société, le rôle du médecin fut peu important; dans nos villes modernes où l’on se dispense si légèrement du jeûne et de l’abstinence, on est journellement autant étonné que scandalisé soit du nombre, soit de la fortune des docteurs en médecine. Leur multitude est une preuve incontestable de l’augmentation des maladies et de l’affaiblissement de la constitution physique.

L’Église aurait-elle oublié sa sagesse ordinaire et méconnu la faiblesse de l’humanité dans l’institution du carême?

Or, quel est avant tout le dernier mot de la science? Dans son livre de la Longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe, M. Flourens nous donne cette conclusion : « L’homme n’a point ses dents molaires tranchantes; son estomac est simple, mais large, et ses intestins sont sept oudiuit fois plus longs que son corps. L’homme n’est donc point naturellement carnivore. Dans tous les animaux, la forme des dents molaires donne le régime. L’homme n’est donc pas carnivore : il n’est pas non plus essentiellement herbivore. Par son estomac, par ses dents, par ses intestins, l’homme est naturellement et primitivement frugivore. Mais une fois que l’homme a eu trouvé le feu, une fois qu’il a su amollir, attendrir, préparer également les substances animales et végétales par la cuisine, il a pn se nourrir de tous les êtres vivants et réunir ensemble tous les régimes. L’homme a donc deux régimes : un régime primitif, instinctif, et

par celui-là il est frugivore ; et il a un régime artificiel, • dû tout entier à son intelligence, et par celui-ci il est omnivore . »

Ceci posé, puisque la médecine nous concède que le jeûne et l’abstinence sont un moyen et conservateur et réparateur de santé, on ne saurait douter que leur durée ne fût une mesure préservative, une habile précaution à Tune des époques les plus fécondes en maladies, les plus remarquables en décès. Les récoltes n’offrent plus guère à la consommation ; la terre est encore ou couverte de neige, ou gelée, et ne produit presque rien. Toutes les provisions sont épuisées dans le règne végétal. La chair est alors d’une mauvaise qualité. L’air et la fraîcheur des herbages ont longtemps fait défaut au bétail ; les mères sont encore fatiguées de leur portée; leurs petits sont aussi trop jeunes pour être immolés. Cette rareté de toutes les substances n’en-

gage-t-elle pas l’homme à faire quelque sacrifice à la stérilité de la saison ? La vie sédentaire de l’hiver ne l’a-t-elle pas accoutumé à la privation de beaucoup d’aliments et à la diminution de sa nourriture ordinaire ? Le printemps n’aurait-t-il pas assez de richesses de primeurs, pour le dédommager d’une famine si courte et livrer à son appétit, aiguillonné par le besoin, toute la somme de solides réparateurs qui lui est devenue nécessaire ?

L’institution du carême est en harmonie avec les lois de la nature. Mais cette augmentation de jours d’abstinence et ce prolongement de jours de jeûne sont-ils en harmonie avec les travaux de l’humanité? Pour prouver que la durée de ces jours d’abstinence et de jeûne n’est pas impossible et ne saurait être nuisible aux masses, il suffit d’examiner la vie des saints qui n’ont pas lésiné avec les préceptes et les conseils de l’Église, et ont fait de l’année entière un carême perpétuel.

Les exemples sont si nombreux, qu’on est embarrassé de choisir. A eux seuls les ordres religieux nous

montrent une légion de cinquante mille personnes des deux sexes, dont le nom figure sur la liste des saints. Toutes les classes de la société réclament aussi notre attention pour le contingent qu’elles ont fourni à l’Église triomphante.

C’est un fait incontestable que', depuis le christianisme, l’humanité mange moins et se porte mieux. Quelle surprise la Vie des Saints nous réserve-t-elle? Ce serait une chose fort intéressante * à recommander à tous les hommes qui s’occupent d'économie sociale , si les saints allaient demander toute leur nourriture au règne végétal, tirer leurs forces de leurs privations, et trouver dans le jeûne les secrets de la longévité comme de la santé.

’ Sénèque n’était que l’interprète d^s lois de la nature quand il réduisait les besoins de l’homme à n’avoir ni faim, ni soif, à se contenter de ce qu’on trouve sous la main, et à regarder comme une véritable fortune l’habitude de se priver de tout ce qui n’est pas absolument nécessaire. Les médecins sont persuadés qu’il est convenable de rester sur la faim et sur la soif, mais ils n’ont pas assez d’autorité pour le faire croire. Les saints ontils eu tort de suivre ce principe ?

L’Église a gardé le silence sur la boisson et pose même en principe qu’elle ne détruit pas le jeûne. La soif est un besoin si naturel que le Cours élémentaire d' hygiène du docteur Rostan lui fait cette large concession : « Pour ce qui concerne les boissons, leur quantité doit être plus considérable que celle des aliments solides; mais en général il faut que l’eau y domine. »

Dans ses É pitres, saint Paul conseille à tous les âges de s’abstenir de vin, d’en user modérément ; mais il en reconnaît la nécessité « dans certaines circonstances, quand il écrit à Timothée : « Ne continuez pas à ne boire que de l’eau, mais usez un peu de vin à cause de votre estomac et de vos fréquentes infirmités. » La vie des Saints sert de commentaire à ces conseils.

Nous voyons dans saint Chrysostome que les fidèles de son temps s’abstenaient de vin pendant tout le carême.

Le vin, bu en petite quantité, était toléré à la table de saint Augustin.

Saint Porphyre, évêque de Gaza, prenait un vin fort trempé, parce qu’il avait une douleur d’estomac qui le lui rendait nécessaire.

Quand saint M-acaire était forcé de prendre du vin, il passait le jour suivant sans rien boire. Saint Norbert en usait rarement. Le bienheureux Henri Suzo n’en goûtait que le jour de Pâques. Saint Joseph de Copertino a passé quinze années sans en avaler une goutte. Sainte Paule s’en passait même dans ses maladies, malgré les prescriptions de saint Jérôme, son directeur.

Saint Yves, saint Jean Chrysostome et la plupart des saints ont renoncé au vin. Saint Gerlac fit même le vœu de ne pas en boire. Saint Lupicin refusa d’en prendre comme remède ; on ne put pas décider sainte Geneviève à s’en servir dans sa vieillesse. On croit que saint Jacques le Mineur n’eu goûta jamais^

Au lieu de vin, saint Éloi et sainte Catherine de Gênes mettaient quelquefois du vinaigre dans leur eau.

L’eau pure fut donc l’unique boisson de la plupart des saints. Que faut -il penser de cet usage ? Le docteur Rostan répond : « L’eau pure a pour effet immédiat d’étancher la soif. Nul liquide n’apaise la soif avec plus d’efficacité que l’eau pure ou les boissons dont elle fait la principale base ; à peine l’eau a-t-elle parcouru et

humecté le palais et l’arrière-bouche que la soif se trouve apaisée comme par enchantement avant que le liquide ait pu être absorbé et porté par la circulation dans les parties qui doivent le recevoir. Il suffit que les membranes soient humectées. L’eau a de plus la propriété de dissoudre les aliments solides, de favoriser ainsi l’action de l’estomac et des autres intestins sur ces substances, d’en faciliter l’absorption et par là de concourir puissamment à l’alimentation. »

Les saints ne demandaient pas tant d’avantages à beau. Ils savaient se mortifier sur la qualité comme sur la quantité.

