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CHAPITRE PREMIER

DK LA REFORME

La réforme surgit des flancs de la jalousie d’un moine ; la passion resta son élément. Aussi Luther nous apprend-il quil procède de ce Saint-Esprit : « Je ne fais nulle meilleure besogne que celle que m’inspirent le zèle et la colère. Que je veuille dicter, écrire, prier, prêcher, il faut que je sois en colère : alors tout mon sang s’allume, mon intelligence devient plus perçante, toutes les tentations et les pensées malhonnêtes me laissent en paix. » La colère ne suit pas les règles du syllogisme. II est

tout naturel qu’un défroqué irait pu, dans ses emportements si fréquents, retenir cet étrange aveu : « Le pape connaît bien l’art de régner et de gouverner. Le moindre des papistes est plus habile, en fait de gouvernement, (jue dix seigneurs de notre cour. Mais consoler et diriger une seule conscience, c’est chose supérieure à la possession de cent royaumes. »

Enfant d’ouvrier, mendiant des rues, musicien ambulant, Luther conserva de ce commerce de vagabond dans sa jeunesse des habitudes cyniques qui égalèrent, si elles ne surpassèrent pas, les dégoûtantes licences d’Aristophane et de Lucien. Sermons ou causeries, traités ou lettres, il ne connaît de lieux communs de rhétorique que les fosses d’aisance; ses figures ne sont que des excréments, et, comme s’il eût ambitionné d’être proclamé le vidangeur de l’Église, partout l’ordure est le dernier mot de sa polémique. Ni Bossuet, dans son J iis taire des Variations , si hardie, ni Audin, dans son Histoire de la vie et des ouvrages de Luther , si complète, ni M. Gustave Brunet, dans sa traduction des Propos de table de Luther , n’ont osé nous transmettre tontes ses pensées.

Luther passa dans le cloître les plus belles, les plus fructueuses, les plus décisives années de sa vie. Que conserva-t-il du moine ? Le cardinal de Lorraine 11e pouvait passer les Alpes sans s’y ruiner en tableaux ; Barthélemy fut, un instant, tenté de préférer, pour sujet d’étude, le siècle de Léon X au siècle de Périclès ; De Brosses alla rechercher et deviner les ruines du temps d’Auguste ; la Home des Papes lui révéla Part moderne; il était arrivé avec la froideur de l’érudit, il s’en retourna en amateur passionné ; madame de Staël chassait l’ennui par delà les monts : elle fut toute étonnée d’y rencontrer l’emploi et le repos de toutes les facultés, la plénitude des jouissances les plus pures ; Byron n’eut pas la force de résister au charme ; Rome brisa son antipathie pour les arts. Voici ce qui frappa le plus Luther sur cette terre de prédilection : « En Italie, dit-il, les hôpitaux sont

HISTOIRE DE LA TAfcLE

pourvus de tout ce qui est nécessaire ; ils sont bien bâtis, on y a de bonnes choses à boire et à manger ; on y est servi avec soin ; les médecins sont habiles ; les lits et le mobilier sont propres et bien tenus ; aussitôt qu’un malade est apport é, on lui ôte ses habits en présence d’un notaire public, qui les enregistre; ils sont mis de côté avec soin ; le malade est recouvert d’un vêtement blanc et déposé dans un lit bien préparé. Bientôt après, on lui amène deux médecins et les serviteurs apportent des aliments dans des vases et des coupes d’un verre bien net, qu’ils ne touchent qu’avec un seul doigt. Des femmes (dont la figure est voilée) viennent assister et servir les pauvres sans être connues, et retournent ensuite chez elles. Ces œuvres sont bonnes et louables. » Assurément ces œuvres sont bonnes et louables ; mais Luther n’en voit que le côté matériel; il ne songe pas au dévouement qui les inspire, il songe aux bons repas qu’elles font faire. * #

Voilà le moine que nous cherchons, le moine qui se conserva dans l’esprit de vin.