Saint Jérôme a visité un solitaire qui, depuis trente ans, n’avait pour boisson que de beau bourbeuse.

Saint Pierre Damien ne se servait que d’eau corrompue et exposée depuis fort longtemps à l’air.

Sainte Radegonde restait toujours sur la soif ; c’est l’histoire de tous les saints.

Le bienheureux Henri Suzo ne buvait de l’eau qu’une fois par jour et si peu qu’il ne faisait qu’irriter sa soif. Saint Lifart n’en goûtait que tous les trois jours. Saint Moïse se contentait d’une chopine d’eau pour tout le carême.

Sainte Rose de Lima a demeuré sept semaines sans boire. Madame de la Vallière passa la dernière année de sa vie dans cette souffrance. Pour se punir d’avoir pris avec trop de plaisir un peu d’eau fraîche, la vénérable sœur Grâce de Valence resta sept ans entiers dans l’abstinence complète de toute boisson. Pendant les huit dernières années de sa vie, saint Lupicin se priva de l’usage de beau; dans les grandes chaleurs de l’cté, il faisait tremper son pain dans un peu d’eau et le mangeait en forme de soupe pour pactiser avec sa soif brûlante. D’autres fois il. se contentait de mettre ses deux mains dans un seau plein d’eau, afin de modérer insensiblement les ardeurs de l’air qui consumait ses poumons. La maladie le trouva aussi intrépide que l’été. Un religieux lui ayant présenté, à son dernier moment, un peu d’eau mélangée avec du miel pour

apaiser la fièvre qui le dévorait, il refusa d’y toucher. Sainte Claire de Rimini éprouva, les douze dernières années de sa vie, le même supplice par suite d’une mortification semblable. Saint Aibert s’accoutuma si bien à combattre la soif, qu’il fut vingt ans sans sentir , la nécessité de boire, quoiqu’il ne se fût pas astreint par vœu à une austérité si extraordinaire. La vénérable sœur Grâoe de Valence put arriver à renoncer à tout liquide pendant les vingt et une dernières années de sa vie. Saint Jean-Joseph de la Croix fut capable de cet héroïsme les trente dernières années de sa vie.

Ces triomphes sur la soif nous amènent aux victoires sur la faim.

Quelquefois saint Romuald commandait des mets exquis, mais pour se moquer de sa sensualité et les sacrifier à Dieu : « Voilà, Romuald, se disait-il à luiraème, voilà un bon morceau et bien apprêté : sans doute tu le trouverais de bon goût, mais tu n’ en goûteras point et tu n’en as eu la vue que pour augmenter ta mortification. » Pour éteindre le désir de faire un jour une petite concession à la gourmandise, le bienheureux Jean le Bon se composa un plat de feuilles de ronces sauvages fort amères et même un peu épineuses, et il les mangea toutes crues et sans assaisonnement.

H Dans une tentation du même genre, sainte Claire de Rimini mit la main sur une bête dégoûtante, la fit rôtir et la porta à sa bouche en se disant à elle-même :

• « Mange, gourmande, mange ce mets délicieux. »

De pareils caractères devaient laisser bien paisible tout le règne animal.

Il fallait un dimanche ou une fête pour amener le bienheureux Jean-Baptiste de la Conception à manger de la viande. La bienheureuse Marguerite de Hongrie n’en usait qu’en maladie. La seule vue des viandes délicates donnait à saint Nicolas de Tolentino un dégoût qu’il avait peine à surmonter. On ne put jamais faire croire à sainte Geneviève et à saint Jean, évêque de

HISTOIRE 1)E LA TABLE

Térouanne, que la vieillesse est une cause ou un prétexte pour demander à la chair une alimentation plus substantielle. Saint Jean de Renti a passé trente ans, saint Jean de Capistran, trente-six, sainte Catherine de Ricci, quarante-huit, et saint Ambroise de Sienne, quarante-neuf, sans toucher à un morceau de viande. Saint Jacques le Mineur n’en a jamais goûté. Elle fut défendue dans la plupart des ordres religieux ; les Chartreux ne la tolèrent pas même dans les maladies.

Soit séculiers, soit réguliers , la plupart des saints de toutes les conditions ont tiré toute leur nourriture du règne végétal.

Le peuple a raison d’appeler le pain la vie des saints.

Ce n’est que de pain sec que vivaient saint Thomas de Villeneuve les veilles de toutes les grandes fêtes ; saint Louis, le Vendredi-Saint et les vigiîes de Noël et des fêtes de Notre-Dame ; saint Hyacinthe, les vigiles des fêtes de la sainte Vierge et des apôtres ; le bienheureux Crispin de Viterbe, la veille des fêtes de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge ; saint Yves, de l’Ascension à la Pentecôte; saint Jean de Dieu, saint Laurent, archevêque de Dublin, saint Hyacinthe, saint Ambroise de Sienne, sainte Brigitte, tous les vendredis ; saint Loup, tous les samedis ; saint Vincent Ferrier, sainte Hedwig, tous les mercredis et vendredis ; le bienheureux. Jean le Bon, tous les lundis, mercredis et vendredis; saint Yves, tous les mercredis, vendredis et samedis ; sainte Rose de Lima, trois jours de la semaine, dès l’àge de six ans ; saint François Borgia, les quarante jours qui précédèrent sa première messe ; saint Dominique, pendant un carême; saint François d’ Assise, pendant deux retraites de quarante jours chacune ; saint Benoît, patriarche des moines d’Occident, sainte Placide, tous les carêmes ; saint Thomas de Villeneuve, saint Yves, la vénérable sœur Grâce de Valence, tous les avents et les carêmes ; la bienheureuse Marie d’Oignies, pendant trois ans , depuis l’Exaltation de la Sainte Croix jusqu’à Pâques.

Le pain sec a suffi à saint Jean Chrysostome, pendant deux ans; à saint Arnoult, trois ans et demi; à saint Gezelin, quatre ans ; à saint Guillaume, duc d’Aquitaine, neuf ans ; au frère Nicolas Sage, dix ans ; à saint Amand, à sainte Agnès de Monte-Pulciano, quinze ans ; à sainte Marie-Madeleine de Pazzi, vingt-cinq ans ; à un solitaire dont parle saint Jérôme, trente ans; à saint Drogon, quarante-cinq ans.

Saint Charles Borromée, saint Bavond, saint Basile, évêque de Césarée, saint Macaire d’Alexandrie ne se sont réduits au pain sec que les dernières années de leur vie ; mais saint Pierre Damien, saint Benoît d'Aniane, saint Eloi s’y étaient accoutumés dès leur jeunesse ; sainte Berlinde en fit toute sa nourriture ; la bienheureuse Germaine Cousin ne connut pas d’autre aliment toute sa vie, et saint Pierre d’Alcantara, une partie de sa longue carrière. Ce fut pendant un temps considérable , mais impossible à déterminer , que le pain fut Tunique nourriture de saint Thibault, de saint Paul, évêque de Léon, de saint Ëusice, de sainte Opportune, de saint Riquier, de sainte Azelle, de sainte Rose de Lima, de saint François de Paule, de saint Pierre Célestiu, de saint Germain, évêque d’Auxerre, de saint Arnoult. Saint Aibert ne voulait pas d’autre ordinaire en voyage, ni saint Cajétan, dans les plus grandes fatigues.

Sainte Azelle mangeait si peu de pain que sa faim était plutôt excitée qu’apaisée ; saint Macaire d’Alexandrie n’en prenait par jour que quatre ou cinq onces ; saint Grégoire d’Arménie, trois; sainte Claire, une once et demie, et saint Lifart une once seulement.

Les saints n’ont pas moins lésiné sur la qualité que sur la quantité de leur ration de pain. Saint Porphyre, la vénérable sœur Grâce de Valence faisaient honneur au pain bis. 11 fallait du pain d’orge à saint Riquier, saint Germain, évêque d’Auxerre, saint Grégoire d’Arménie,

saint A rn ouït, saint Thibault, saint Gerlac, saint Loup, sainte Geneviève, saint Magloire, saint Drogon, sainte Opportune, saint Merry, saint Am and . Saint Pierre Damien aimait autant le son, et sainte Radegonde le seigle que l’orge ; saint Pierre Célestin restait fidèle au son; mais orge, millet, seigle, tout était bon pour saint Bernard. A saint Guillaume le pain noir; pour saint Yves, le pain noir et dur. Le pain de saint Bernard sera si noir et si dur que ses religieux seuls seront en état de s’en nourrir ; celui de la bienheureuse Marie d’Oignies enchérit tellement sur cette couleur et sur cette dureté, que les chiens n’en eussent point voulu ; il n’y a que celui de saint Pierre Célestin qui obtienne un avantage sur ces deux pains, car on est forcé de le fendre plutôt que de le couper. Pour venir à bout de son pain, saint Maurille le trempe dans l’eau tiède, sec et moisi ; saint Ubald le dévore tel qu’il le trouve ; saint Maurille recourt au sel ; saint Germain, évêque d’Auxerre, y renonce; saint Bavond se fabrique un pain sans levain et sans goût; pour assaisonner leur pain, saint Gerlac et saint Riquier le couvrent de cendre, et saint Grégoire d’Arménie, de même que saint Laurent, archevêque de Dublin, le plongent dans la lessive. A l’âge de soixante-quatre ans, saint Hilarion renonça à toutes cés apparences de pain, et se contenta, pendant seize ans, de farine délayée dans l’eau, dont Je poids ne dépassait pas cinq onces. Sainte Monegonde refusait le pain qu’on lui offrait, et composait avec l’eau et la farine une masse qui devait toute sa consistance à la cendre quelle y mettait. De la farine détrempée au hasard dans l’eau, tint lieu de pain et de nourriture, pendant vingt-cinq ans, à la sœur Grâce de Valence. Un peu d’orge, trempée dans l’eau, composa tout le service de saint Macédone, pendant quarante ans.

Ces fantômes de pain devaient laisser la place ou quelquefois, ou souvent, ou longtemps, ou enfin pour

toujours, à une nourriture erteore moins substantielle.

La veille des fêtes, la vénérable sœur Grâce de Valence ne mangeait que des racines ou des légumes cuits sans assaisonnement. Pendant le carême, saint Ckarle Borromée remplaçait son pain par des fèves bouillies ou des figues sèches, et l’empereur Justinien se réduisait à une légère dose d’herbes sauvages au sel et au vinaigre. Saint Pierre Damien passait les quarantaines avec des herbes cuites à l’eau. Pendant toute une année, saint Romuald se soutint avec des pois cuits. Dans ses missions, saint François Xavier tirait toutes ses forces du riz. Le bienheureux Jean de Britto ne connaissait que le riz et les légumes. Les herbes cuites suffisaient à sainte Catherine de Sienne. Saint Onuphre n’avait pour aliment qu’un palmier qui produisait douze grappes de dattes, ou une par mois. Saint Moïse était aussi réduit aux * dàttes. Saint Théodose le Cénobiarque se passa de pam trente ans, grâce aux dattes, légumes ou herbes sauvages qu’il trouvait ; quand ses provisions étaient épui- ' sées, il faisait détremper les noyaux et s’en régalait. Saint Philippe de Florence se contentait d’herbes sauvages et insipides; saint Bavond et saint Thibault n’eurent longtemps pas d’autre régime. Saint Frambour vivait de la même façon. Saint Gezelin regardait les glands comme un mets délicieux ; saint Simon Stock allait à la piste des pommes sauvages. Légumes crus, herbes et racines sauvages, telles furent les ressourses auxquelles recoururent, pour se passer de pain, saint Joseph de Copertino pendant cinq ans ; saint Macaire d’Alexandrie , saint Hubert, sainte Théodore d’Alexandrie, sept ans ; saint „ Ursmas, neuf; saint Gezelin, dix; saint Simon Stock, treize; sainte Marie Égyptienne, dix*sept; saint Aibert, vingt-deux; saint Silvin, évêque de Toulouse, quarante. Saint Rioc passa quarante et un ans avec des herbes et les petits poissons qu’il prenait sur le sable aupied d’un rocher .

Si les insipides productions des bois et des déserts

ont tenu lieu si longtemps de toute nourriture, à plus • *

HISTOIRE UE LA TABLE

forte raison la pêche et la culture suffiront avec le pain aux besoins de l'homme.

Mais saint Norbert et la bienheureuse Marie d’Oignies ne se permettent que rarement le poisson ; saint Magloire n'en prend que les fêtes ; ce n'est qu'à partir de cinquante ans que sainte Geneviève en use; sainte H adegonde se fait une loi de ne pas y toucher. Les saints paraissent s’en être abstenus comme de la chair.

En carême, sainte lladegonde ne prenait que des mauves et des raciues crues.

Lorsqu’il était encore dans le monde, saint François Xavier passa une année avec des herbes et des légumes. Saint Bernard se fit des potages de feuilles de hêtre et du jus d’herbes cuites. Jusqu’à cinquante ans, sainte Geneviève se contenta de quelques fèves cuites à l'eau depuis longtemps, et les remplaça avec du lait ou du poisson. Saint Jacques le Mineur ne mangea rien qui eût vie. Le bienheureux Jean-Baptiste de la Conception flanquait rarement de raisiné son morceau de pain. Saint Nicolas, évêque de Myre, ne tolérait qu’un mets à sa table. Le bienheureux Laurent Justinien, patriarche de Venise, vivait presque d'œufs. L'ordinaire de saint Jean de Dieu, c'était des légumes, mais il n'en voulait que d'une sorte. Pendant sept ans, Saint Grégoire d'Arménie demanda la vie à des lentilles qu'il laissait détremper dans de l’eau commune et qu’il exposait ensuite à la chaleur du soleil ; sa main gauche lui servait de mesure pour savoir ce qu’il devait en déguster chaque jour; à défaut de lentilles, il recourait aux racines crues du désert. A la cour, sainte Radegonde s’accoutuma aux légumes, et leur resta fidèle. Ce fut le régime de la vénérable sœur Grâce de Valence, de saint Norbert, de saint Épiphane, évêque de Pavie, de saint Porphyre, de saint Magloire, de la bienheureuse Marie d'Oignies. Cuits n’importe comment, saint Basile, évêque de Césarée, saint Pierre, archevêque de Tarentaise, saint Ignace de Loyola les mangeaient sans

difficulté. Abbé ou évêque d’Amiens* saint Godefroy ne voulut pas d’autre condiment que l’eau et le sel; son cuisinier ayant un jour mis un peu de pain blanc avec une pincée de poivre dans son plat, pour lui donner plus de goût, il l’en reprit fortement. Dans sa vieillesse seulement, saint Pierre d’Alcantara toucha aux légumes: il en faisait cuire d’un coup pour toute la semaine. Bouillis ou crus, saint Lucien, évêque de Beauvais, avalait tout ; n’importe dans quel état, saint Odon en était satisfait. Arrosés de vinaigre, ils plaisaient au frère Nicolas Sage ; mal assaisonnés, saint Yves et saint Philippe de Néri ne les dédaignaient point. Crus, c’était encore une bonne fortune pour saint Ignace de Loyola, saint Lucien le Syrien, le frère Nicolas Sage, saint Pierre Célestin* Saint François d’ Assise ne mangeait presque jamais rien de cuit; saint Aventin se faisait une macédoine de pain écrasé et mélangé de légumes et de racines d’herbes. Saint Conrad vécut quarante ans d’herbes crues.