Il n’a pas dénoué son cordon pour se donner encore la discipline; il finira par s’appeler le gros Luther . Il aime à se faire raser, afin de paraître plus jeune ; il ne dédaigne point de remplacer le scapulaire par une chaîne d’or. Il a deux gobelets d’argent pour sa table.

Il reconnaît que les Allemands se tueraient par leur intempérance, si la fièvre ne survenait pour les purger et les rendre plus tempérants, U prononce un sermon très- véhément, sur un texte de saint Paul* contre fliabitude brutale de l’ivresse à laquelle ils s’abandonnent, se rendant la fable de toutes les nations, se privant des biens corporels, de l’honneur et de la santé, vice qui mérite l’excommunication et qu’il faut combattre de toutes manières. Cependant l’Allemagne lui doit ce proverbe :

Quiconque n’aime ni les femmes, ni le vin, ni le chant,

Celui-là est un sot et le sera sa vie durant.

histoike de la table

Il n’a pas de vin autant qu’il en voudrait; il le réserve pour les festins, aiiu d’inspirer l’allégresse aux convives. Attablé avec les principaux membres de l’Université, il boit exemplairement une grande coupe de vin à leur santé, et il recommence autant de Ibis qu’on le provoque, afin qu’ils ne doutent point de la sincérité de ses vœux.

Le vin est du luxe pour Luther ; la bière est sa boisson ordinaire. C’est ce qui lui faisait dire : « Je bouleverse le monde en buvant mon pot de bière. » Il voudrait que la bière 11 ’eùt jamais été inventée, parce que c’est une perte de grains. Il avoue qu’il ne se fait point de bonne bière ; telle qu’elle est, il s’en contente, par mortification, sans doute ; il en avale tant et si souvent, que les sacra mentaires le surnommèrent le pape-bière de la Saxe .

Les délices de la table, ce n’est pas seulement avec sa famille qu’il les partage : il invite les membres de l’Université, il convoque aussi des chanteurs et des musiciens à souper pour lui chanter de belles et douces antiennes. Au besoin, il prend Mélanchthon et Carlowitz pour aller demander l’hospitalité aux princes .d’Anhalt ; il en est bien traité ; aussi leur trouve-t-il toutes les qualités de l’homme et du prince ; il ne les blâme pas d’avoir tué quatorze cents chevreuils dans une année.

Il se demande à quoi servent tant de recherches dans les festins et tant d’inventions que suggère la gourmandise. Il est sobre par nécessité, mais gourmet par goût. Rien, à table, ne passe sous ses yeux qui ne soit un sujet de réflexion. Un bon diner lui inspire toujours des réflexions pieuses. Il va pécher dans un étang avec sa femme ; il en retire différents poissons ; ils furent servis sur la table avec beaucoup de joie et de vives actions de grâces. Le docteur Jouas pose sur la table une belle grappe de raisin ; Luther en prend occasion de louer la bonté de Dieu qui fait croître les moissons et les fruits. Il tient un jour une rave, pleine de suc; incontinent ce cri lui échappe : « 11 n’y a pas de doute

que les patriarches 11e vécussent de fruits et de racines. »

Ses enfants admirent-ils des pêches? il partage leur sentiment et il explique les vertus de la pèche. Il n’est pas jusqu’au beurre qui 11e lui inspire ce commentaire :

<( Le beurre est une chose très-saine, et je crois vraiment que, si les Saxons sont une race d’hommes si robustes, c’est qu’ils font grand usage de beurre. »

La table lui révèle jusqu’à des remèdes. Il reconnaît que l’écorce de cannelle a la propriété de purger et de purifier les yeux. Il trouve qu’il n’y a pas de meilleur remède contre le vertige qu’une petite rôtie prise le matin.

Il ne perd rien, et tire parti de tout. Les déjections deviennent à la fin un sujet d’études et d’actions de grâces.