Sainte Catherine de Gènes refusait les fruits nouveaux ; sainte Rose de Lima et sainte Radegonde n’en prenaient d’aucun genre. Le bienheureux Henri Suzo et saint Thibault aimaient autant les fruits que les herbes crues ; saint Joseph de Copertino passait aussi des fèves et des herbes amères aux fruits secs. Saint Paul l’ermite n’avait pas à choisir; pendant quatre-vingt-trois ans, ‘il n’eut qu’un palmier pour buffet comme pour vestiaire. Les dattes suffisaient aussi à saint Moïse. Sainte Catherine de Gènes et Sainte Françoise Romaine ne se réservaient que des choses insipides. Saint Hilarion n’alla pas au delà des herbes hachées. Cinq onces de nourriture lui suffisaient, ainsi qu’à saint Romuald. Le curé d’Ars, de sainte mémoire, est descendu à quatre et même à trois onces.

Saint Porphyre ne prenait de l’huile et du fromage que les jours de fête. Saint Germain et sainte Radegonde s’abstenaient d’huile; même en maladie, saint Lupicin ne voulait pas en entendre parler. Sainte Paule

n’en usait que les jours de fête. Saint Germain prohibait aussi le vinaigre, et saint Lupicin le lait* Sainte Paule s’in- . terdisait lait, beurre, œufs, miel, poisson et tout ce qui avait quelque goût. Saint Eusice avait absolument renoncé à l’usage du sel ; saint Germain et sainte Radegonde étaient aussi austères.

Certes voilà la nature humaine bien châtiée, bien humiliée. A force de privations, saint Joseph de Copertino était arrivé à ne plus distinguer la saveur des aliments. Il ne pensait plus à manger, et ne prenait de nourriture qu’ autant qu’on lui en donnait. Saint Bernard allait au réfectoire comme à un supplice, et la seule idée qu’il fallait se mettre à table lui ôtait tout appétit. Dès son noviciat il avait tellement perdu le sens du goût qu’il but un jour de l’huile pour du vin, sans s’en apercevoir. Il était si bien accoutumé au jeûne que son estomac rendait incontinent le peu qu’il était forcé de recevoir pour se soutenir. Saint Dominique s’endormait à table au milieu du repas.

La dépravation du goût pourrait justifier des habitudes révoltantes. Ainsi Constantin V, dit Copronyme, empereur de Constantinople, ne trouvait point de parfum plus agréable que la fiente et l’urine de cheval ; il s’en faisait frotter tous les jours, et ses favoris n’auraient pas osé l’aborder sans avoir soumis leur corps aux mêmes frictions. Lampride reproche à l’empereur Commode de s’ètre servi, pour assaisonner ses festins, de la dernière transformation de tous les aliments.

Ce n’est point à ce travers qu’il faut attribuer la dernière victoire que les saints vont remporter sur la délicatesse et les répugnauces de la nature.

Saint Odilon, voulant un jour jeûner au pain et à l’eau couvrit de cendre le morceau de pain dont il fallait se contenter. Carmélite à Saint-Denis, la fille de Louis XV, la sœur Marie-Louise, mangea une fois un artichaut dans lequel les vers fourmillaient. Une grosse araignée étant tombée, après la consécration, dans le calice, pen-

dant qu'il disait la messe, saint Norbert l'avala courageusement ; il la rendit par le nez en éternuant.

Le vendredi, saint Âibert prenait de l'absinthe pour mieux se souvenir du fiel et du vinaigre de Jésus- Christ. Le même jour, saint Joseph de Copertino se nourrissait d’une herbe amère et nauséabonde, dont personne ne pouvait supporter le goût. Tous les vendredis aussi, sainte Brigitte faisait usage de la gentiane.

Pendant quarante ans, saint Conrad ne larda son pain que d’herbes crues. Quand par hasard ses amis lui faisaient présent de légumes, il n’y touchait pas qu'ils ne fussent corrompus, et que la puanteur des vers n’en eût ôté tout le goût que la nature y pouvait rechercher. Un jour qu’il se sentit tenté de déroger à ses habitudes, il se dépouilla tout uu et se roula si longtemps sur des tas d’épines que le sang lui coula de toutes les parties du corps. Devant ce sacrifice l’appétit prit la fuite.

Le bienheureux Crispin de Yiterbe mettait de l'absinthe dans ses aliments et sa boisson.

Quand le frère Nicolas Sage prenait par hasard de la soupe, il avait soin d’y jeter de l’eau et de la cendre pour la rendre plus insipide. Bien qu'il ne bût que de l’eau et ne mangeât presque jamais rien de cuit, saint François d’ Assise assaisonnait de cendre le peu qu’il était forcé de prendre. Si saint Pierre d’Alcantara trouvait trop douces les herbes à peine cuites qu’il accommodait pour une semaine, il y mêlait une dose d'eau et de cendre assez forte pour enlever le goût à son plat. A l’âge de quinze ans, sainte Rose de Lima fit vœu de s’abstenir de viande; quand sa mère l’obligeait d’en avaler quelque morceau, elle y glissait adroitement quelque chose d'amer, comme de l’absinthe ou quelque au,tre herbe sauvage. La vénérable mère Agnès de Jésus, ayant une fois obtenu de son confesseur la permission d’user le vendredi d’un breuvage composé de vinaigre et de suie de cheminée, continua d’en boire pendant trois ans.

Le vénérable Denis le Chartreux prenait pour sa nourriture des choses très-nuisibles à la santé ; il ne s’en apercevait pas, et ne ressentait aucun plaisir dans rusage des meilleurs aliments qu’on lui servait.

Saint Germain, évêque d’Auxerre, commençait tous ses repas en mettant de la cendre dans sa bouche pour corrompre le goût de son pauvre menu. Sainte Rose de Lima avait toujours un vase plein de fiel de mouton, dont elle se lavait la bouche tous les matins et dont elle arrosait tout ce qui lui était servi d’aliment.

Le vénérable César de Bus corrompait le plus qu’il pouvait le goût des viandes qu’il devait manger, soit en y mêlant quelque herbe amère, soit en mâchant de l’absinthe, avant de se mettre à table. Le bienheureux Jean de Montmirel n’avait pour ordinaire que des substances qu’il avait dénaturées. Saint Ignace de Loyola arrivait au même résultat avec de la cendre, saint Joseph de Copertino avec de la poudre d’absinthe desséchée, très- ' amère, et sainte Catherine de Gènes avec de l’absinthe ou de l’aloës. Grâce à l’absinthe et aux herbes les plus sauvages, saint Liguori transformait si bien les choses les plus communes que son cuisinier lui servait, qu’aucun n’aurait pu goûter les restes de ce qui lui tenait lieu de pièce de résistance.