« Je suis surpris, dit-il, que Dieu ait mis dans la fiente des remèdes si importants et si utiles, car l’on sait par expérience que la fiente de truie arrête le sang, et celle de cheval sert pour la pleurésie. La fiente de l’homme guérit les blessures et les pustules noires; la fiente d’àne, mêlée à d’autres, s’emploie dans les cas de dvssenterie ; la fiente de vache, mêlée avec des roses, est un fort bon remède dans l’épilepsie qui attaque les enfants. »

Le service ne le frappe pas moins. Il loue les Français de proscrire les coupes communes et d’avoir chacun leur gobelet à table.

Pas une parole ne sort de sa bouche, qu’elle ne soit recueillie comme une perle et enchâssée dans les carnets. Une fois, Luther s’aperçoit qu’un étudiant prend note de ses causeries ; il s’avance vers lui et lui jette une poignée de gruau, eu disant : « Tiens, tu peux aussi y mettre cela. » Plus heureux, Antoine Lauterbach, Ve.it Deitrich, Jérôme Besoldi, Jean Selilagenhaufien, Jean Mathesius, Georges Rôrer, Jean Stols et Jacques Weber, ses commensaux, rédigèrent toutes ces surprises ; Au-

rifaber en a fait un livre, que M. Brunet a traduit sous le titre de Propos de table ; grâce à ces pièces authentiques, nous avons pu facilement montrer Luther à table.

Tel maître, tels disciples. Tous les prétendus réformateurs furent aussi amis de la table ; ils s’y donnaient rendez-vous pour établir des controverses , discuter dogme, morale, culte et discipline. Mélanchthon leur reprocha amèrement cet oubli de toute bienséance.

Le mot de réforme était lâché, et à l’ordre du jour. 11 fut assez puissant pour convoquer le concile de Trente.

Les papes ne virent pas sans étonnement les séculiers exiger la réformation de la Cour de Rome. Dans tous les siècles la sobriété fut la plus incontestable de leurs vertus; c’est à peine si les collecteurs d’anecdotes comptent quelques pontifes parmi les amateurs de la table. Pie VU ne buvait que de l’eau et ne faisait qu’un repas ; il s’était astreint au maigre pour tous les jours de l’année . Le marquis de Pomponne nous apprend qu’innocent XI n’affectait que cinq francs à sa nourriture quotidienne, quoiqu’il fût né dans l’opulence et possédât un patrimoine évalué à 40,0D0 écus de rente lorsqu’il fut élevé sur le trône pontifical. Si l’on juge de l’inconnu par le connu, on peut hardiment affirmer que le menu quotidien de la papauté 11 e dépasse pas trois francs. La pièce montée des papes, ce fut une basilique, une église, une chapelle, un hôpital, un couvent, un musée, un tombeau, une fontaine, un tableau. La statistique des monuments de Rome atteste que depuis le quatrième siècle, elle compte un nouvel

édifice tous les quinze mois. Hommes d’État par excellence, ils ont tous été protecteurs des lettres, et presque tous ont eu le goût des arts. Le Sacré Collège a subi cette influence.

La majorité des Pères du concile se détermina donc à écarter de la di cussion la réforme de la Cour de Home . Les déput s des grandes puissances ayant insisté, les légats se làtèrent de proposer la réforme des princes; alors la France, l’Espagne, l’Empire romain retirèrent leurs projets* et Rome fut délivrée de toutes les réformes qu’on lui prêchait. Le cardinal de Lorraine, chargé de soutenir les prétentions des Souverains, eut une entrevue avec le Pape ; on s’entendit à merveille. Ce furent les couvents qui payèrent les frais de cette transaction. On prescrivit aux religieux l’observance de leurs règles ; on consacra un décret 3 e vingt- deux chapitres à la réforme des ordres des deux sexes. Un autre décret de vingt et un chapitres embrassa la réformation générale ; l’un de ces avis porte que « les cardinaux et tous les prélats des églises doivent avoir une table et des meubles modestes. » C’était juste. L’observance de la règle est pour les réguliers un devoir de conscience et de bienséance. Les séculiers ont plus de latitude. La papauté a des approbations pour les constitutions de tous les ordres ; elle sait s’accommoder au temps, louer l’étroite observance et tolérer la commune observance. Elle a des autels pour les vénérables, les bienheureux, les saints de toute condition. Il serait inconvenant que rien ne distinguât le supérieur 06 l’inférieur. Ceux qui se scandalisent de la splendeiu des évêques sont libres ; la porte des ordres mendiants est ouverte jour et nuit. Mais il est digne de remarque que les ennemis de la pompe des prélats le sont aussi du froc de tous les ordres. L’ironie est la seule explication qu’ils méritent.