Le vénérable Benoit-Joseph Labre ne mangeait absolument que pour ne pas mourir de faim. S’étant condamné à la mendicité, il refusait et vin, et viande, et poisson: quand il renonçait à la soupe, il se contentait de pain dur. Mais la bonne soupe n’était pas l’objet de ses quêtes ; quoiqu’il n’en prît pas tous les jours, il avait soin de rechercher et d’accaparer les plus mauvaises soupes. Il fallut que son confesseur lui interdît le choix et lui commandât d’accepter indifféremment le potage qu’on lui donnerait. Un jour il vit sur un tas de fumier un reste de soupe qu’un cuisinier y avait jeté, après avoir bien râclé son pot ; il se mit à genoux pour savourer ce reste de soupe. Il ramassait et avalait tous les

restes les plus dégoûtants qu’on mettait dans les rues, sur les tas d’immondices, comme des feuilles d’herbes, souvent à demi-pourries, des trognons de choux, des écorces d’oranges et de citrons, des pelures de pommes et de poires.

Demandons le chef-d’œuvre du genre à ce passage de la Vie du vénérable J. -B. de la Salle , fondateur des Ecoles Chrétiennes, par Ayma : « Il allait au réfectoire comme on va au supplice : il faisait pitié à voir. Contemplez le héros, le martyr ! Sa main tremble en portant à la bouche une nourriture que son qst.omac révolté repousse. Néanmoins il se fait violence, il mange ; mais la nature est plus forte que la volonté : des vomissements convulsifs arrachent de ses entrailles tout ce qu’il avale. Cédera -t-il à cette nature qu’il s’agit de dompter ? Non! il revient au combat avec un nouveau courage. Chose incroyable I mortification sans exemple avant lui, et que * la délicatesse de notre langue refuse presque de peindre ! il recueille ce qu’il a rejeté et l’avale de nouveau ; il vomit encore; il renouvelle sa lutte héroïque, et continue pendant plusieurs jours sans pouvoir empêcher les vomissements, mais aussi sans vouloir abandonner le terrain à la nature. Enfin lassé, mais non rassasié d’un combat si prolongé, il a recours à la faim pour s’assurer la victoire. En effet, une diète rigoureuse de plusieurs jours fit cette espèce de miracle, et apprit à son corps rebelle à manger avec goût ce que les yeux ne pouvaient pas même regarder auparavant. Le triomphe dura autant que la vie. »

Le jeûne seul pouvait expliquer et faciliter tant d’austérité.

Saint Louis jeûnait tous les vendredis de l’année, ainsi que l’Avent depuis la Toussaint jusqu’à Noël et toutes les veilles des fêtes de la Sainte Vierge; les vendredis de l’Avent et du Carême, il ne mangeait ni fruit, ni poisson, mais seulement du pain et des légumes. C’était pour sanctifier un jeûne de dévotion que nous avons vu

se réduire au pain tant de saints, soit un jour, soit deux, soit trois de la semaine, soit l'Avent, soit des quarantaines, soit une dixaine, comme saint Yves, ou l’époque qui sépare le 14 septembre de Pâques pour la bienheureuse Marie d’Oignies. Ce ne fut que dans les dernières années de sa vie que saint Charles Borromée se ht une habitude du jeûne continuel; ce régime dura sept ans pour saint Edeltrude, dix ans pour le frère Nicolas Sage, douze pour saint Claude, archevêque de Besançon, quinze pour sainte Agnès de Monte-Pulciano , vingt-cinq, pour sainte Marie-Madeleine de Pazzi; quarante pour saint Vincent Ferrier : sainte Lutgarde se l’imposa à trois époques différentes pour sept ans consécutifs**

Un temps plus ou moins long, mais indéterminé, le jeûne continuel fut la vie de sainte Zite, de saint François de Paule, de saint Dominique, de saint Placide, de saint Riquier, de saint Pierre Damien, de sainte Dévote, de saint Romuald, de saint Didace, de sainte Radegonde, de sainte Azelle, de sainte Hedwig, de la bienheureuse Marie d’Oignies. Le jeûne continu n’était interrompu que par un repas chaque jour par saint Philippe de Néri, saint Jean de Capistran, sainte Rose de Lima, saint Raymond de Pennafort, saint Yves, saint Epiphane, évêque de Pavie, sainte Françoise Romaine, le bienheureux Henri Suzo, saint Grégoire X, le bienheureux Jean de Britto*- Le repas unique du jeûne perpé- , tuel, c’était seulement le soir que le prenaient saint Porphyre, saint Antoine le Grand, saint Norbert, saint Ba- . sile, évêque de Césarée, saint Nicolas, saint Hilarion* Quelques saints se relâchaient un peu les dimanches et fêtes, mais saint Hilarion restait impitoyable.

Pendant l’avent, le bienheureux Jean le Bon se contentait chaque jour de trois fèves. Sur la fin de sa vie, sainte Rose de Lima passait souvent plusieurs j ours sans mon ger ; saint Sabas patientait ainsi cinq jours de la semaine. On a vu rester sans rien prendre saint Sisoës, saint Procope, sainte Marceline, saint Antoine le Grand, saint Cuthberg,

H IST01UE DE LA TABLE

évêque, sainte Euphrasie, sainte Azelle, saint François de Paule,deux ou trois jours ; saint Philippe de Neri, saint Germain, évêque d’Auxerre, saint Joseph de Copertino, saint Louis Bertrand, saint Pierre Damien, saint Aimé, trois jours ; saint Arnould, saint Bon, saint François Xavier, saint Ignace de Loyola, trois ou quatre jours; la vénérable sœur Grâce de Valence, saint Yves, quatre ou cinq jours ; sainte Colette, saint Germain, évêque d’Auxerre, sainte Angèle de Mérici, saint Siméon surnommé Salus, Saint Ignace de Loyola, sainte Euphrasie, saint Yves, sainte Claire de Monte-Falcone, saint Valéry, saint Pierre d'Alcantara, sainte Azelle, saint Samson évêque de # Dol, une semaine entière ; saint Étienne de Muret, sainte Monegonde, la bienheureuse Marie d’Oignies, de huit à dix jours.

Une année la bienheureuse Marie d’Oignies ne prit rien le lundi. Saint Laurent, archevêque de Dublin, restait souvent ainsi le vendredi. Sainte Opportune passait dans un jeûne absolu le mercredi et le samedi ; saint Grégoire d’Arménie, les lundis, mercredis, vendredis et samedis ; saint Placide, les lundis, mercredis, vendredis et samedis, en carême seulement; sainte Claire, les lundis, les mercredis et vendredis de l’Avent et du Carême seulement aussi. En carême, saint Aimé 11e mangeait que deux fois la semaine, et se contentait de cinq noix à chacun de ses repas; saint Maur, saint Maurille, saint Benoit, patriarche des moines d’Occideat ne mangeaient pareillement que deux fois la semaine de leur pain sec; sainte Angèle se permettait trois collations, composées de pain et de trois noix ou de trois châtaignes ou autres fruits aussi légers.

Saint Loup avait l’habitude de ne manger que tous les deux jours; saint Pierre d’Alcantara, sainte Berhnde, saint Aventin, saint Pierre Célestin, six sur sept de ses carêmes franciscains, tous les trois jours ; saint Merry, saint Vandrille, sainte Geneviève et saint Joseph de Copertino, six sur sept de ses carêmes franciscains, le jeu-

di et le dimanche seulement. Saint Gildas, qui mourut à soixante-seize ans, s'était fait dès l’âge de quinze ans, une règle inviolable de ne manger-que trois fois la semaine. Saint Euthyme, surnommé le Grand, saint Siméon Stylite, sainte Théodore d’Alexandrie, sainte Mélanie la Jeune, et saint Joseph de Copertino, pendant son carême du 6 janvier au 11 février, suspendaient tous les dimanches leur jeûne absolu de toute la semaine. Sainte Angèle de Mérici ne faisait qu’un repas de l’Ascension à la Pentecôte, et saint François de Paule se préparait à toutes les grandes fêtes par un jeune absolu de huit ou dix jours.

Nous touchons aux longs jeûnes. La quarantaine d’Élie et les deux quarantaines de Moïse seront-elles imitées?

Sainte Glaire de Monte-Falcone n’a rien pris les dixsept derniers jours de sa vie, ni saint Mauviez, et saint Evroult les quarante-sept derniers; il est vrai qu’on pourrait expliquer cette privation par la fièvre qui les consumait et les soutenait.

La bienheureuse Marie d’Oignies se prépara à la mort par un jeûne de trois mois durant lesquels elle ne prit que onze repas.

On a vu sainte Rose de Lima se contenter d’un pain et d’un peu d’eau pour cinquante jours ; pendant le carême, elle n’avait pour toute nourriture que des pépins d’orange qu’elle réduisait à cinq, tous les vendredis de cette quarantaine. Le jour des Cendres le bienheureux Jean le Bon prenait trois onces de pain qu’il partageait en petits morceaux, et chacune de ces fractions composait son ordinaire du carême. Dans sa vieillesse, saint Romuald passait tout le carême avec une simple écuelle de r légumes. Trois ou quatre repas suffisaient à saint Samson pour soutenir les fatigues du carême. Saint Moïse ne se permettait que vingt dattes pour le carême.

Sainte Claire de Monte-Falcone et saint Siméon Salus restaient des mois sans manger. Tous les ans le bienheureux Jean le Bon ne prenait rien, de l’octave de Pâ-

qucs à la Pentecôte, et pendant un grand nombre d’années, saint Sabas, depuis le commencement du carême jusqu’au dimanche des Rameaux. Saint Patrice, apôtre et primat d’Irlande, et saint François de Paule ont atteint une fois jusqu’à Pâques dans le jeûne le plus absolu depuis le jour des Cendres. Saint Siraéon Stylite, saint Moïse, saint Siraéon Salus, la bienheureuse Stéphanie de Quinzani et saint Gérasime ont passé, dans cette austérité, un grand -nombre de carêmes. Pendant vingt-trois ans, sainte Catherine de Gènes s’abstint de toute nourriture, depuis la Quinquagésime à Pâques; elle prenait seulement, tous les jours, un verre d’eau, mêlée de vinaigre et de sel, pour apaiser le feu qui la dévorait et lui consumait les entrailles.

La bienheureuse Marie d’Oignies avait pu rester, en santé,* trente-cinq jours, sans boire ni manger; elle passa sans rien prendre, les cinquante-trois derniers jours de sa vie.

Voici le plus extraordinaire des jeùues : sainte Catherine de Sienne demeura une année, depuis le jour des Cendres jusqu’à Y Ascension, sans manger.

Le bienheureux Nicolas de Fine ne doit pas figurer dans ce tableau, bien qu’il soit arrivé à passer, dans plusieurs retraites, et à différentes fois, une époque de onze années de jeûne absolu, auquel il plia son estomac en se sevrant de toute nourriture, d’abord un jour, puis deux, puis plusieurs, puis la semaine, et après des mois. Le fait capital de sa vie est un jeûne complet de vingt et un ans consécutifs, attesté par les archives publiques des protestants comme par le témoignage des catholiques. L'excellence de sa santé n’a pas été plus contestée que ses austérités qu’il convient de placer au nombre des miracles sans en tirer de conséquence d’hygiène.

Une simple et rapide lecture de la dernière édition du P. Giry, a suffi pour tracer les lignes de ce tableau du jeune et de l’abstinence. Une étude approfondie de la vie spéciale des principaux saints et de la prodigieuse collection des Actes clés Saints ,• donnerait une statistique plus complète, mais ne servirait qu’à confirmer toiites les conclusions qu’on peut tirer, sans témérité- et sans légèreté.

Depuis Voltaire, on a fait tant de Philosophies de V histoire contre l’Église qu’il est peut-être temps de. demander à la philosophie de l’histoire de vouloir bien donner un peu d’attention aux saints.

Vous êtes révolté delà cherté du vin; mais saint Jacques le Mineur n’a bu ni vin, ni liqueur. Vous vous plaignez de la qualité de l’eau ; mais saint Jérôme vous montre un solitaire qui depuis trente ans n’a que de l’eau bourbeuse pour se désaltérer. Vous criez la soif; mais saint Joseph de la Croix s’est privé de toute boisson les trente dernières années de sa vie. Vous ne savez pas quoi étendre sur votre pain; mais la bienheureuse Germaine Cousin a passé toute sa vie au pain sec, et pendant quarante-cinq ans, saint Drogon n’a pas eu d’autre ordinaire. Vous craignez de manquer de pain; mais saint Silvin n’en a pas goûté pendant quarante ans. Vous trouvez que la cuisson demande et trop de temps et trop de dépense ; mais voici que saint Conrad n’a lardé son pain que d’herbes crues, pendant quarante • ans. Vous êtes embarrassé de composer un menu passable avec toutes les ressources du règne animal, du règne végétal, et du règne minéral ; mais un palmier a

suffi à saint Paul l’Ermite plus longtemps que vous ne vivrez probablement. Voiis rougissez d’avoir manqué un plat, ou une sauce ; mais saint Eudice n’usait pas même de sel. Vous n’ètes satisfait ni des approvisionnements du marché, ni des provisions de votre office ; mais saint Louis se régalait des restes de ses pauvres. Vous êtes scandalisé de la durée du carême ; mais pendant vingt-trois ans sainte Catherine de Gênes n’a rien pris, l’Avent et le Carême, qu’un peu d’eau vinaigrée ou salée. Vous comptez les minutes pour déjeuner à midi, les jours de jeûne ; mais sainte Catherine de Sienne a bravé la faim, comme la soif, depuis les Cendres jusqu’à l’Ascension.