De tous les conciles, aucun ne produisit autant de fruits que le concile de Trente ; il ramena peu de pro-

testants, mais il produisit une légion de saints. Rentrés dans leurs diocèses, les Pères du concile se piquèrent de donner l’exemple de la réforme qu’ils n’avaient pas érigée en décret ; ils firent de leur vie une loi somptuaire. Saint Charles Borromée, cardinal archevêque de Milan, renvoya d’un coup quatre- ingts domestiques et régénéra son diocèse par l’autorh de ses exemples et de ses règlements. Toute lTtalie se .essentit de son inîluence. Le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, exerça le même empire en France. 11 jouissait de 300,000 écus de bénéfices. Homme d’État et par conséquent lettré et artiste, il établit tant de pensions, fonda tant d’œuvres durables, distribua tant d’aumônes, qu’il mourut sans argent. Il fallut vendre sa vaisselle et emprunter dq, l’argent aux bourgeois de Reims pour fournir aux frais de ses funérailles. Sa succession était grevée de 200,000 écus de dettes.

Pendant que les protestants continuaient de proclamer la réforme et se livraient à tous les vices et que les catholiques sentaient le besoin de pratiquer sans ostentation toutes les vertus, il y avait un écrivain qui restait au milieu des deux camps, se moquant de l’un et de l’autre alternativement, quoique chacun voulût l’attirer dans ses rangs. Quelle fut son attitude? En ouvrant les Etudes sur la Renaissance par M. Nisard, on ne peut résister au plaisir de lui emprunter cette page sur Érasme :

« Voici un passage charmant sur les effets du vin de Bourgogne, qui aurait pu servir de pièce victorieuse aux moines, si la lettre d’où je l’extrais n’eût été en mains d’amis (Lettre 756). Pour un homme sobre je confesse que ces phrases sont tant soit peu bachiques:

« J’avais, écrit-il à Marc Laurin, goûté auparavant des vins de Bourgogne, mais durs et chauds ; celui-là était de la couleur la plus réjouissante ; vous auriez dit une escarboucle : ni trop dur, ni trop doux, mais suave;

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2fil

ni froid ni chaud , mais liquoreux et innocent ; si ami de l’estomac qu’en boire beaucoup neut pas fait grand mal; et, ce qui se voit rarement des vins rougeâtres, relâchant légèrement le ventre, à cause, j’imagine, du surcroît d’humidité qu’il développe dans l’estomac. O heureuse Bourgogne ! ne lïit-ce qu'à ce seul titre ; province bien digne d’ètre appelée la mère des hommes, elle qui possède un tel lait dans ses veines! Ne nous étonnons pas si les hommes des temps anciens adoraient comme des dieux ceux dont l’industrie avait enrichi la vie humaine de quelque grande invention utile ! Celui qui nous a montré ce que c’était que le vin, qui nous l’a donné, encore que ce fût assez de nous le montrer, celui-là ne nous a-t-il pas donné la vie plutôt que le vin ? »

Avant de rien conclure de cette hymne en l’honneur du vin, n’oublions pas qu’Érasme l’écrivait à cinquante ans passés, et qu’il était entré dans cet âge pour lequel on a dit que le vin est le lait.

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