Voilà le nécessaire de l’homme réduit à sa plus simple expression, et la clef de voûte de tous les systèmes d’économie sociale. Donc les commandements de l’Église ne sont ni impossibles, ni nuisibles ; ils préviennent tout et pourvoient à tout. Le docteur Rostan a eu raison de dire, au point de vue de l’hygiène : « On s’expose à des privations douloureuses lorsqu’on prend quelque habitude ; non-seulement on se rend ainsi malheureux, mais encore ces privations peuvent déterminer des accidents funestes. C’est sans doute pour cét te raison que quelques médecins ont conseillé de prendre de temps en temps plus de nourriture que de coutume et aussi de s’en abstenir. Le jeûne, institué chez beaucoup de peuples, pouvait encore avoir cet avantage, en même temps qu’il changeait l’heure des repas. »

Après avoir rendu cet hommage à la vérité, le docteur Rostan a manqué de tact et fait preuve d’ignorance, en attribuait à l’influence du jeune et de l’abstinence les can dales des couvents. Il faut distinguer dans les ordres 1 époque de la fondationdu moment de la réformation. La première histoire entraîne l’admiration ; la dernière, au contraire, n’est point rare en crimes et délits, conséquence naturelle de la violation de la règle et du mépris des préceptes de l’Église. Dès que l’observance

étroite est rétablie, les désordres disparaissent, et avec le jeûne et l'abstinence retleurissent toutes les merveilles des temps primitifs.

La durée de l'abstinence et du jeûne est au contraire une nouvelle cause de santé. La bienheureuse Marie d’Oignies ne fut nullement incommodée de son jeûne absolu de trente-cinq jours ; la fin la trouva aussi gaie que le commencement. Pendant là prodigieuse abstinence de ses Avents et de ses Carêmes, sainte Catherine de Gènes n’était pas plus faible qu 'auparavant ; elle dormait mieux et se sentait plus agile et plus vigoureuse qu’à toute autre saison. La Bible atteste la force morale et physique de Moïse, après ses deux retraites de quarante jours qu’il passa sans boire ni manger. Malgré l’austérité de toute sa vie, sainte Azelle vécut cinquante ans sans mal d’estomac, sans douleurs d’entrailles et sans affaiblissement d’aucun genre. La vénérable Marie de Maillé ne cessa jusqu’à l’âge de quatrevingt-deux ans de diminuer insensiblement son ordinaire. A cent cinq ans, saint Antoine le Grand avait encore toutes ses dents, la vue excellente, les jambes fermes et le corps robuste. La vénérable sœur Grâce de Valence mourut, à cent douze ans, sans avoir été atteinte de maladie sérieuse ni d’aucune des marque^ habituelles de la décrépitude. A cent vingt ans, saint Arsène avait encore toutes les parties du corps saines et entières ; la vieillesse ne lui avait point imprimé son cachet. Saint Jean de Réomé s’éteignit à cent vingt ans, aussi sain d’esprit et de corps qu’à la fleur de l’âge ; sa vue et sa mémoire étaient encore excellentes, et il n’avait perdu aucune dent.

Ce régime respecte le désert. Sainte Marie Égyptienne s’en accommode quarante-huit ans, saint Arsène cinquante-cinq, saint Euthyme le Grand, soixante-huit. 11 convient mieux encore au cloître : il satisfait saint Étienne de Muret cinquante ans ; saint Gaucher, soixante-dix ; saint François de Paule, soixante-dix-sept.

Il s’accorde avec la vie de cabinet, comme avec les fatigues des charges ; il aide saint Augustin à porter le poids de l’épiscopat trente-quatre ans, saint Hugues, cinquante-deux , saint Aignan , soixante- cinq , saint Remi, soixante-quatorze. Gomme la diète est la première prescription de tout médecin, point de doute qu’elle ne soit très-favorable sinon à la guérison, du moins au soulagement de toute maladie. Saint Jacques de la Marche a été atteint de quatorze maladies graves, comme la pierre, la goutte, un mal d’estomac, et un flux de sang qui a duré trente ans ; au lieu d’imputer à un régime austère qui a duré soixante-dix ans toutes ces infirmités, il serait plus juste de reconnaître qu’au lieu de les engendrer, c’est ce régime qui a aidé à supporter les douleurs si longtemps. De même on accuse l’austérité d’avoir occasionné à saint Hugues une pesanteur d’estomac et une migraine qui ne le quittèrent qu’à la mort; quand on réfléchit qu’il fut évêque cinquante-deux ans et qu’il en vécut quatre-vingts, il est impossible de prendre pour un principe d’indisposition une cause de longévité. En prolongeant sa vie jusqu’à soixante ans, saint Bernard, qui convenait de ses excès et confessait qu’il fallait châtier le corps et non le tuer, prouva que la nature de son tempérament s’accommodait mieux des privations que des jouissances et que tout autre traitement eût été plus nuisible peut-être à sa santé. En mettant sur le compte de l’austérité la goutte de saint François de Borgia, de saint Jacques de la Marche, de la bienheureuse Marguerite de Savoie , marquise de Montferrat, il serait prudent de rechercher préalablement si cê n’était pas un héritage de famille, plutôt qu’un fruit de couvent.

La plupart des écrivains qui consacrent leur talent à écrire la vie ou d’un grand saint, ou des principaux saints ou de tous les saints de l’année, font preuve d’une grande légèreté d’esprit en mettant à la charge de F austérité une multitude de morts prématurées et

d’infirmités, sans admettre à sa décharge les maladies héréditaires de famille, et les incommodités dont le germe existait déjà dans le tempérament, soit avant d’entrer en religion, soit au moment d’adopter la voie de la perfection. Le corps a bientôt fait de s’accoutumer à une diminution insensible, et meme à une suppression habilement ménagée de l’ordinaire . Sainte Mélanie la Jeune et sainte Théodore d’Alexandrie ont commencé par jeûner tous les jours jusqu’au soir, puis elles ont passé d’abord un jour sans manger, après deux, ensuite trois, et sont arrivées à pouvoir se contenter d’un repas par semaine. C’est en rognant prudemment, chaque jour, de leur nécessaire que tous les saints ont pu augmenter leurs austérités avec les années, prolonger si longtemps leur jeûne, et trouver dans l’abstinence la santé que d’autres habitudes leur auraient refusée. Le proverbe sur la mine des moines suffirait à lui seul pour justifier leur renoncement aux douceurs de la table.

Que les excès en ce genre aient été quelquefois dangereux, c’est possible. Si saint Cuthbert fut trois semaines malade de ses excès, c'est qu’il ne voulut pas être soulagé, ni soigné. Si sainte Gertrude mourut des suites de ses austérités, c’est qu’elle refusa d’en rabattre. Ces cas seront la moins nombreuse de toutes les causes de mortalité. Considérés purement comme sources d’incommodités passagères, les excès de ce genre n’ont pas de suite. Saint Pierre Damien a souffert quelque temps de ses austérités ; il lui a fallu peu de temps pour se remettre. Saint Grégoire le Grand fut aussi imprudent et aussi vite guéri. Après s’ètré épuisé dans les deux ans de guerre acharnée qu’il livra, au fond d’une caverne, à la faim, au sommeil, saint Jean Clirysostome fit quelques concessions à la nature humaine, et recouvra bientôt assez de santé et de force pour mener l’nne des vies les plus actives et les .plus laborieuses, comme prêtre, comme archevêque, comme orateur, comme écrivain. Avec quelques ménage-

HISTOIRE l)K LA TABLE

. ments, on arracha saint Bernard à une mort probable, et il fournit, depuis cette trêve, l’une des carrières les plus admirables de son époque.

Il est bien difficile de qualifier, soit la mauvaise foi, soit l’ignorance des médecins qui négligent d’appuyer tous leurs livres d’hygiène sur le régime de nos milliers de saints . La preuve que la Vie des Saints fournit les préceptes et les modèles les plus favorables à la santé, à la guérison, et à la longévité, c’est que la science est condamnée , depuis plusieurs siècles , à donner en exemple Gornaro dont le régime n’est qu’une copie des habitudes de la plupart des saints. Il avait demandé la santé à tout ce qu’il y a de plus substantiel et de plus délicat, il accordait à la nature tout ce qu’elle demandait; néanmoins, il était toujours indisposé et il n’avait nulle envie de souffrir sans cesse et de mourir de bonne heure. A l’âge de trente -cinq ans, l’idée lui vint de pactiser avec la sobriété et de rester sur le besoin. 11 pesa sa nourriture et sa boisson et se fit un ordinaire de douze onces d’aliments solides et de quatorze onées de vin par jour. Il se permit pain, mouton, perdrix. Insensiblement, il retrancha de sa ration. 11 arriva à se faire un repas d’un jaune d’œuf, et il finit par le partager pour deux jours. Grâce à cette prudence, il recouvra ses forces, ne fut jamais malade et eut la chance de trouver place parmi les centenaires. On fixe son décès au 26 avril 1566.

Les excès de boisson nous ont été donnés comme la cause la plus ordinaire de la mortalité en Suisse et comme une source de crimes, d’aliénations et de suicides dans les pays protestants. La goinfrerie n’est pas moins fatale . 11 serait facile de dresser un tableau * effrayant de toutes les morts subites occasionnées par les indigestions. Quant aux maladies engendrées par le raffinement de la bonne chère, Horace et Sénèque sont un témoignage écrasant. Voltaire, de même que Platon, regardait la sobriété du souper comme une excellente

HISTOIRE DE LA TADLE

préparation à un sommeil léger et paisible. Montesquieu a flétri les soupers et les dîners si copieux de son siècle comme le fléau de Paris.

Excès pour excès, les suites de l’austérité sont moins longues, moins mortelles que celles de la gourmandise. La plus grande masse de santé restera encore à l’abstinence et à la sobriété, pour les peuples comme pour les individus. La constitution humaine se fortifie constamment de tout ce qu’on lui refuse opiniàtrément. S’il y a une proposition absurde dans le monde, c’est bien celle-là ; c’est néanmoins la vérité la plus claire. Dans les conversations comme dans les livres, il est sans cesse question de la vigueur et de l’héroïsme des soldats de la République et de l’Empire qui ont pu arborer le drapeau tricolore dans la plupart des capitales de l’Europe. L’Église n’a-t*elle pas le droit de revendiquer tous ces tempéraments de bronze? Toutes ces générations sont nées et ont été élevées à l’époque où ses commandements étaient en pleine vigueur et faisaient partie des ordonnances de police.

La preuve que l’Église connaît les justes bornes du nécessaire, c’est le cours et le progrès du commerce international de l’appétit et de la digestion. Voyez les pays protestants : ils sont forcés d’acheter et l’appétit et la digestion. Ils touchent à peine au pain qui est l’aliment le plus substantiel et des moins coûteux. Iis boivent pour avoir faim et soif. Ils s’attablent plus pour boire que pour manger ; ils boivent pour manger, puis ils boivent pour boire et ils finissent par boire encore pour digérer et se désenivrer. Que de thé devient alors nécessaire pour faciliter la circulation et les débouchés à ce marais de solides et de liquides ! La France consomme à peine par an 300,000 kilogrammes de thé ; il en faut 30 millions à l’Angleterre et une dose aussi forte à la Suède, à la Belgique, à la Hollande, à la Russie ; l’Amérique ne cède pas sur ce point à * ses coreligionnaires.

niSTOlKE DE LA TABLE

Aussi, honteux et désespéré de tous les excès de gloutonnerie et d’ivrognerie auxquels sont invinciblement entraînées tant de populations abandonnées à leur raison et à leurs passions, le protestantisme est réduit à imiter l’Église catholique et à remplacer ses commandements par des règlements. Partout où il trouve un peu de crédit, il organise des sociétés de tempérance. M. J. Girardin en compte 3,712 dans l’Amérique du Nord; 1 ,500 en Allemagne ; 950 dans les possessions anglaises de l’Amérique; 850 dans la Grande-Bietagne et 510 dans la Suède et la Norwége. Ces sociétés comptent 3,615,000 membres dans l’Amérique du Nord ; 1,640,000 dans la Grande-Bretagne; 1,300,000 en Allemagne; 370,000 dans les possessions anglaises de l’Amérique; 120,000 en Suède et en Norwége, et 70,000 dans l’Amérique du Sud.

Le protestantisme n’eut pas d’autre mesure pour éteindre l’explosion des passions qu’il avait émancipées. Il fut obligé de se museler lui-mème et de demander un frein à l’Église. V Ordre de la Tempérance remonte au xv° siècle, et eut pour fondateur Maurice, landgrave de Hesse, et pour patrons beaucoup de princes et de seigneurs. Ses statuts interdisaient l’usage de l’eau-de-vie, donnaient carte blanche sur la quantité de. bière et d’autres boissons analogues, et toléraient sept verres de vin à chacun des deux repas de la journée. Ils ne visaient guère qu’à éviter l’ivresse. Aussi cette société subsista-t-elle longtemps. Par cette latitude laissée à la boisson, qu’on juge de la mesure de liquides que devaient se permettre tous ceux qui ne se piquaient pas de tempérance et voulaient faire honneur à la liberté de conscience en esprit et en vérité !

Depuis qu’elle transgresse davantage les commandements de l’Église et qu’elle a plus de relations avec les étrangers, élevés pour la plupart dans la licence du protestantisme, la France commence à perdre chaque jour la sobriété de son alimentation et la modération

de sa boisson. Le pain est la plus faible dépense de sa table. Dajis les villes, on parcourt des rues et même des quartiers où l’on ne trouve pas de restaurant ; il n’y en a plus où l’on ne soit étonné de la concurrence des cafés et des comptoirs de marchands de vin. On ne se contente plus de demander un petit verre d’appétit à labsinthe, on recourt au vermouth des Anglais et au vin de Madère. On ne ménage pas les anchois et les olives pour entretenir et renouveler l’appétit qu’on a pris tant de soin à creuser ; pour l’humecter et le rafraîchir, la cave n’a pas assez de bourgogne, de bordeaux, de champagne. La petite cave succède à la tasse ou au bol de digestion. Après le café ou le thé, il faut choisir parmi les liqueurs ou amères ou sucrées, plus nombreuses et plus chères que les mets. M. J. Girardin porte à 91 le nombre des boissons fermentées eu usage chez les divers nations du globe, et à 41 le chiffre des produits spiritueux. Il y en a donc pour tous les goûts. Malgré l’accueil fait à toute importation pour la consommation, il n’a pas été encore possible de jouir de tant d’inventions; l’industrie du liquoriste a si bien réussi à prévenir tous les désirs, que le total de nos liqueurs connues est fabuleux.

Il suffît de lire les faits divers , n’importe dans quel journal, pour deviner quel sera le résultat du pas donné à la boisson sur l’alimentation chez une nation naturellement chrétienne, et par la sobriété et la souplesse de son tempérament, et par le bon sens de son esprit.

HISTOIRE DE LA TAULE

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